Affichage des articles dont le libellé est Abbas Kiarostami. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Abbas Kiarostami. Afficher tous les articles

31 mai 2021

Close-up

Gros plan sur Hossain Sabzian, c'est bien l'image que l'on gardera du film. Quant au son, ce sera celui de sa voix. Calme, presque monotone, elle raconte et se justifie. Vrai-faux documentaire sur un homme arrêté, accusé de s'être fait passer pour un cinéaste connu auprès d'une famille bourgeoise, le film met en scène son propre auteur, Kiarostami, parti à la rencontre du prévenu puis autorisé à filmer les minutes de son procès en gros plan, voire même à devenir, peu ou prou, son avocat, prenant la parole en alternance avec le juge pour l'interroger, dirigeant non seulement le film mais la réalité. Et les protagonistes du drame de jouer leur propre rôle, y compris dans des reconstitutions (l'arrestation, en deux temps, au début et à la fin du film, en manière de champ-contrechamp, ou la rencontre initiale entre Hossain Sabzian et la mère de la famille abusée, dans un bus, où pour la première fois l'imposteur déclare avec aplomb être le réalisateur du film Le Cycliste, Mohsen Makhmalbaf), si toutefois l'histoire est bel et bien vraie. On sait le goût de Kiarostami pour les pistes brouillées.
 
 


Mais à vrai dire peu importe, la seule vérité qui compte est dans le visage de cet homme qu'il filme, dans les raisons qu'il donne à ses actes. Et dans un film qui mêle rigueur du dispositif et simplicité des sentiments (on est plus ici dans la veine d'un film comme Ten que dans la beauté des espaces et l'ampleur poétique de films comme Le Goût de la cerise ou Le Vent nous emportera), Kiarostami exprime, comme à son habitude, toute l'humanité au cœur de son cinéma quand Hossain Sabzian explique, y compris quand les faits semblent lui donner vaguement tort, qu'à aucun moment il n'a voulu escroquer la famille dupée, encore moins en profiter pour leur soutirer de l'argent ou les cambrioler, qu'il n'a fait tout cela que par amour du cinéma, d'une part – quelle plus grande preuve d'amour pour un artiste que devenir l'artiste lui-même, au point de commencer les repérages d'un futur tournage dans la maison et d'entamer les répétitions avec le fils de famille promis à être la vedette d'un film virtuel –, mais aussi, et surtout, pour s'extraire d'une situation sociale pathétique. Désœuvré, divorcé, sans le sou, Hossain Sabzian dit que pour une fois on le regardait avec admiration, on l'écoutait, on l'estimait, et qu'il y avait largement de quoi se sentir grisé à être entendu, ou ne serait-ce que respecté. Et que dire, en matière d'humanité, de l'ultime séquence du film, dont je ne dévoilerai rien, et de la dernière réplique, parmi les plus mémorables que je connaisse...
 
 
Close-up d'Abbas Kiarostami avec Hossain Sabzian et Mohsen Makhmalbaf (1990)

29 juillet 2015

Tabou

Quitte à passer pour un chien galeux, je dois l'avouer, je n'ai pas aimé Tabou de Miguel Gomes. J'ai pourtant vu ce film dans les conditions idéales, sur grand écran. C'était un film Jean Mineur, 0, 0, 0, 0, 8. Un film né sous une bonne étoile, d'après Arte. Je ne comprends pas ce qui s'est passé. Que ceux qui placent le film de Miguel Gomes au sommet des sommets (et qui prononcent son nom correctement, c'est-à-dire Miguéou Gomsh), me pardonnent. Je fus le premier déçu. D'autant plus qu'à la sortie du film, après m'en être laissé conter monts et merveilles, j'espérais l'éblouissement promis. Mais je ne suis ressorti de la projection de ce chef-d’œuvre unanimement annoncé que très circonspect, et noyé d'ennui. Je vais tâcher de m'en expliquer en abordant les trois étapes du film, qui se découpe en deux grandes parties plus un prologue, prologue si supérieur à la suite que les beaux plans qui le composent ont pratiquement suffi à illustrer la grande majorité des critiques que l'on a pu croiser à l'époque.


Adieu beau prologue...

Le prologue donc contient en effet de belles choses, à commencer par le premier plan du film, avec cet homme en tenue coloniale planté au milieu de la jungle et de la caravane de ses sujets. Les plans qui suivent ne sont pas en reste : le même personnage debout devant une rivière et se retournant vers ses suivants, ou découvrant le fantôme de sa défunte lors d'une pause dans sa marche mélancolique, puis dévoré par un alligator et transformé en crocodile heureux, heureux de côtoyer sa femme retrouvée. Les images de ce conte africain sont belles et (quoique loin en l'espèce de la charge mystérieuse des premiers plans d'Oncle Boonmee sur une jungle endormie) elles composent par le montage une durée singulière plutôt fascinante. Le récit que fait ce prologue, portrait d'un homme éperdu d'amour, désespéré au cœur d'une forêt, prêt à se laisser avaler par une créature terrible pour rejoindre sa femme au pays des monstres et des esprits, est du reste pour le moins prenant. Plus captivant d'ailleurs que réellement percutant. Contrairement par exemple au prologue de La Folie Almayer de Chantal Akerman, également sorti en 2012, ou à l'ouverture du film de Weerasethakul, encore elle, avec son buffle libéré dans la jungle nocturne (que Miguel Gomes a dû admirer comme il a dû apprécié les Bad Lieutenant et autres Dans la grotte des rêves perdus de Werner Herzog, avec leur motif commun, ce leitmotiv reptilien en général et crocodilesque en particulier).


Ma douce et moi-même avant d'aller voir Tabou.

Il faut reconnaître le charme réel qui se dégage de ce prologue. Le vrai problème du film vient en fait immédiatement après et prend la forme de toute la première partie, intitulée "Paradis perdu". Durant près d'une heure Miguel Gomes filme deux voisines. Pilar, une dame d'un certain âge, vivant seule, vaguement courtisée par un ami, éprise de religion et vouée aux bonnes causes. Et Aurora, une vieille femme de caractère, en fin de vie, perdant la tête, souvent accompagnée de Santa, sa femme de ménage cap-verdienne. Dès que cette longue partie commence, tandis que la plus âgée des deux voisines raconte ses rêves soporifiques, dix bonnes minutes durant, sur la terrasse tournante d'un restaurant de casino, l'ennui s'installe en profondeur. Après un prologue à la beauté potentiellement hypnotique, Miguel Gomes rompt le charme et nous endort pour de bon (la récurrente voix-off placide et monocorde, assez proche de celle qui irrigue le très long et très beau Val Abraham de Manoel de Oliveira, n'aidant pas). On se surprend à porter aussi peu d'intérêt à des personnages, à leurs histoires et, il faut bien le dire, à la façon dont ils sont filmés. Cette heure de film, interminable, assommante, soumet à notre attention défaillante des vieilles femmes seules et tristes qui s'ennuient, mais Gomes, faute de transcender ce sujet, nous laisse seuls, tristes et bien ennuyés nous aussi, à moins de trouver le moyen de se passionner pour des personnages sans vie et pour une mise en scène au noir et blanc sentencieux toute en plans-séquences raides qui ne leur en insuffle guère elle-même. Le cinéaste portugais aurait voulu dénoncer le monde sans fiction dans lequel nous vivons, idée qui peut légitimement paraitre non seulement totalement fausse mais qui requiert selon Miguel Gomes une heure de fiction sans grand intérêt pour s'imprimer dans les consciences les moins assoupies.


Ma meuf et oim, pendant la projo.

La deuxième partie de Tabou, "Paradis", consiste en un long flash-back racontant la jeunesse d'Aurora et son aventure adultérine en Afrique. A la jonction des deux grands chapitres du film, l'ex-amant de la défunte Aurora, le bien-nommé Ventura (dont les pâles aventures en Afrique font regretter celles de son homonyme Ace), rencontre Pilar et Santa lors de l'enterrement de sa maîtresse d'autrefois et décide de leur raconter son aventure amoureuse africaine avec la disparue dans une galerie marchande décorée en jungle de plastique. Cette deuxième partie tant attendue est fort heureusement meilleure que la première et se veut beaucoup plus intrigante (la plupart des admirateurs de l’œuvre s'y entendent), tant sur le fond que dans la forme. D'abord parce que certains jeux de correspondance se mettent en place, via les singes, les crocodiles ou encore cet écho très net entre la première et la deuxième partie quand, à la scène où Pilar se rend au cinéma avec son vieux courtisan fatigué et pleure en entendant une chanson (Be my baby des Ronettes), répond cette séquence où la jeune Aurora de la deuxième partie du film écoute la même chanson de variété à la radio, en pleurant elle aussi (car c'est Ventura, son amant musicien, qui l'enregistre dans un studio au même moment). De sorte qu'il semble rétrospectivement que Pilar, dans la première partie, regardait le film romantique volontairement cliché des amours secrètes d'Aurora, qui constitue la deuxième partie, avant même de s'entendre narrer cette histoire par Ventura. Et puis le travail sur le noir et blanc, et surtout celui sur le son, ont enfin de quoi nous réveiller et nous sortir de notre grande torpeur.


Retour du cinoche. Grosse ambiance.

Considérant avec intuition ce fait vrai que la mémoire n'est pas aussi scrupuleuse qu'un enregistrement cinématographique, et que des souvenirs lointains mais précis ne nous reviennent que de vagues sonorités, quelques bruits d'ambiance, à défaut des paroles perdues prononcées par les êtres chers, dont nous oublions parfois jusqu'à la voix après en avoir été séparés trop longtemps, Gomes a la grande idée (aucune ironie ici) d'effacer les voix de ses acteurs au montage tout en restituant aux images leurs autres sons dans un film désormais à la fois muet et, plus que sonore, bruitiste. L'idée est aussi singulière que remarquable et l'effet poétique fonctionne à plein. Le seul problème, c'est qu'étendue sur une longue heure cette idée finit par s'essouffler, surtout que le cinéaste ne nous offre pas grand chose d'autre à admirer, sinon, entre autres jolis moments, une scène d'amour physique qui doit plus à la cinégénie du corps de son actrice et à ce vague plan final sur son giron fécond caressé par la main de l'amant illégitime qu'à l'émotion qu'elle recèle. Une raison à cela : si le récit de la jeunesse d'Aurora est ô combien plus passionnant que le portrait de sa vieillesse, il n'en demeure pas moins que Gomes nous raconte, et sciemment (d'où l'écho entre les deux parties via le morceau de musique guimauve diffusé à la radio et servant de bande originale à un probable mélodrame pour mamies portugaises diffusé sur grand écran), une bête histoire d'adultère entre deux blancs colons. On admire un Sur la route de Madison portugais, meilleur que l'original certes, parce que tout à fait conscient de ce qu'il est, en sa qualité de pure réflexion post-moderne (Gomes nomme entre autres le crocodile d'Aurora "Dandy", pour jouer avec la référence à Crocodile Dundee...), mais pas beaucoup plus stimulant pour autant. Difficile par conséquent, en tout cas me concernant, d'être touché par cette histoire, et de fait par le film dans son entier.


Quand on rentre à la casbah, comme d'hab, on bouffe un macdalle en causant du film.

Miguel Gomes a lui-même expliqué qu'il a voulu ouvrir son film sur une légende (le fameux prologue), un conte sentimental aux airs de cinéma primitif, pour ensuite s'en éloigner assez nettement dans sa première partie et y revenir petit à petit afin de simuler sur la durée d'un seul long métrage le parcours difficile de refictionnalisation qui marque tout l'art contemporain. D'une partie à l'autre, il souhaitait revenir vers cette croyance initiale, ce cinéma des premiers temps, cette histoire au goût d'absolu, ce romanesque ancestral. On pouvait espérer qu'il y revienne non seulement plus vite mais qu'il y revienne vraiment. Car si la seconde partie s'en rapproche, on est loin encore de l'émotion du prologue ou de sa capacité à nous émerveiller. Cette déclaration du cinéaste dénote peut-être d'ailleurs une volonté trop affirmée de se plier à des schémas structurels prédéfinis et de s'y conforter, au prix semble-t-il d'un déséquilibre flagrant et dommageable pour le film. Y compris dans la seconde partie du film, formellement surprenante quoique finalement insuffisante, mais surtout en grande carence de contenu, puisque sous prétexte de retourner vers le romanesque Miguel Gomes choisit le plus premier degré qui soit et, en vérité, le plus niais, celui de Dirty Dancing (la comparaison est osée, suggérée uniquement par la chanson des Ronettes qui servait de bande originale à la comédie musicale menée par Patrick Swayze) et de Out of Africa (que Gomes cite lui-même en entretien). En réduisant le romanesque et la fiction au gros mélodrame à lourds sabots sans parvenir à sublimer ce type de sujet (comme beaucoup l'ont fait) par une forme qui serait plus sidérante que celle pour laquelle il a opté, le cinéaste pénalise lui-même son œuvre et sa portée. Gomes est semble-t-il plus doué pour créer une imagerie originale où le poétique prime sur le théorique, que pour mettre en scène de strictes idées théoriques sur le cinéma, ou d'ailleurs sur l'art de façon plus générale, aussi justes soient-elles. Prenons deux exemples, l'un dans la première partie, l'autre dans la deuxième.


Quand Félix m'a demandé si j'avais aimé.

Commençons par la séquence, déjà évoquée, où la vieille Aurora raconte ses rêves devant un décor flou et tournant, un arrière-plan d'images en mouvement qui s'accordent à la portée onirique de son propos. Qu'avons-nous là à admirer sinon une pure idée (qui tourne en rond) étalée elle aussi sur de trop longues minutes, et qui s'arrête au stade du papier sans provoquer la plus petite émotion ? La mise en scène et le discours qu'elle relaie sont potentiellement intéressants mais en réalité terriblement maigres, et perdent le peu de leurs qualités une fois tartinés sur la longueur. Pour aller vers la deuxième partie, puisqu'elle est plus réussie, citons Gomes lui-même, qui dans son entretien avec les Cahiers du Cinéma, à l'époque de la sortie du film, évoquait cette séquence où Aurora et Ventura, fous amoureux, courent dans la jungle puis s'arrêtent net et regardent la caméra. Le cinéaste explique avoir tourné cette scène pour dénoncer la perte de latitude du champ romanesque, pour démontrer que ce dernier ne va pas de soi aujourd'hui, qu'il dépend de la bonne volonté du spectateur et d'un pacte de confiance tacite signé avec lui. D'où la course romantique des amoureux brusquement stoppés dans leur élan, comme pour demander au spectateur le droit de poursuivre et s'assurer que ce type de scène peut encore fonctionner. La scène ne donne pratiquement rien sur le plan émotionnel, peut-être parce que le cinéaste rompt lui-même la ritournelle du cinéma classique, comme Godard le faisait il y a cinquante ans, plus qu'il ne nous demande notre accord pour la continuer. Gomes a qui plus est un tout petit wagon de retard en posant la question de cette façon quand Weerasethakul, Kiarostami, De Oliveira, Herzog ou Carax l'ont mieux posée et y ont répondu juste avant lui. Oui le romanesque est encore possible, oui la fiction fonctionnera toujours, sauf peut-être à la réduire, ne serait-ce qu'en termes narratifs, et sans prendre vraiment le dessus sur cette faiblesse en termes esthétiques, à ce qu'elle a fait de pire, au chromo hollywoodien le plus mièvre qui soit, à Out of Africa, fiction qui peut-être un jour finira bel et bien par ne plus aller de soi.


Et Gomes nous demande la permission de continuer...

Que le "Paradis" soit si plat n'est pas un problème en soi, à condition que le réalisateur pousse la forme d'un cran encore et nous rende cette amourette indispensable, au lieu de quoi il accouche d'un film d'ennui que la joliesse ponctuelle de sa mise en scène et sa belle idée sonore - la seule qu'on retiendra vraiment dans tout ça, qu'un court ou moyen métrage aurait suffi à honorer, faute de véritables prolongements ou rebondissements formels - ne peuvent sauver. Il est en fin de compte très difficile de parler d'une œuvre pareille, très noble en maints aspects, portée par de bonnes idées, dont certaines scènes sont effectivement très belles, et dont l'auteur et ses intentions sont absolument respectables, bien qu'il soit peut-être, à mes yeux, passé à côté d'une réussite totale. A moins que je ne sois totalement passé à côté de sa réussite, ce qui n'est pas exclu. Je ne nie pas un style singulier et un talent certain, mais le film reste malheureusement incroyablement ennuyeux et ne m'aura touché à aucun instant, encore moins si je repense, et Gomes m'y pousse, à d'autres films aussi ambitieux que le sien sortis ces dernières années, dont il s'est peut-être nourri à l'excès (jusque dans son goût, qui ne se limite pas à ce film, pour les structures coupées en deux, qui débarque après Lynch et son Mulholland Drive ou Weraseethakul et son Tropical Malady, entre bien d'autres), et qui le surpassent de beaucoup. Le propos de Tabou pourrait être passionnant mais sa mise en cinéma le rend aussi pesant que distant, et donne au final un sentiment de gâchis.


Tabou de Miguel Gomes avec Ana Moreira, Carloto Cotta, Teresa Madruga, Laura Soveral et Isabel Cardoso (2012) 

25 mai 2011

Le Goût de la cerise

En 1997, pour sa 50ème édition, le festival de Cannes a fait fort en réunissant tous les cinéastes palmés vivants lors de la cérémonie d'ouverture pour remettre une "Palme des Palmes" à Ingmar Bergman. A l'autre bout du festival, lors de la cérémonie de clôture dévoilant le palmarès, le jury de cette "édition anniversaire", présidé par Isabelle Adjani et qui comptait Tim Burton dans ses rangs (toujours dans les bons coups Cannois puisque c'est lui qui a décerné la palme à Oncle Boonmee en 2010), avait intérêt à se montrer à la hauteur par l'élection d'une grande et belle Palme. Ce fut fait avec une double Palme d'or ex-æquo décernée à L'Anguille de Shohei Imamura et au Goût de la cerise d'Abbas Kiarostami. C'est de ce dernier, qui fut le 10ème long métrage dans la carrière exceptionnelle du cinéaste Iranien et qui marqua l'ouverture du festival de Cannes au Moyen-Orient, dont j'ai envie de parler aujourd'hui. Le film nous raconte l'histoire d'un quinquagénaire désespéré qui veut se suicider et qui cherche un homme prêt, moyennant finances, à l’enterrer, ou plus précisément à aller voir, au lever du jour, s'il est bien mort dans son trou avant de le refermer.



Sillonnant la banlieue de Téhéran et ses environs à flanc de montagne à bord d'une voiture, notre homme rencontre une série de personnages, dont un soldat, un séminariste et un employé de musée, et fait à chacun sa drôle de demande. Tous réagissent très différemment à l'obscure proposition du personnage mais s'accordent à refuser la mission. Dans ce road movie lent et métaphorique, Kiarostami met en place un dispositif que l'on retrouve dans plusieurs de ses films, que ce soit dans la magistrale séquence inaugurale de Le Vent nous emportera ou de façon plus radicale dans Ten. Le véhicule est une boite de cinéma dont les fenêtres sont des écrans et les passagers des spectateurs, le décor qui défile devenant ainsi la projection de leur fiction. C'est sur ce canevas que le film aborde un sujet tabou dans la société iranienne, le suicide, aussi fut-il interdit dans son pays, et il s'en fallut de peu pour qu'il n'obtînt pas le droit de sortie afin de parvenir jusqu'au festival de Cannes.



Et dieu sait que ce film y avait sa place, qui s'ouvre à toutes les diversités et dépeint toutes les classes sociales, offrant tour à tour et au gré des rencontres du protagoniste une parole précieuse à une multitude de points de vues ethniques ou culturels sans aucun mépris ni aucun jugement à posteriori. Kiarostami méritait ô combien la récompense suprême pour cette fable poétique, pour sa capacité à inventer une dialectique entre le général et le particulier, alternant les plans larges sur le vaste paysage iranien jalonné de montagnes dont les routes serpentines sont parcourues par la voiture minuscule du héros et les gros plans sur ces hommes et ces femmes qui dialoguent à travers le cadre de la fenêtre du véhicule prompt à créer, par ses infatigables circonvolutions, le lien entre les êtres. Huis-clos mouvant, road movie aux antipodes géographiques, thématiques et esthétiques des origines du genre, Le Goût de la cerise a pour moteur cette lente course contre la montre qui tourne en rond et ne s'achève jamais, même en passant cinq fois devant la ligne d'arrivée. Le film prend son sens vers la 50ème minute, quand le personnage gare sa voiture près d'un chantier et regarde des pelleteuses travailler. La mise en scène change soudain de régime tandis que la poussière enveloppe le héros dont on a compris les motivations suicidaires. On ne peut plus se contenter du point de vue du passager assis à la place du mort et circonspect, et on voit l'ombre du conducteur se décomposer, projetée sur les gravas en chute libre, imagerie reprise sciemment ou non par Xavier Giannoli dans la meilleure séquence du film A l'origine.



Et puis il y a une ellipse, la nuit qui tombe, et la fin du film arrive, surprenante. Après avoir donné une parole plus conséquente à un taxidermiste disert en syllogismes dont le cinéaste semble adopter le point de vue, Kiarostami ouvre définitivement son œuvre en ne l'achevant pas. Il rompt radicalement avec la fiction en nous présentant soudain des images du tournage, une sorte d'extrait de making-of filmé en basse qualité avec une petite caméra vidéo dans lequel nous découvrons le réalisateur lui-même entouré de son équipe technique et semblant mettre en boîte l'ultime séquence qui a précédé. Libre au spectateur d'interpréter ce geste, libre à lui surtout d'achever le film. L'idée d'une non-fin, d'un film clairement stoppé en marche, garé sur le bas côté par son réalisateur, est non seulement originale mais subjuguante. Peut-être n'est-elle pas très "jolie" (ces images sont en réalité issues des repérages effectués par Kiarostami au printemps 96, il les a utilisés car le film a été tourné à l'automne et l'échéance de Cannes l'empêchait de filmer au même endroit l'année suivante), mais l'œuvre refuse catégoriquement toute idée de joliesse ou de grandeur. Ce qui d'ailleurs tendrait presque à cantonner le film à l'anecdotique, à la (très) bonne idée, à une (belle) philosophie, à un bon film bien fait mais volontairement peu transcendant. La simplicité est en vérité au programme de l’œuvre, comme quand le personnage demande aux gens qu'il croise de l'enterrer de la même manière qu'il leur demanderait son chemin. Cette simplicité d'un scénario biblique et répétitif nous envoûte tandis que nous suivons, fascinés, le parcours circulaire de la voiture accomplissant inlassablement sa route, filmée en plan d'ensemble au milieu d'un paysage désertique et le long d'une route balisée par quelques grands arbres solitaires. Les plans sont lointains mais les discussions s'élaborent en voix-off, nous donnant l'impression d'être nous-mêmes à bord de la voiture, au plus près des personnages, tout en admirant cette boîte roulante qui ne les conduit nulle part. Idem quand nous observons les mouvements du protagoniste chez lui, la nuit, en ombres chinoises, à travers le rideau de son appartement filmé depuis l'extérieur : nous sommes avec lui sans y être. On ne connaît rien de cet homme sinon son envie de mourir et pourtant il nous est d'une proximité étonnante. C'est cette simple alchimie qu'accomplit brillamment Kiarostami entre le lointain et le proche, entre le grand et le petit, entre nous et lui. L'humour du cinéaste participe de ce brio, comme quand le personnage, qui s'apprête à se tuer, refuse une omelette parce que les œufs lui font mal.



C'est ce principe de simplicité, d'heureuse contradiction et d'humour noir qui pousse Kiarostami à utiliser de vraies images de repérages peu séduisantes pour conclure son film sans l'achever et nous remettre à notre place de spectateurs afin de rappeler que rien n'existe sans quelqu'un pour regarder. Comme si le film, se sachant peut-être impuissant à définitivement transformer notre regard et à nous faire saisir la beauté de la vie, peut-être volontairement incapable de mener son discours à terme dans les faits, n'en était pas moins majestueux dans son art de nous donner une autre vision des choses, du monde dans ce qu'il a de plus différent, du cinéma et de ses possibilités. Une chose est sûre, le plus gros du budget du film est passé dans l'essence. Pas très écolo tout ça Kiaro !


Le Goût de la cerise d'Abbas Kiarostami avec Homayun Ershadi (1997)

16 février 2011

Copie conforme

Au sommet de mon classement des meilleurs films de 2010 je n'ai eu aucune difficulté à placer le film d'Abbas Kiarostami. Beaucoup ont cherché à déceler la vérité dans ce récit, ou leur propre vérité. Si ceux-là ont trouvé quelque satisfaction dans une tentative de résolution personnelle de l'énigme posée par le film, très bien. Mais la seule vérité qui compte à mes yeux c'est celle du pouvoir de l'art cinématographique qui est au principe même de l'œuvre. Je me fiche personnellement de savoir si le couple filmé en est un vrai qui fait d'abord semblant de se rencontrer ou si c'en est un faux qui feint de s'être aimé. Je l'ignore et je ne me pose pas vraiment la question. Je me la suis posée en découvrant le film, surtout au moment fascinant du basculement dans le café de la mamma italienne, mais très vite et à jamais la question s'est effacée au bénéfice d'une sidération.




Sidération devant une actrice d'abord, Juliette Binoche, au faîte de son talent, car il faut bien en parler et dire combien la comédienne impressionne par son travail, son aisance, sa vitalité. Devant la mise en scène de Kiarostami surtout, au service d'une idée remarquablement simple, pour un art du récit pas si répandu. Excusez la dithyrambe mais un film pareil m'y contraint. C'est un film si enthousiasmant et si riche à la fois, qui procède d'une liberté totale et qui en laisse autant au spectateur. C'est aussi un film sur l'art, sur la question de la copie et de la reprise, qui s'inscrit sans détour dans l'héritage du Voyage en Italie de Rossellini, à la suite du Mépris de Godard et d'Un Couple parfait de Nobuhiro Suwa. Le renversement au cœur du film rappelle aussi celui qui ouvre mystérieusement Pierrot le fou, quand Pierrot-Ferdinand (Jean-Paul Belmondo) et Marianne (Anna Karina) passent subitement du statut de parfaits inconnus l'un pour l'autre à celui d'anciens amants réunis par hasard après cinq ans de séparation, sans que l'on soit sûr de la véritable nature de leur relation, la rencontre ouvrant le film pouvant tout aussi bien réunir des partenaires de toujours que de nouveaux amants partis à l'aventure au hasard d'un jeu de rôle aussi sincère qu'éprouvant, totalement engageant pour les protagonistes comme pour le spectateur. Les personnages de Godard changeaient de relation et de vie au détour d'une conversation poétique dans une voiture dont le pare-brise reflétait des lumières rouges et bleues (image tant et tant reprise et imitée), comme se reflètent le ciel et les bâtiments de Florence sur le pare-brise hypnotique de la voiture dans laquelle Juliette Binoche emmène William Shimell au début de Copie Conforme. Le film s'élève d'autant plus facilement qu'il prend appui sur un héritage.




De la première séquence dans la salle de conférence, jusqu'à la dernière dans le petit hôtel marital, en passant par le trajet en voiture, inévitable chez Kiarostami, la visite au musée, la fameuse séquence centrale dans le petit café, le dialogue avec Jean-Claude Carrière autour de la statue, mais encore la dispute lors du repas au restaurant, mitoyen d'un mariage, d'un bout à l'autre le film est comme porté par une grâce un peu miraculeuse. Point d'hermétisme ou de lourdeur du dispositif méta-discursif, aucune entrave aux enthousiasmes conjugués du cinéaste, des comédiens et du spectateur. Car non content d'être intelligent, le film se veut léger et touchant, comme lors de cette scène où, alors qu'un homme providentiel (Jean-Claude Carrière donc) rencontré par hasard vient de conseiller au personnage principal du film de poser délicatement sa main sur l'épaule de sa femme au détour d'une promenade, l'évocation de cette représentation se réalise soudain et subrepticement à l'image au moment où les protagonistes passent derrière un arbre. C'est un film qui ne donne pas de réponses, se laissant plutôt porter par son propre mouvement qui fait rejaillir la beauté essentielle, la puissance d'un art du cinéma dont on aurait failli oublier à quel point il est aussi simple que précieux.


Copie conforme d'Abbas Kiarostami avec Juliette Binoche, William Shimell et Jean-Claude Carrière (2010)

31 janvier 2011

Bilan 2010



L'heure fatidique des bilans de fin d'année a sonné ! Notre blog existe depuis trois ans, chaque année la question des TOPs était poussée sous le tapis, balayée par les habituels arguments anti-TOPs qui peuvent effectivement refroidir les mecs qui se posent un peu trop de questions, du genre : "Et qu'est-ce qui se passe si le 3 mars prochain je découvre tel film oublié et méga mieux que les dix films de mon Top réunis", ou encore : "Remember l'an de grâce 1982 où j'avais foutu Koyaanisqatsi au sommet de mon top pour avoir l'air fin, alors que la même année E.T. crevait l'écran en pointant son gros doigt vers mon trou de balle. J'étais pas né en 82 putain, on peut faire des erreurs quand on n'est pas né !". Exit toutes ces petites contrariétés. Maintenant le blog marche à fond, on a près de 20 visites par jour, on n'a pas désactivé nos propres visites donc c'est peut-être 19 fois nous et un fan de Lindsay Lohan mais au strict niveau des stats c'est la grande forme sur notre plate-forme. Donc, même si on est en retard d'un mois, Top il devait y avoir et Top il y a. Pour ce faire, nous allons vous proposer nos deux classements respectifs, qui seront donc deux Top 5, accompagnés de brefs commentaires qui seront particulièrement éclairants pour les films dont nous n'avons pas encore parlé (à noter qu'un article viendra développer nos points de vue sur pratiquement chaque film). A la suite de quoi viendra le Top des lecteurs d'Il a Osé !, auxquels nous avons également demandé de nous dresser la liste des pires films de 2010.


Félix :


1) Copie conforme d'Abbas Kiarostami

Mon acolyte vous en parlera certainement mieux que moi. Je l'ai découvert en sa compagnie au cinéma, et ce fut un véritable enchantement. Délesté d'une certaine lourdeur allégorie présente dans Le Goût de la Cerise, Abbas Kiarostami livre une œuvre poétique qui rappelle toute la force et la grandeur du cinéma, provoquée ici par une simplicité désarmante via un retournement magnifique. Ce film donne tout bonnement une haute idée de l'art cinématographique, et c'est à cela qu'on doit reconnaître les plus réussis.



2) Une Vie toute neuve de Ouinie Lecomte
Une Vie toute neuve est un petit bijou, d’une sensibilité et d’une beauté rare. Je regrette qu’on n’en ait pas davantage entendu parler. Ce film mérite toutes les louanges. Il m’a beaucoup ému, à tel point qu’il m’est même difficile d’en parler dignement.



3) Dans ses yeux de Juan José Campanella

Dans ses yeux est un film extrêmement séduisant, une bestiole de festoche, couverte de récompenses en tout genre, et je suis complètement tombé sous son charme. J’ai pris un réel plaisir à le suivre, un plaisir que je n’avais pas ressenti depuis un bail au moment où je l'ai découvert. Dans ses Yeux est un divertissement de très haute facture, réussissant à mêler différents genres, au sein d'un film qu'Hollywood a dû regarder avec envie et impuissance.



4) The House of the Devil de Ti West

Je vous ai déjà parlé de ce film en détails il y a quelques temps. Je ne l’ai pas revu depuis, peut-être qu’il le faudrait, mais il m’avait laissé une si belle impression que je le mets ici sans me poser plus de question. Pour moi, il s’agit tout simplement d’un des meilleurs films d’horreur de ces dernières années, et d'un bien plus bel hommage aux films de genre que peuvent l’être des œuvres comme celles de Quentin Tarantino et Robert Rodriguez. Ti West nous rappelle qu’un bon film d’horreur peut se faire avec trois fois rien, tant qu’on est rempli de bonnes intentions. The House of the Devil est un film à découvrir de toute urgence pour les amateurs, et que je recommanderai même aux autres.



5) Moon de Duncan Jones

Pour ne rien vous cacher, sachez que j’ai longuement hésité entre Moon et MacGruber pour la cinquième place de mon top personnel. MacGruber m’a tué de rire plusieurs fois, notamment lors de deux scènes terribles qui à elles seules justifiaient la présence du film dans mon top. Mais, une fois n’est pas coutume, le sérieux m’a rattrapé, et j’ai préféré faire figurer ici ce film de science-fiction intelligent et rare qu’est Moon, dont peut-être nous vous reparlerons plus longuement bientôt. Il est aussi à noter qu’il s’agit du premier long-métrage de Duncan Jones, le fiston de David Bowie. On attend donc déjà son prochain film, Source Code, au pitch accrocheur, avec impatience ; et on espère de tout cœur qu’il continuera sur cette voie.


Et après ?

Comme je l'ai dit, j'ai effectivement hésité pour la cinquième place de mon podium... J'aurais aimé y mettre The Other Guys (aka Very Bad Cops en vf), la dernière comédie de Will Ferrell, et comme je reste fan du bonhomme, j'ai failli le faire. Faut dire qu'une place dans mon top lui était toute réservée. Hélas, le film n'est pas à la hauteur, et bien qu'il soit assez souvent drôle, la déception est tout de même le sentiment qui domine. J'ai également hésité en ce qui concerne Ouinie Lecomte. Je ne savais pas si on pouvait dire "un film d'Ouinie Lecomte", le "d'Ouinie" me gênait. Je l'ai dit plusieurs fois à voix haute pour m'aider, et j'ai finalement décidé d 'écrire "de Ouinie Lecomte". Voilà vous savez tout. A part ça, je voulais aussi préciser qu'il y a encore bon nombre de films qu'il me reste à voir, et certains de ces films sont mêmes présents dans le top que vous trouverez ci-dessous. Je pense tout particulièrement à Vénus Noire dont je suis à peu près sûr qu'il me plaira, étant donné le casier judiciaire d'Abdellatif Kechiche.



Rémi :



1) Copie conforme d'Abbas Kiarostami

Au sommet de ce classement je n'ai eu aucun mal à placer le film extraordinaire d'Abbas Kiarostami. Un film sublime, absolument parfait, et à tous points de vue. Porté par une Juliette Binoche époustouflante, c'est un film enthousiasmant et profondément riche à la fois, qui procède d'une liberté totale et qui en laisse autant au spectateur. Libre à celui-ci de s'efforcer de discerner le vrai du faux dans cette histoire en deux temps, ou d'en tirer une vérité personnelle, ou, mieux encore, libre au spectateur d'y puiser une intarissable source de joie devant un film qui ne choisit pas, qui ne répond pas, qui se contente de jouer sa partition, un film brillant sur l'art, sur le couple, un film porté par la grâce. Un film surtout qui rappelle à chacun la beauté élémentaire, l'efficacité puissante et la capacité d'émerveillement d'un art du cinéma dont aurait failli oublier à quel point il est précieux.




C'est pour cette même faculté à l'enchantement que le film d'Apichatpong Weerasethakul atterrit à la deuxième place de mon classement. Car même si ce film m'a moins directement touché que celui de Kiarostami, il ne m'a pas quitté depuis que je l'ai vu au cinéma. Je suis impatient de le revoir pour retrouver ses instants subjuguants et pour mieux m'en imprégner encore. Encadrant la séquence centrale, qui touche au sublime, l'ouverture et la clôture du film revendiquent a contrario un style plus réaliste qui fait la nique au règne actuel d'un cinéma de la rapidité, du sensationnel et des effets spéciaux. Au détour d'un simple faux-raccord ou d'un banal champ-contrechamp, Weerasethakul nous rappelle modestement et librement tous les possibles d'un art dont les plus anciennes et rudimentaires techniques sont une ressource de ravissement inépuisable.



3) Bright star de Jane Campion

J'ai dit dans ces pages mon amour pour ce film, qui n'a certes pas la puissance ou la brillance des deux œuvres dont j'ai parlé précédemment, mais qui cependant fait preuve d'une sensibilité et d'une intelligence de plus en plus rares aujourd'hui. Simultanément réaliste et littéralement poétique, le film de Jane Campion est très simplement beau et touchant. C'est un film juste sur la noblesse des sentiments, qui se refuse aux facilités et aux platitudes du marasme des romances actuelles, et qui fait le pari d'une écriture originale, travaillée et réjouissante. Avec le parti pris d'une mise en scène classique, et en racontant l'histoire d'amour romantique d'un poète maudit, la cinéaste se joue des clichés et du grotesque pour toucher à la plus évidente subtilité. (Cf. ma critique du film sur le blog).



4) Vénus noire d'Abdellatif Kechiche

Avec son troisième film Abdellatif Kechiche s'impose comme un des cinéastes français contemporains les plus importants en même temps qu'il fait la promesse d'une œuvre à venir considérable. Avec humilité et sans s'en donner l'air, il a réalisé un film d'une prodigieuse ambition. Un long film, certes historique mais faisant la part belle à la fiction, dans lequel le réalisateur confirme son talent, si rare, de "storyteller". Son art du récit est peu commun et il devient particulièrement efficace lorsqu'il se revêt de qualités documentaires pour un film très dur, d'une vive intelligence, qui de répétitions en aggravations assume la volonté de ne pas laisser indemne et d'interroger le rôle même du spectateur.



5) Tournée de Mathieu Amalric

Il faut saluer le retour au sérieux de Mathieu Amalric, qui après s'être tristement éparpillé dans un millier de rôles en tant qu'acteur, est enfin revenu derrière la caméra pour réaliser un film vigoureux, imparfait, inégal et revitalisant. Car son film est tout cela à la fois, si bien qu'il est facile de s'avouer mitigé à son sujet. En effet les séquences de music hall sont d'un autre niveau que les séquences plus intimistes. Mais le mariage entre ces deux mondes, ces deux fictions, opère néanmoins. Certes le cinéaste ne tient pas toutes ses promesses, celles qu'il nous avait adressées avec ses premières réalisations. N'empêche que ce film, qui semble avoir été fait sur le vif, est emporté par un souffle de liberté et d'énergie qui fait un bien fou et qui, en soi, est une nouvelle promesse.


Et après ?

Il me faut néanmoins brièvement parler de ces perdants qui auraient pu gagner. J'ai longuement hésité, comme on hésite toujours avec ce genre de classement. Ça s'est bousculé au portillon. Parmi les perdants, deux films dont mon camarade vous aura parlé, le bouleversant Une vie toute neuve et le très plaisant Moon. Mais surtout deux autres films : Des Hommes et des Dieux et Bad Lieutenant, très justement plébiscité par nos lecteurs. Je vous ai déjà parlé de la puissance narrative du film de Werner Herzog. Encore un long film dense et essoufflant, plein d'ambition et de force qui tend son doigt au tout Hollywood en insistant sur les possibilités et la richesse de cette vertu que l'on nomme simplicité. Ou quand le cinéma se rappelle qu'il lui suffit d'un lézard et d'un art du cadrage pour évoquer le monde intérieur ravagé d'un vrai personnage sous les traits ingrats et adorables de Nicolas Cage. Quant au film de Xavier Beauvois, il aurait aussi mérité sa place dans ce classement. Traitant d'un sujet loin d'être évident avec une grande maîtrise, le film divise cependant. Ne s'embarrassant pas du politiquement correct qui veut que l'on évite à tout prix la moindre preuve de manichéisme ou le plus petit soupçon de complaisance, le cinéaste français réalise une pure hagiographie, et tant pis pour la nuance. Cet amour sincère pour ses personnages, calqué sur leurs propres sentiments, que l'on pourrait aussi qualifier d'aveuglement a de quoi séduire et de quoi agacer. Idem pour la séquence du repas final sur fond de Tchaïkovski, qui balance entre le risible et le magnifique. A la sortie du cinéma c'est plutôt largement le positif que j'avais retenu du film. J'ai hâte de le revoir pour peut-être confirmer - du moins je l'espère - ce jugement.


Le TOP 10 des lecteurs :




1) Bad Lieutenant : Escale à la Nouvelle-Orléans de Werner Herzog
2) Copie conforme d'Abbas Kiarostami
3) Bright star de Jane Campion
4) Mother de Bong Joon-ho
5) Dans ses yeux de Juan José Campanella
6) Oncle Boonmee d'Apichatpong Weerasethakul
7) Une Vie toute neuve de Ouinie Lecomte
8) Moon de Duncan Jones
9) Vénus Noire d'Abdellatif Kechiche
10) Des Hommes et des Dieux de Xavier Beauvois

Avec ce top, nos lecteurs apparaissent donc en parfaite harmonie avec nous-mêmes, puisque seul Mother ne figure pas déjà dans l’un de nos deux tops. Bien qu'on l'ait regardé sans déplaisir, le film de Bong Joon-ho ne nous a pas totalement convaincus. Échouent aux portes de ce classement : Breathless, Fantastic Mr Fox, Mystères de Lisbonne, The Town, Toy Story 3 et The Ghost Writer, ce dernier aurait même pu figurer à une bien meilleure place si l’une de nos lectrices ne l’avait pas situé au sommet de son flop (elle est grande et file facilement des beignes, alors on a rien pu faire). C'est le film de Werner Herzog qui a plu au plus grand nombre, et c'est logiquement pour cela qu'il se retrouve tout en haut de ce top. Nicolas Cage a su trouver ses fans, c'est certain.


Le FLOP 10 des lecteurs :



1) The Social Network de David Fincher
2) Alice au Pays des Merveilles de Tim Burton
3) Tout ce qui brille de Géraldine Nakache
4) Knight & Day de James Mangold
5) Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet
6) Mr Nobody de Jaco van Dormael
7) Gainsbourg (vie héroïque) de Joann Sfar
8) Harry Potter et les reliques de la mort - partie 1 de David Yates
9) Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec de Luc Besson
10) Les Amours imaginaires de Xavier Dolan

Véritable plébiscite pour le dernier film de David Fincher, The Social Network, pourtant bien parti pour rafler tous les Oscars et que l’on peut également retrouver au sommet des tops sur bien d’autres blogs et magazines en tout genre. Il faut croire que c'est bien parmi les lecteurs de notre blog que Fincher s'est fait "quelques ennemis". Que rajouter si ce n’est que nous sommes ici très fiers de nos lecteurs. Pour ne rien vous cacher, sachez qu’une critique du film de David Fincher sommeille dans nos brouillons depuis plus de deux mois. Faut croire que ce film est tellement chiant que nous rechignons même à y revenir pour vous en dire du mal. Mais cette critique arrivera bientôt, c’est promis. Pour le reste, que dire ? S’exprime ici un véritable rejet pour toutes ces grosses machines merdeuses, avec lesquelles on nous a bassinés pendant des semaines, voire davantage, que ça soit mondialement (Harry Potter, Alice au Pays des Merveilles, etc) ou seulement dans notre doux et beau pays (Gainsbourg, Tout ce qui brille, Les Petits mouchoirs, Adèle Blanc-Sec). On pourrait presque s’étonner de ne pas retrouver Inception dans ce flop. Il aurait pu y figurer, car certains d’entre vous l’ont bel et bien détesté, mais quelques autres l’ont aimé et l'ont placé dans leurs tops... En tout cas, nous essaierons aussi de le critiquer bientôt, même si comme le film de Fincher nous retardons l'échéance par crainte de nous replonger dans l'esprit malade de Chris Nolan.
Nous tenons à remercier tous ceux qui ont aimablement participé à ces classements.

Nota Bene : Avis à tous ceux qui le souhaiteraient, n'hésitez surtout pas à poster vos propres Top/Flop dans les commentaires de cet article !