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11 septembre 2024

The Last Stop in Yuma County

Très bon premier film signé Francis Galluppi, qui marche dignement ici dans les pas des frères Coen et de Quentin Tarantino, quand ces derniers choisissent de marcher à l'ombre, plutôt droits et, surtout, avec humilité. Comprenne qui pourra. On y retrouve Jim Cummings, que l'on considère comme un ami depuis son speech d'ouverture de Thunder Road. Ce dernier joue un vendeur de couteaux itinérant contraint à faire une halte dans un diner perdu en plein désert de l'Arizona, le comté de Yuma. Tous dans l'attente que le camion-citerne vienne enfin ravitailler la station-service du coin, de nouveaux clients forcés le rejoignent progressivement, formant une galerie d'énergumènes plaisants à découvrir petit à petit. Comme l'on sait déjà, par la radio entendue dans le véhicule du repré de commerce, qu'un braquage s'est déroulé le matin même et que les deux truands, à sec, finissent par s'attabler aussi au diner, on se doute bien que la situation va dégénérer à un moment ou à un autre. 




C'est donc avec une certaine délectation que l'on suit tout ça, le réalisateur et scénariste prend son temps pour planter le décor et installer les différentes forces en présence. Il s'appuie sur un casting aux petits oignons, avec une galerie de tronches choisies avec le plus grand soin et deux acteurs déjà dans nos cœurs pour ouvrir le défilé. J'ai déjà évoqué Jim Cummings, preuve que j'aurais pu mieux organiser mon papier et que j'écris celui-ci d'un seul jet, mais je n'ai pas encore mentionné Jocelin Donahue, ancien crush entré au panthéon des scream queens depuis le terrible House of the Devil de Ti West, qui incarne ici la tenancière du diner (je vous recommande également le compte instagram de l'actrice où elle partage notamment d'excellentes recettes de cheesecakes entre autres photos révélant son charme toute simple et naturel). Notons par ailleurs que Francis Galluppi doit connaître ses classiques et aimer les égéries de séries B puisque l'on retrouve également Barbara Crampton dans un petit rôle savoureux. Très référencé, sans que cela ne nuise jamais au film, The Last Stop in Yuma County se déroule dans la deuxième moitié des années 70. Aucun portable ne pourra donc venir en aide aux personnages, cernés par des calibres en tout genre et, évidemment, par les couteaux japonais du vendeur. Soit dit en passant, on peut toutefois douter de la crédibilité d'un guignol d'Amérique profonde qui prétendrait, à cette période, s'inspirer du tandem du Badlands de Terrence Malick (la tentation du jeune cinéaste d'adresser un clin d’œil au seul chef d’œuvre de l'auteur de Tree of Life devait être trop grande). 
 
 
 
 
On tient donc là un quasi huis clos dont chaque élément est patiemment mis en place, si patiemment que l'on en vient à se demander à partir de quel moment le film va s'énerver et basculer pour de bon. Nous sommes pleinement récompensés, puisqu'un dernier acte jusqu’au-boutiste et à la hauteur de l'attente pare ce divertissement de belle facture d'un propos lourd de sens sur l'Amérique, son rapport aux armes et l'appât du gain. La dernière demi-heure est si bien menée et haletante que l'on aimerait presque que le film continue encore, mais Francis Galluppi a déjà cette précieuse maturité qui lui permet de savoir s'arrêter au bon moment, nous quittant sur une dernière note cynique qui ne fait qu'appuyer la bonne impression que nous laisse sa première œuvre. Cinéaste à suivre !
 
 
The Last Stop in Yuma County de Francis Galluppi avec Jim Cummings et Jocelin Donahue (2024)

2 décembre 2022

Pearl

Exigeant envers Ti West, dont le grand potentiel est connu depuis des lustres, je n'avais pas été spécialement tendre avec X : la timide touche d'originalité apportée à un genre utlra balisé et l'élégance visuelle propre au cinéaste n'avaient pas suffit à pleinement m'enthousiasmer. Son préquel, Pearl, qu'il a réalisé dans la foulée, accompagné de son actrice Mia Goth également au scénario, m'a bien plus emballé et invite même à une certaine mansuétude envers le précédent film. Après avoir rendu hommage aux slashers des années 70 et 80, en particulier au chef-d'œuvre de Tobe Hooper, Massacre à la tronçonneuse, Ti West prend un biais plus original cette fois-ci puisque l'origin story de la principale psychopathe de X, la vieillarde à la libido frustrée, est une version complètement azimutée et dévergondée de comédies ou mélodrames champêtres de l'âge d'or du cinéma hollywoodien (Le Magicien d'Oz, notamment). 




L'action se déroule sur une paire de jours seulement, ceux-là même qui voient Pearl basculer définitivement dans la folie sanguinaire. Coincée dans le carcan familial auprès d'une mère autoritaire et dévote et d'un père très malade et dépendant, Pearl n'en peut plus de voir ses rêves de grandeurs et de liberté être systématiquement réprimés par son sinistre quotidien. Une banale sortie en ville et une rencontre avec le projectionniste va lui donner de nouvelles idées et lui insuffler une énergie qui ne pourra plus être réfrénée. Au diable l'attente d'un retour de plus en plus hypothétique de son jeune mari Howard, parti au front en Europe, Pearl veut vivre sa vie. Dans une ambiance bucolique et ensoleillée, pleine de couleurs vives et chatoyantes, au milieu des champs de maïs et sous le regard stupide des animaux de la ferme, Pearl bouillonne et nous restons toujours au plus près de cette drôle de protagoniste dont les déraillements successifs se font de plus en plus perturbants, sans retour possible à la normale. Nous sommes en 1918, toujours dans cette ferme du Texas, dans ces décors connus, rafraichis par rapport à X, ce qui participe au jeu ludique que Ti West engage avec le spectateur. Nous savons d'ailleurs très bien, au fond, ce que Pearl et l'absent Howard deviendront, quand bien même nous l'oublions un temps, happé par le récit.




Animé d'une espèce d'humour grinçant de bout en bout et traversé par quelques éclairs d'une violence brute, focalisé sur son personnage principal aux comportements imprévisibles mais que nous avons curieusement envie de voir s'épanouir, Pearl nous place dans une position insolite et parfois presque un peu malaisante. Ti West signe un film d'horreur très original qui, contrairement à l'écrasante majorité des productions actuelles, ne cherche pas les sensations immédiates. Le réalisateur recherche autre chose, vise une peur différente, provoque notre inconfort par des moyens à la fois simples et étonnants, toujours très malins. On sent également un plaisir communicatif pris dans l'enrichissement de cet univers par le cinéaste et son actrice vedette, qui ont fait cela avec beaucoup d'application et une complicité certaine qui transpire de chaque image.




Mia Goth est la grande attraction du film, qu'elle porte sur ses épaules du début à la fin, avec une énergie et une conviction rarement observées dans le genre ces dernières années. La folie de son rôle, qu'elle parvient à rendre crédible ou en tout cas redoutable, irrigue le film, dicte son tempo. Le terrible climax de Pearl est un long monologue filmé en plan fixe, très simplement cadré sur le visage de l'actrice, qui se confie à sa seule amie. Des confidences d'abord presque acceptables qui, évidemment, prennent une tournure de plus en plus dérangeante et insupportable. Quasiment dix minutes d'une intensité grandissante, qui nous scotchent littéralement à notre fauteuil, et l'on peut parier que c'est ce passage-là qui a secoué un Martin Scorsese totalement conquis. L'actrice ne tombe pas dans les travers habituels, ne fait pas dans la performance, mais impressionne réellement. Donner dans la performance, on pourra peut-être le lui reprocher, à la rigueur, lors de l'ultime plan du film : un douloureux sourire que Mia Goth tient durant tout le générique et finit par mêler à des larmes pleines d'une horrible fatalité. De longues minutes tout de même troublantes qui s'impriment sur nos rétines et concluent parfaitement un film assez remarquable, peut-être même le meilleur de son auteur. J'ai à présent hâte de découvrir, Maxxxine, le dernier volet de cette surprenante trilogie horrifique.


Pearl de Ti West avec Mia Goth, Tandi Wright, Emma Jenkins-Purro, Matthew Sunderland et David Corenswet (2022)

2 août 2022

X

J'aurais aimé ajouter à l'enthousiasme que suscite la dernière bobine horrifique de Ti West, ce réalisateur spécialisé dans le genre dont je suis la carrière avec bienveillance depuis 2009 et la sortie de son film breakthrough, The House of the Devil. Mais c'est peut-être justement parce que je connais tout le potentiel de ce cinéaste, et espère son éclatante confirmation depuis plus d'une décennie, que son dernier film m'a laissé plutôt déçu et frustré. Au point que je me mets à douter, à croire que ce type-là, au demeurant sympathique et bel et bien doué, avait donc déjà atteint, à l'époque, son plafond de verre personnel. Après nous avoir livré un film de fantômes pas désagréable mais dérisoire, un found footage raté malgré son sujet glaçant (le suicide collectif de Jonestown), puis un tout petit western sympatoche (dont on se souvient surtout du superbe chien qui accompagnait Ethan Hawke), Ti West nous propose donc un slasher postmoderne qui se place d'emblée dans l'ombre tutélaire du chef-d'œuvre de Tobe Hooper, nous laisse espérer le meilleur dès son plan d'ouverture assez génial et intriguant, mais s'avère au bout du compte beaucoup trop anecdotique malgré l'inspiration intermittente de sa mise en scène et l'originalité relative des thèmes abordés. L'action se déroule en 1979, nous suivons l'équipe de tournage d'un film porno qui a la chic idée de réaliser son nouveau projet dans la dépendance d'un vieux couple texan à la sexualité insatisfaite... Après une longue et lente exposition, procédé habituel d'un Ti West qui fait mine de s'intéresser davantage à ses personnages et ses acteurs que la plupart de ses confrères, les choses, évidemment, se gâtent et tournent au véritable bain de sang. 



 
 
L'entame soignée nous place longtemps dans l'expectative, nous met l'eau à la bouche mais, passée celle-ci, le film respecte à la lettre le programme si prévisible et pénible d'un slasher lambda, de ceux qui se produisaient à la chaîne dans les années 80. Les membres du casting se font donc zigouiller un à un, avec plus ou moins d'imagination, de cruauté et d'images-chocs lors de leurs mises à mort (un alligator s'invite même à la fête). Ne lésinant pas sur les effets gores, X révèle alors sa vraie et simple nature, surprend et intéresse de moins en moins. Il comblera facilement les aficionados, les autres, qui pourront légitimement le trouver assez chichiteux pour bien peu, moins. En outre, Ti West échoue à imposer une héroïne – l'inévitable dernière survivante du carnage – réellement digne d'intérêt, en dépit de la double implication d'une Mia Goth au charme étrange et de toutes les velléités de son scénario forceur : il nous réserve notamment une espèce de micro révélation finale artificielle concernant cette final girl que l'on devrait forcément retrouver dans d'éventuelles suites... En attendant, c'est un prequel que prépare d'ores et déjà Ti West en compagnie de son actrice vedette : il se déroulera cinquante ans plus tôt et nous narrera la vie passée de Pearl, la vieille dame du couple de psychopathes introduits ici. Des tueurs dont, pour une fois, les mobiles sont clairement définis et que Ti West prend soin de faire exister, en les filmant de près, en leur accordant du temps, en nous les montrant se débattre avec leurs démons et même faire l'amour explicitement – chose bien rare pour des personnes âgées au cinéma – sans que tout cela ne les rende marquants pour autant ! Ces vieux tout fripés sont des figures vaguement pathétiques et tourmentées qui n'ont guère la sombre aura de la famille de Leatherface et que l'on aura hélas sans doute tôt fait d'oublier. 



 
 
Âge et sexualité, décrépitude des corps et éphémérité de la beauté, sont des thèmes abordés ici de manière à la fois frontale et superficielle, tout comme la pornographie et les scènes de sexe qu'elle occasionne ne servent qu'à établir l'originalité du contexte d'un énième massacre et non à nourrir une véritable réflexion métadiscursive sur le cinéma d'horreur. Au passage, on peut s'interroger quant à la pertinence d'avoir fait jouer les deux vieux texans par des acteurs couverts de maquillage (c'était un passage obligé pour Mia Goth, qui joue donc à la fois l'héroïne sous héroïne aspirante star du porno et prête également ses traits, méconnaissables, à la vieille tueuse libidineuse). Leur vieillesse paraît si factice, fabriquée, fausse... Le côté subversif du scénario est finalement facile, seulement là pour la déco, ça sonne creux. Il est franchement dommage que l'impact de ce slasher soit en fin de course si rachitique, d'autant plus que l'on constate tout le long, à intervalles réguliers, le talent de cinéaste évident de Ti West. Il n'a pas peur de se placer dans la lignée de classiques (et des vrais – Psychose, Massacre à la tronçonneuse), nous concocte quelques plans géniaux, des idées de cadrages saisissantes, un montage judicieux, bref, tout plein de choses séduisantes et bien faites qui le placent mille coudées au-dessus de la mêlée et nous donnent très envie de nous emballer réellement pour son film. Hélas... Je soupçonne, j'accuse même Ti West, cinéaste-cinéphile doué mais paresseux, de ne réaliser que les films qu'il aurait aimé voir adolescent, entouré de sa bande de potes et de quelques bouteilles de mauvaise bière, et de s'empêcher de faire mieux. J'espère tout de même encore qu'il me contredira un jour.


X de Ti West avec Mia Goth, Jenna Ortega, Kid Cudi, Stephen Ure, Brittany Snow et Martin Henderson (2022)

31 août 2020

Adopt a Highway

Adopter une autoroute... Derrière ce titre étrange, qui fait référence à un programme américain de sponsorisation de segments d'autoroute pour garantir leur propreté (?!), se cache un très beau petit film signé Logan Marshall-Green, cet acteur souvent associé à Tom Hardy pour leur ressemblance physique troublante et que l'on a déjà vu être contaminé par un alien dans le pitoyable Prometheus de Ridley Scott et, avec plus de bonheur, devenir une sorte de surhomme dans le très cool Upgrade de Leigh Whannell. C'est d'ailleurs très vraisemblablement suite à sa participation dans ce dernier film, également produit par Blumhouse, que Marshall-Green a pu faire financer une œuvre personnelle par la désormais célèbre société de production spécialisée dans le cinéma de genre qui ajoute ainsi un titre plutôt atypique à son répertoire. Pour son premier long métrage en tant que réalisateur et scénariste, Logan Marshall-Green offre un rôle en or au grand Ethan Hawke qui, plus magnétique que jamais, fait ici étalage de tout son talent et de sa capacité exceptionnelle à porter un film à lui tout seul.




Ethan Hawke incarne Russell, un type qui vient de passer 21 ans en taule pour avoir dealé quelques grammes d'herbe, en vertu de l'application de la loi dite "des trois coups" (en vigueur en Californie, celle-ci permet aux juges de prononcer des peines de prison perpétuelle à l'encontre d'un prévenu condamné pour la troisième fois pour un délit, aussi mineur soit-il). Peu adapté à la vie en société et soucieux de ne plus faire de vague, Russell bosse avec le plus grand sérieux du monde à la plonge d'une sandwicherie et habite dans un motel. Sa vie, très morne et solitaire, se voit bousculée par la découverte d'un bébé abandonné dans une benne à ordures. Sous le charme du bambin, il va s'en occuper quelques jours...




Il n'est pas méprisant ou réducteur de dire d'Adopt a Highway qu'il s'agit d'un petit film : à peine un peu plus d'une heure au compteur, guère plus de 20 pages de scénar, un seul personnage principal... Mais Adopt a Highway est un beau petit film, vraiment, et si tous les films indé ricains étaient aussi jolis et sincères, je ne serais peut-être pas autant dégoûté par la chose. Logan Marshall-Green fait preuve d'une humilité tout à fait louable et confère à sa première œuvre prometteuse un rythme assez tranquille, tout doux, qui m'a mis à l'aise du début à la fin. J'étais dans mes chaussons... Son film a aussi cela d'agréable qu'il arrive toujours à prendre une nouvelle direction juste à temps. Pas de grand rebondissement ni de bouleversement à la clé, mais simplement une trajectoire intelligente, légèrement modifiée et inattendue, qui lui fait retrouver son souffle, si bien que notre intérêt pour ce personnage et son histoire n'est ainsi jamais perdu. Il est très plaisant de découvrir la tournure, plutôt heureuse et positive (spoiler), que prennent les choses pour ce pauvre gars, qui ne fait pas les conneries tant redoutées, refait surface peu à peu et qui est même promis à un avenir radieux grâce à un p'tit coup de pouce du destin. Et puis, évidemment, le gars en question est incarné par un comédien hors pair.




Dès les premières minutes, on est admiratif du jeu d'acteur au millimètre de l'aigle-fin d'Austin (Texas), dont les pas timides et hésitants, à la sortie de prison, nous plongent dans une compassion immédiate pour son personnage de marginal dont la moitié de la vie a été gâchée par un système judiciaire impitoyable. On a déjà qu'une seule envie : le voir kiffer, prendre du bon temps... Il faut ensuite admirer le géant Hawke jouer celui qui surfe pour la première fois sur internet, dans un web café, à la recherche d'information sur son père, dont il apprend la mort les yeux humides, à la lecture d'une banale nécrologie, lors d'une scène qui nous serre le cœur. Il faut aussi le voir mettre ses lunettes de presbyte, une monture assez dégueu à clipser par le devant, avec des verres bien épais qui lui grossissent les yeux mais ne gâchent en rien sa beauté naturelle et viennent même renforcer son adorable air de chien battu. Je préfère arrêter là l'inventaire de toutes ces scènes où Hawke en met plein la vue. Vous l'aurez compris : Adopt a Highway est un véritable festival, un récital, un must pour tous les fans de la star, sur un nuage et quasi de tous les plans. On se dit que Logan Marshall-Green doit également compter parmi ses premiers admirateurs pour lui avoir donné, sur un plateau d'argent, une telle scène d'expression. On l'en remercie au passage.




Qui, aujourd'hui, peut s'assoir à la table d'Ethan Hawke ? Quel autre acteur peut se targuer de faire cohabiter sur son CV des noms comme Peter Weir, Hirokazu Kore-Eda, Bob Redford, Joe Dante, Sidney Lumet, Paul Schrader, Dick Linklater, les frères Spierig ou encore le jeune Ti West ? Combien ont tourné pour de telles pointures ? Tous les talents des cinq continents et de toutes les générations sont réunis en une seule et même filmographie. Soyez sûrs que des types comme Sidney Lumet et Kore-Eda, qui comptent parmi mes cinéastes chouchous, ne font pas tourner n'importe qui. Tous se bousculent pour travailler avec eux, et c'est Hawke qu'ils choisissent d'appeller au beau milieu de la nuit pour lui proposer un rôle. Un chapitre entier et inédit du célèbre ouvrage de Sid' Lumet, Making Movies, est consacré à l'effet galvanisant qu'eut la collaboration avec la star sur le réalisateur des 12 hommes en colère. Combien, aussi, peuvent attester d'une telle longévité ? C'est grâce à des choix de carrière audacieux, une loyauté et une fidélité à toute épreuve envers des types valables que notre homme a su demeurer si longtemps au premier plan. Combien de jeunes éphèbes sont devenus de beaux vieux en vieillissant si bien que lui ? Ne cherchez pas. Aucun. Ethan Hawke est le faucon maltais du cinéma américain, qu'il survole avec une grâce sans pareille et contemple d'un œil supérieur mais bienveillant. Son plus gros souci aujourd'hui, c'est que notre homme mange seul à tous les repas. Car personne ne peut s'assoir à sa table...




Passez donc outre son drôle de titre, qui fait métaphoriquement sens avec les thèmes abordés par le cinéaste mais peut effectivement dérouter quand on connaît mal la législation californienne et toutes ses subtilités, et donnez vite une chance à Adopt a Highway : vous passerez 78 minutes de bonheur auprès d'un acteur au sommet de son art qui parvient à donner vie à un personnage que l'on n'oubliera pas de si tôt. 


Adopt a Highway (New Lives) de Logan Marshall-Green avec Ethan Hawke (2020)

27 novembre 2018

Drinking Buddies

Toujours dans l’espoir de découvrir des pépites méconnues du cinéma indépendant américain, c’est avec une réelle et vive curiosité que je lançais Drinking Buddies, quatorzième film de l'acteur-réalisateur Joe Swanberg, que l'on avait déjà croisé sans le savoir dans You're Next et The Sacrament. Joe Swanberg est, si j'en crois sa page Wikipédia, une "figure de proue du mouvement mumblecore". Le mumblecore désigne ces "films caractérisés principalement par une production « fauchée » (souvent tournés en numérique), des sujets tournant autour des relations entre personnes de vingt à trente ans, des dialogues en partie improvisés et des acteurs non professionnels". Drinking Buddies ne paraît pas spécialement fauché, son sujet tourne effectivement autour des relations sentimentales pénibles de personnages méprisables dont l'âge est bel et bien compris entre 25 et 35 ans, et les dialogues semblent naturels tant ils sont anodins et tant les acteurs, professionnels mais très mauvais, ne font que répéter bêtement des formules gonflantes. Surtout, Drinking Buddies est un sacré film de merde, comme la plupart des longs-métrages de la veine mumblecore ; je le rangerai donc sans souci dans cette si triste catégorie, symbole de l'état de putréfaction avancé du ciné indé américain.




Olivia Wilde incarne une zonarde qui bosse dans une brasserie et entretient des rapports amicaux ambigus avec son collègue, le barbu Jack Johnson. Ils aiment se taquiner, se coller de la nourriture sur le visage, jouer aux cartes ou au billard tout en buvant, toujours, des bières. Bien que les deux individus soient déjà en couple, ils se rapprochent encore davantage quand ils partent en week-end avec leurs compagnons respectifs. Ces derniers, campés par Ron Livingston et Anna Kendrick, sont également attirés l'un vers l'autre, ce qui met donc à mal tous les couples ici présents et nous promet un chassé croisé amoureux de derrière les fagots. Finalement, le film n'opte pas pour cette voie-là. Parce que le mumblecore s'attache aussi à filmer la réalité, vous savez, la vraie. Et dans la vraie vie, tout ne se passe pas toujours comme prévu et ça, Joe Swanberg et sa tronche de cake l'ont bien compris.




Suite à leur week-end au grand air, Olivia Wilde se fait larguer par son mec. Pour avaler la pilule, elle décide d'arroser ça avec ses collègues autour de quelques verres de bières dans le bar miteux du coin. Ti West (!) profite de l'état d'ébriété avancée de la jeune femme pour passer la nuit avec elle, au grand dam de Jack Johnson, qui donne alors l'impression de mesurer enfin ses sentiments pour Olivia Wilde, d'autant plus qu'il évite constamment le sujet du mariage que sa compagne Anna Kendrick remet régulièrement sur le tapis, quand bien même celle-ci vient de lui être infidèle buccalement avec Ron Livingston. Malgré leur attirance réciproque évidente et après s'être tourné autour durant tout le film, Olivia Wilde et Jack Johnson ne finiront donc jamais ensemble (spoiler). Car la vie est ainsi faite : parfois, des personnes qui semblent faites l'une pour l'autre ne finissent pas l'une dans l'autre. La fin, ouverte, donne tout de même espoir qu'ils se déglinguent bientôt. Génial.




Vous l'aurez compris, ce film est une pure malédiction, terriblement agaçante du début à la fin. Seuls des fans hardcore d'Olivia Wilde, s'ils existent, pourraient y trouver leur compte. L'actrice née à Roswell (Nouveau-Mexique) apparaît ici très naturelle et donc un peu moins moche qu'à l'accoutumée. Elle retire le haut, puis le bas, révélant une poitrine timide mais 100% naturel et un séant en bonne forme qui repose sur deux solides poteaux. Face à elle, Jack Johnson accomplit l'exploit étonnant de passer tout le film avec les cheveux gras comme c'est pas permis. En plus d'avoir le physique désagréable d'un vieux bouc mal fagoté, c'est-à-dire de Satan himself, il a l'air de sortir la gueule d'un bain d'huile, ce qui expliquerait aussi sa si vilaine peau.




A leurs côtés, nous sommes surpris de retrouver Ron Livingston, le goéland, et nous déclarons officiellement Anna Kendrick sourire le plus ignoble de l'histoire du cinéma. Avec ses dents de quatre centimètres de longs et sa mâchoire avancée, on croirait un cheval agressif et laid. Si elle avait pu répondre présente pour le tournage des Jaws, cela aurait pu épargner bien des problèmes à Steven Spielberg et son fameux Bruce. Ce casting 2 étoiles est complété par Jason Sudeikis, Monsieur Olivia Wilde à la ville, qui était sans doute là pour surveiller sa compagne, toujours sujette aux effets de la boisson et prête à toutes les dérives. On n'aime pas cet acteur. Il n'y a rien à faire, il nous est très antipathique. Pour couronner le tout, Ti West, voisin horrifique du mumblecore, fait ici figure de guest star opportuniste, là pour profiter d'un moment de faiblesse de la vedette au visage si plat et large. Bref, que du beau monde je vous dis !




Tous ces gens éructent des dialogues iniques du début à la fin, rendant leurs personnages encore plus haïssables. Que les américains sont fatigants à s'émerveiller de tout et à remercier pour un rien ! "Oh it's so great, thank you, I love that, that's so great, oh God, thanks, it's perfect, it's just so perfect, I like it a lot, thank you" dit Ron Livingston quand Anna Kendrick sort un verre à pied en plastique pour déguster le vin dégueulasse que l'autre con a pensé à apporter pour le pique-nique. On a envie de les étrangler ! Et, en dehors de cet écart de conduite champêtre, pourquoi boiraient-ils constamment des bières ? A l'exception de la scène dite du pique-nique, les acteurs ont en permanence une pinte ou une bouteille de bière à la main ! Un viticulteur passe-t-il ses journées à vider ses fûts ? Un pharmacien lambda se gave-t-il de dolipranes à chacune de ses pauses ?




Olivia Wilde raconte qu'à force d'aligner les bières, tout le monde était torché sur le tournage. Il faut croire que l'alcool n'a pas des effets toujours positifs sur l'esprit créatif, l'inventivité, l'intelligence et l'humour. Wikipédia nous apprend aussi que Drinking Buddies figure dans le top 2013 de Quentin Tarantino. Les grands esprits se rencontrent...


Drinking Buddies (Ivresse entre amis) de Joe Swanberg avec Olivia Wilde, Jack Johnson, Anna Kendrick et Ron Livingston (2013)

11 janvier 2017

In a Valley of Violence

Ti West s'essaie au western et s'entoure, pour la première fois de sa carrière, de deux vedettes : Ethan Hawke et John Travolta, dont l'affiche nous promet la confrontation. Nous étions donc très curieux de voir le résultat, d'autant plus que, malgré les déceptions, Ti West reste un cinéaste au potentiel évident. Malheureusement, il est aussi comme cet élève auquel le prof dit toujours "peut mieux faire". Peut-être par manque de confiance en lui, par je-m'en-foutisme ou par bêtise, West déçoit et frustre systématiquement. Ce réalisateur est clairement limité, c'est un fait, mais il cède aussi aux attraits d'un certain confort, avec la volonté de plaire aux amateurs de 'ti films de genre, s'en tenant à sa formule toute faite et facile, qui mêle un ton de série B directe, efficace et à l'ambition affichée avec un second degré forcé et un scénario trop maigre, dénué de toute dalle terrassée en béton armé susceptible de le retenir au sol face au vent.




In a Valley of Violence se regarde sans déplaisir mais le réalisateur semble se complaire dans ce ton semi-décalé qui parasitait déjà certains de ses précédents films et l'empêche de prétendre à signer des films d'une plus grande envergure. Et pourtant ! On a quand même droit à vingt minutes de perfection, qui expliquent la présence de ce film dans tous les tops de fin d'année (signés par les gens un peu éclairés disons). Pendant ces vingt minutes initiales, Ethan Hawke étale toute sa classe : il est beau comme un cœur. Ethan assume enfin ses rides, ses cicatrices, les ravages de son acné et ses innombrables stigmates dus à mille problèmes de peau. La séquence d'ouverture est un pied de nez à tout le cinéma de Tarantino, qu'elle fera crever de jalousie. Soulignons la qualité des dialogues, la plume de Ti West (qui faisait déjà des belles choses dans Innkeepers, malgré de gros gros temps morts dus à ces dialogues abscons qui rendaient le film à chier). Et puis durant ces vingt premières minutes, Ethan Hawke est accompagné par le meilleur chien vu à l'écran depuis Belle Lurette (le chien errant qui prenait des coups de genoux des passants à la sortie des usines Lumière dans le film La Sortie des usines Lumière des frères Lumière, dont le titre intégral était à l'origine "La Sortie des usines Lumière et le chien qui prend des gros taquets", plus long à prononcer que le film à regarder).




On adorerait suivre Ethan Hawke et son chien pendant 1h15, sans scénario, un Lucky Luke des temps modernes où Jolly Jumper aurait troqué sa place contre un chien des quais. Hélas, Ti West nous prive de ce régal et se réfugie dans un schéma très classique de film de vengeance, faisant de la mort du chien le pivot de l'intrigue et le motif (un peu léger) d'une fusillade géante, de la mise à mort méthodique de toutes les personnes impliquées de près (ou de très loin : un village entier) dans la mort de l'animal. On perçoit bien la volonté chez Ti West de tourner en dérision le genre en remplaçant l'habituelle épouse égorgée (ou autre famille ratiboisée) du héros rangé des bagnoles par un chien de prairie, et en clôturant le film sur une sorte de blague absurde...




... mais au lieu de franchement se marrer (Ti West n'allant pas assez loin, et ne faisant pas toujours dans la dentelle), on regrette que les personnages, par ailleurs bien croqués et bien campés par des acteurs qui ont foi dans le projet, n'aient pas droit à une histoire à leur hauteur. C'est vrai d'Ethan Hawke lui-même mais aussi de John Travolta, qui a fière allure, assume enfin son âge (43 ans), tient bien son rôle de shérif dégoûté par son propre fils (ne sachant plus quoi en faire), et se montre consterné par la tournure des événements (on dirait que le personnage connaît le scénario, quand il n'arrête pas de répéter : "Mais c'est tellement con !"). Enfin... In a Valley of Violence reste le 15ème meilleur film de l'année, pour les gens un peu éclairés et au fait de l'actu ciné.


In a Valley of Violence de Ti West avec Ethan Hawke, John Travolta, Taissa Farmiga, Karen Gillan et James Ransone (2016)

22 octobre 2015

The Sacrament

Quand j'ai su que le jadis prometteur Ti West allait s'essayer au found footage j'ai eu du mal à comprendre, tant cette exaspérante ramification faisandée du cinéma d'horreur n'a jamais rien apporté de bon et me semble à mille lieues de la veine assez classique dans laquelle s'est engagée, plutôt avec talent, le réalisateur depuis ses débuts. Mais j'espérais tout de même, tout au fond de moi, que le jeune américain réussisse à signer un film de qualité et rompe ainsi avec les tristes standards du genre. J'ai hélas bien vite déchanté. Si The Sacrament se hisse, sans grande difficulté, au-dessus de la moyenne de sa catégorie (dont je situerai la note à 1,75/10 environ), il s'agit d'une nouvelle déception et peut-être du plus mauvais film de son auteur, ici produit par Eli Roth (c'était mauvais signe...).




Ça commence mal : une introduction très brouillonne et visuellement agressive nous révèle d'emblée tous les enjeux du scénario, elle est ponctuée de panneaux explicatifs lourdingues venant simplement répéter, via quelques phrases très sommaires, ce que les personnages nous apprennent déjà à l'écran. Il est donc question de retrouver la sœur d'untel partie à la recherche du bonheur dans une communauté religieuse perdue au milieu d'un pays tropical, un prétexte comme un autre pour que deux journalistes décident de suivre leur ami afin de réaliser un reportage sur ce qui s'avérera bien entendu être une secte des plus inquiétantes dominée par un pasteur tout-puissant et révéré...




L'idée de nous laisser poireauter quelque temps avant de découvrir enfin ledit pasteur n'est pas mauvaise. Celle de nous faire d'abord entendre, de façon tout à fait inopinée, son inquiétante voix donner ses consignes quotidiennes, diffusée par les hauts-parleurs du camp, est encore meilleure et contribue à nous intriguer davantage. La scène-clé du film, où le pasteur est interviewé face à ses fidèles par l'un des journalistes, est plutôt réussie, elle nous rappelle que Ti West sait créer de la tension avec trois fois rien, patiemment et habilement. Les acteurs, des gueules connues du cinéma d'horreur indé US (AJ Bowen, Joe Swanberg et Amy Seimetz, que l'on retrouve au grand complet dans You're Next), sont tous bons. Hélas, en disant tout cela, je crois avoir déjà fait le tour du rayon des satisfactions...




L'un des personnages est caméraman de formation, cela permet au film d'éviter quelques uns de ces tics hideux chers aux found footage. Mais ça ne suffit pas... Ce qu'il y a peut-être de plus agaçant dans The Sacrament est cette incohérence formelle de chaque instant. Rien ne tient debout. A quoi bon choisir la forme du found footage si c'est pour ne jamais s'y tenir ? On se le demande... Je ne veux pas passer pour un type borné, à cheval sur certains principes, mais quand l'illusion est maintenue, même très artificiellement, et quand on nous permet réellement de croire que nous sommes en train de regarder un "enregistrement retrouvé", l'immersion a plus de chance de fonctionner. Ce n'est apparemment pas dans l'idée de respecter et de justifier les codes du genre que Ti West s'est lancé dans son entreprise, bien au contraire. Rien ne tient la route, le montage n'a aucun sens, les images nous viennent d'on ne sait où, en particulier lors du final, et la musique, trop présente, n'a pas lieu d'être, elle a l'air d'avoir été mise là pour sauver les meubles. C'est assez triste à voir.




Cette histoire devrait nous saisir par les tripes, nous faire froid dans le dos, nous laisser sur le cul, ce que vous voulez... Elle parvient tout juste à nous amener à lire la page Wikipédia consacrée au suicide collectif de Jonestown dont le film s'inspire et, ce faisant, à ressentir, à éprouver davantage ce terrible abîme d'incompréhension et de mystère vers lequel Ti West a été bien incapable de nous pousser. On relit Wiki les larmes aux yeux, non pas pour les victimes, mais en pensant au film à côté duquel nous sommes passés. On se fiche pas mal de ce qui se déroule à l'écran, on n'y croit pas, c'est aussi simple que ça. Aussi gênants puissent être les nouveaux arrivants pour cette secte, nous n'arrivons pas une seconde à penser que leur présence est une raison suffisante pour faire basculer la communauté entière dans le chaos et finalement opter pour l'autodestruction. L'inéluctabilité de la conclusion connue d'avance pourrait ajouter à l'horreur ambiante, mais que nenni, cela contribue seulement à rendre le film d'autant plus plat et anecdotique. Ti West paraît s'être saisi d'un sujet trop lourd, il n'en tire finalement rien du tout. The Sacrament nous révèle cruellement toutes ses limites et nous plonge même dans le doute quant à son réel talent. 


The Sacrament de Ti West avec AJ Bowen, Joe Swanberg, Amy Seimetz et Gene Jones (2014)

1 mai 2014

The Battery

Assez régulièrement, depuis quelques années, de bonnes surprises et de nouveaux talents émergent du cinéma d'horreur indépendant américain. Ces cinéastes se nomment Ti West, Justin Benson, Aaron Moorhead, Jesse Holland, Andy Mitton ou Nicholas McCarthy et on leur doit des films comme The House of the Devil, Resolution, YellowBrickRoad et The Pact. A tous ces noms s'ajoute désormais celui de Jeremy Gardner, réalisateur, scénariste et acteur principal de The Battery, long métrage chaleureusement salué à différents festivals underground et voué à gagner au fil du temps une belle réputation, amplement méritée. C'est peut-être de Resolution dont The Battery est le plus proche, dans l'esprit, et nous ne sommes guère surpris d'apprendre que Jeremy Gardner figurera au casting du nouveau film, très attendu ici, de Justin Benson et Aaron Moorhead. Si Jeremy Gardner est le grand maître à bord, son nom apparaissant un nombre incalculable de fois au générique, son petit bébé est un véritable buddy-movie que l'on pourrait aussi très facilement imaginer être le fruit d'une paire de cerveaux en harmonie.




On y suit Ben (Jeremy Gardner donc) et Mickey (Adam Cronheim), deux jeunes hommes d'une trentaine d'années qui parcourent les routes du Connecticut, essayant de survivre tant bien que mal dans un monde désormais infesté de zombies. Alors qu'ils étaient de simples coéquipiers au sein d'une équipe de baseball (le titre du film, The Battery, a plusieurs sens et désigne notamment le binôme lanceur/receveur au baseball), Ben et Mickey sont désormais condamnés à rester ensemble. Ils n'ont pas spécialement d'atomes crochus et leurs prises de becs sont assez fréquentes. L'un, Ben, est très réaliste, plutôt pessimiste, assez bourru, totalement fait à l'idée de sa nouvelle vie tandis que l'autre, Mickey, est plus naïf, romantique, sensible et rêveur. Leur quotidien est fait d'échanges de balles monotones et de visites prudentes dans des maisons abandonnées, à la recherche de vivres ou de distractions diverses, jusqu'au jour où ils rentrent en contact, par talkie-walkie, avec un autre groupe de survivants...




Sur ce terrain archi balisé et à partir d'un pitch apparemment très convenu, Jeremy Gardner parvient à créer quelque chose de très original et à inventer des scènes jamais vues auparavant, parfois même très osées (ceux qui regarderont le film sauront tout à fait à quel moment je pense ici). Gardner ne s'attarde pas sur la description d'un monde post-apocalyptique, chose tout à fait inutile pour que la solitude des deux personnes soit si palpable. Il réussit à éviter quasiment tous les écueils de ce type de films, florissant depuis des années sur grand et petit écran (je pense à la série Walking Dead, dont on est bien loin). On se fiche pas mal, par exemple, de l'origine du virus, et Jeremy Gardner l'a bien compris. Mickey vannera même son acolyte en accusant l'odeur épouvantable de ses pieds d'être à l'origine de tout. Gardner préfère donc se focaliser sur l'évolution des rapports entre les deux protagonistes et, s'il ne fait certes pas dans la psychologie la plus fine, son récit parvient à captiver du début à la fin, le duo fonctionne très bien, il échappe clairement à la caricature et on a tôt fait de s'attacher à ces deux personnages isolés.




Tout comme quelques autres de ses collègues de cette nouvelle vaguelette du cinéma d'horreur indé US, Jeremy Gardner parvient avec brio à mêler les tons, pour un résultat quasi miraculeux. On sourit plus d'une fois aux échanges fleuris des deux jeunes hommes, notamment lorsqu'ils évoquent la possibilité de l'existence d'une femme survivante. Gardner traite en effet à bras le corps, et non sans humour, un sujet souvent éludé dans ces films-là, celui de la frustration sexuelle des personnages principaux, seuls au monde. Cela aboutit ici à une scène tout à fait surprenante, qui ravira les amateurs d'horreur déviante et pourrait être assez pathétique, mais que le réalisateur réussit à teinter d'une réelle gravité, ne manquant jamais de respecter son personnage, de nous faire comprendre son étonnant comportement. Et si son film est parfois drôle, Gardner n'en reste pas moins capable de nous balancer quelques scènes de trouille parfaitement réussies, les très rares fois où apparaissent les zombies. Des scènes lors desquelles sa mise en scène fait preuve d'une belle intelligence, d'une vraie habileté, notamment dans la maîtrise judicieuse du hors-champ. The Battery n'est jamais violent ni gore, et réussit à effrayer bien plus subtilement. On se souviendra très longtemps de ce plan-séquence terriblement long, à la fin du film, quand Ben, coincé à l'arrière d'un break encerclé de zombies, attend désespérément le retour de Mickey. Ces minutes viennent conclure la dernière partie du film, entièrement située à l'arrière de cette bagnole perdue au milieu de nulle part, assiégée, où nos deux personnages sont condamnés à rester cloîtrés, devant supporter les râles ininterrompus des morts-vivants. Gardner pousse alors le bouchon très loin, quitte peut-être à perdre quelques spectateurs en cours de route, mais ce serait bien dommage, car la situation aboutit à une scène de trouille comme on en croise, ma foi, assez rarement.




Bien sûr, le film n'est pas exempt de quelques défauts. On pourra ainsi regretter l'omniprésence de la musique, même si elle est ici quelque peu justifiée, étant donné que le personnage de Mickey trouve systématiquement refuge dans son énorme casque audio pour fuir le monde qui l'entoure, et nous avec lui. Notons cependant que cette bande originale très indie, voire "Pitchfork friendly", est tout de même d'assez bon goût, on la supporte sans souci. En outre, plus d'une fois Jeremy Gardner utilise la musique et l'inattention de son personnage pour développer une tension de façon très originale et plaisante. On pourrait aussi reprocher à Jeremy Gardner cette dernière image un peu trop poseuse, l'érigeant presque en héros de ce monde post-apocalyptique, là où le film aurait mérité une fin plus sobre, plus sombre. Mais ces petits bémols ne pèsent pas lourd face à l'impression si positive laissée par l'ensemble. Il y a là une assurance et une audace vraiment précieuses qui font de Jeremy Gardner un cinéaste à suivre de très près, dont on espère qu'il confirmera rapidement les beaux espoirs suscités par sa première création. 


The Battery de Jeremy Gardner avec Jeremy Gardner et Adam Cronheim (2013)

17 septembre 2013

Entretien avec Justin Benson et Aaron Moorhead



Ayant particulièrement apprécié Resolution (accédez à la critique en cliquant sur le lien), film fantastique original et bien pensé signé Justin Benson et Aaron Moorhead, nous avons proposé à ces jeunes cinéastes américains de nous accorder un entretien. Nos hôtes se sont pliés à l'exercice avec un tel enthousiasme et une telle générosité que nous sommes ravis d'inaugurer une nouvelle rubrique du blog consacrée aux interviews par celle de ce joyeux et ambitieux duo d'auteurs de films de genre plein de promesses. Mais laissons-leur plutôt la parole :


-    Que diriez-vous pour vous présenter au public français ?  

A : [en français] Bonjour, je suis Aaron. Nous avons fait un film qui est tout aussi effrayant, drôle et dramatique. C'est le film parfait qui vous aidera à avoir des relations sexuelles. Aussi, je suis seul.

J : [en français]  Bonjour, je suis Justin et je voudrais être un citoyen de l'Union européenne. 
  

Justin Benson / Aaron Moorhead

-    Quel a été votre parcours avant la réalisation de ce film ?  

A : J’ai commencé à faire des films quand j’avais environ 14 ans. Je suis allé à la Florida State University pour étudier le cinéma, puis j’ai immédiatement déménagé à Los Angeles où j’ai rencontré Justin après seulement quelques jours. J’ai été chef opérateur et créateur d’effets spéciaux pendant un moment, mais je continuais à réaliser à côté de ça, aussi souvent que possible. Pas aussi souvent que j’aurais dû ceci dit. Dieu merci pour ce film, maintenant je ne suis plus que réalisateur. 

J : J’ai grandi à San Diego, je suis allé à UCLA, puis j’ai fait tout un tas de petits boulots qui payaient pour mettre de l’argent de côté afin d’écrire/réaliser/monter/etc.  

-    Quels sont vos modèles, vos réalisateurs favoris ?  

A : Alfonso Cuaron, George Clooney, Ben Affleck, Steven Spielberg, Ciaran Foy, Nicolas Winding Refn. 

J : Richard Linklater, Peter Jackson, Guy Ritchie, Christopher Nolan, Park Chan-Wook.  

-    Le film n'est pas distribué dans les salles en France. Comment l'expliquez-vous ? Qu'en est-il dans les autres pays ? Comment est-il reçu ?  

A : D’après la rumeur la France devrait voir Resolution bientôt, c’est juste très long pour que tous les pays reçoivent le film et montent un plan de distribution. Resolution est montré dans presque tous les pays d’Europe, dans tout un tas de festivals de cinéma, et nous sommes humblement surpris de découvrir que pratiquement tout le monde semble vraiment l’apprécier, malgré les différences de langue et de culture. C’est un immense soulagement pour un film d’horreur plutôt bavard.  

-    Votre film a fait le tour des festivals, notamment américains, quel rôle les festivals jouent-ils dans la mise en lumière d’un film tel que le vôtre ?  

A : En fait, le film est beaucoup plus montré à l’international qu’aux USA ! C’est pas un hasard si on a proposé le film aux festivals européens de cinéma de genre international : la Fondation Melies, réseau gigantesque qui regroupe tous ces festivals, est très prestigieuse et touche énormément de publics. On n’a pas pu concourir pour la Fondation Melies (n’étant pas européens), mais on a finalement passé près de la moitié de l’année dernière en Europe. C’est la belle vie ! Quant au rôle que jouent les festivals, notez bien ça : les festivals sont TOUT. Nous n’aurions aucun buzz et pas de carrière si ce film n’était sorti qu’en VOD. Les programmateurs des festivals et le public, autant que la presse, sont absolument essentiels pour que des films comme le notre aient une chance de rencontrer le succès. C’est la meilleure forme de publicité, parce que sans ça il n’y a aucun moyen de se faire connaître. Il s’agit juste d’essayer d’apporter du bon cinéma aux gens qui aiment le bon cinéma.  

-    Comment s'organise le travail de mise en scène pour un binôme ? Allez-vous continuer à travailler ainsi ou vos chemins vont-ils désormais se séparer ?  

A : On se considère à vrai dire comme co-cinéastes plutôt que comme co-réalisateurs. On se salit les mains tous les deux dans chaque aspect de la production. Justin est plutôt au stylo, je suis plutôt à la caméra, mais l’un n’existe pas vraiment sans l’autre. Nous sommes bien plus que la somme de nous deux en tant que simples co-réalisateurs. Depuis l’avant-première de Resolution à Tribeca on a travaillé presque exclusivement en équipe, et on envisage de continuer ainsi dans un futur proche. 

J : Nous sommes une sorte de gros monstre tentaculaire qui écrit/réalise/produit/monte/mixe/crée des effets spéciaux et sort des profondeurs avec une troupe de collaborateurs grandissante et tout aussi dangereuse. Y compris, entre autres, notre producteur David Lawson et notre ingénieur du son Yahel Dooley.  

-    Qualifieriez-vous Resolution de film d'horreur ?  

A : Oui. Mais d’un autre côté on se moque pas mal des définitions génériques. Le genre dans lequel le film s’inscrit, honnêtement, c’est bon pour les équipes marketing. Notre seul boulot c’est de faire un bon film, et on ne pense pas au genre en le faisant. Mais nous sommes fiers de qualifier Resolution de film d’horreur, tout comme nous le qualifions de drame psychologique, ou de buddy-movie détendu. 

J : On n’y a jamais pensé en ces termes avant que les gens ne commencent à poser la question, mais c’est marrant d’être des sortes de punks marginaux sous une étiquette marketing, donc oui, appelez ça un film d’horreur. C’est sans nul doute un film qui fait peur. 


Vinny Curran / Peter Cilella

-    Dans notre critique, nous avons souligné la qualité et la finesse de votre film en le comparant notamment à La Cabane dans les bois, autre film de genre métadiscursif récent. Que pensez-vous de ce film ? Resolution est-il d’une manière ou d’une autre pensé comme une réponse à celui de Drew Goddard ?   

A : On adore La Cabane dans les bois. Quand il est sorti – c’était une semaine avant la première de Resolution à Tribeca – on a réalisé toutes les comparaisons qui pouvaient être faites. Les deux films ont à peu près le même point de départ, et tous les deux ont un aspect « méta », mais en dehors de ça on ne peut pas faire plus différent. Nous sommes fiers d’être comparés à un film aussi cool, même si je suis certain que personne ne regarderait les deux films en pensant que l’un a pompé sur l’autre. Ils sont très différents dans l’approche. On pense qu’ils pourraient faire un formidable double-programme. 

J : La Cabane dans les bois est l’une de mes meilleures expériences de spectateur de ces dernières années. Les mecs derrière ce film assurent.  




-    Par un drôle de hasard, votre film et le nouvel Evil Dead ont le même point de départ (des jeunes gens coincés dans une cabane isolée pour sauver l’un d’entre eux d’une addiction à la drogue). Que pensez-vous de la vague de remakes actuelle et, plus largement, de l'état du cinéma de genre US ? La fracture semble de plus en plus grande entre des films invisibles mais dignes d'intérêt comme le vôtre et des films à budgets plus conséquents qui ne prennent aucun risque (remakes, reboots, prequels, etc.), avec à la clé des résultats souvent médiocres. Partagez-vous ce constat ?  

A : Les remakes et les reboots peuvent être bons et même très bons (voyez Batman), mais globalement, ils sont horribles. Nous vivons une époque dangereuse où ceux qui possèdent l’argent sont obligés de limiter les risques financiers dus aux difficultés économiques du moment – ce qui se comprend parfaitement –, mais vu que les gens continuent de retourner dans les salles pour voir les films issus des franchises qu’ils adorent et qui sont dénués de toute imagination, nous ne quitterons jamais le sillon créatif qui est le nôtre. Je pense qu’il appartient aux cinéastes indépendants sans le sou, qui ont tout à gagner et pas grand chose à perdre, d’innover, et au public qui les suit de voter pour eux avec leur porte-monnaie.  

J : D’un point de vue général ce serait vraiment cool que les investisseurs et surtout les cinéastes prennent plus de risques. Il y a cette idée qui veut que tous les films doivent obligatoirement rendre un hommage…  

-    Nous avons l’impression que le système empêche des auteurs de films de genre de se faire connaître, de travailler avec plus de moyens et de s’installer durablement afin d’élever le genre et de lui rendre ses lettres de noblesse, comme ont pu le faire John Carpenter ou Dario Argento par le passé. Qu’en pensez-vous ?  

A : Nous en faisons encore l’expérience. Même après le succès de Resolution, accoucher de notre second film est plus qu’un travail à plein temps. On y travaille en permanence et on est deux à ne pas dormir. J’ignore à quel point il était difficile il y a quelques temps de passer de petits films de genre à de plus gros. Je pense que c’est probablement plus facile de faire des films de nos jours, honnêtement, parce qu’il y a plus de réalisateurs que jamais depuis qu’on est allés vers des productions abordables et une certaine technologie facile de post-production. Et les films de genre sont toujours appréciés au box office. On a récemment observé pas mal de gros succès pour des films d’horreur à petits budgets comme The Conjuring, American Nightmare et You’re Next, donc je pense qu’il n’est pas tout à fait juste de dire que le système essaie de nous tuer.  

J : Le cinéma de genre se porte mieux que jamais. Certains cinéastes actuellement en activité sont capables d’aller même plus loin que ce que des gars comme Argento ou Carpenter ont fait. Et quand vous regardez le box office, pour des titres comme ceux cités par Aaron, nous vivons une époque FORMIDABLE. Il y a des trucs vraiment cool, rafraichissants et excitants qui vont venir d’ici peu.  

-    Nous sommes un blog français, vous êtes américains, quel est votre regard sur le cinéma d’horreur actuel français ?  

A : J’aimerais pouvoir me prononcer si j’en avais une meilleure connaissance. Mais malheureusement tout ce que je connais c’est le cinéma de genre français très populaire, donc mon opinion est sûrement un peu biaisée par la comparaison. J’ai vu Enter the Void récemment, qui n’est pas vraiment un film d’horreur, mais c’est clairement l’un des films les plus singuliers et innovants que j’aie vus. Ca bosse de l’autre côté de l’Atlantique ! 

J : J’ai pas mal d’estime pour Frontière(s) de Xavier Gens, et sa participation dans ABC’s of Death est la meilleure avec D for Dog Fight de Marcel Sarmiento. Et Insensibles de Juan Carlos Medina est un film MERVEILLEUX réalisé par un grand réalisateur. Je sais qu’il est d’origine espagnole mais il a vécu à Paris pendant longtemps donc disons qu’il est français.  

-    Justement, il est question dans le film de chercheurs français. Pourquoi français ?

A : (Justin, je te laisse répondre) 

J : Nous voulions faire comprendre que notre créature invisible a été détectée en dehors de cette zone de la Californie du Sud. Que c’est un monstre dont la menace est internationale, universelle. L’idée d’un parisien qui habite dans une caravane au milieu des campagnards white trash du fin fond de l’Amérique a quelque chose de fascinant. De plus, le scénario de Resolution est en partie inspiré de films d’horreur européens tels que La Maison aux fenêtres qui rient ou L’Echine du diable. Et l’une des mes scènes favorites dans Apocalypse Now Redux est celle dans la plantation française. C’est comme une sorte d’histoire bizarre et flippante de fantômes en plein milieu d’un film de guerre !  

-    On sent un intérêt pour les « histoires extraordinaires » dans votre film, aviez-vous des références littéraires en vous lançant dans l’écriture du script ?  

A : (Justin, encore à toi) 

J : Pas vraiment. Tout ce qui dans l’histoire concerne les bouquins, les diapositives, les peintures rupestres, la plaque sensible photographique et ainsi de suite, était là pour montrer que notre monstre a évolué avec la technologie des supports narratifs pendant des dizaines de milliers d’années. Quant à la bizarrerie de ces épisodes, Aaron et moi sommes morts de trouille à l’idée de faire un truc que quelqu’un a déjà fait. Le plus grand des crimes cinématographiques à notre avis c’est de ne pas être original. Donc, oui, on débarque avec des trucs bizarres. 





-    L’aspect métadiscursif est crucial dans Resolution, quels sont les films de ce genre que vous appréciez le plus ? Et au fait, pourquoi ce titre, "Résolution" ?  

A : "Résolution" a un triple sens. "Résolution" peut faire référence à la qualité de la définition d’une image, comme celle de toutes les vidéos que trouve Michael. Cela fait également référence à la force mentale que l’on a quand on est décidé à faire quelque chose, comme Michael quand il se résout à enchaîner Chris. Et enfin, la résolution de l’histoire, dans le sens de conclusion, et c’est toute la question du film. 

J : En fait je ne savais même pas ce que signifiait « méta » jusqu’à ce que je lise des critiques du film. Nous avons juste essayé d’embrouiller le spectateur et de lui foutre une bonne trouille.     

- On assiste ces temps-ci à l’émergence discrète d’une jeune génération de cinéastes portés sur le genre horrifique, tels que Ti West, Adam Wingard, Simon Barrett, etc. Avez-vous l’impression de faire partie de ce mouvement d’une manière ou d’une autre ? 

A : Absolument. Nous sommes très honorés que des gens nous mettent dans ce lot. Ce sont des artistes qui tentent enfin d’innover dans le genre. 

J : Je suis d’accord. De grands cinéastes. Cependant il faut aussi préciser que Aaron et moi n’avions rencontré aucun d’entre eux jusqu’à très récemment. C’est assez fascinant d’ailleurs comme nous avons pratiquement tous germé de notre côté, indépendamment les uns des autres, avant que le public ne trouve des similitudes dans nos travaux.  


Aaron Moorhead

-    Comment envisagez-vous de vous inscrire dans l’histoire du genre ? Ou plutôt, comptez-vous poursuivre dans le fantastique ou bien êtes-vous attirés par d’autres genres cinématographiques ?  

A : On va tout simplement faire le film qui nous semblera bon. Que cela s’avère être un film de genre ou non nous importe peu, même si je pense que Justin et moi sommes naturellement attirés vers le fantastique, et qu’il est donc plus que probable que des éléments de films de genre se glissent dans notre travail. On espère que Resolution deviendra un film culte quand il se sera mieux répandu dans le monde de la distribution. 

J : Nous ne tournerons sans doute jamais un hommage aux slashers, ou rien de ce genre, mais nous repousserons les limites de l’innovation dans l’art de raconter et dans le domaine de la technologie cinématographique aussi loin que nous le pourrons. Nous tâcherons de vous rendre curieux du sort de chaque personnage pour que l’aspect fantastique fonctionne le mieux possible.  

-    Quand on regarde votre film, on est constamment surpris par les tournures que prend le scénario. Etait-ce un désir de votre part de vous éloigner des canons du genre et de surprendre le spectateur à chaque instant, ou bien était-ce plus inconscient ?  

A : Ce n’était pas vraiment conscient ni inconscient. C’est juste notre façon de faire des films, elle nous plaît et ça fait sens pour nous. Par exemple, s’il y a un moment drôle, même s’il se trouve au milieu de ce qui s’appelle une « scène de peur », on le garde et ça fonctionne pour nous. La vie ressemble à ça. 

J : Nous voulons juste faire en sorte que les moments drôles soient drôles, les moments flippants carrément effrayants, et l’histoire efficace. Ignorer les règles des « jump scares » et compagnie, et rester intéressant par-dessus tout.  

-    Est-ce que c’était une règle de tourner le film de genre que vous aviez envie de voir en tant que spectateurs ?  

A : Oui. Nous ne voulons faire que les films que nous aimons nous-mêmes. Sinon pourquoi les faire ?   

-    La scène de dialogue dans la caravane nous a particulièrement séduits, et l’acteur qui fait face à Peter Cilella, Bill Oberst Jr., n’y est pas pour rien. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur cet acteur, qui dans le film ressemble vaguement à Roger Waters des Pink Floyd ?  

A : Vous êtes les premiers à mettre le doigt là-dessus, mais c’est VRAI qu’il ressemble à Roger Waters ! Nous ne savions pas du tout qu’il était un peu une sorte d’icône du film d’horreur quand nous l’avons engagé, mais quand il est venu à l’audition en connaissant par cœur les six pages de son monologue, et quand on a réalisé qu’on avait tous les deux et par pure coïncidence un rapport lointain avec lui, le rôle lui était réservé à coup sûr. Sa gravité et son intensité sont incroyables. 


 Bill Oberst Jr.

-    Il y a une vraie alchimie entre vos deux acteurs principaux. Pourriez-vous les présenter rapidement ?  

A : On avait tourné une pub pas chère pour de la bière avec ces deux-là et une amitié fusionnelle en est ressortie. Justin a écrit le scénario en pensant à eux – ça ne pouvait être personne d’autre. Peter Cilella (Michael) est un acteur de Los Angeles qui a fait beaucoup de publicité, des courts métrages et du théâtre. Vinny Curran est un acteur de San Diego qui est peut-être le type le plus drôle et le plus gentil de la planète. 

J : Ces gars-là sont des génies. Nous avons une sacrée veine d’avoir ni plus ni moins engagé les meilleurs acteurs pour ces rôles. C’est une chance unique. Et nous les apprécions infiniment.  

-    Les dialogues du film étaient-ils très écrits ou avez-vous laissé vos comédiens improviser, notamment dans ces séquences plus apaisées du film où on les voit se remémorer quelques anecdotes ?  

A : Nous devons ça à la fois au talent d’écriture de Justin et au talent des acteurs. La majorité du scénario a été écrit plus ou moins tel qu’il est dit dans le film, et les deux bonshommes à l’écran lui ont donné vie. On y croit quand ils le disent. Mais nous avons aussi piqué pas mal de choses, pendant les répétitions et sur le plateau, à Pete et Vinny, des choses trop bonnes pour ne pas les inclure dans le film. 

J : Ouais. Le problème avec les très bons comédiens qui offrent des performances brillantes c’est qu’après personne ne vous croit quand vous dites que c’est vous qui avez écrit. Tout ce temps passé seul dans mon appartement dégueulasse, aux oubliettes…  

-    Il y a un humour très appréciable qui parcourt votre film, notamment dans les répliques du personnage incarné par l’excellent Vinny Curran. Quels sont les comiques qui vous font rire ?   

A : J’aime juste regarder mes amis qui sont drôles. J’ai cette terrible habitude de me mettre à parler comme mes amis quand je suis avec eux trop longtemps. Je préfère regarder Justin, Pete et Vinny que n’importe quel spectacle de stand-up au UCB [café-théâtres à New-York et Los Angeles, ndlr].  

-    Avez-vous des recommandations de films de genre méconnus qui valent le détour ?  

A : Avez-vous entendu parler de Kill List ? Merde, j’adore ce film ! Ben Wheatley est brillant. 

J : KILL LIST, American Mary, Citadel, The Battery… Il y en a pas mal pour être honnête. Encore une fois, nous vivons une belle époque.  

-    Quels sont vos projets pour l’avenir ?  

A : Hier nous avons finalisé la production d’un court métrage qui devrait faire partie d’un plus vaste projet, et dans quelques mois nous partons pour l’Italie tourner notre prochain film, Spring. Cette fois-ci c’est un genre de drame comique romantique d’horreur et de science-fiction. Comme Resolution, mais avec de l’amour et des vrais monstres. 

J : Nous n’arrêtons pas de travailler. On est TRÈS chanceux. 



Entretien réalisé par mails le 9 août 2013.
Merci à P-E Geoffroy pour son aide à la traduction.




Et pour les anglophones, voici la version originale de l'entretien :

- How would you introduce yourselves to the french audience ? 

A : Bonjour, je suis Aaron. Nous avons fait un film qui est tout aussi effrayant, drôle et dramatique. C'est le film parfait qui vous aidera à avoir des relations sexuelles. Aussi, je suis seul. 

J : Bonjour, je suis Justin et je voudrais être un citoyen de l'Union européenne. 
  

Justin Benson / Aaron Moorhead

- What experience did you have prior to your making movies ? 

A : I started making movies when I was about 14, went to Florida State University to study film, immediately moved out to Los Angeles and met Justin on one of my first days out here. I was a cinematographer and visual effects artist for a while, but always directed on the side as often as I could. But not nearly as often as I should have. Thank god for this movie, now all I do is direct. 

J : I grew up in San Diego, went to UCLA, and then just worked any job that paid to save money to write/direct/edit/etc. films. 

- Who are your favourite directors ? 

A : Alfonso Cuaron, George Clooney, Ben Affleck, Spielberg, Ciaran Foy, Wendig Refn. 

J : Richard Linklater, Peter Jackson, Guy Ritchie, Christopher Nolan, Chan-wook Park 

- What do you think are the reasons why Resolution is not distributed in France ? Has it been shown in other countries and if so how has it been received ? 

A : Rumor has it France will be seeing Resolution quite soon, it just takes a long time for all of the territories to receive each film and set up a distribution plan. It's shown in almost every country in Europe at a bunch of film festivals, and we're humbly surprised to find that pretty much everybody seems to really love it, despite the language/cultural differences. A huge sigh of relief for a pretty chatty horror film. 

- Your movie has been shown in a number of film festivals, especially in the US : what role do festivals play in the process of bringing light to a movie such as yours ? 

A : Actually, it's shown much more internationally than in the USA! It's no coincidence we submitted the film to European international genre film festivals, because the Melies Federation, a gigantic network of those festivals, is very prestigious and has incredible built-in audiences. Although we couldn't compete for Melies competitions (being non-European) we still ended up spending about half of last year in Europe. Not a bad life. As for the role they play, mark my words: festivals are EVERYTHING. We would have no buzz and no careers had this film just snuck out on VOD. Festival programmers and audiences, as well as the press, are absolutely essential to being able to succeed with films like ours. They're the best form of advertising, because there's no angle to it at all. It's just about trying to bring good cinema to people that like good cinema. 

- How do you direct a movie as a duet ? Do you plan on working together again or will you go different ways ? 

A : We truly consider ourselves more just co-filmmakers than co-directors. We both get our hands very dirty in every aspect of production. Whereas Justin is more of the writer, I am more the cinematographer, but one of us doesn't really exist properly without the other. We are much more than the sum of our parts as a co-directing team. Ever since Resolution's premiere at Tribeca we've worked pretty much exclusively as a team, and plan to do so for the foreseeable future. 

J : We're like a writing, directing, producing, editing, sound designing, vfx'ing multi-tentacled massive monster rising from the deep with an increasingly equally dangerous group of collaborators. Including but not limited to our producer David Lawson and our sound mixer Yahel Dooley. 

- Would you call Resolution a horror movie ? 

A : Yes. But we also don't really give much of a damn about genre definitions. What genre it fits into, honestly, is for the marketing team. Our only job is to make a good movie, and we don't think about genre while we make them. But we proudly call Resolution a horror movie, as well as a character drama, as well as a light-hearted buddy movie. 

J : Never thought about until people started asking, but it's fun being the punk outcasts of film marketing terms, so sure, call it a horror film. It is without a doubt a scary film. 




- In our review, we underlined the quality and subtlety of Resolution by comparing it to other films and in particular The Cabin in the Woods, another recent metadiscursive film de genre. What do you think of this other film ? Has Resolution been thought of as a response to Drew Goddard's movie ? 

A : We absolutely love The Cabin in the Woods. When it came out, it was a week before Resolution's premiere at Tribeca, and we realized how many comparisons that would be. Both films take roughly the same starting point, and both have a meta-aspect, but otherwise couldn't be more different. We are proud to be compared to such a fine film, although I'm sure that nobody would watch both and think that one ripped off the other. They're just very different in execution. We think they would make an incredible double feature someday. 

J : The Cabin in the Woods is one of my favorite movie going experiences of the last few years. Those guys killed it. 

- Strangely enough, your film and the new Evil Dead share the same starting point (young people stuck in an isolated cabin in order to save one of them from a drug addiction). What do you think of the current remake "wave", and in a larger sense, what do you make of the state in which lies the US genre film cinema ? There seems to be a wider and wider gap between invisible-but-worthy movies such as yours and budgeted-and-unrisky ones (remakes, reboots, prequels, etc) which often end up being mediocre at best. Do you share this appreciation ? 

A : Remakes and reboots can be good or even great (see Batman), but by and large, they are awful. We're in a very dangerous time where the people with the money are obligated to mitigate financial risk due to such a bad economy, which is completely understandable, but because everyone keeps on going back to the theaters for the franchises they love with unimaginative execution, we are never going to get out of the creative slump that we are in. I think it's up to low-budget indie filmmakers with a lot to gain and little to lose to innovate, and the audiences that want that to vote with their wallets. 

J : In general it would be really cool if investors and especially filmmakers took more risks. Seems like there's this assumption that everything must be an homage. 

- We're under the impression that the system prevents genre films authors to get known, work with larger budgets and find their place in order to bring the genre up and give it back its nobility, like John Carpenter or Dario Argento could, a few decades ago. What do you think of this ? 

A : We are still finding out. Even with the success of Resolution, getting our second film off the ground is more than a full-time job, working at it all the time even with two of us that never sleep. I don't know how hard it was a while ago to make the jump from small genre films to large ones. I do think it is probably easier to make films nowadays, honestly, because there are more people making films than ever with the advent of affordable production and postproduction technology. And genre films are always appreciated in the box office. We've recently seen some incredible successes in low budget horror with The Conjuring, The Purge, and You're Next, so I think it's not really true that the system is out to get us. 

J : Genre filmmaking is better than it has ever been. There are filmmakers working now who are capable of progressing even further what guys like Argento and Carpenter did. And when you look at the box office recently with the movies Aaron said, this is a VERY exciting time. There is some really cool, fresh, thrilling shit coming very soon. 

- We're french bloggers, you're american : do you have an opinion on french horror cinema, as it is today? 

A : I wish I could weigh in if I had more of a scope of it. But unfortunately all I know is the very popular French genre cinema, so my opinion is probably a bit misguided by comparison. I saw Enter the Void recently, which isn't exactly horror, but it was definitely one of the most unique and innovative films I've ever seen. They're doing something right across the Atlantic! 

J : Really respected Frontier(s) by Xavier Gens, and his segment in ABC's of Death was the best one next to Marcel Sarmiento's D for Dog Fight. And Juan Carlos Medina's Insensibles is a WONDERFUL film by a great director. We know he's originally Spanish but he's been in living in Paris for a very long time so let's call him French. 

- French scientists are mentioned in your film : why french ? 

A : (Justin, answer this one) 

J : We wanted to reveal that our unseen antagonist has been detected outside this one area in Southern California. That it is a monster with a international, universal threat. The idea of a Parisian living in a trailer in the white trash boonies of America is fascinating. Also, the Resolution script is slightly inspired by European horror such as The House with the Laughing Windows and The Devil's Backbone. And one of my favorite scenes in Apocalypse Now Redux is the French plantation seen. It's like this odd, creepy ghost story in the middle of a war movie. 
 
- There seems to be an interest for weird fictions in your film. Did you have any literary references when you started writing the script ? 

A : (Justin, you again) 

J : Not really. All of the story stuff from the books, to the slides, to the cave paintings, to the wet plate photography, and so forth, was just to show that our monster has been evolving with the technology of storytelling mediums for tens of thousands of years. As for how weird those fictions are, Aaron and I are deathly afraid of doing something someone has already done. The biggest filmmaking crime to us is failing to be unique. So, yeah, we come up with some weird shit.

- Resolution is crucially centered on metadiscourse : what metadiscursive films do you like the most ? By the way, why did you choose "Resolution" as the title ? 

A : Resolution is a triple entendre. Resolution can refer to the quality or definition of an image, like all of the footage that Michael finds. It also means the mental strength you have when you decide to do something, like what Michael has when he resolves to chain up Chris. Thirdly, the resolution of the story is another word for its ending, which is what the movie is all about. 

J : I actually didn't know what "Meta" was until I started reading the reviews. We were just trying to mind-fuck people and really scare them. 

- These days, a young generation of american filmmakers digging the horror genre has discreetly emerged. People like Ti West, Adam Wingard, Simon Barrett, etc. Do you feel like you belong to this movement ? 

A : Absolutely. We are honored when people consider us among them. They are artists that are finally making an attempt to innovate in genre. 

J : Second that. Great filmmakers. It should also be noted though, Aaron and I didn't meet any of those dudes until very recently. It's pretty fascinating though how we all for the most part sprouted up independently and then audiences found similarities in the work. 

- How do you envision your contribution to the history of genre ? Do you plan on keeping on with fantastic aspects or do you feel attracted by other cinematographic genres ? 

A : We'll just make any movie that we think is good. Whether or not it ends up being a genre film is unimportant, although I think Justin and I both are inherently attracted to things that are fantastic, so more than likely we will always have some genre element weaved into what we're making. We are hoping that Resolution becomes a cult hit after it sinks into the distribution world a little more. 

J : We'll probably never make an homage to slasher movies or anything like that, but we will push the boundaries of innovation in storytelling and film technology as far as we possibly can. We'll make you care about every character so the fantastic aspects work that much better. 

- When watching your movie, one feels constantly surprised by the turns of the story. Was it intentional on your part to move away from standards and confuse the spectator, or was it an unconscious process ? 

A : It wasn't exactly conscious or unconscious. We just kind of have a way that we like to make movies, and it makes sense to us. For example, if a moment is funny even if it's in the middle of what is typically called a "scary" scene, we just do it and it works for us. Life's like that. 

J : We just want to make the funny parts funny, the scary parts actually frightening, and the drama effective. Ignore rules about having jump scares or whatever and remain interesting above all else. 

- Did you make it a rule to film what you wanted to watch ? 

A : Yes. We only want to make movies that we like ourselves. Otherwise, why do it? 

- We particularly enjoyed the dialogue scene in the trailer which relies on Bill Oberst Jr. Can you tell us a few words about this actor ? We think he looks a bit like Roger Waters, from the Pink Floyd. 

A : You're the first person to point that out, but he DOES look like Waters! We had no idea that he was a bit of a horror icon when we cast him, but when he came into the audition with all six pages of his monologue memorized and we realized that we each individually had a previous connection to him by coincidence, he was a shoo-in for the role. His gravitas and intensity is incredible. 

- There is a real alchemy between your two leading actors. Could you introduce them briefly ? 

A : We did a low-budget beer commercial with those two and their lived-in-friendship thing emerged from that. Justin wrote the script with them in mind -- it never was going to be anyone but them. Peter Cilella (Michael) is an actor in LA who has been doing a lot of commercials, shorts, and stage shows. Vinny Curran is an actor in San Diego who might be the funniest and nicest dude on the planet. 

J : Those guys are geniuses. We were lucky enough to get to simply cast the best actors for these rules. It's a rare opportunity and we appreciate them to no end. 

- Were the dialogues entirely (pre-)written or did the actors improvise ? Especially in these more quiet sequences where we see them remember a few anecdotes. 

A : This is a testament to both Justin's writing skill and the actors' talents. The majority of the script was written roughly as it was said, and those two guys onscreen gave it real life. You just believe them when they talk. But we also found a lot in rehearsal and on set from Pete and Vinny that was too good not to include or change. 

J : Yeah. The problem with really good actors giving brilliant performances is that then people don't believe you wrote it. All that time by myself in my crappy apartment right down the drain. 

- There's a very appreciated touch of humour all throughout the movie, especially in the lines of Vinny Curran's character. Are there any particular comics or stand-up comedians that make you laugh ? 

A : I just like watching my funny friends. I have that terrible habit of starting to talk like my friends when I'm around them for too long. Justin, Pete, and Vinny are the guys I'd rather watch than a stand-up special at UCB. 

- Would you have any recommandation of some unknown or underground genre film which we should know about ? 

A : Have you heard of Kill List ? Damn, I love me some Kill List. Ben Wheatley is brilliant. 

J : KILL LIST, American Mary, Citadel, The Battery... There' s a lot right now to be honest. Again, an exciting time. 

- What are your future plans ? 

A : Yesterday we wrapped production on a short film that should be part of a larger project, and in a couple months we head to Italy to shoot our next feature, Spring. This time it's a romance-horror-scifi-drama-comedy thing. Like Resolution, but with love and real monsters. 

J : We never stop working. We are VERY lucky.



August 9th 2013.