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18 juillet 2024

Horizon : une saga américaine, chapitre 1

Tout était réuni. Les conditions ne pouvaient pas être meilleures. J'avais tout calé. C'était le premier jour de mes vacances ! Je m'étais couché tôt la veille au soir, j'avais fait une belle grasse matinée, il faisait beau mais pas encore trop chaud, je m'étais préparé un gros gueuleton le midi pour tenir le coup, à base de fécule de blé et de gras de porc, j'étais passé par la petite librairie sur la route du cinéma pour mettre la main sur un ou deux bouquins désirés de longue date, un plaisir augmentant l'autre, enfin je m'étais introduit dans le cinéma par la grande porte et j'avais acheté un billet, obéissant à la loi dans les règles de l'art, une fois n'est pas coutume, puis je m'étais assis à égale distance de l'écran et des enceintes, au cœur de la grande salle vide de mon cinoche de quartier flambant neuf, réservée rien que pour moi, et voilà, enfin, je m'apprêtais à passer 180 minutes de pure idylle avec Kevin Costner dans les grandes plaines de l'ouest. Ma compagne m'avait lâchement abandonné : "vas-y tout seul, t'en profiteras mieux, va voir ton pote, et si c'est vraiment bien je viendrai pour la suite avec toi en septembre, promis, mais n'y compte pas une seconde" m'avait-elle lâché, prudente, méfiante, fourbe, et visionnaire... Car elle avait raison, comme souvent. Je l'ai compris assez vite devant ce triste Horizon : une saga américaine, chapitre 1, sourate 22, verset 13, alinéa b. En fait, je me suis davantage ennuyé devant ce non-spectacle que pendant les 6 matches de l'équipe de France de football disputés (mot trop fort et fallacieux) durant l'Euro 2024 en terres teutonnes. C'est pas peu dire.




Je suis même allé pisser. En plein milieu de la séance. Ou aux trois quarts ? Quelle importance ? Première fois que ça m'arrive. Je n'avais jamais fait ça de ma vie, quitter la salle même 3 minutes pour aller me soulager, jamais, ô sacrilège. Je me suis fait dessus plus souvent qu'à mon tour sur les sièges rouges imbibés des UGC de Montpellier, mais toujours le sourire aux lèvres. Il y a des choses qu'on ne fait pas. D'ailleurs je ne supporterais pas que quiconque m'accompagnant au cinoche ose cet outrage. Il m'est arrivé de jeter mes chaussures sur des inconnus qui se levaient en plein film. Même dans mon salon, quelqu'un qui se lève, c'est dur à encaisser. Mon oncle, tonton Scefo, est un spécialiste de la chose. Après m'avoir demandé de lui montrer un bon film susceptible de l'intéresser, "allez fais moi voir un bon film, fils", il commence vite à trépigner passé le quart d'heure de métrage, et il se met à jouer de la grosse caisse imaginaire avec le pied droit sur un rythme effréné, sa cheville d'ancien milieu défensif "rugueux" commençant à fumer. Not quite my tempo a envie de lui avouer, mettons, Michelle Williams, marchant à côté de son chariot, ayant paumé sa dernière piste dans l'ouest sauvage, un fichu noué autour du cou, sur l'écran en face de nous. Puis tonton se lève pour aller aux toilettes en hurlant, sans même tourner la tête vers moi, dès que j'esquisse le plus petit geste pour me redresser en direction de la télécommande histoire de mettre la pause afin qu'il ne loupe rien du bijou que je soumets à sa sagacité : "TOUCHE PAS, FILS, touche pas va, laisse tourner...". Il revient ensuite en sifflant, très fort, en général un air de chanson paillarde, dont il chante seulement quelques phrases-clés en allant se laver les mains au robinet de la cuisine, prétendant qu'il est inutile à qui s'en soucierait de chercher les poils de son cul car il en a "fait des brosses" ou encore que "le curé de Camaret a les couilles qui pendent", recouvrant de ses gazouillis tonitruants et de sa voix de stentor les rares dialogues de, mettons, Michael Kohlhaas, qui rumine sa vengeance dans le poste, en manque d'attention. Tonton Scefo, en général, enchaîne en allant ouvrir le frigo, puis en dévissant le bouchon d'une bouteille d'eau pétillante dans un pschiiiit qui aurait suffi à me faire vriller même sans tout le cirque qui l'a précédé, puis il boit douze ou treize gorgées directement au goulot, là aussi avec des bruits terribles de déglutition, en s'en renversant un peu sur le torse, atteignant les dernières gorgées à bout de force, torse qu'il exhibe glabre et nu, si nous sommes en été au moment des faits, puis il se retient au chambranle de la porte et lâche une série de petits rots très étouffés entrecoupés de reprises d'air difficiles - on sent alors qu'il finira sûrement aux urgences, un jour lointain, on l'espère, après avoir ainsi bu son demi-galon de San Pe sans respirer - et enfin, ça y est, il revient au canapé.




On croit que c'en est fini, qu'il va se replonger dans le film, sauf qu'il commence à se rouler une clope ou à tasser le tabac d'un petit cigarillo en le faisant glisser entre deux doigts pour qu'il aille cogner 125 fois le capuchon du paquet, se lève à nouveau, va ouvrir la baie vitrée, se cale les coudes sur la rambarde du balcon, debout les jambes croisées, et fume là, penché en avant, en regardant "passer les fachos" comme il dit, non sans lâcher, à un moment donné, un énorme gaz gras en avalanche, tempête sous un slip, qui laisse à penser qu'il aura besoin de changer de short avant d'aller au dodo. Tout cela pendant que mon petit film fétiche de l'année ou du siècle passé, mettons Les Deux Anglaises et le continent, crève de sa belle mort sur l'écran de la télé. Quand il sera terminé, tonton Scefo reviendra s'asseoir près de moi et me demandera de lui expliquer tout ça, précisant bien : "parce que moi j'ai riiiiiiiien compris". Puis il réclamera l'apéro, à 17h25 pétantes, pour oublier tout ce que j'ai pu lui dire et rester sur l'idée que "ce film, quand même, fils, c'était nuuuuuul à chier", et on trinquera au son de sa phase signature : "on est mieux là qu'en prison, pas vrai ?", avant de se lancer dans le tunnel sans fin du récit de ses anecdotes d'ex-taulard, et d'enchaîner au dessert sur les aventures qui lui ont promis tant d'excursions en zonzon, comme la fois où il a confondu son voisin "Coca" avec un cerf élaphe lors d'une battue du côté de Pradinas, ou celle où il a fait "accidentellement" tomber un arbre sur Joselu, le témoin de mariage "de droite" de son beau-frère par alliance.




Bon mais c'est mon oncle, tonton Scefo, je tolère. Sauf que pas au cinéma bordel. Et pourtant j'ai commis la faute moi-même, je le confesse. Je suis parti aux cabinets en plein film. Et j'ai failli ne jamais revenir. Costner m'avait roulé, trahi, planté un poignard dans le dos. On s'attendait à un Danse avec les leups 2, ou au pire à un revival de The Postdamn, or ce n'est rien de tout ça, et cet Horizon : une saga blablabla ferait même passer Open Range pour un chef-d’œuvre (ce qu'il n'est absolument pas, n'en déplaise au co-auteur de ce blog). Quel ennui... Mais quel ennui ! On entend ici et là, parmi les trois teubés qui comme moi sont allés voir cette sanie, jurer au grand retour du classicisme, à John Ford ressuscité. Mais quelle mascarade. S'il faut parler de Ford parce qu'on voit un vieux chef indien sage et pacifique se disputer avec un autre plus jeune qui préfère dérouiller les blancs, ou parce qu'un jeune peigne-cul d'officier, gendre idéal à la noix (Sam Worthington, au charisme digne d'une belle endive au jambon, mais sans le goût), séduit sans forcer la blonde veuve aux lèvres botoxées (Sienna Miller), alors insultons Ford tout de suite et n'en parlons plus. Quelle indignité. Une preuve de plus que notre époque est folle, que nos contemporains ne sont pas tranquilles, perdent le sens commun dans un monde qui va trop vite et trop à droite, et qu'on va tous dans le mur sans ceinture. Les temps sont pauvres, certes, l'art est mal, l'offre est vide, mais le discernement est-il encore une notion bien concrète dans nos esprits d'humains vérolés aux perturbateurs endocriniens, contaminés aux polluants éternels, étouffés par la connerie ambiante et autres métaux lourds, neutralisés par les ondes web et la cacophonie crétine d'une mondialisation qui touche le fond ? Questions rhétoriques et vides de sens qui ont le mérite d'être plus nombreuses, plus profondes et mine de rien mieux articulées, grammaticalement parlant, que celles posées par Costner dans son anti-pensum où résonne creux le néant de ses idées.
 
 

 
Le film de Costner est à peine une très mauvaise mini-série Netflix (pléonasme), avec ses changements de personnage toutes les 5 minutes, personnages tous plus fades et ineptes les uns que les autres, stéréotypes inanimés pris dans des "arcs narratifs" sans flèches (un seul exemple : l'opposition, au sein de la diligence qui se dirige vers le fameux Horizon, entre les intellectuels fainéants de la ville et les travailleurs bourrins de la campagne, pitié...). Pire, ils sont interprétés par des cucurbitacées humaines. Le jeu des comédiens de ce film est une aberration sans nom, indicible, impossible à mettre en mots sous peine de réveiller quelque mal trop ancien qui renverserait sans doute l'ordre des choses et du cosmos. Sam Worthington, qui ne s'emmerde même pas à faire semblant de jouer, à l'image de Luke Wilson ou de Will Patton, Sienna Miller, qui tombe amoureuse du premier comme on tombe amoureuse dans Desperate Housewives, et Georgia McPhail, l'adolescente pleurnicheuse, dont le jeu évoque celui, de plus en plus niais, des acteurs de séries merdiques, comme ceux de la récente Lord of the Rings : Rings of power (rien à voir avec Horizon, mais je cite ici cette honte filmique, pour soulager qui comme moi a subi cette "création" Amazon dégradante pour tout le monde). Je viens de citer, de mémoire, les acteurs peut-être les plus alarmants au générique, mais toutes et tous méritent le goudron et les plumes. A l'exception de Costner lui-même, qui sait encore être présent à l'image, sans forcer, sinon sur sa voix rogue, mais qui a oublié de se donner un rôle, du moins autre que celui d'éternel bellâtre de passage, cowboy au grand cœur venu sauver la veuve et l'orphelin. En tout cas, grand-pa Costner ne doute pas de sa capacité à toujours faire craquer la blouse des minettes de 18 ans, ce qui finalement ne nous étonne pas.




Il ne fait décidément pas bon vieillir. Papy Costner a dirigé son film comme Joe Biden dirige son pauvre pays : on préfère ça à la plupart de ses concurrents du moment, mais bon dieu y'a plus personne au volant, et le bonhomme confond Zelensky avec Poutine, Kamala Harris avec du pain de mie et John Ford avec Philippe Haïm. Le vieux déménage complètement. Lui qui signait un pur western pro-indiens en 91, qu'on peut aimer ou pas, que j'ai vu enfant et que donc j'aime bien, se retrouve presque à virer droitier, comme la plupart des vieilles personnes il est vrai. S'il voyait ça Tonton Scefo n'en ferait qu'une bouchée. Les indiens, dans ce premier volet de trois heures qui en paraissent trois cents, sont réduits à peau de chagrin. Je ne parle même pas des deux figurants noirs et de la silhouette chinoise qui passe au fond d'un canyon à un moment. D'ailleurs le petit homoncule qui m'accompagne au ciné quand j'y vais solo, qui m'accompagne en fait tout le temps quand je suis seul, bien qu'invisible aux autres, juché sur mon épaule pour me susurrer à l'oreille quelques saloperies, m'a même soumis une remarque gênante quant à la répétition insistante de la réplique "I can't breathe" que prononce la très mauvaise comédienne Georgia McFail. (Parenthèse ici sur elle encore, pour dire qu'elle joue très mal, car je ne suis pas certain de l'avoir mentionné, et sur son personnage, tellement prévisible, comme quand plus tard elle confectionne des petites fleurs cousues main qu'elle donne à chaque soldat partant pour la guerre de sécession... et un autre personnage très naze, pseudo-comique, de sous-officier moustachu, ventru et bon vivant, celui-là même dont la femme est une sale peau de vache finalement adorable (et il faut voir aussi le jeu des deux jeunes soldats que ce sergent embringue pour aller piquer un truc dans la tente de sa femme dans une séquence de néo-burlesque digne des meilleures heures de Benny Hill, on n'avait pas vu des gens jouer comme ça depuis Petit-Pied dans la vallée des merveilles), le sergent donc d'y aller avec ses gros sabots comme quoi quand ses recrues crèveront toutes, c'est cette maudite fleur en papier crépon qu'ils serreront sur leur cœur, comme quoi ça a de la valeur ces petits gestes des petites dames bien mignonnes, et tartine m'en encore du bon sentiment que j'oublie pas comment ça goûte ; or si toute cette chienlit que je viens d'évoquer avec douleur c'est aussi censé "faire Ford", revoyons She Wore a Yellow Ribbon et pendons-nous tout de suite). Fin de la parenthèse, je reviens, moi-même en quête d'air frais, à la réplique, "I can't breathe", les mots de George Floyd au moment de son assassinant par un flic blanc, aux prémices du mouvement Black Lives Matter, prononcée ici plusieurs fois de suite, dans le silence d'un tunnel creusé sous une maison en flammes, par une fille blanche, blonde, assiégée par de sauvages indiens... Ce serait pas un aveu de droitisation de la part de papy Kevin ? m'a glissé mon homoncule dans le conduit auditif, encore plus dégoûté de moi par le film (il est fan de Waterworld), au point de divaguer à son tour.




Alors oui, certains des éléments du scénario de la Costne peuvent "faire" Ford. Mais si Ford c'était du scénario, on regarderait pas ses films. Quand il essaie de faire quelque chose avec sa caméra qui ne se limite pas à enfiler les clichés de la façon la plus plate et hideuse qui soit, avec environ 95% de séquences baignées d'orange et de bleu et éclairées par le côté façon coucher de soleil permanent, là aussi comme c'est l'usage dans les pires blockbusters de notre époque et surtout dans l'immense majorité des séries dégueulasses qui font les choux gras des plateformes, le tout sur un rythme qui pourrait achever un cheval, Costner lorgne vite fait mal fait sur les derniers westerns qui auront connu le succès, soit ceux de Tarantino, déjà fort mauvais. Dans cette scène, par exemple, inique et gênante, où le personnage de Costner grimpe la petite colline d'un village pour aller coucher avec la trop jeune fille qui lui a fait du gringue un peu plus tôt et se voit accoster, ou plutôt harceler, par un abruti de pied tendre qui se dirige vers la même casbah pour, lui, y faire du grabuge. Le jeune débile, (mal) interprété par Caleb Sykes, pur clicheton lui aussi, tête brûlée, idiot impulsif et violent qui l'ouvre trop et que son frère doit toujours tancer parce qu'il aime à emmerder tout le monde en la ramenant avec un grand sourire de trépané, cherche des noises à Costner pendant au moins 15 minutes de dialogues creux dépourvus de toute vie, et ça tchatche, et ça tchatche, et ça s'arrête pour pisser (sûr que c'est lui qui m'a donné envie d'y aller, et Costner de lui tenir son fusil comme je tiens la télécommande sans mettre pause quand tonton Scefo part uriner en visant le centre de la cuvette pour ne plus entendre le moindre son émanant du bon petit film qu'il m'a demandé de lui soumettre), et que ça tchatche encore, dialogues à blanc, et la tension monte en même temps que les deux crétins se toisent du coin de l'oeil et montent à flanc de colline (subtilité !), jusqu'au déchargement de violence final une fois arrivés en haut, dans un mexican stand-off sans surprise ni saveur. Triste travail papy Costner. Tu filmes assis dans un fauteuil, comme un sénateur, vieil homme ! Je ne suis pas parti à la mi-temps de ta bouse ultra inoffensive (tu n'aurais même pas passé la phase de groupe à la place de la Dèche sur le banc de nos bleus anesthésiés par l'abus de choucroute-saucisse, avec Giroud goal volant dans les cages à la place de Maignan, pour se ramasser de grosses volées de bois vert sans jamais cadrer une foutue frappe et finir avec un total de points négatif), mais ne compte pas sur moi pour me taper le match retour, si tes producteurs sont encore assez fous pour distribuer la ou les suite(s) de ce carnage. Le générique final sur fond de "Amazing Grace" m'a terminé. J'avais tout prévu, j'avais tout peaufiné, j'étais prêt, j'avais mis toutes les chances de ton côté... J'avais dit à gauche, Pignon...
 
 
Horizon : une saga américaine, chapitre 1 de Kevin Costner, avec Kevin Costner, Sienna Miller, Sam Worthington, Luke Wilson, Georgia McPhail et Caleb Sykes (2024)

4 février 2016

Everest

Avant de se lancer, une petite préparation physique s'imposait. On a maté pas mal de films sur des montagnes plus basses. D'abord, le film de vacances de tonton Scefo sur l'ascension de la dune du Pylat, la plus haute dune d'Europe. Tranquille ! On a enchaîné avec La Sanction de Clint Eastwood. 3970m : un petit Clint, un Clint mineur. Puis nous avons revu le sublime documentaire de Werner Herzog, Gasherbrum, la montagne lumineuse, sur l'alpiniste Reinhold Messner, un habitué des sommets dépassant les 8000 mètres. Dans le genre, difficile de trouver mieux. Après ça, nous étions fin prêts pour le Everest de Baltasar Kormákur, que nous attendions de pied ferme, en tant qu'amateurs de films de montagne (rappelez-vous nos articles sur K2 et Face Nord). 




Comment parler d'Everest sans revenir, même brièvement, sur la promo assez osée menée tambour battant par les studios d'Universal. Nous faisons évidemment allusion à ce tremblement de terre au Népal au moment de la sortie du film. Une opération marketing assez catastrophique... Mais nous ne pouvons pas en vouloir au réalisateur, ce sont les studios qui ont organisé ça. N'ayons pas peur des mots, c'était une opération ratée. Notre éthique indiscutable de blogueur ciné nous permettra néanmoins de dissocier l'oeuvre de ce fait divers et de juger le film pour ce qu'il est : une belle merde.




Très vite, Batlasar Kormákur ne s'avère pas à la hauteur du projet. De l'Everest, nous ne saurons rien. Où est-il situé ? Comment est-il apparu ? Pourquoi a-t-il grandi si vite ? Pourquoi s'est-il arrêté à 8848 mètres ? Comment le grimper au mieux ? Quel est le pique-nique à conseiller pour le jour J ? Toutes ces questions resteront malheureusement sans réponse. Ce film ne s'adresse ni aux scientifiques ni aux curieux, simplement aux amateurs de daubes. C'est tout juste si les grimpeurs justifieront leur idée fixe, gravir le colosse, par un laconique "Parce qu'il est là !" prononcé dans un éclat de rire général. Édifiant ! Plus con, tu meurs.




Le film de Baltasar Kormákur est l'adaptation du récit Tragédie à l'Everest (Into Thin Air: Death from Above on the World's Roof - A Personal Account of the Mt. Everest Disaster) de Jon Krakauer, publié en novembre 1997. Rappel des faits : depuis le milieu des années 90, l'Everest est, comme ma sœur, la cible des assauts répétés de dizaines et dizaines de pseudo et simili grimpeurs qui rêvent d'ajouter leurs noms à la liste, de plus en plus longue, de ceux qui ont réussi l'exploit d'atteindre le toit du monde et d'y redescendre sain et sauf. Deux expéditions faisant fi du mauvais temps décident de tenter le coup au même moment. Leur destinée tragique refroidira les ardeurs des alpinistes et marquera la fin de cette période de folie commerciale autour du plus haut sommet du monde aux flancs jonchés de détritus. 




Une quinzaine de mecs, au moins, part à l'aventure, la fleur au fusil. Comme Baltasar Kormákur est bien incapable de créer des personnages attachants, il a cru bon de s'entourer d'une panoplie d'acteurs aux tronches plus ou moins bien connues, pensant bêtement que cela suffirait à emporter l'adhésion des spectateurs. Jason Clarke, déjà entr'aperçu dans des films de sinistre mémoire, est le fade leader du gang. C'est un alpiniste chevronné qui a déjà conquis la bête plus d'une fois mais dont l'altruisme le mènera à sa perte. Josh Brolin incarne, comme à son habitude, le gros connard pas fin venu du Texas. Avec sa grosse gueule enfarinée, on aura vite envie de le voir glisser et sortir du cadre à tout jamais. Il s'en tirera bien amoché, incapable de prendre sa femme dans ses bras, couvert de bobos. Sam Worthington endosse le rôle le plus ridicule : celui du mec toujours dans les environs, au pied de l'Everest, qui regarde, la main vissée sur le front, l'air inquiet, où en sont les autres, prêt à agir en cas de souci. On le préférait sans ses guiboles dans Avorton...




Parmi toute cette bande d'acteurs, un seul retire véritablement son épingle du jeu et repart grandi de cette triste expérience : Jake Gyllenhaal. Pourquoi ? Parce qu'il est le seul à avoir réellement effectué la montée, et cela se voit ! Acteur total, héritier direct de l'école Schatzberg, que l'on a déjà vu perdre tous ses kilos superflus et se raser le crâne pour d'autres rôles, Jake Gyllenhaal a insisté pour être filmé dans les conditions du réel. Il est d'ailleurs le seul à mater du bon côté sur l'affiche. Nous éprouvons presque du respect pour son personnage que nous sommes déçus de voir mourir lentement de froid. Quant aux femmes : Robin Wright et Keira Knightley se contentent d'attendre près du téléphone, des nouvelles de leurs maris, les yeux humides, la voix tremblante. Disons-le tout net : Everest obtiendrait un résultat négatif au fameux test de Bechdel-Wallace. 




Est-ce normal de rire à la mort de chacun des personnages ? Est-ce normal de ne strictement jamais ressentir le moindre frisson, le moindre risque, le moindre vertige ? Everest révèle toutes les limites du talent et des compétences de Baltasar Kormákur. Son film ne fait aucun effet. Aucune tension dramatique. Aucun suspense. Aucune émotion, une fois le sommet foulé du pied par quelques uns de ces crétins dont la passion nous paraît bien étrangère. Et ne comptez pas sur Kormákur pour rendre la montagne cinégénique. Il n'y a même pas de beaux paysages à regarder. Et quand débarque la tempête fatale, nous avons droit à des effets numériques d'une laideur peu commune, c'est une merde grisâtre et lisse qui envahit l'écran mollement. Everest est raté sur toute la ligne et vient seulement nous rappeler qu'à Hollywood, les cinéastes capables de torcher des films efficaces sont désormais de plus en plus rares... 


Everest de Baltasar Kormákur avec Jason Clarke, Jake Gyllenhaal, Keira Knightley, Robin Wright Penn, Sam Worthington et Josh Brolin (2015)

29 septembre 2014

Dos au mur

Après une journée fatigante, j'éprouvais le besoin naturel mais difficilement avouable de me "vider la tronche" devant un film peu exigeant intellectuellement parlant. J'ai donc fait le pari Dos au mur en espérant avoir affaire à un thriller efficace et divertissant. Hélas j'ai encore une fois assez rapidement regretté mon choix. Malgré un pitch a priori correct et des retournements de situation parfois un brin inattendus au début, Dos au mur est un vrai faux caper movie qui peine très vite à maintenir l'attention. On imagine pourtant aisément qu'il y a quelques années, ce scénario basique mais astucieux aurait pu accoucher d'un film honnête et capable de nous faire passer un bon moment. S'il avait été réalisé dans les années 80 ou 90, Dos au Mur aurait sans doute été porté par un acteur charismatique et cool, d'une part, et il aurait forcément été ponctué par quelques touches d'humour bienvenues, que le doublage français aurait su magnifier. Aujourd'hui, on a simplement droit à un thriller mollasson et ultra premier degré, qui se prend au sérieux du début à la fin et échoue totalement à nous scotcher au fauteuil.




Niveau casting, on se tape le si fade Sam Worthington dans le rôle principal du couillon agrippé et la toujours transparente Elizabeth Banks dans celui de la négociatrice chargée de lui faire quitter sa corniche. Gravitent autour d'eux des personnages sans saveur campés sans conviction par l'effroyable Jamie Bell, le navrant Edward Burns et le pauvre Ed Harris (subir ce film est d'ailleurs uniquement la triste occasion de constater que ce si sympathique acteur a pris un sacré coup de vieux récemment). Un top model latino apparemment peu intéressée par le 7ème art, nommée Génesis Rodriguez, tente aussi d'apporter une petite touche sexy à ce long métrage et ne cesse d'agiter ses seins devant la caméra. Avec un peu de discernement, on notera que la taille de ses deux atouts est considérablement grossie par des Wonderbra surpuissants qui me feraient moi-même passer pour une bombe. A part ça, circulez, il n'y a rien à voir.




Petit retour sur le titre : Dos au mur, en version française, Man on a ledge, "l'homme sur un rebord", en version originale. Désormais, à Hollywood, les titres sont à l'image des films : tout ce qu'il y a de plus terre-à-terre et premier degré. Il n'y a aucun aspect métaphorique ou imagé à y déceler. Quand il y a un double-sens possible, il paraît totalement fortuit. Un film ayant pour titre "L'homme sur un rebord" nous mettra forcément en présence d'un homme passant tout le film sur le rebord d'un bâtiment, littéralement. A la belle époque, il aurait pu s'agir d'un superbe film noir, qui sait. Sam Worthington est ici suspendu sur la corniche du 36ème étage d'un building de Manhattan et menace de se jeter dans le vide. Il passe près de 2h à faire des petits pas chassés très disgracieux et à s’agripper à l'aide de ses bras, s'abîmant les ongles au passage, par des mouvements assez ridicules, dignes d'une petite bestiole apeurée, comme si l'acteur craignait réellement pour sa vie. En VF, "Dos au mur" respecte tout à fait l'esprit du titre original puisque Worthington passe également tout le film dos au mur. Rien de plus logique. Pour être totalement fidèle au scénario, le film devrait même avoir pour titre complet "L'homme dos au mur sur un rebord" ou "Man back to the wall on a ledge". Et pourquoi pas ?




Ces titres idiots ont au moins le mérite d'être tout à fait à l'image des films. Pas de place pour la complexité et encore moins pour la poésie. Non, il faut tout de suite annoncer aux spectateurs de quoi il s'agit exactement, pour ne jamais prendre le risque de le tromper sur la marchandise. Dans Buried, on suivra les mésaventures d'un type enterré. Un exemple choisi parmi tant d'autres.* C'est tout de même dommage. Vous imaginez si Die Hard, aka Piège de Cristal, s'était appelé "Barefoot and stuck with terrorists in a building" ? Quequoi... Ce n'est que lorsqu'il s'agit de remakes que le risque de désorienter le public en changeant le titre du film freine les décideurs et prend l'avantage sur la règle consistant à coller au plus près du scénario. Ainsi, And Soon the Darkness n'a pas bougé, alors qu'il aurait cette fois-ci été sans doute plus judicieux de l'intituler "Two hot curvy babes in bikinis sugaring the pill get chased by morons" et être pour le coup totalement fidèle au déroulé de l'histoire. C'est un peu long, certes, mais avec un titre pareil, moi je suis installé au premier rang dès l'avant-première du film, les lunettes 3D solidement vissées sur le nez !




*A ce propos, si vous connaissez d'autres exemples, justement, n'hésitez pas à me les communiquer, soit en commentaire à cet article, soit en me les envoyant par mail à l'adresse électronique indiquée sur la page "A propos". Vos nouveaux apports me permettront d'étayer un peu mon propos, d'appuyer et renforcer mon argumentation. Cette petite note est un appel à l'aide.


Dos au mur d'Asger Leth avec Sam Worthington, Elizabeth Banks, Jamie Bell, Genesis Rodriguez et Ed Harris (2012)

26 août 2014

Texas Killing Fields

Film sans intérêt, sans surprise, sans qualités. Parlons des personnages de ce Texas Killing Fields, ah ben non, y'en a pas ! Ils n'existent tout simplement pas... On a droit en vrac à un flic du genre nerveux, Mike Soudeur, tête brûlée, gros bras, attardé profond, peur de rien, peur d'un chien (Sam Worthington), qui fait fi des consignes de ses supérieurs pour aller aider la femme dont il est divorcé, flic de métier elle aussi (Jessica Chastain), au cœur d'un district malfamé. Son binôme, Marcel Patulacci (Jeffrey Dean Morgan), gardien de la paix avant tout, est plus raisonnable, plus âgé, type grand cœur fatigué de suivre des détraqués et prêt à se sacrifier pour secourir une fille de pute (c'est pas une insulte, c'est dans le script) qu'il considère comme sa propre enfant, et qui sera sauvée in extremis tandis que le tueur libidineux bigleux et chauve sur le point de lui faire la peau finira, vous l'auriez senti venir, par être arrêté.




Ce que je viens de vous résumer là c'est absolument tout ce que contient le scénario, ni plus ni moins, je n'abrège pas. Les personnages s'en tiennent rigoureusement à ce minimum-là. Il n'existent bel et bien pas. Et les acteurs qui les incarnent non plus. Sam Worthington est encore plus paraplégique que dans Avatar, Jeffrey Dean Morgan est un Javier Bardem au rabais, et Jessica Chastain, même si son charme opère à nouveau, est encore plus sous-exploitée que dans The Tree of Life, puisque la flic qu'elle incarne n'apparaît à l'image que trois minutes à tout casser, ne sert scrupuleusement à rien, et ne fait même pas de tourniquet dans des jardins publics. Seule la jeune Chloë Moretz, déjà remarquée dans Hugo Cabret, confirme ici son talent dans un rôle beaucoup moins enfantin que celui qu'elle campait chez Scorsese. L'actrice est depuis apparue dans quelques films beaucoup moins recommandables, de Dark Shadows à Carrie, la revanche, et n'y a pas autant brillé (pour ne pas dire qu'elle y tutoyait le ridicule). Espérons qu'elle regagne ses galons dans le dernier film d'Olivier Assayas. Quoi qu'il en soit, elle rejoint la petite Elle Fanning dans la course aux jeunes comédiennes américaines les plus prometteuses, et en fin de compte, sa présence étonnante, son visage ultra expressif et son charme étrange sont le seul intérêt de Texas Killing Fields, qu'on se le dise.




Malheureusement la réalisatrice, Ami Canaan Mann (joli blaze, y'a pas à dire, comme quoi ça ne fait pas tout !), la fille de Michael Mann, qui a donc produit le premier film de sa progéniture, ne fait pas grand chose du potentiel de la petite actrice, comme elle ne fait rien des autres membres du casting, de son non-scénario, et de tout ce qui s'en suit, rien qui ne sera oublié très vite. Le film ne tire aucun parti de son décor marécageux (la mise en scène s'y embourbe joyeusement, pour faire un jeu de mot digne du magazine Première), et le script est d'un déjà vu à toute épreuve. L'affiche parle de 60 cadavres et promet un Texas Killing Spree alors qu'il n'y a que quatre ou cinq macchabées à l'écran (pas que je sois un grand fan de barbaque mais quand on annonce un truc on s'y tient). Elle évoque aussi un tueur "insaisissable" que nous aurons reconnu dès sa première apparition, au bout de dix minutes de film, et qui, en prime, finira par être saisi... Et pourtant je ne suis pas doué en général pour jouer aux devinettes devant les films policiers, d'abord parce que je manque de pratique, n'ayant moi-même jamais rien traqué à part quelques films sur le net, ensuite parce que le plus souvent je m'en fous royalement, pouvant apprécier les belles intrigues policières, par exemple celles des films noirs de l'âge d'or, sans forcément passer mon temps à échafauder des hypothèses. Mais si moi, avec ma gueule enfarinée, si moi j'ai tout pigé au bout de cinq minutes à ce film de traque qui n'a aucun autre argument à sa disposition, je n'ose imaginer l'ennui qui frappera les amateurs du genre, lesquels auront en prime le sentiment de revoir ce maigre polar pour la millième fois. Ne perdez pas une heure et demi devant un film que vous aurez totalement oublié une demi heure après.


Texas Killing Fields d'Ami Canaan Mann avec Sam Worthington, Jeffrey Dean Morgan, Jessica Chastain et Chloë Grace Moretz (2011)

16 octobre 2013

Un Long dimanche de fiançailles

"C'est beau le sépia !" s'écrie-t-on devant cette affiche, sur laquelle on peut apprécier la taille de guêpe d'Audrey Tautou. Tout rapproche Un long dimanche de fiançailles, film jaune, d'Avatar, film bleu : Audrey Tautou a un piebot là où Sam Worthington a un corps bot ; Mathilde et Manech semblent séparés par le destin, tout comme Na'ari et Jack Skully le sont par la barrière des espèces ; dans les deux films la guerre éclate, il y a un amant dans chaque camp et un arbre au milieu du champ de bataille. Attardons-nous sur l'arbre du film de Jaunet : c'est sur ce tronc calciné, le dernier d'un no man's land en ruines, théâtre de la désolation des fameuses tranchées de 39-40 (la "guerre froide"), que Manech immortalise son amour pour Mathilde. Il ne trouve rien d'autre à foutre sous la mitraille des boches que d'utiliser son menton contondant pour graver trois lettres dans l'écorce : "MMM". Le nom de ses céréales préférées ? La marque de sa grosse bagnole ? Le nouveau stade flambant neuf du Mans ? Le prochain Parti de Bayrou ? Non, on le saura à la fin du film, ces trois M signifient "Mathilde aime Manech" et/ou "Manech aime Mathilde". Il n'y a que peu de "n" dans "Manech", mais il y en a des tonnes chez le spectateur...


J-P Jeunet, qui a vu Spielberg justifier avec dérision la cicatrice au menton d'Harrison Ford par un revers de coup de fouet dans la gueule de River Phoenix au début d'Indiana Jones 3, a voulu expliquer la fossette béante sur la joue d'Ulliel par une blessure de guerre, sauf que l'acteur a déjà la tronche balafrée au début du film, avant de partir au front... un goof de plus dans la carrière de Jeunet Jean-Pierre.

Retour sur une scène-clé, celle du massage fessier en plan aérien, astucieusement placée en exergue dans la bande-annonce du film par un distributeur zélé, à une époque où la planète ciné n'avait d'yeux que pour Amélie Poulain, la jeune parigote coincée, seule dans son vieil appart vert, occupée à parler aux gargouilles du coin de la rue et à remplir son journal intime avec les histoires d'un vieux con qui n'arrêtait pas de lui répéter : "Breteaudau ! Pas Bredauteau !". C'est Jeunet, coiffé d'une perruque, qui a offert son propre derrière dans le plan ci-dessous, afin de préserver son actrice, acceptant de devenir doublure-cul le temps d'un plan par conséquent pan&scanné. Aussitôt que nous avons aperçu la dark star de Jeunet dans ce plan fatidique, nous eûmes pavillon en berne, et il ne sera dressé à nouveau que lorsque le nouveau Zidane apparaîtra balle au pied lors de l'Euro 2035.


Vous croyez que c'est une table de massage sous Audrey Tautou sauf que c'est la queue de castor du figurant chargé de lui masser l'arrière-train, croyez-le ou non la doublure-fesses est littéralement couchée sur sa verge.

Petit retour sur un gimmick du film que l'on retrouve compilé dans la bande-annonce et qui a ravagé les cerveaux de nombreux cinéphiles. On voit tous encore dans nos têtes Audrey Tautou claudiquant dans les blés et murmurant : "Si j'arrive au croisement avant le facteur, Manech est vivant". Depuis ce film on n'arrête pas de se répéter cette phrase en se lançant des défis du même genre : "Si j'arrive à éplucher cette patate d'une seule épluchure, Manech est vivant !" ; "Si j'arrive à retenir ma respiration jusqu'au prochain tunnel, Manech est vivant..." ; "Si je réalise la crotte parfaite (qu'est-ce que la crotte parfaite ? c'est la crotte oblongue, d'un seul tenant, qui file si vite qu'on n'a pas besoin de se torcher et qui se meut d'elle-même poliment dans le conduit d'évacuation sans avoir besoin de tirer la chasse), si je réalise la crotte parfaite Manech est vivant !" ; "Si j'arrive à m'enfourner cette orange dans la gueule d'un seul bloc sans gerber et sans perdre l'amour de ma compagne au petit déjeuner, Manech est vivant !" ; "Si j'arrive à me taper Ocean eleven, Ocean Twelve et Ocean Thirteen en commençant par Sexe, mensonge et vidéo sans me suicider, Manech est vivant !" ; "Si Hougo Lloriss parvient à garder ses cages inviolées durant les 5 premières minutes du premier match de groupe de la coupe du monde 2014, Manech est vivant !" ; "Si Benzema marque un but, c'est que Manech est vivant" ; et "Si j'arrive à finir cet article ici, c'est que Jean-Pierre Jeunet ne m'a pas fait foutre en taule pour avoir critiqué son film". Depuis notre prison on chialera : "Mathilde aime Manech... Manech aime Mathilde...", et on gravera des M&Ms partout en essayant de devenir les nouveaux prophètes de Jacques Audiard.


Un Long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet avec Audrey Tautou et Gaspard Ulliel (2004)

14 octobre 2013

Avatar

Avatar si vous matez bien c'est un palindrome, ça se lit dans les deux sens : "avatar", "ratava", c'est pareil. Première phrase de l'article et déjà on frappe fort. Cameron a réussi à faire 14 ou 15 milliards de dollars de recettes (ajusted for inflation) avec des schtroumpfs. Bien qu'assis sur le toit du monde, Cameron a quand même mis 12 ans à imposer ce projet, ce qui laisse songeur. En fait c'est qu'il attendait que de gros ordinateurs parviennent à rendre possible sa vision unique. La première fois qu'il a pensé au film James Cameroun avait cinq ans, et depuis son histoire n'a pas changé d'une ride ! Les effets spéciaux ont évolué entre-temps, pas son cortex cérébral. Peu importe à vrai dire parce que ce film EST une révolution. Tout le monde l'a dit et répété quand il est sorti : "C'est du jamais vu, c'est le renouveau du cinéma". D'un point de vue technique sans doute, mais en ce qui concerne le récit et la mise en scène faudra revoir la copie : on nage dans le classicisme le plus mollasson et le film est officiellement tout ce qu'il y a de moins nouveau au monde. Un cul-de-jatte, Jack Skully, réapprend à courir dans sa tronche et va fumer des mauves avec des kangourous bleus pour donner un sens à sa vie. Dans le rôle de l'homme-tronc, Sam Worthington, qui n'est pourtant que bras et jambes dans la vie et dont le cerveau n'a encore jamais servi. Dans celui du poiscaille humain, Zoé Saldana. Le casting a pas mal bougé entre la naissance de l'idée et sa réalisation. Quand Cameron s'est attelé sérieusement au projet, après le triomphe de Titanic, il songeait à un gros acteur noir typique des années 80 pour incarner l'héroïne Na'av'i, il pensait plus précisément à Pam Grier ou Giant Coucou. Il pensait aussi, pour le rôle du trépané tétraplégique, à un acteur comme Don Cheadle, qui a été au top du box office américain pendant deux semaines après son rôle de Boromir dans Le Seigneur des anneaux 2 : Les deux tours.


Don Cheadle apprenant par téléphone qu'il n'est pas retenu pour le rôle de Naa'ri.

Ce film prouve s'il était besoin que James Cameron est un grand écolo devant l'éternel. Après s'être lamenté de la pollution des eaux du Pacifique par le naufrage du Titanic (le film aux 11 statuettes nous a également mis en alerte sur les dangers de la fonte des glaces avec cet iceberg géant perdu au milieu de l'océan en plein mois d'août sous un cagnard gros comme ça), Cameron a voulu réaliser un film entier à la gloire des indiens de l'espace, un peuple primitif à sauvegarder pour mieux rire de lui et de ses fougères plantées sur le crane. Yannick Noah passe incognito dans le film, pieds nus, sans maquillage, les dreads en vrac, il fume ses propres pets au fond d'un plan de coupe. Le film est un hymne à Gaïa, à la nature mère nourricière. Cameron est allé chez son pote Peter Jackson, dans les studios Weta en Nouvelle Zélande, pour qu'il lui dessine des pissenlits volants, des tas de trucs incroyables, inimaginables puisqu'issus d'une planète étrangère, comme, par exemple, des aigles affrontant des tractopelles. On a encore envie de chialer en repensant aux noms des Naa'vi, le truc le plus "original" (bien que pompé sur les sonorités sioux et comanches) dans ce film supposé nous présenter un monde complètement autre et finalement peuplé de chevaux, d'oiseaux, de plantes et de clebs sauvages. L'héroïne Naa'vi se prénomme Naa'ri, et son frère, qui meurt heureusement dans la bataille finale : Tsu-té. Tsu-té ! Jack Skully gueule "à tes souhaits" dès qu'il est évoqué dans une conversation...


Les habitants de Pandora sont une allégorie des Indiens d'Amérique avec un zeste de coutumes africaines, or ils sont mi-hommes mi-animaux, méditez là-dessus. Cameron dénonce les crimes de son peuple et rêve de sauver cette tribu sauvage comme on rêve de sauver les phoques ou les baleines blanches. Il reste du chemin à faire dans la mentalité ricaine...

Un point sur le scénar, même si on l'a déjà rapidement évoqué. L'histoire se situe en l'an 2000 et suit donc un tétra, soldat de seconde classe en fauteuil roulant, qui profite de la mort de son frère jumeau, chercheur militaire, pour s'expatrier sur une planète lointaine nommée Pandora. Là-bas les humains, qui ont donc, rappelons-le, maîtrisé la vitesse de la lumière, sont néanmoins toujours dépendants de vulgaires caillasses pour alimenter les piles de leurs vaisseaux, mais il y a un couac : ces pierres sont situées sous un grand arbre qui abrite une population d'indigènes bleus amoureux de la nature, amateurs de sport équestre et de tir à l'arc, des bons sauvages animés par la sympathie et la bienveillance. Les humains, menés dans leur expédition par Giovanni Ribisi, le frère de Phoebe dans Friends, tentent de les éjecter de deux façons. La méthode douce, défendue par Sigourney Weaver, consister à les infiltrer en prenant leur apparence, en se faisant donc passer pour des avortons, histoire de leur demander avec hypocrisie de tracer la route. La méthode rustre, prônée par le colonel Ribéry, la gueule déjà fendue en deux par le Turak, consiste quant à elle à les mitrailler au napalm pour avoir les coudées larges. Sam Worthington (accompagné de Michelle Rodriguez, on ne le dit jamais assez), navigue entre ces deux méthodes et finira bien entendu par se rallier à la cause des gentils crétins amateurs de champignons et de peintures rupestres. Et Cameron avec eux, évidemment, qui se veut un humaniste pacifiste, même s'il semble prendre autant son pied à filmer les connexions psychiques des Na'avi avec les animaux et les arbres de Pandora à l'aide de leurs queues qu'à filmer les énormes tanks des soldats bousillant le petit monde de Narnia.


Cameron vante les mérites d'une communion pacifique avec la nature, il loue l'écologie et dénonce la politique colonialiste militariste des États-Unis, mais on voit bien dans ce film comme dans tous ceux qu'il a réalisés que sous cette piètre couverture bienpensante ce qui le botte au fond c'est les gros canons, les treillis camouflage et l'odeur du napalm au p'tit déj entre deux bols de Quaker Oats.

Nouveau couac : Sam Worthington tombe amoureux de Zoé Saldana, aka Naas'Ri, la Naa'Vi que tout le monde sur Pandora tirerait volontiers et qui court de branche en branche avec la grâce d'un marsupial. Dans une métaphore de la dépendance aux jeux vidéo-ludiques (le phénomène "Otaku" au Japon, phénomène "Poulpard" ici en France, notre acolyte étant collé depuis deux ans à GTA 4 et depuis trois semaines à GTA5, dont il tente d'exploiter chaque coin de rue pour faire exploser à l'écran toute la hargne qu'il contient si bien les rares fois où il met un pied dans la rue), Sam Worthington est accro à son avorton agile et alerte et ne veut plus le quitter pour retourner habiter son corps de légumineux, et pour cause puisque son avatar lui permet en prime de tirer un coup. Il commet l'impensable avec Naacer'I, en connectant son chibre à celui de sa nouvelle égérie dans un acte de zoophilie que seul le talent de James Cameron parvient à nous faire avaler. Le vrai souci de Worthington c'est que la méthode de Sigourney Weaver, qui lui permettrait de continuer à s'envoyer en l'air peinard avec sa chtroumpfette, sera effective dans grosso modo 300 ans d'infiltration et de négociation au coin du feu. La scientifique elle-même piaffe d'impatience. Alors que la méthode dure peut se régler en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, à coup d'ogives nucléaires chirurgicalement placées sur l'arbre magique des aborigènes. C'est tout le dilemme du personnage et on s'en bat franchement les glaouis.


Le film est peut-être aussi une allégorie de l'équipe de France de football vu que les bleus sont bêtes comme leurs pieds et condamnés à se faire dégommer au premier tour.

Flashback : décembre 2009, comme tout le monde on va au ciné voir cette merde annoncée en 3D. On en ressort ni déçus ni heureux. On en a pris plein les mirettes mais on n'a rien compris. On vient de nous ressortir le scénario de Danse avec les loups et on était censés ne pas s'en rendre compte ? La seule différence ? Le méchant s'appelle ici Turak. Si le film a battu tous les records, on détient quant à nous un record perso, nos paires de lunettes 3D ont fait tout le tour de la ville pour être rentabilisées, utilisées par une chiassée d'enflures qui crevaient d'envie de voir le film suite à un bouche à oreille d'enfer mais que les 2 euros de supplément bloquaient à l'entrée du ciné. Nos voisins de séance peuvent en prime se targuer d'avoir vu le film en 4D, la dimension olfactive en plus et pour gratos, qu'ils ont attribuée à la sueur en relief de Turak mais qui provenait en réalité de nos flatulences, conséquence d'une plâtrée de bolo' balls de chez panzani, une vraie tuerie. Si on ajoute à ça qu'on a chacun retiré nos puma liga vieilles de deux ans - trois heures de film obligent par une journée d'été caniculaire passée without socks in the shoes - la quatrième dimension était totale. Quand on va au cinoche pour plus deux heures on emporte toujours avec nous notre glacière pleine de bières mais on nous l'a confisquée à la caisse ! Malgré cette grosse contrariété Avatar est passé comme une lettre à la poste, ce n'est qu'après coup, dès le tour de manège terminé, qu'on se dit que ce n'était quand même qu'un long et faible western écologique simpliste à la noix. On l'a revu une fois depuis et, nous pouvons le dire, le film est encore pire décortiqué en plan aérien scène par scène par Antoine Kombouaré. On a eu la chance d'assister à une master class de Kombouar' sur Avatar au forum des images et ça a duré une semaine, pire que ses analyses d'après match dans 100% toof. Maintenant jouons-la franc-jeu, le film, on l'a en blu-ray disc, on l'a revu après Prometheus histoire de se nettoyer, on foncera voir Avorton 2, Avorton 0, et tous les autres, au moins pour comprendre pourquoi les Naa'vi n'ont que quatre membres alors que tous les autres animaux de Pandora en ont six, pourquoi est-ce qu'ils respirent par le nez alors que toutes les autres formes vivantes de leur planète respirent par le cou, pourquoi est-ce que les N'aavi sont bleus alors que les autres créatures de leur bout de caillou sont uniformément violettes... Comme dirait Audrey Tautou dans Un Long dimanche de fiançailles (retitré "Mathilde et Manec, Manec et Mathilde" au Québec) : "J'veux compendre ! J'VEUX COMPENDRE !".


Avatar de James Cameron avec Sam Worthington, Sigourney Weaver, Zoé Saldana et toute la fine équipe des Schtroumpfs (2009)

10 novembre 2012

La Colère des Titans

Nous recevons Joe G., l'un de nos rédacteurs de poche, pour épingler de sa verve socratique le gros navet du jour. Les afficheurs, qui ont opté pour la tagline "Redoutez la colère", auraient dû redouter celle de notre invité, et le réalisateur du film, Jonathan Liebesman, littéralement "Jonathan Amour-d'homme", ne s'attendait sans doute pas à recevoir ce type de gifle pour son film :

Pourquoi s’embarrasser de coller à la légende, aux légendes, aux mythes, puisque pour le bien de « la suite », on ne s’embarrasse déjà plus beaucoup de l’histoire, du sens, de la vérité ? Ainsi renvoie-t-on Persée (Sam « aint worth-a-damn » Worthington) en quête de tout et de rien, de ce qui vient, de ce qu’il subsiste de mythe dit « grec » dans l’inconscient collectif et que l’on a tout loisir de déloger, de réinsérer et de peroxyder comme bon semblera à quelque scénariste bien peu soucieux de papy Hérodote ou du fantôme d’Appolonios. Est née La Colère des Titans


Depuis Avatar Sam Worthington a retrouvé l'usage de ses deux gambas mais toujours pas celui de son cervelet, lui qui n'a jamais eu la saine curiosité, pourtant commune à pas mal d'acteurs, de taper "méthode Stanislavski" sur google...

La Colère des Titans c'est autre chose que leur Choc, c’est plus méchant, plus définitif, plus tout ce qu’on voudra : c’est une suite. Pourquoi sont-ils colère, ces Titans ? Les humains ne croient plus du tout. Pas en les Titans. En les Dieux. Du coup, ces Dieux (dits « de l’Olympe ») perdent leur pouvoir et Cronos (père de Zeus, Poseidon et Hadès, Titan en chef) risque de s'échapper du Tartare, une gigantesque prison-roche souterraine, où ses rejetons l'ont enfermé il y a des lustres. Cronos (le seul Titan du film, d’ailleurs, Hollywood devait avoir une promotion sur les « s ») a donc une bonne raison d’être irascible.


C'est Renée Zellwegger qui a fait le con en refusant le rôle du Minotaure.

Alors (car le lien de cause à conséquence est aussi simple que ça) Persée, cette fois coiffé de bouclettes et plus souriant qu’à ses débuts, retrouve Andromède (qu'il finira par niquer, et qui est jouée par Rosamund Pike) et son cousin Agénor, le fils de Poséidon, personnage faire-valoir démolissant par sa seule non-présence tout ce que le premier film avait pu essayer de bâtir d’esprit de camaraderie (c’était l’une des rares envies à en sauver). Afin de sauver la Terre menacée par le réveil de Cronos, tout ce beau monde part donc affronter en vrac cyclopes, Minotaure (la scène la plus affligeante du film) et demi-bro Arès, le Dieu de la Guerre (joué par Edgar Ramirez, le Carlos d'Assayas). Hadès (Ralph Fiennes) finira par regretter d'avoir trahi Zeus (Liam Neeson) et à la fin du film, Hadès et Zeus enverront moult boules de feu et moult éclairs sur leur paternel mécontent (de la taille d'un mont).


Cronos, furax, à peine sorti de son trou volcaneux, fait l’aumône. De là à y voir une métaphore de la canaille socialiste révolutionnaire qui vit aux crochets des puissants, il n’y a qu’un pas (de titan).

Ce film rate le peu qu’il avait entrepris (ne reparlons pas d’imagination, ne mentionnons plus le respect des mythes, n’abordons même pas la question de l’esthétique) ; il est très laid et très bête mais il y a quelque chose dans le fond qui m'a frappé. Contrairement au premier film, celui de 1981, qui montrait les Dieux comme des tout-puissants snobinards et lourdement arrogants, la nouvelle franchise nous dépeint la fin de l'âge des Dieux. Une suite est d’ores et déjà prévue mais Zeus, Arès, Poseidon, Cronos : tous ceux-là sont morts, et Hadès n'a plus aucun pouvoir. Il est bien évidemment quelque peu débile d’avoir amené à un terme l’essence-même du titre et du contexte de la franchise dès la fin du second volet. Que faire jouer à Persée après ça ? Une guerre médique ? On n’est pas à une incohérence historique près puisque d’un point de vue historico-mythologique les grecs n'ont pas tué leurs Dieux si tôt. Il aura au moins fallu attendre les évangiles de Platon pour que la chute des Olympiens soit positivement entamée, mais il faudra surtout que le Christianisme renchérisse sur la Philosophie pour que les Dieux de l'Olympe disparaissent vraiment (ils étaient encore vénérés sous la domination de Rome, bien qu’ils portassent d'autres noms). Alors quoi ? On aurait tué les Dieux et leur géniteur par simple bêtise ? Les scénaristes de cette chose auraient cassé leur jouet sans connaitre l’histoire, sans connaitre les mécanismes de la franchise cinématollywoodienne (tuer des héros, oui, détruire l’entier contexte, non) ? Je n’y crois pas.


En 1981, non seulement ils faisaient de plus beaux effets spéciaux, mais ils faisaient aussi de plus belles Andromèdes.

Je refuse de croire à la seule bêtise. Ça me semble révélateur d'autre chose. Voir dépeinte ainsi la mort de Dieux m'a rendu le film beaucoup plus intéressant parce que je me suis trouvé choqué de voir des hommes détruire une statue gigantesque de Zeus (dans « Le Choc ») ou de voir Zeus et Poseidon disparaître à tout jamais (dans « La Colère »). Je serais curieux de discuter théologie, Nietzsche et espoir avec les scénaristes (que par optimisme j’éviterai donc de nommer couillons) de ces deux films qui restent malgré tout de sacrées merdes.


La Colère des titans de Jonathan Liebesman avec Sam Worthington, Liam Neeson, Ralph Fiennes, Edgar Ramirez et Rosamund Pike (2012)