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11 avril 2021

Shadow in the Cloud

Vous vous souvenez de Sils Maria d'Olivier Assayas ? Nope ?... Mais si ! Ce film où Kristen Stewart et Juliette Binoche faisaient de la rando dans les Alpes et allaient admirer les nuages serpenter dans les vallées ! Toujours pas ?! Bref. Dans les méandres métadiscursifs vertigineux issus du cerveau dérangé d'Assayas, Chloë Grace Moretz incarnait une starlette hollywoodienne en plein boom, sur le point de jouer dans un film d'auteur européen aux côtés de notre Juliette Binoche nationale. Cette dernière, pour mieux connaître sa future partenaire, allait voir par curiosité l'un de ses derniers films en salle. Elle découvrait alors, stupéfaite et hilare, une caricature de blockbuster américain : un film de SF abscons, décérébré et grotesque dont elle ne comprenait strictement rien, où la jeune vedette jouait (fort mal) une héroïne à laquelle rien ne résistait. Eh bien Shadow in the Cloud, c'est un peu ça. La prophétie du devin Assayas, qui ne prenait certes pas un très grand risque en imaginant son actrice dans ce genre de productions, s'est réalisée. La réalité a rejoint la fiction. Ou plutôt, les deux fictions ont fait corps, les étoiles se sont parfaitement alignées dans ce que l'on nommera dorénavant l'Olivier Assayas Universe.



 
Shadow in the Cloud est donc l'amusante parodie d'Assayas, à quelques détails près... Il ne s'agit pas d'un infâme blockbuster US au budget faramineux mais d'une plus modeste production en grande partie néo-zélandaise. C'est une série B dont la sortie n'a pas pu se faire en fanfare dans nos salles, en raison du contexte sanitaire, et qui a plus logiquement fini sa course sur ces plateformes VOD auxquelles elle semblait destinée. C'est enfin un véhicule pour sa jeune actrice blonde, jusqu'à présent plus souvent cantonnée aux rôles d'adolescentes, qui lui permet d'affirmer sa maturité et sa féminité en incarnant une véritable héroïne de films d'action : une aviatrice qui n'a pas froid aux yeux doublée d'une mère désireuse de sauver la vie de son bébé, envers et contre tous.

 

 
Le scénario, au sous-texte féministe brouillon qui le rend à peine sympatoche, est un foutoir complet. Bavard à un point agaçant dans sa trop longue première partie, il accumule ensuite les incohérences et les absurdités. Évidemment, la vraisemblance n'est pas ce que l'on attend d'un tel film, où une hideuse bestiole ailée et griffue s'en prend à un avion de chasse en pleine Deuxième Guerre Mondiale. Mais il est tout de même déconcertant de voir les réactions, ou plutôt l'absence de réaction et du moindre étonnement, des uns et des autres à la vue de cette vilaine chose agressive qu'ils prennent pour un gremlin en raison de cette légende, soutenue par les spots de propagande de l'époque (l'un des plus connus ouvre d'ailleurs le film), qui attribuait les avaries de l'aéronautique militaire des Alliés aux méfaits de ces créatures imaginaires et malfaisantes (une légende déjà exploitée dans un épisode mémorable de la série La Quatrième dimension, Cauchemar à 20 000 pieds).


 
 
Mais si on a la curieuse impression que le scénar a été écrit en mode cadavre exquis lors d'une soirée trop arrosée (ou pas assez...), c'est peut-être parce qu'il a connu une gestation très particulière. Le maudit texte est passé de mains en mains après une première version signée Max Landis (fils de John), accusé entre temps par plusieurs femmes de harcèlements sexuels répétés (père et fils cumulant à eux deux un beau CV). C'est finalement Roseanne Liang, aussi à la réalisation, qui y a apporté la touche finale, révisant tout le récit à la lueur du casier judiciaire de son premier auteur, faisant de son film un réquisitoire à peine déguisé contre la masculinité toxique. La démarche est honorable, l'intention est bonne, mais le trait est hélas trop lourd, maladroit et force est de constater qu'à l'écran, cela ne fonctionne pas complètement. On a pigé la métaphore, on a compris où réside la véritable monstruosité et contre quoi il est le plus important de lutter, mais ça n'est pas brillant pour autant, loin de là. 
 

 
 
Admettons cependant qu'il est plutôt plaisant de voir la frêle Chloë Moretz donner une leçon à ses compagnons d'infortune, à la virilité mise à mal, avant d'administrer une terrible rouste au pauvre gremlin qui, en plus des ennemis de l'Axe, leur menait jusque-là la vie dure. Une créature disgracieuse que nous prendrions presque en pitié quand, à la toute fin du film, notre impitoyable héroïne la défonce sans sommation après l'avoir trainée dans la boue en la tirant par la queue : une vraie humiliation. Aussi, le film a un rythme trépidant et nous réserve sont lot de situations tellement too much qu'elles en deviennent captivantes : il faut voir Moretz accomplir des acrobaties aériennes impossibles en portant en bandoulière l'espèce de cartable contenant son bébé (un cartable qui devrait déborder de rejets corporels en tout genre...). La BO très électro qui, pour le meilleur, ressemble à un hommage trop appuyé à John Carpenter et, pour le pire, à un pur instrument de torture auditive, apporte également son petit charme à l'ensemble. Mais ne vous y trompez pas, si Shadow in the Cloud est une toute petite chose amusante comme il en sort finalement pas tant que ça, ça ne vaut vraiment pas cher et je ne vous le recommande pour rien au monde. 
 
 
Shadow in the Cloud de Roseanne Liang avec Chloë Grace Moretz et des guignols (2020)

1 mai 2016

La 5ème vague

Encore une saga pour ados, avec des ados, basée sur une trilogie de bouquins pour ados. Encore un film de studio mal écrit, mal produit, mal filmé et mal joué. Encore un film de science-fiction dans lequel un gros vaisseau alien vient poser son énorme cul dans les nuages pour nous ramasser la tronche. Encore une histoire de destructions massives, d’extraterrestres qui prennent forme humaine et de jeunes gens embrigadés, entraînés, armés, manipulés qui finissent par se rebeller et sauver le monde. La 5ème vague fait suite aux Hunger Games, Le Labyrinthe et autres Divergente, et Chloë Grace Moretz emboîte le pas à Jennifer Lawrence, Dylan O'Brien et Shailene Woodley dans le rôle de la jeune fille qui veut venger ou sauver les siens et qui, devenant une femme, apprend à manipuler tous les genres de gros calibres qu’on peut imaginer. Il ne lui faut d’ailleurs pas bien longtemps pour savoir s’en servir, quitte à en tenir un dans chaque main et à tirer un coup à droite, un coup à gauche.




Le film fait mal par où il passe, cumulant les fautes graves. Quid des gros couacs de scénario : les extraterrestres coupent l’électricité sur toute la planète, ce qui stoppe net toutes les bagnoles, et les personnages se mettent donc à la marche à pied, niant tout simplement l’invention fabuleuse du vélo, et celles, moins admirables mais tout de même honorables, du skate et de la trottinette… On donne aussi dans le placement de produits. Comme il n’y a plus d’eau courante, les maisons ne servent plus à rien, on leur préfère les tentes, et par conséquent tout le film se transforme en un vrai défilé haute-couture pour Quechua.




Le réalisateur, J Blakeson (vous avez bien lu, ce n'est pas "J.", c'est bien "J", la lettre J est donc son prénom, comment voulez-vous filer droit ?), nous gratifie aussi d’œillades maladroites, façon Claude Lelouch, la mitraillette à clins d’yeux de malades. Dans une même scène, celle où Maria Bello (qui a réellement une façade de martienne) montre un soi-disant alien à ses jeunes recrues, le cinéaste convoque à la fois They Live et Alien, deux classiques de la SF qui, s’ils en avaient l’occasion, répondraient à cet appel du pied par un gros direct du droit sur la glotte. Ne serait-ce que pour ces ralentis atroces sur le visage viandeux de Chloë Grace Moretz en train de cavaler (elle ajoute une ligne à raturer d’urgence sur son CV, qu’elle a pris l’habitude d’imprimer sur planche d’ébène à force de s’entendre dire qu’il était « en bois »). Liev Schreiber (ce con), nous fait plus d’effet. Sans parler des effets spéciaux qui nous rappellent que s’il y a un Dieu, il a bel et bien juré de ne pas intervenir sur le monde qu’il a créé, en en particulier chez les infographistes morts-nés de chez Sony International Torture.


La 5ème vague de J Blakeson avec Chloë Grace Moretz, Liev Schreiber, Alex Roe, Nick Robinson, Maïka Monroe et Maria Bello (2016)

12 mai 2015

Girls Only

Déjà, ras-le-cul de ces actrices.teurs. On ne peut plus voir Keira Knightley en peinture. On ne lui fera pas le reproche trop répandu par les suprémacistes mecs d'avoir les seins rangés dans le buffet et la mâchoire en tiroir-caisse, on lui fait seulement le procès de trimballer ses guenilles et ses moues boudeuses dans des films qui pourraient nous faire fermer boutique. Des comédies sur "le devenir mature et autres décisions d'adultes", comme le dit l'affiche originale, qui pourrait être celle de mille autres films contemporains du même genre sur les grands problèmes de la vie de ces trentenaires qui refusent de grandir. Et quand c'est Lynn Shelton qui se tient derrière la webcam, on sait que ça ne va pas voler très haut. Rappelons que son meilleur film s'intitule Your Sister's Sister, triangle amoureux entre Emily Blunt, Mark Duplass et l'une de nos godasses jetée à mi-parcours en plein milieu de notre écran plat. 




Un petit mot sur l'histoire de Laggies (c'est le titre original du film, pour ceux qui croyaient qu'on avait changé de critique en court de route). Keira Knightley, après s'être débarrassée de son mec, personnage méprisable et méprisé, après avoir subi le mariage sordide de sa meilleure amie abrutie et s'être rendue compte de l'adultère de son père, s'acoquine avec une zonarde de base âgée de 14 ans, chez laquelle elle finira pour un séjour à durée indéterminée, réapprenant le b.a-ba du kiff. Chloé Grace Moretz, qui contredit à chaque film notre critique de Texas Killing Fields, interprète l'adolescente un peu délurée qui servira de guide à notre héroïne décérébrée. L'arrivée de son papa, Sam Rockwell, va rappeler à la trentenaire en mal de folie et de jeunesse qu'elle a aussi un appétit sexuel à satisfaire et qu'elle est finalement plus attirée par les quarantenaires pleins aux as que par les pré-ados puceaux du bas comme du haut. 




On souffre du début à la fin. On en a marre de voir Sam Rockwell s'alanguir sur ses acquis et s'agiter faiblement dans des films qu'il ne regarderait pas lui-même. Il ne passerait pas forcément, en l'état actuel des choses, notre fameux test dit "du briquet". Quelqu'un entre dans la pièce, si t'as un briquet à portée, quel est ton premier réflexe ? Lui proposer un clope ou lui foutre le feu au froc. Concernant Sam Rockwell, à l'heure actuelle, notre réflexe est de l'allumer. Imaginez une torche humaine qui court tel un canard sans tête vers la baie vitrée pour sauter par la fenêtre et qui se heurte à un double-vitrage sans merci... Contre-exemple typique : Ethan Hawke, auquel on propose d'emblée une taff. Autres contres-exemples : Nick Cage ou Brendan Gleeson. Mais là, le test passe un peu les bornes, puisqu'on leur taillerait carrément une pipe.




On en a marre aussi de voir Chloé Grace Moretz jouer les fofolles dévergondées, sac Eastpack sur l'épaule, collant troué, chewing-gum éclaté sur le blair, œillades en culottes courtes. Celle que toute la toile machiste surnomme "le débouche-chiottes" à cause de sa bouche volumineuse lessive le parquet de trop de films... On ne l'a pas encore totalement rayée de notre watch-list, elle est encore dans sa puberté, et tout peut arriver, un bon choix de rôle, un cinéaste qui sait s'y prendre, un visage qui se re-proportionne... On laisse la porte ouverte. A cet âge-là, on en fait des conneries. Si on avait joué au cinéma à son âge, pas sûr que notre filmo aurait eu la tronche du premier de la classe. Pour rappel, voici en exclusivité notre top 10 1995 (surnommée l'année Sly/Bullock) : 

1) Striptease
2) Showgirls
5) Ace Ventura en Afrique
9) Traque sur internet
10) Judge Dredd / Demolition Man


Girls Only de Lynn Shelton avec Keira Knightley, Chloë Grace Moretz et Sam Rockwell (2015)

13 avril 2015

The Equalizer

Dans son for intérieur, Denzel Washington estime sans doute qu'il doit son Oscar chéri à Antoine Fuqua, le réalisateur de Training Day. En réalité, il le doit surtout à un gros malentendu et à cette hypocrisie ambiante, favorable aux minorités visibles, qui était de rigueur à Hollywood suite aux attentats du 11 septembre et qui a également provoqué le couronnement hâtif d'Halle Berry. Mais n'abordons pas les sujets qui fâchent... C'est donc parce qu'il se sent redevable envers Antoine Fuqua que notre ami Denzel accepte facilement les scénarios que le cinéaste lui propose, quitte à se retrouver dans d'abominables navets tels que cet Equalizer. C'est en tout cas comme ça que je m'explique rationnellement la situation. Car si le monde tournait rond, c'est un type comme Steven Seagal, aka Saumon Agile, qui incarnerait le héros infaillible et invincible d'un tel actioner de seconde zone.




Pendant la promo française du film, je me souviens que Denzel Washington avait été accueilli en grandes pompes par un Laurent Delahousse complètement gaga, n'oubliant jamais de brosser son invité dans le sens du poil, comme si celui-ci l'honorait de sa présence divine. Et pourtant... Quand on sait quel affreux produit la star venait nous vendre... Dans quel spectacle ridicule et totalement débile celle-ci s'adonnait pour toucher le jackpot... Denzel Washington, dont j'ai déjà ciré les godasses avec ardeur pour sa performance dans Flight (je ne le regrette pas, il l'avait bien cherché, j'étais consentant), mérite ici le plus grand mépris. Quand on a sa stature, quand on jouit de la liberté de décision qui doit être la sienne, il faut vraiment avoir un sérieux grain pour venir faire le guignol dans une telle mascarade. C'est le genre de film qui peut faire perdre tout son crédit à un acteur, toute sa crédibilité, même quand celle-ci est solidement établie. On ne peut plus être sérieux avec quelqu'un qu'on a vu là-dedans.




Denzel Washington incarne donc le héros ultime, capable de tout, comme je croyais qu'on osait plus en faire, sans une once d'autodérision. Certes, j'ai pouffé une fois ou deux devant les facéties de l'acteur, notamment lors de ce face-à-face tendu avec le très méchant, dans un resto chicos, entre deux verres de rouge. Denzel invite alors son ennemi à se plonger dans ses yeux pour lui dire s'il y décèle réellement quelque chose d'un peu humain, après avoir lentement énoncé ce qu'il devinait dans le regard de son vis-à-vis, lui récitant sans se tromper les grands faits marquants de sa biographie. A ce moment-là, l'acteur sort le grand jeu, nous délivre son regard le plus noir et inexpressif, et je ne peux pas croire qu'il se prenne véritablement au sérieux. Hélas, tout le film démontre le contraire. Denzel est The Equalizer (le mot n'est jamais prononcé mais convient tout à fait), un homme mystérieux, au passé trouble et méconnu, mais vraisemblablement très riche en aventures et expériences. Ses techniques de combat et d'infiltration mettent sur le cul tous ses adversaires. "Ce type-là est surentraîné, regarde les choses en face...", "Les cinq costauds qu'il a abattus tout seul, en une poignée de secondes, et quelques mouvements bien précis, démontrent clairement que nous n'avons pas affaire à n'importe quel connard...",  "Regarde-moi ce désastre, ce gars-là est un vrai renard...", "Mais quel gros enculé, sérieux !" sont autant de répliques que l'on entend dans la bouche de ces pauvres russes tatoués de la tête au pied, qui servent de chair à canon.




Vieux loup solitaire au cœur sensible, Denzel aime prendre sous son aile la veuve et l'orphelin. Surtout l'orpheline. Il s'attache ainsi à Chloë Grace Moretz qui incarne avec beaucoup de difficultés une prostituée mineure originaire de l'Est et exploitée par ces vilains russes (le film nous apprend d'ailleurs que la jeune actrice est bâtie comme un petit camionneur ; sa croissance n'étant pas tout à fait terminée, on peut encore garder l'espoir qu'elle évolue dans le bon sens). Quand Denzel retrouve la gamine couverte de bleus, il voit rouge et se lance dans une vendetta méthodique et irrésistible qui le mènera jusqu'en Russie, et plus exactement dans la salle d'eau du grand commanditaire, qu'il liquidera avec une facilité déconcertante, après avoir refroidi ses hommes de main et s'être introduit chez lui peinard (une ellipse bienvenue nous épargne ces nouvelles mises à mort, on voit simplement Denzel repartir du grand manoir en enjambant les cadavres qu'il a semés sur son passage - pris d'une lucidité très tardive, le réalisateur a comme soudainement conscience que l'on a bien assez vu notre héros dézinguer et tordre des cous à tout-va...).




Mais Denzel n'est pas seulement un type devant lequel Jack Bauer, John McClane, James Bond et même Superman pourraient aller se rhabiller fissa. C'est aussi un homme de lettre aux goûts raffinés quoique très classiques. Il dévore les bouquins, qu'il feuillette délicatement et, de préférence, dans des collections anciennes et poussiéreuses, sans doute achetées à prix d'or sur eBay (il ne doit pas supporter le Folio de base). Denzel s'enfile les vieux classiques et nous sort ensuite des résumés d'une lourdeur sans nom. Il faut entendre sa synthèse pour les nuls du Vieil homme et la mer et le voir mimer les derniers instants de Gatsby le Magnifique. Je ne vous parle même pas de ses larmes lorsqu'il en vient à aborder le dernier chapitre de l'autobiographie de Schwarzenegger, celui intitulé A Too Big Secret... De temps à autre, Denzel recrache des citations sibyllines, ô combien ridicules sorties de leur contexte mais qui laissent toujours songeurs ses interlocuteurs ("Yes, I banged the housemaid when you were away with the kids, and now I have a 6-foot-tall 14 years son who looks like a puerto-rican oak, but I'm just a man..." est sa préférée).




Le comble du ridicule est toutefois atteint quand Denzel se chronomètre. Il n'est pas the equalizer pour rien. Il aime égaliser les trucs. Que les choses soient carrées. Quand il se lève, il égalise sa coupe de cheveux, un coup de tondeuse par-ci, un coup de cisaille par-là, et on nous rappelle au passage que le gaillard a le poil grisonnant, ce qui met encore davantage en valeur son aisance sur le tatami. Quand il se met à table, à ce bistrot où il recroise cette jeune tepu qu'il affectionne, il a ses petits tics qu'il exécute systématiquement : il déplace son verre de la droite vers la gauche, secoue sa serviette tel un dangereux maniaque, se remonte les manches prêt à en découdre, range ses couverts dans un ordre que lui seul connaît... Il égalise à sa façon quoi. Mais, surtout, il a ce gros tic gênant qui consiste à chronométrer ses moindres faits et gestes de façon tout à fait aléatoire. Par exemple, avant de passer à l'action et de s'en prendre à des russes, il pense à voix haute et annonce d'un ton monocorde "18 secondes" puis lance son chrono. Il est toujours un peu contrarié quand, les malheureux truands baignant dans leur sang, il se rend compte qu'il a dépassé d'une petite paire de secondes le temps qu'il s'était imparti. Il chronomètre aussi des actes beaucoup plus triviaux et s'impose d'étranges défis. On le voit ainsi se rendre chez son buraliste, constater en matant sa montre "Ah, 58 secondes...", et repartir tête basse. On le retrouve aussi à la sortie des chiottes : "Putain, une demi-plombe !". C'est assez spécial, ça vaut le coup d’œil, croyez-moi.




Habituellement, dans ces films-là, on apporte un soin particulier au grand méchant. Il s'agit ici d'un homme de main particulièrement belliqueux, mais tout aussi ridicule, incarné par un véritable inconnu sans charisme (Marton Csokas ?!). C'est attristant. Par exemple, dans Qui veut la peau de Roger Rabbit ? (perso, je préfèrerais le blu-ray collector car je suis un gros fana !), qui n'est pas du tout un film du même genre, le méchant est sacrément réussi. Ce Chrisopher Lloyd, quel acteur ! Difficile à croire que le même gars jouait l'adorable Doc et répondait tous les soirs patiemment aux auditeurs de Fun Radio ! Lui et sa fameuse trempette ont traumatisé des générations entières de cinéphiles ! On ne pourra pas en dire autant de Marton Cskoas (?!). Même sa mort est totalement ratée. Il clamse fixé au sol par un Denzel impitoyable qui fait une utilisation toute personnelle d'une cloueuse pneumatique surpuissante (travailleur docile au BricoMarché du coin quand il n'est pas super-héros, Denzel en connaît un rayon dans le domaine du bricolage et, notamment, dans l'outillage dit de fixation définitive).




Je dois tout de même faire preuve d'honnêteté et vous avouer que je n'ai pas souffert tout du long. Une scène de torture sort clairement du lot et m'a beaucoup plu. Denzel y enferme un flic ripou dans sa propre bagnole avec le gaz d'échappement relié à l'habitacle par un tuyau d'arrosage. Denzel l'interroge, confortablement installé dans une chaise-longue, tout en descendant et remontant la vitre électrique de la voiture, le pauvre gars s'étouffe, et ainsi de suite, ça n'en finit pas ! Face à un spectacle si plaisant, on ne prend même pas le temps de s'interroger sur ce mystérieux modèle d'automobile dont on peut télécommander l'ouverture des vitres depuis l'extérieur mais guère de l'intérieur. Et tout ça est d'une lenteur très gênante. Sur le papier, la scène devait être brillante, mais à filmer, c'est une autre paire de manches... Quand la vitre s'active, le temps s'arrête... Et la pauvre victime n'a jamais l'idée de casser la vitre ou d'y coincer son bras, quitte à le paumer (mais si c'est le prix à payer pour respirer plus frais et ne pas crever, le choix est vite fait...). Malgré ces petits couacs, cette scène reste, de loin, la meilleure du film. Et je me devais de vous la faire partager après vous avoir fait subir tout le reste !


The Equalizer d'Antoine Fuqua avec Denzel Washington, Chloë Grace Moretz, Marton Csokas (?!) et Melissa Leo (2014)

26 août 2014

Texas Killing Fields

Film sans intérêt, sans surprise, sans qualités. Parlons des personnages de ce Texas Killing Fields, ah ben non, y'en a pas ! Ils n'existent tout simplement pas... On a droit en vrac à un flic du genre nerveux, Mike Soudeur, tête brûlée, gros bras, attardé profond, peur de rien, peur d'un chien (Sam Worthington), qui fait fi des consignes de ses supérieurs pour aller aider la femme dont il est divorcé, flic de métier elle aussi (Jessica Chastain), au cœur d'un district malfamé. Son binôme, Marcel Patulacci (Jeffrey Dean Morgan), gardien de la paix avant tout, est plus raisonnable, plus âgé, type grand cœur fatigué de suivre des détraqués et prêt à se sacrifier pour secourir une fille de pute (c'est pas une insulte, c'est dans le script) qu'il considère comme sa propre enfant, et qui sera sauvée in extremis tandis que le tueur libidineux bigleux et chauve sur le point de lui faire la peau finira, vous l'auriez senti venir, par être arrêté.




Ce que je viens de vous résumer là c'est absolument tout ce que contient le scénario, ni plus ni moins, je n'abrège pas. Les personnages s'en tiennent rigoureusement à ce minimum-là. Il n'existent bel et bien pas. Et les acteurs qui les incarnent non plus. Sam Worthington est encore plus paraplégique que dans Avatar, Jeffrey Dean Morgan est un Javier Bardem au rabais, et Jessica Chastain, même si son charme opère à nouveau, est encore plus sous-exploitée que dans The Tree of Life, puisque la flic qu'elle incarne n'apparaît à l'image que trois minutes à tout casser, ne sert scrupuleusement à rien, et ne fait même pas de tourniquet dans des jardins publics. Seule la jeune Chloë Moretz, déjà remarquée dans Hugo Cabret, confirme ici son talent dans un rôle beaucoup moins enfantin que celui qu'elle campait chez Scorsese. L'actrice est depuis apparue dans quelques films beaucoup moins recommandables, de Dark Shadows à Carrie, la revanche, et n'y a pas autant brillé (pour ne pas dire qu'elle y tutoyait le ridicule). Espérons qu'elle regagne ses galons dans le dernier film d'Olivier Assayas. Quoi qu'il en soit, elle rejoint la petite Elle Fanning dans la course aux jeunes comédiennes américaines les plus prometteuses, et en fin de compte, sa présence étonnante, son visage ultra expressif et son charme étrange sont le seul intérêt de Texas Killing Fields, qu'on se le dise.




Malheureusement la réalisatrice, Ami Canaan Mann (joli blaze, y'a pas à dire, comme quoi ça ne fait pas tout !), la fille de Michael Mann, qui a donc produit le premier film de sa progéniture, ne fait pas grand chose du potentiel de la petite actrice, comme elle ne fait rien des autres membres du casting, de son non-scénario, et de tout ce qui s'en suit, rien qui ne sera oublié très vite. Le film ne tire aucun parti de son décor marécageux (la mise en scène s'y embourbe joyeusement, pour faire un jeu de mot digne du magazine Première), et le script est d'un déjà vu à toute épreuve. L'affiche parle de 60 cadavres et promet un Texas Killing Spree alors qu'il n'y a que quatre ou cinq macchabées à l'écran (pas que je sois un grand fan de barbaque mais quand on annonce un truc on s'y tient). Elle évoque aussi un tueur "insaisissable" que nous aurons reconnu dès sa première apparition, au bout de dix minutes de film, et qui, en prime, finira par être saisi... Et pourtant je ne suis pas doué en général pour jouer aux devinettes devant les films policiers, d'abord parce que je manque de pratique, n'ayant moi-même jamais rien traqué à part quelques films sur le net, ensuite parce que le plus souvent je m'en fous royalement, pouvant apprécier les belles intrigues policières, par exemple celles des films noirs de l'âge d'or, sans forcément passer mon temps à échafauder des hypothèses. Mais si moi, avec ma gueule enfarinée, si moi j'ai tout pigé au bout de cinq minutes à ce film de traque qui n'a aucun autre argument à sa disposition, je n'ose imaginer l'ennui qui frappera les amateurs du genre, lesquels auront en prime le sentiment de revoir ce maigre polar pour la millième fois. Ne perdez pas une heure et demi devant un film que vous aurez totalement oublié une demi heure après.


Texas Killing Fields d'Ami Canaan Mann avec Sam Worthington, Jeffrey Dean Morgan, Jessica Chastain et Chloë Grace Moretz (2011)

19 mars 2014

Carrie, la vengeance

Bien que n'ayant aucun attachement particulier à l'original signé John Boorman avec ses fameux splitscreens et ses références permanentes au maître du suspense, aka Kubrick, sans oublier sa scène fétiche dite du "crucifix dans l'anus", nous avons fini une soirée devant cette énième resucée infâme, dont le working title était "Remake #00094857383221". Pour ceux qui ignorent encore l'histoire de Carrie : dans la petite ville de Castle Rock (Ontario), la jeune Carrie, qui a grandi sous les chicken wings d'une mère poule, subit la petite blague de trop de la part de ses camarades de classe, assez taquins. Elle se rend alors compte qu'un surplus d'adrénaline provoque chez elle des dons de télékinésie et de psychothérapie. De fil en aiguille, la mère croyante de Carrie tricote des pulls à sa fille, mais ça ne suffit plus à calmer les sautes d'humeur de la lycéenne qui, lors du bal de fin d'année, et après une ultime farce de ses camarades enjoués, finit par se venger de tous dans un bain de sang démesuré.


Julianne Moore, que diable es-tu venue faire dans cette galère ? Nathalie Kosciusko-Morizet était faite pour le rôle !

Cette histoire, qui dégénère à vue d’œil et dresse un portrait au vitriol de l'adolescence américaine, est sortie du plumeau du King. John Boorman l'a adaptée au cinéma pour pasticher, à la sauce post-moderne et dadaïste, son modèle de toujours, le célèbre "Kub". Kimberley Peirce quant à lui l'a reprise pour nous servir une soupe à la grimace cinématographique, une bouillabaisse filmique dépourvue du moindre intérêt, dont la seule tentative - actualiser l'humiliation en la faisant passer par les écrans de téléphones portables et autres écrans géants du traditionnel bal de fin d'année, et en profiter pour suggérer la mise en abyme écranique générale du merdier (Kub via Boorman via Pierce) - se solde par un échec cuisant. Récemment on a cloué au mur un type qui s'est amusé à torturer un chat innocent. Rappelons aux parigots et aux cons en général que ce fameux animal torturé, Toxic le chat, lancé en l'air contre des parpaings dans des vidéos qui ont fait le tour du web, n'est pas un cas isolé. Quinze fois par minute en moyenne (source IPSOS), d'autres chats du même acabit meurent sous les coups d'enfants désœuvrés de proche banlieue ou des campagnes les plus reculées. Parfois même il advient que des chats de bonne famille meurent intoxiqués après avoir simplement gobé le poisson rouge aux yeux globuleux qui, faute d'apports nutritionnels journaliers, surnageait depuis une paye à la surface de l'aquarium familial. 


Chloë Grace Moretz a été désignée Scream Queen grâce à Kimberley Peirce, quant à elle depuis longtemps consacrée Screen Gouine.

C'est précisément la tragédie qui est arrivée au chat d'un ami à nous, appelé "Henri portrait d'un sérial killer" (c'était le nom de son chat, pas le sien !). Son bestiau de compagnie a vu là une aubaine incroyable de bouffer du poisson pour la première fois de sa vie, et en prime ça tombait un vendredi. Le greffe n'a pas eu son week-end... Il est mort en un éclair. L'animal a eu ce soubresaut qu'ont les félins à chaque déglutition, sauf que ce spasme fut aussi celui de sa mort. A peine passée la glotte, le poisson's poison l'a laissé pour mort. Mais ce qu'on a reproché au bourreau de youtube, ce jeune homme qui, comme tant d'autres, a décapsulé un chat, mais qui a eu l'idée de le faire devant sa webcam pour devenir une star, et ce dont le monde entier s'est ému dans un bel élan collectif (chacun ses sources d'indignation...), c'est que la chose ait été filmée et montrée. Or, si l'on applique la jurisprudence "Toxic le chat", le Carrie, la vengeance de Kimberley Peirce, étant précisément un objet filmé, mérite lui aussi l'opprobre et la crucifixion.


Carrie, la vengeance de Kimberley Peirce avec Chloé Grace Moretz et Julianne Moore (2013)

28 décembre 2012

Dark Shadows

Malgré une piètre introduction plantant très maladroitement le décor, j'ai longtemps trouvé le dernier film de Tim Burton plutôt sympa et, en tout cas, beaucoup moins affreux que je l'imaginais. Je me disais surtout qu'il s'agissait d'un très honnête divertissement pour enfants, capable de les amuser convenablement, sans trop les abrutir, avec quelques petites idées plaisantes ici ou là. J'étais en outre très agréablement surpris par le rythme du film qui, passée une petite mise en place trop rapidement expédiée, est globalement calme, tranquille, et non hystérique comme c'est actuellement la règle dans toutes les grosses machines américaines destinées au jeune public. Dark Shadows respire et nous laisse le temps de prendre nos marques dans son univers singulier : bien que l'action se déroule au début des années 70, le film s'inscrit très souvent en hommage à l'horreur gothique de la Hammer des années 50 et 60 (Christopher Lee fait d'ailleurs une apparition) ; les jeunes personnages du film, imprégnés de culture hippie, et sa BO, faite de chansons d'Alice Cooper, de Donovan, et des Stooges mêlées à la composition de l'inévitable Danny Elfman, viennent régulièrement nous rappeler ce décalage intéressant. Ce patchwork original participe au petit charme du film. Un plaisir communicatif, partagé par les acteurs et le metteur en scène, plus inspiré qu'à l'accoutumée, se dégage même de ce joyeux bordel. J'étais affalé sur mon canap' et je ne passais pas un mauvais moment, je dois vous l'avouer.




Je notais bien quelques grosses fautes de goût assez regrettables et difficilement compréhensibles dans un ensemble de plutôt bonne tenue, mais ça passait, et j'encaissais sans trop me plaindre. Je ne comprenais pas toutes les subtilités du scénario, un véritable foutoir sans nom qui vise vraisemblablement à synthétiser les 1225 épisodes de la série dont il est adapté, mais je faisais avec, peinard, et je ne me focalisais pas là-dessus. De justesse, le positif l'emportait donc, jusqu'à ce drôle de moment où, sans prévenir, Docteur Hoffman (Helena Bonham Carter) se met à pratiquer une fellation sauvage pour le plus grand plaisir du pâle zigouigoui de Bar-Tabac le vampire (Johnny Depp), dans une scène certes étonnante mais qui n'a rien à faire là. Le film s'enfonce encore davantage lors de cette scène lamentable où notre vampire à la libido décidément galopante se laisse aller et démonte carrément Angie-la-sorcière (Eva Green), dans un vacarme assourdissant doublé d'une chorégraphie misérable. Je n'ai rien contre quelques moments graveleux pour ce côté "décalé" si cher à Burton, mais ceux-là m'ont simplement rendu définitivement indigeste le vaste bordel qu'est ce film, et je me suis mis à le mépriser tout entier. Mes derniers espoirs se seraient de toute façon définitivement envolés lors de cette ultime demi-heure totalement insupportable où le décor s'embrase, explose, et où tout le monde se tombe dessus, se fout dedans, se transforme en monstre, s'affronte à coups de fusil à pompe et se bouffe le cou à tour de rôle dans un déluge d'effets spéciaux ridicules dont la laideur culmine quand la petite Chloë Grace Moretz devient loup-garou. J'ai donc fini par rendre les armes, assez dégoûté après avoir tenu aussi longtemps et rudement bataillé avec moi-même, armé des meilleures intentions du monde, pour voir le verre à moitié plein. J'ai finalement accordé la note de 3/10 à Dark Shadows et je ne le conseillerais même pas à mes petits neveux... Depuis, le délirant Frankenweenie est venu nous rassurer sur l'état de santé mentale du cinéaste.


Dark Shadows de Tim Burton avec Johnny Depp, Eva Green, Michelle Pfeiffer, Jackie Earle Haley, Chloë Grace Mortez, Bella Heathcote et Helena Bonham Carter (2012)

9 mars 2012

Hugo Cabret

Il y a de quoi être partagé sur le dernier bébé de Martin Scorsésé (il paraît qu'il faut prononcer comme ça, comme il faut prononcer "Schpielberg", "Cassavétès", "Frank Borzégui" et "James Cameroun"). Hugo Cabret, adapté du roman pour enfants à succès signé Brian Selznick, raconte l'aventure d'un fils d'horloger devenu orphelin, vivant seul dans les coulisses et les engrenages mécaniques d'une grande gare parisienne en quête d'une clé unique capable de faire fonctionner un automate déniché par feu son père dans un musée, machine supposée contenir un message posthume laissé par ce dernier. Poursuivi par un gendarme tenace traquant les orphelins (Sasha Baron Cohen), Hugo se fait prendre en train de chaparder des pièces d'horlogerie par Papa Georges (Ben Kingsley), un vieux vendeur de jouets rustre et cruel. Mais Isabel, la nièce du vieil homme, va l'aider plus qu'elle ne l'espère, elle qui possède mystérieusement la clé manquante pour résoudre l'énigme de l'enfant. Voila pour le départ de l'intrigue de ce film présentant de nombreuses qualités mêlées de menus défauts qui le maintiennent dans une sorte d'entre-deux dont, il faut bien le dire, on ressort tout de même plutôt conquis.



La première partie, très enfantine, a du charme malgré une esthétique parfois proche de celle de Jean-Pierre Jeunet dans la peinture du Paris folklorique des années 30. Les visions d'ensemble de la capitale comme d'un grand mécanisme sont pourtant heureuses, mais contrebalancées par des clichés un peu grossiers sur le microcosme de la gare avec sa jolie vendeuse de fleurs, son gardien à jambe métallique flanqué d'un chien terrible, ses musiciens de bal musette à moustaches et favoris et autres gros personnages truculents. Hormis ce décor boursouflé, le film ne contient rien de visuellement laid, et même si le long travelling à 100km/h tout en effets spéciaux qui ouvre le film dans la gare est inutile et plutôt désagréable, Scorsese le fait vite oublier ensuite par des effets très simples mais plutôt jolis, comme quand Hugo et Isabel ouvrent la boîte à dessins de Papa Georges et que les illustrations s'envolent pour révéler autant de créatures et de fées en mouvement. Autre point positif, les personnages sont intéressants et agréables, de Papa Georges au bibliothécaire incarné par Christopher Lee en passant par l'historien du cinéma adorateur de Méliès (incarné par le Michael Stuhlbarg de A Serious Man en double de Scorsese) et Isabel (campée par la remarquable Chloë Grace Moretz, sosie juvénile de Virginie Ledoyen dans L'Eau froide !), à l'exception du gendarme incarné par Sacha Baron Cohen, peint à gros traits et fatiguant à la longue avec ses attributs physiques lourdingues et sa psychologie de faux méchant estampillé Walt Disney.




Le film n'ennuie jamais, sauf quand il s'éternise sur ce personnage de gardien et son histoire d'amour secondaire ou sur ses comparses de la gare. Le projet cependant perd de son intérêt quand, dans la deuxième partie, beaucoup plus réussie, il délaisse un temps l'hommage à Georges Méliès pour une scène de course poursuite attendue entre Hugo et le gendarme bêtement cruel. Encore que cette séquence s'inspire judicieusement et honorablement des films muets aperçus précédemment, et notamment de la grande scène de l'horloge d'Harold Lloyd, s'élevant par là-même au-dessus du simple film d'action pour enfants et de la plupart des films actuels qui ne peuvent s'empêcher de citer à tout va sans raison là où Scorsese le fait à bon escient, de façon très claire et affichée, dans une œuvre où cela fait immédiatement sens. Le cinéaste a le bon goût de réaliser un film qui ne fait jamais le malin, un film qui plus est assez calme, dont les protagonistes ne sont pas surexcités, et dont toute l'aventure promise au départ, toute l'énigme incroyable ménagée par le scénario, ne tient que dans l'histoire d'un malheureux cinéaste injustement oublié, sauvé par des retrouvailles inattendues avec son public et avec les vestiges bien vivants de sa propre œuvre qu'il croyait disparue.



Scorsese navigue donc entre deux eaux, le pur film pour enfant avec ses poncifs lassants, et un film plus adulte (mais qui peut certainement séduire les enfants quand même et leur donnera peut-être le goût de cet art) en forme d'hommage sincère et émouvant au cinéma magique des premiers temps, incarné par la figure de Méliès (ce rapport aux origines du cinématographe justifie peut-être l'usage de la 3D comme surplus de magie, sujet sur lequel je ne m'étendrai pas n'ayant pas vu le film dans ce format). La deuxième partie, très touchante, est évidemment beaucoup plus intéressante que la première, sorte d'Oliver Twist chez Super 8, qui rappelle Spielberg par le biais de l'enfant orphelin tâchant de retrouver un message laissé par son père qui l'aiderait à supporter sa solitude, message dissimulé dans un automate à forme humaine qui n'est pas sans évoquer l'extra-terrestre qui donnait à David l'opportunité inespérée de vivre une dernière journée idéale avec sa mère à la fin de A.I..



Mais, disons-le, même dans cette première partie plus scolaire et moins originale, Scorsese ne s'en sort pas si mal, construisant de beaux personnages qu'il filme bien la plupart du temps, comme dans la scène où Hugo se souvient de son père en fixant du regard l'automate, le mécanisme de l'horloge derrière eux simulant le bruit et le faisceau de lumière d'un projecteur de cinéma projetant sur l'enfant le souvenir de son père qui, avant de mourir, l'emmenait voir les premiers films avec un enthousiasme communicatif. Hugo Cabret fait penser au cinéma de Burton (notamment quand Hugo et Isabel traversent le jardin menant à la demeure de Papa Georges - Johnny Depp a d'ailleurs produit le film et y fait une apparition), il rappelle aussi celui de Jeunet pour le pire et celui de Spielberg pour le meilleur. Il ne contient pas grand chose de Scorsese sinon une passion réelle et dévorante pour l'histoire du cinéma, un amour débordant pour cet art, que Scorsese partage assez délicatement avec les enfants comme avec les plus grands dans une œuvre appréciable dont restera le portrait d'un Méliès magicien et la joie éprouvée au seul son d'un projecteur de cinéma.


Hugo Cabret de Martin Scorsese avec Asa Butterfield, Ben Kinglsey, Chloe Moretz, Sacha Baron Cohen, Christopher Lee et Emily Mortimer (2011)