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10 novembre 2012

La Colère des Titans

Nous recevons Joe G., l'un de nos rédacteurs de poche, pour épingler de sa verve socratique le gros navet du jour. Les afficheurs, qui ont opté pour la tagline "Redoutez la colère", auraient dû redouter celle de notre invité, et le réalisateur du film, Jonathan Liebesman, littéralement "Jonathan Amour-d'homme", ne s'attendait sans doute pas à recevoir ce type de gifle pour son film :

Pourquoi s’embarrasser de coller à la légende, aux légendes, aux mythes, puisque pour le bien de « la suite », on ne s’embarrasse déjà plus beaucoup de l’histoire, du sens, de la vérité ? Ainsi renvoie-t-on Persée (Sam « aint worth-a-damn » Worthington) en quête de tout et de rien, de ce qui vient, de ce qu’il subsiste de mythe dit « grec » dans l’inconscient collectif et que l’on a tout loisir de déloger, de réinsérer et de peroxyder comme bon semblera à quelque scénariste bien peu soucieux de papy Hérodote ou du fantôme d’Appolonios. Est née La Colère des Titans


Depuis Avatar Sam Worthington a retrouvé l'usage de ses deux gambas mais toujours pas celui de son cervelet, lui qui n'a jamais eu la saine curiosité, pourtant commune à pas mal d'acteurs, de taper "méthode Stanislavski" sur google...

La Colère des Titans c'est autre chose que leur Choc, c’est plus méchant, plus définitif, plus tout ce qu’on voudra : c’est une suite. Pourquoi sont-ils colère, ces Titans ? Les humains ne croient plus du tout. Pas en les Titans. En les Dieux. Du coup, ces Dieux (dits « de l’Olympe ») perdent leur pouvoir et Cronos (père de Zeus, Poseidon et Hadès, Titan en chef) risque de s'échapper du Tartare, une gigantesque prison-roche souterraine, où ses rejetons l'ont enfermé il y a des lustres. Cronos (le seul Titan du film, d’ailleurs, Hollywood devait avoir une promotion sur les « s ») a donc une bonne raison d’être irascible.


C'est Renée Zellwegger qui a fait le con en refusant le rôle du Minotaure.

Alors (car le lien de cause à conséquence est aussi simple que ça) Persée, cette fois coiffé de bouclettes et plus souriant qu’à ses débuts, retrouve Andromède (qu'il finira par niquer, et qui est jouée par Rosamund Pike) et son cousin Agénor, le fils de Poséidon, personnage faire-valoir démolissant par sa seule non-présence tout ce que le premier film avait pu essayer de bâtir d’esprit de camaraderie (c’était l’une des rares envies à en sauver). Afin de sauver la Terre menacée par le réveil de Cronos, tout ce beau monde part donc affronter en vrac cyclopes, Minotaure (la scène la plus affligeante du film) et demi-bro Arès, le Dieu de la Guerre (joué par Edgar Ramirez, le Carlos d'Assayas). Hadès (Ralph Fiennes) finira par regretter d'avoir trahi Zeus (Liam Neeson) et à la fin du film, Hadès et Zeus enverront moult boules de feu et moult éclairs sur leur paternel mécontent (de la taille d'un mont).


Cronos, furax, à peine sorti de son trou volcaneux, fait l’aumône. De là à y voir une métaphore de la canaille socialiste révolutionnaire qui vit aux crochets des puissants, il n’y a qu’un pas (de titan).

Ce film rate le peu qu’il avait entrepris (ne reparlons pas d’imagination, ne mentionnons plus le respect des mythes, n’abordons même pas la question de l’esthétique) ; il est très laid et très bête mais il y a quelque chose dans le fond qui m'a frappé. Contrairement au premier film, celui de 1981, qui montrait les Dieux comme des tout-puissants snobinards et lourdement arrogants, la nouvelle franchise nous dépeint la fin de l'âge des Dieux. Une suite est d’ores et déjà prévue mais Zeus, Arès, Poseidon, Cronos : tous ceux-là sont morts, et Hadès n'a plus aucun pouvoir. Il est bien évidemment quelque peu débile d’avoir amené à un terme l’essence-même du titre et du contexte de la franchise dès la fin du second volet. Que faire jouer à Persée après ça ? Une guerre médique ? On n’est pas à une incohérence historique près puisque d’un point de vue historico-mythologique les grecs n'ont pas tué leurs Dieux si tôt. Il aura au moins fallu attendre les évangiles de Platon pour que la chute des Olympiens soit positivement entamée, mais il faudra surtout que le Christianisme renchérisse sur la Philosophie pour que les Dieux de l'Olympe disparaissent vraiment (ils étaient encore vénérés sous la domination de Rome, bien qu’ils portassent d'autres noms). Alors quoi ? On aurait tué les Dieux et leur géniteur par simple bêtise ? Les scénaristes de cette chose auraient cassé leur jouet sans connaitre l’histoire, sans connaitre les mécanismes de la franchise cinématollywoodienne (tuer des héros, oui, détruire l’entier contexte, non) ? Je n’y crois pas.


En 1981, non seulement ils faisaient de plus beaux effets spéciaux, mais ils faisaient aussi de plus belles Andromèdes.

Je refuse de croire à la seule bêtise. Ça me semble révélateur d'autre chose. Voir dépeinte ainsi la mort de Dieux m'a rendu le film beaucoup plus intéressant parce que je me suis trouvé choqué de voir des hommes détruire une statue gigantesque de Zeus (dans « Le Choc ») ou de voir Zeus et Poseidon disparaître à tout jamais (dans « La Colère »). Je serais curieux de discuter théologie, Nietzsche et espoir avec les scénaristes (que par optimisme j’éviterai donc de nommer couillons) de ces deux films qui restent malgré tout de sacrées merdes.


La Colère des titans de Jonathan Liebesman avec Sam Worthington, Liam Neeson, Ralph Fiennes, Edgar Ramirez et Rosamund Pike (2012)

5 avril 2011

Le Nom des gens

Je viens de voir ce film qui compte parmi les grands lauréats des Césars et qui m'intriguait non seulement par son titre mais par son ambitieux projet de "comédie politique". Trop ambitieux sans doute puisque le résultat est lamentable. Concernant le premier terme du projet, "comédie", on peut faire une croix dessus. Le film n'est jamais, je dis bien jamais drôle. J'imagine qu'il en aura fait marrer quelques uns, dans les salles de cinéma les plus enthousiastes, heureux de se reconnaître dans l'un des portraits pathétiques et archétypaux de français moyens que Michel Leclerc, le réalisateur, affectionne tant. Peut-être fera-t-il de même marrer tel autre engagé politique du dimanche ravi de retrouver Jospin dans son propre rôle au détour d'un caméo sans intérêt. Mais en vérité il n'y a, m'est avis, strictement rien de marrant dans ce film, strictement rien d'agréable, de plaisant, de piquant, de fin : peau de balle. Donc je n'ai certainement pas maté, en ce qui me concerne, une comédie. Côté politique, force est de constater que le film aborde le sujet, mais de quelle façon ?


J'ai passé les vingt minutes que dure la terrible intro du film à me dire que Zinedine Soualem a l'air fatigué, peut-être déçu par la vie et le cinéma, et franchement ça me fait de la peine...

Le début du film est une véritable épreuve. Normalement ça peut suffire à dégoûter n'importe qui du cinéma. Le début, chez Michel Leclerc, ça dure 20 minutes. L'intro, qui dure donc, je le rappelle même si je l'ai dit il y a une phrase, mais il faut bien en avoir conscience, 20 longues minutes, retrace tout le "parcours" des deux personnages principaux, qui ensuite finiront par coucher puis par s'aimer. Qui sont-ils ? Lui c'est Arthur Martin (Jacques Gamblin, vraiment de plus en plus présent dans des films qui ne le méritent pas et nous le rendent ingrat), la quarantaine, travaillant dans un laboratoire de santé publique, célibataire, lisse, dernier jospiniste en activité. Il porte le nom le plus répandu en France, tout le monde lui parle des cuisines Arthur Martin dès qu'il se présente et encore il a de la chance parce qu'à sa naissance ses parents ont hésité à l'appeler Jacques (c'est la plus grande vanne du film, répétée vingt-six fois). Elle c'est Bahia Benmahmoud, 25 ans, la seule en France à porter ce nom (on nous le répète aussi une trentaine de fois), elle porte des après-ski roses aux pieds jour et nuit et suce des sucettes 24h/24, par ailleurs c'est une abrutie et une "pute politique bénévole" (sic.) qui a décidé de passer sa vie à baiser avec des enfoirés de droite pour essayer de les convertir à la gauche. Pourquoi ? Parce qu'elle s'est fait violer quand elle était petite par son professeur de piano, et comme un jour elle entend dire à la télévision que les victimes de pédophiles reproduisent ce qu'ils ont subi et que la plupart des prostituées ont été victimes d'abus sexuels dans leur enfance, la jeune femme se retrouve au pied du mur avec pour seules alternatives d'avenir la pédophilie ou la prostitution, c'est la télé qui l'a dit. Un personnage qui en arrive à une telle conclusion, même dans un film soi-disant comique, donne des envies de meurtre. Du coup Bahia choisit de se vouer à une carrière de pute. Voilà pour les personnages, qu'on a tout de suite une folle envie d'aimer.


Jacques Gamblin à côté de son double adolescent. Ce genre de scènes, dignes des pires pubs pour des banques à la con, sont légion dans le film, qui n'a pas fini de vous achever.

L'intro raconte tout ça en partant des parents des deux personnages et de leur propre naissance, avec des images en N&B pour lui et en Super8 pour elle (car il est plus vieux --> flinguez-moi...). La grosse idée pour ces flash-backs c'est que le personnage de Gamblin est incapable d'imaginer son père jeune, incapable aussi de trouver une photo de l'époque pour stimuler son cortex cérébral arrêté au point mort, du coup dans le flash-back on voit un vieillard (son père tel qu'il le connaît) épouser une jeune femme (sa mère jeune telle qu'il parvient en revanche à l'imaginer), et ça on sent que c'est une idée qui tenait à cœur aux scénaristes, le réalisateur lui-même et sa femme (qui, pour fêter son César conjugal, a passé toute l'émission des ciné-passionnés de Serge Moati à zieuter le beau cul d'Edgar Ramirez ! Je dis ça mais j'en aurais fait autant !). On sent que c'est une idée qu'ils ont notée dans une marge de leurs carnets de note, surlignée au stabylo rose, puis placardée sur la porte de leurs chiottes à l'aide d'un post-it afin de ne surtout pas l'oublier. Mais le plus fort, c'est que les deux héros du film, tels qu'ils apparaissent dans le récit principal, actuel, au présent, entrent dans l'image de leurs souvenirs et y côtoient leurs doubles du passé pour dialoguer avec eux-mêmes par-delà les années, et principalement pour s'adresser à la caméra et tout commenter avec un soi-disant humour à crever qui ferait se retourner Woody Alien dans sa tombe (s'il était mort) et qui nous inspire vraiment beaucoup de questionnements sur les deux êtres humains qui ont écrit ce torchon entre deux épisodes d'Un dîner presque parfait. Car ce que nos héros commentent en l'occurrence c'est une somme tuante de clichés : lui est né de parents bourgeois de droite, sa mère a réchappé à la Shoah et son père a fait la guerre d'Algérie dans l'armée française, et ils n'aiment pas les gens, uniquement leur confort matériel ; l'autre est née d'un père arabe serviable dont toute la famille est morte tuée par l'armée Française en Algérie et d'une mère soixante-huitarde communiste excitée et libérée, pleine de convictions démagogiques et anti-tout, qui accueillent tous les clochards de la ville chez eux... Y'a vraiment de quoi nous envoyer au trou. C'est crevant intellectuellement...


Jamel Jospin a abandonné la vie politique une seconde fois en voyant cette scène à l'UGC des Halles le mercredi de la sortie.

Ce type de mise en scène, qui se veut osée et originale, et qui n'est qu'un sommet de facilité et de banalité doublé de laideur et de maladresse, dans la droite lignée du Jean-Pierre Jeunet d'Amélie Poulain, cet humour piteux, ces raccourcis narratifs, ces personnages puants à la fois ultra stéréotypés et complètement improbables, et la présence de Jacques Gamblin, tout ça fait parfois penser au triste Le Premier jour du reste de ta vie, en moins répugnant peut-être mais en tout aussi con. Que Sara Forestier ait remporté le César de la meilleure actrice pour ce rôle qui lui a demandé d'interpréter une vraie conne m'importe peu, mais que les scénaristes de ce film, Michel Leclerc lui-même et sa femme Baya Kasmi (on sent bien l'autobiographie planquée derrière tout ça, ou plutôt on la redoute et on ne l'espère pas), aient remporté le César du meilleur scénario original pour ce truc, ça me laisse pantois.

Il se trouve que j'ai des liens familiaux ultra éloignés avec Sara Forestier. On n'est ni cousins, ni issus de germain, mais de loin en loin on a un lien. Aussi je lui dis tout de même bravo !


Le Nom des gens de Michel Leclerc avec Jacques Gamblin et Sara Forestier (2010)

28 janvier 2011

Carlos

Cet article sera divisé en deux parties. Dans un premier temps, la version longue du film d'Olivier Assayas - longue étant un doux euphémisme pour parler d'un film d'une durée approximative de six heures et diffusé sous forme de mini-série sur Canal+ - sera analysée et critiquée par un invité de marque : Joe, fondateur et rédacteur en chef du fameux webzine musical C'est Entendu. Et dans un second temps, la rédaction d'Il a osé s'attaquera à la version courte de Carlos, vouée aux grands écrans de cinéma. Mais pour commencer, voici l'avis détaillé et argumenté de Joe, notre premier rédacteur invité :

Carlos (version longue) :

Il faut bien se dire que ça n'est pas un biopic. Assayas n'a pas essayé de copier la réalité, ou en tout cas je ne le crois pas. Ça n'est pas Mesrine et encore moins La Môme. C'est un film historique et politique. Assayas y a placé son point de vue, lui qui se proclame situationniste et qui était là, à l'époque, jeune homme qui pouvait juger des évènements. D'ailleurs, Carlos, depuis sa prison, a protesté et compte trimballer Assayas devant les tribunaux pour l'argent (on a utilisé sa vie comme sujet d'un film lucratif) mais aussi apparemment pour un non-respect des faits (ça ne serait pas Hussein mais Khadafi qui aurait commandité la prise d'otages de l'OPEP, etc) et enfin évidemment parce que les faits présentés dans le film (et notamment les attentats en France visant la libération de Kopp et Bréguet) tendent à incriminer Carlos alors que le procès lié à ces crimes n'a pas encore été ouvert. Ça n'est pas un biopic, c'est un film historique et politique.



Et c'en est un agréable à regarder. Parce qu'Assayas est un bon metteur en scène, évidemment, avec lequel même les seconds rôles les plus seconds prennent une importance folle (et surtout, ils sont joués par des acteurs que l'on n'a pas forcément l'habitude de voir dans TOUS les films de cinéma dans des secondes rôles, et ces gens ont l'air réels, ce ne sont pas des caractères, des caricatures, des "gueules", ce sont des personnes du commun : pensez au couple lié à l'ambassade de France de Syrie qui se fait flinguer à un moment ou même aux policiers de la DST ou aux délégués de l'Opep), et qui sait mettre en exergue ce qu'il faut. Lorsqu'un évènement survient et qu'il est important de le remarquer pour mieux appréhender la suite de l'intrigue (Carlos descend un membre de la délégation lybienne, Angie a des doutes sur l'opération, un inspecteur de la DST dit à un autre qu'il n'est pas nécessaire de prendre son arme de service pour se rendre Rue Touiller...), Assayas ne force pas le trait : on comprend mais on n'est pas obnubilé par le détail et on n'a pas l'impression d'un bourrage de crâne. Ensuite, la gestion rythmique est on ne peut plus réussie : pas besoin de sensationnalisme lors des attentats ou de la prise d'otage, ni d'en montrer plus que nécessaire, mais l'action est prenante et rapide, vive. Au contraire, la dernière partie du film, lente, désespérante, est à l'image de la vie de Carlos, de la vie de la Révolution dont il est le représentant. La fin de la Guerre Froide, la fin de Carlos, c'est un lent dépérissement et Assayas ne cherche pas à rendre ça plus intéressant, de toute façon cela desservirait sa thèse, qui, ne nous le cachons pas, est celle de l'échec de la Révolution.



Du point de vue historique, quiconque n'a pas vécu cette période avec les yeux ouverts y trouvera la satisfaction de la révélation des causes d'une mort. Comme dans ces séries policières américaines où l'on trouve un cadavre et où l'on envoie les experts découvrir qui l'a tué, quand, comment et pourquoi. Lorsque j'étais enfant, un jour, on m'a dit que l'URSS n'existait plus et que le Mur de Berlin était tombé. Évidemment, je n'ai rien compris, et même si par la suite, les tenants et les aboutissants m'ont été communiqués, ça n'est qu'avec un film historique de ce genre qu'un type comme moi qui n'a pas eu le courage de lire des bouquins sur la Guerre Froide pouvait comprendre comment et pourquoi.

Au début du film, on en vient à se dire qu'Assayas compte glorifier Carlos, en faire un Che, une icone, et à vrai dire, on ne dirait pas non. Edgar Ramirez est un acteur talentueux et dont l'aisance linguistique m'aura donné envie de parler espagnol, allemand et arabe aussi bien que lui, dont l'anglais et le français sont aussi parfaits (il faut l'entendre prononcer "petit bourgeois"). Jamais hollywoodien (outrancièrement héros pédant ou vaguement roi du pathos, même lorsqu'il prend de nombreux kilos "pour le rôle"), Edgar Ramirez est juste et lorsqu'il énonce de grands mots gauchistes on les croit sur parole, tout en ne l'idolâtrant pas puisque son personnage reste un échec dès le départ. Ilich Ramirez Sanchez est un fils de riche avocat, élevé à Londres dans un cadre familial socialiste, puis envoyé à Moscou, et son esprit révolutionnaire est dès le début miné par son confort et son envie de gloriole. Le point de non retour est évidemment atteint lorsque Carlos accepte de rencontrer Boumedienne et Bouteflika, à Alger, avant d'accepter la rançon. Le simple fait de les rencontrer l'oblige à abandonner ses idéaux. A partir de là, il semble qu'aucun acte, terroriste ou non, de son groupe n'a d'autre sens que de préserver sa propre existence. Weinrich et Ali ne sont que ses aides de camps et Carlos est un marchand d'armes, pas un révolutionnaire. D'ailleurs, lorsqu'enfin, le groupe semble reparti sur une voie plus active, l'échec est direct : Bréguet et Kopp sont arrêtés avant même de sortir la voiture piégée du parking et les attentats suivants ne visent en aucun cas à faire passer un message révolutionnaire ou à combattre le capitalisme : l'explosion de la voiture piégée devant le journal arabe n'est qu'un "job" pour les syriens et les attentats dans les trains visent à faire libérer Kopp et Bréguet, c'est à dire à sauver deux soldats, de mauvais soldats. L'intérêt personnel, absent de la lutte révolutionnaire communiste en principe, est la seule chose vers laquelle sont tournés Carlos et ses hommes.



Il eût été facile de faire de ce film une ode nostalgique et romanesque à la Révolution, au Communisme, mais ça n'est pas le cas. D'ailleurs Carlos n'est pas une figure héroïque. La prise d'otages de l'OPEP, je ne dis pas (sur le principe, pas les faits), tout comme la tentative de meurtre sur la personne du Président de la chaine de vêtements anglaise, qui était sioniste. Ce sont des attentats politiques. Bomber le Drugstore, bomber des trains pour sauver ses soldats, et j'en passe, ça n'est pas ça, la Révolution. C'est peut-être aussi une des raisons pour lesquelles Carlos (le vrai, dont l'égo ne doit pas être tout petit) n'a pas aimé ce qu'il a vu du film : sa vie est présentée comme un raté et pire, comme un symbole de la défaite qui a engendré le Nouvel Ordre Mondial d'alors. Weinrich le lui dit, à la fin, les larmes aux yeux : "la guerre est finie, ..... et nous avons perdu."



D'un point de vue personnel, en tant que critique acerbe de cet Ordre Mondial Capitaliste (et surtout de son échec, à lui, moral surtout), et en tant que pro-Palestinien au passage, je me trouve devant ce film captivé par la collision entre de grandes idées et de tristes égos, entre de grands projets et de tristes intérêts. Je me dis que j'aurais trouvé intéressant de vivre cette période mais que la désillusion a certainement été pire que celle des hippies quinze ans plus tôt. Je me console avec un réalisateur, des acteurs et un film plaisants et, cerise sur le gateau, une habitude avec Assayas, une bande son de rêve, puisque ce sont des chansons de Wire, l'un des meilleurs groupes anglais de tous les temps et probablement celui que j'écoute le plus en ce moment, qui illustrent les passages clés du film, sans que la musique ne prenne le pas sur les images ou ne romancent le script. Elles ne servent qu'à aider la tension ou renforcer l'ambiance. Quel bonheur.

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Et maintenant la Rédaction d'Il a osé prend le relai pour enchaîner sur la version cinéma de ce film.

Carlos (version courte) :

Une version courte longue tout de même de 3 heures, qui se regarde bien et qui se suit parfois même avec un grand intérêt, car Olivier Assayas est décidément un cinéaste très doué, même lorsqu'il verse dans cet autre pendant plus américain de son cinéma. Au début le récit est plutôt entraînant et en même temps assez agaçant, notamment à cause de cette façon qu'a le réalisateur de filmer le corps de Carlos nu sous la douche sur fond de musique "new wave". Cette musique, manifestement adorée du cinéaste, devient presque douteuse pour illustrer la vie criminelle d'un pseudo-terroriste révolutionnaire transformé en playboy pour les besoins de l'adaptation. Edgar Ramirez, fort bel homme, porte le film sur ses épaules par un travail d'incarnation impeccable, et il nous fait de l'effet, certes. Mais on est gêné par cette séquence où notre homme commence par balancer une bombe dans un lieu public, qui explose dans son dos à grands renforts de cris déchirés, puis se malaxe le chibre devant un miroir, nu et saillant, beau comme un Dieu, le cul en bombe à la fenêtre, le tout sur fond de cette musique "cool" qui fait de Carlos une sorte d'icône, un héros très classe, un gangster génial, figure vue et revue mille fois ailleurs, surtout chez les ricains bien sûr. Cette séquence, dont on comprend qu'elle est là pour mettre en scène la mégalomanie du personnage, la superbe qu'il arborait à cette époque de sa vie, ou son statut d'immédiate star du terrorisme, n'en est pas moins légèrement dérangeante dès lors que le cinéaste ne nous montre par un homme amoureux de lui-même, mais nous donne à aimer un acteur effectivement beau et désirable. On passe tout d'un coup du culte de soi à la pub "L'invisible de Dime" par Les Nuls.



Mais très vite on commence à comprendre que le héros de ce film n'en est pas un, puisque ses faits d'armes se limitent au meurtre d'une poignée de flics et à une opération politique terroriste foireuse (parce qu'elle rate mais aussi dans le sens où déjà la révolution n'était qu'un faire-valoir pour assassiner les ministres du pétrole des pays opposés à l'Irak sous-couvert d'idéalisme anti-capitaliste), et qu'en fait ce qu'on nous raconte c'est l'histoire d'un connard qui, parti d'idéaux révolutionnaires, s'est faute de mieux retourné vers des intérêts beaucoup plus bassement personnels, et que du beau bandit vénéré des médias, Carlos est passé au gros lard planqué et sans ressources, minable, finalement capturé suite à une maladie de couilles. Et l'on comprend mieux l'idée du film et le motif qui a poussé Assayas à filmer le premier Carlos comme une séduisante célébrité pour mieux en dire la vérité dans la deuxième moitié de son film.

N'empêche qu'on s'ennuie. On s'ennuie d'abord parce que toute la fin du film est chiante comme c'est pas permis. On s'ennuie parce qu'étant donné que c'est une histoire vraie, Assayas, comme tout biographe, se croit obligé d'intégrer à son trop long film des séquences qui n'ont aucun intérêt et que le cinéaste n'aurait jamais filmées, ou jamais montées, s'il avait lui-même écrit cette histoire. On devine en réalité que ces séquences en trop viennent de la version longue, or si elles se justifiaient dans un film de six heures certainement beaucoup plus complexe et riche sur le plan historique et politique, elles deviennent rapidement superflues dans une version courte qu'il faut dire moins pertinente. Il ne fait aucun doute que ce film a été tourné pour la télé et pour durer six heures, et que la version cinéma n'est est qu'un malheureux condensé. On s'ennuie enfin parce qu'on voit bien que tout le propos du film tient dans cette métamorphose due à l'échec du héros, or la mise en scène a tendance à demeurer celle de l'ouverture du récit, dans le genre quand même des séries et dans une regrettable veine biopic : elle n'évolue pas et n'est guère passionnante, et ce même si le film reste signé Assayas et s'avère donc nettement mieux réalisé que toutes les séries du monde. Assayas n'a pas perdu sa touche personnelle dans cette opération et son film, qui trouve tout de même un bon équilibre entre des scènes d'actions et des séquences plus calmes, peut parfois faire penser à un film américain des 70's, dans le genre de Lumet, ce qui n'est pas rien. Néanmoins on suit le film sans vraiment s'y intéresser, sans vraiment y trouver son compte. Pas sûr qu'on ait le désir de le revoir. Pas sûr qu'on tarde à l'oublier...



En revanche ce que je n'oublierai jamais c'est ce plan, quand les terroristes menés par Carlos quittent enfin le congrès de l'OPEP direction l'aéroport, avec tous les otages tenus en joug dans le bus qu'on leur a accordé, où on voit le car en question, rideaux tirés, s'éloigner doucement, conduit par un de ces arabes terroristes nihilistes, quand soudain le clignotant s'éclaire pour indiquer que le bus va tourner à gauche. Ce type qui conduit le bus, qui fait partie de cette poignée de kamikazes terroristes coupables de l'assassinat d'un homme d’État et de policiers Autrichiens, s'apprêtant à mener par les armes les dirigeants de plusieurs pays du monde, que lui et ses camarades tiennent en otages, vers Bagdad, ce type qui conduit ce car filmé par toutes les télés de la planète et visé par des dizaines de policiers, ce grand meurtrier politique en fuite, que la mort toise du regard, ce type-là, à ce moment-là, il met le cligno à gauche avant de tourner. Ça je ne l'oublierai jamais.


Carlos d'Olivier Assayas avec Edgar Ramirez (2010)