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6 février 2022

Slalom

Pour son premier long métrage de fiction, la cinéaste Charlène Favier s'est attaquée à un sujet particulièrement casse-gueule et, hélas, tout à fait dans l'actualité : l'abus sexuel dont sont victimes de jeunes femmes dans le sport de haut niveau. Casse-gueule parce qu'il s'agit de slalom à ski et parce que l'on aurait pu craindre un film lourd, maladroit, racoleur et usant de cordes faciles pour scotcher le spectateur, un peu à la manière du difficilement supportable Les Chatouilles, sorti en 2018. Dans l'actualité parce que de nombreuses affaires de harcèlements et de violences sexuelles dans le milieu du sport ont fait surface ces derniers mois. La réalisatrice elle-même en a été victime dans sa jeunesse et son film s'inspire en partie de sa propre histoire personnelle. Ce contexte si particulier, que l'on ne peut ignorer, ne rend que plus notables les modestes qualités d'un premier film maîtrisé et prometteur qui nous révèle une réalisatrice sensible et habile. Nous y suivons donc Liz (Noée Abita), une jeune fille de 15 ans en classe de ski-études d'un lycée de Savoie, qui va progressivement tomber sous l'emprise de son entraîneur (Jérémie Renier), désireux de faire d'elle une grande championne après avoir remarqué tout son potentiel...


 
 
C'est avec finesse et intelligence que Charlène Favier parvient à dépasser les limites de son sujet épineux pour, avant tout, nous proposer le portrait saisissant d'une simple adolescente. Une jeune fille, isolée et livrée à elle-même, qui se cherche et qui n'a certainement pas les armes pour comprendre et encore moins faire face à tout ce qui lui arrive en cette première année d'étude en autonomie, éloignée de sa mère divorcée et un peu déconnectée. La réalisatrice peut s'appuyer sur une double interprétation d'exception pour donner corps à son récit : d'abord celle de la remarquable Noée Abita, si crédible et juste dans la peau de cette jeune femme en construction, située à un moment charnière de sa vie, mais aussi celle d'un étonnant Jérémie Renier, dans un rôle très difficile dont il se départit avec brio puisqu'il parvient à nous faire ressentir tout le trouble qui l'anime. On ressent une grande empathie pour cette jeune skieuse prometteuse, aveuglée par son besoin de repères, d'affection et par ses rêves de réussite, voire pour son entraîneur dont le charisme et la détermination ne suffisent pas à dissimuler la part d'ombre. Celui-ci ne nous est guère bêtement montré comme un monstre mais presque lui aussi comme une victime de ses propres pulsions dévastatrices. A ce propos, les rares scènes où nous le voyons commettre l'inexcusable sont traitées avec une grande justesse, à la bonne distance. Leur brièveté, rendue perceptible par un montage sobre, réduit au minimum, souligne l’ambiguïté fragile de la relation des deux personnages et renforce paradoxalement leur impact émotionnel : quelques secondes suffisent pour que tout bascule. 


 
 
Charlène Favier fait donc les bons choix lors de ces moments couperets où ses deux acteurs s'avèrent eux aussi impeccables, mais le mojo de la réalisatrice ne s'arrête pas là. Pour ne rien gâcher, elle filme magnifiquement la montagne, dans toute sa splendeur et sa majesté, lors de plans et d'instants plus contemplatifs que nous aurions presque souhaité plus longs. L'immensité et la beauté des paysages contraste alors avec le drame intime qui se joue en leur sein. Enfin, les quelques scènes de courses sont très efficaces, simplement réalisées, nous y suivons la skieuse filmée de pied en cap tout au long de sa rapide descente, elles parviennent ainsi à nous transmettre une réelle impression de vitesse et d'aisance. La dernière ligne d'arrivée franchie, nous attendons seulement de connaître la suite de la carrière de cette réalisatrice, comme emplis d'une sereine curiosité.


Slalom de Charlène Favier avec Noée Abita et Jérémie Renier (2021)

5 juin 2020

Ava

Ce qui convainc immédiatement devant Ava, outre la belle séquence d'introduction — un chien noir parcourt une plage bondée de touristes, en renifle certains, légèrement inquiets à sa vue, puis finit par aller boulotter les frites dans la barquette posée sur le ventre de l'héroïne éponyme, jeune fille endormie sur la berge, les pieds dans l'eau —, c'est précisément ladite jeune fille, ou plutôt son interprète, Noée Abita, dont c'était le premier film et qui avait sauf erreur 18 ans à l'époque du tournage mais qui est absolument crédible dans la peau d'une adolescente de 13 ans. J'ignore quelle est la part exacte de naturel là-dedans, toujours est-il que Noée Abita a ici non seulement le physique mais l'attitude, les gestes, les regards, la voix et le débit d'une jeune adolescente, sans jamais en faire trop ni agacer le moins du monde. Surtout, l'actrice, d'une présence assez magnétique, joue remarquablement bien sa partition d'un bout à l'autre, dans le rôle de cette jeune fille en vacances sur la côte avec sa mère (Laure Calamy, qu'on aime bien mais qui, une fois de plus, fait du Laure Calamy ; on croit retrouver exactement le personnage d'Un monde sans femmes qu'elle traine depuis 10 ans maintenant) et son tout petit frère, et qui se voit dès le début du film confirmer par un médecin qu'elle est en train de progressivement perdre la vue.





On pourrait croire, d'abord, que le film prend la direction d'un drame un peu lourd et grave, du fait de cette cécité imminente, mais pas du tout. Certes Ava est un personnage parfois sombre, en proie à des cauchemars horribles (bien mis en scène, ce qui n'est pas si fréquent, avec un vrai penchant pour le fantastique et des images d'une obscure beauté aux accents vaguement buñueliens, impliquant fleurs envahissantes et œils omniprésents). Elle est aussi quelques fois dure, en particulier avec sa mère (qui n'est pas toujours tendre ni très présente), avoue quelque attrait pour la mort, à un âge difficile et dans un monde par ailleurs pas gai (que le film représente assez justement, avec entre autres ces nombreuses apparitions de flics montés sur des chevaux noirs), mais la jeune fille, toujours en mouvement et prête à prendre au mot l'injonction de sa mère à passer « le plus bel été de sa vie », finit par trouver un élan vital en mêlant sa trajectoire à celle d'un jeune gitan nommé Juan, réfugié dans un bunker sur la plage, cette rencontre ayant pour entremetteur le chien noir du début, qui ne tardera pas à nous régaler, plus tard, lors d'une belle séquence sur une moto volée. 





Ce récit de la découverte de l'amour et de la sensualité, véritable émancipation pour l'adolescente, n'est évidemment pas d'une immense nouveauté, sur le papier... Mais, dans un film que nous avons nettement préféré à ses nombreux ersatz récents (comme Les Météorites, réalisé par Romain Laguna en 2018), ce récit s'emballe et décolle grâce à des scènes enlevées, vivantes (à l'image de la séquence des braquages de nudistes illustrée par l'affiche), souvent drôles aussi, et par des détours heureux, comme la fuite du mariage gitan, où c'est Ava, pourtant aveugle à basse luminosité, mais que l'on a vue plusieurs fois s'entraîner à marcher sur une corniche ou sur la plage les yeux bandés, qui guide Juan pour traverser une rivière déchaînée. Dans le plan suivant, on voit les deux amoureux parcourir un chemin, dont la ligne de fuite à l'arrière-plan est étrangement illuminée. On comprend bientôt que ce sont les phares d'une voiture qui s'approche, mais on a eu le temps d'avoir l'impression de sortir du monde aussi noir que lumineux d'Ava, et l'image est belle, comme d'autres dans ce premier long métrage de Léa Mysius, réalisatrice, et de Noée Abita, actrice, qui donne envie de voir les prochains.


Ava de Léa Mysius avec Noée Abita, Laure Calamy et Juan Cano (2017)