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3 mars 2023

Les Cinq Diables

Léa Mysius, 33 ans, toutes ses dents : deux films au compteur, deux films épinglés dans nos pages, c'est du 100%. Ava nous avait conquis par sa fraîcheur et sa vitalité, Les Cinq Diables nous ont cueillis par leur ambition et leur originalité. Alors certes, avec Mysius, c'est du échec ou mat. Ça passe ou ça casse. La jeune dame a 36 idées à la minute, toutes ne sont pas bonnes et il n'y pas toujours quelqu'un pour faire le tri. Mais on préfèrera toujours assister au spectacle d'une cinéaste qui ose que se taper le millième remake signé Hazanavicious d'un film dont il ignore qu'il s'agissait déjà d'un remake. Bref, Mysius, on est clients, on est dans ton camp, on porte le même maillot, on a la même passion, et ce deuxième long métrage nous conforte dans l'idée de te suivre où que tu ailles. La réalisatrice native de la cité bordelaise et cliente du salon de thé Chez Karl (dont on recommande les bols de chocolat chaud servis comme par maman à quatre heures quand on a un petit rhume ; pour la modique somme de 18€ la soucoupe vide et 34€ le bol complet, à condition de connaître le patron, Karl donc, et qu'il vous fasse un "prix d'ami") nous donne rendez-vous ici au carrefour des émotions et surtout des sensations. Car si le cinéma est une expérience sensitive, il est ici un chant de tous les sens, une symphonie des odeurs : Léa Mysius ajoute au cinéma une nouvelle dimension, quitte à rompre le quatrième mur. On regarde enfin un film avec son blair.




Adèle Exarchopoulos vit dans les Alpes auprès de sa fille Vicky Exarchopoulos (Sally Dramé). Celle-ci est dotée d'un odorat surdéveloppé et passe son temps à créer des collections de parfums qu'elle conserve dans des bocaux Bonne Maman. L'une de ces fragrances provoque chez elle des catalepsies qui la renvoient dans le lourd passé de sa propre Bonne Daronne. Secrets, mensonges, manipulations sont au rendez-vous dans un festival pyrotechnique que l'on ne pensait plus voir sur grand écran. Notons au passage que tous les techniciens qui ont participé à l'incendie final de la salle des fêtes ont été nommés aux César des meilleurs effets visuels et en sont repartis bredouilles. Même si le dispositif narratif fait de flashbacks successifs n'est pas le plus original ni le plus heureux en termes de dramaturgie et de suspense, Léa Mysius s'en sort haut la main en déroulant un scénario plutôt bien ficelé, intriguant du début à la fin, modeste m'bami (paix à ton âme), au service de personnages soignés et touchants, tous autant qu'ils sont (mention spéciale au papa-poule de Vicky, interprété par Moustapha Mbengue, qui nous a cuits à cœur lors d'une séquence finale tout simplement bouleversante), servis par des acteurs au diapason, et surtout une actrice qui donne de sa personne, quitte à plonger dans un lac gelé avec pour seule combinaison sa propre graisse de canard.




Petit hommage bien mérité à Adèle Exarchopoulos dont nous saluons les choix de carrière et l'exigence vis-à-vis des autres et d'elle-même. Contrairement à certaines, qui se reconnaîtront peut-être, et qui prétendent être amies avec elle, Adèle Exarchopoulos ne tourne pas 63 films par an dans l'espoir d'obtenir enfin un César avec un rôle fléché pour le décrocher sans forcer (au hasard, une rescapée des attentats de 2015 en train de siroter le sang encore chaud des victimes). Elle en tourne 4 l'an, parmi les plus audacieux, les plus casse-gueules, signés par de jeunes réalisateurs et réalisatrices qui ont des idées un peu nouvelles, s'efforcent de créer des choses que nous n'avons pas déjà vues mille fois, parlent de leur époque sans oublier de raconter des histoires. On pense aussi au très recommandable Rien à foutre. Spoiler : Adèle, lauréate du César du meilleur espoir féminin en 2014 (ça ne nous rajeunit pas) finira tout de même par avoir le César ultime, et elle enterrera toutes les machines à succès éphémères au sang froid qu'elle supplante déjà dans le cœur des spectateurs du monde entier ainsi que dans leur historique de navigation privée firefox.




Du panache, voilà ce dont Léa Mysius nous gratifie et ce dont le cinéma manque cruellement ces temps-ci. Les Cinq diables est un film qui ne rentre dans aucune case prédéfinie, dont nous n'avons toujours pas compris le titre, que l'on aurait même du mal à pitcher (cf. notre deuxième paragraphe, dont nous ne sommes nous-mêmes pas très fiers et que l'on ne préfère pas relire, d'où les coquilles probables...). Léa Mysius prend le risque de se viander la gueule. Son film n'est pas réductible à une bande-annonce, et n'a pas bénéficié de cet atout essentiel à son succès, d'où son échouage programmé et avéré (bravo au distributeur). Ou alors il aurait fallu inventer, innover, là aussi, et imaginer la première bande annonce olfactive de l'histoire du cinéma : entre deux pubs pour Chanel et le charcutier-toiletteur du coin. Vous avez senti ce vent des ténèbres à moitié cramé ? Vous avez peut-être accusé votre voisin de rangée de vous avoir fait sentir son démon intérieur. Eh non, c'était le teaser des Cinq Diables. Car il faut bien s'y mettre à cinq pour produire un tel fumet. 
 
 

 
Mais quel toupet, cette Mysius ! Elle a le nom d'une magicienne, et elle nous a encore ensorcelés. On relève ses deux trois maladresses, qu'on attribue à sa jeunesse et à la difficulté des missions qu'elle s'impose, comme par exemple filmer les odeurs. Filmer les odeurs est une gageure et Mysius, pour le dire gentiment, ne relève pas vraiment le défi. Elle se vautre en beauté devant ce pari impossible que même Welles aurait aussi décliné en écartant poliment de la main le scénario des Cinq Diables si on le lui avait proposé à l'époque. Un documentaire de 1948 nous montre le grand Winnie l'Orson assis face au scénariste Truman Capote Duralex, fixer son interlocuteur les yeux dans les yeux tout en poussant du bout de la patte, par petits coups successifs, un pavé dactylographié vers le bord de la table, comme le font les pires greffiers avec les verres d'eau sur la planche de la cuisine, jusqu'à la chute inévitable de cette infection de script puant et maudit. On soupçonne ledit tapuscrit d'être celui des Cinq diables, que tous les producteurs se refileraient depuis sous le manteau, osant à peine le renéguer, tâchant de s'en débarrasser le plus vite possible en le refourguant à d'autres victimes, et Léa Mysius d'être la première depuis papy Welles à le lire et à se dire : Banco !


Orson Welles lisant le script des Cinq diables.

Qui aurait réussi à filmer des odeurs ? Filmer des sons, c'est fait, la belle affaire : merci Hitchcock, merci De Palma, merci Adrian Lyne ! Mais qui s'est fadé les odeurs ? Eh bien Mysius a essayé. Elle n'a peut-être pas réussi, mais pas totalement raté, et surtout, on lui sait gré d'avoir mis les mains dans le cambouis, de s'être risquée à ça, avec l'insouciance de la jeunesse et le courage d'une femme qui se bat contre des montagnes, les Alpes, et qui fait tout simplement face à la difficulté, à l'impossible, pour plus de liberté en ce monde. Elle ose rêver à un cinéma affranchi de ses propres limites, qui nous ferait enfin décoller vers des sphères inconnues, des cimes que l'on aimerait pouvoir tutoyer. On retient donc le positif de ce film inclassable dont nous aurons peut-être su vous dégoûter. Sachez que ce n'était pas l'objectif. Déjà un immense merci si vous nous lisez encore. Les Cinq Diables sont plus faciles à suivre que nous et la filmographie entière de Léa Mysius plus courte à voir que notre papelard à lire. Bon courage à vous et encore bravo à elle, à Adèle et à toute la fine équipe.


Les Cinq Diables de Léa Mysius avec Adèle Exarchopoulos, Sally Dramé, Swala Emati, Daphné Patakia et Moustapha Mbengue (2022)

5 juin 2020

Ava

Ce qui convainc immédiatement devant Ava, outre la belle séquence d'introduction — un chien noir parcourt une plage bondée de touristes, en renifle certains, légèrement inquiets à sa vue, puis finit par aller boulotter les frites dans la barquette posée sur le ventre de l'héroïne éponyme, jeune fille endormie sur la berge, les pieds dans l'eau —, c'est précisément ladite jeune fille, ou plutôt son interprète, Noée Abita, dont c'était le premier film et qui avait sauf erreur 18 ans à l'époque du tournage mais qui est absolument crédible dans la peau d'une adolescente de 13 ans. J'ignore quelle est la part exacte de naturel là-dedans, toujours est-il que Noée Abita a ici non seulement le physique mais l'attitude, les gestes, les regards, la voix et le débit d'une jeune adolescente, sans jamais en faire trop ni agacer le moins du monde. Surtout, l'actrice, d'une présence assez magnétique, joue remarquablement bien sa partition d'un bout à l'autre, dans le rôle de cette jeune fille en vacances sur la côte avec sa mère (Laure Calamy, qu'on aime bien mais qui, une fois de plus, fait du Laure Calamy ; on croit retrouver exactement le personnage d'Un monde sans femmes qu'elle traine depuis 10 ans maintenant) et son tout petit frère, et qui se voit dès le début du film confirmer par un médecin qu'elle est en train de progressivement perdre la vue.





On pourrait croire, d'abord, que le film prend la direction d'un drame un peu lourd et grave, du fait de cette cécité imminente, mais pas du tout. Certes Ava est un personnage parfois sombre, en proie à des cauchemars horribles (bien mis en scène, ce qui n'est pas si fréquent, avec un vrai penchant pour le fantastique et des images d'une obscure beauté aux accents vaguement buñueliens, impliquant fleurs envahissantes et œils omniprésents). Elle est aussi quelques fois dure, en particulier avec sa mère (qui n'est pas toujours tendre ni très présente), avoue quelque attrait pour la mort, à un âge difficile et dans un monde par ailleurs pas gai (que le film représente assez justement, avec entre autres ces nombreuses apparitions de flics montés sur des chevaux noirs), mais la jeune fille, toujours en mouvement et prête à prendre au mot l'injonction de sa mère à passer « le plus bel été de sa vie », finit par trouver un élan vital en mêlant sa trajectoire à celle d'un jeune gitan nommé Juan, réfugié dans un bunker sur la plage, cette rencontre ayant pour entremetteur le chien noir du début, qui ne tardera pas à nous régaler, plus tard, lors d'une belle séquence sur une moto volée. 





Ce récit de la découverte de l'amour et de la sensualité, véritable émancipation pour l'adolescente, n'est évidemment pas d'une immense nouveauté, sur le papier... Mais, dans un film que nous avons nettement préféré à ses nombreux ersatz récents (comme Les Météorites, réalisé par Romain Laguna en 2018), ce récit s'emballe et décolle grâce à des scènes enlevées, vivantes (à l'image de la séquence des braquages de nudistes illustrée par l'affiche), souvent drôles aussi, et par des détours heureux, comme la fuite du mariage gitan, où c'est Ava, pourtant aveugle à basse luminosité, mais que l'on a vue plusieurs fois s'entraîner à marcher sur une corniche ou sur la plage les yeux bandés, qui guide Juan pour traverser une rivière déchaînée. Dans le plan suivant, on voit les deux amoureux parcourir un chemin, dont la ligne de fuite à l'arrière-plan est étrangement illuminée. On comprend bientôt que ce sont les phares d'une voiture qui s'approche, mais on a eu le temps d'avoir l'impression de sortir du monde aussi noir que lumineux d'Ava, et l'image est belle, comme d'autres dans ce premier long métrage de Léa Mysius, réalisatrice, et de Noée Abita, actrice, qui donne envie de voir les prochains.


Ava de Léa Mysius avec Noée Abita, Laure Calamy et Juan Cano (2017)