15 septembre 2011

True Lies

Il était bon ce film ! Il n'en sort plus des films comme ça. Des films d'action de deux heures trente qui tiennent la distance et qui savent ménager leurs effets, répartir les moments de bravoure, déployer un large éventail d'arguments excitants. On passe du rire aux larmes dans ce spectacle pyrotechnique ultra sexy, dans ce feu d'artifice d'humour et d'action mené tambour battant, taillé sur mesure par son ami cinéaste (James Cameron) pour LA star de l'époque : Arnold Schwarzenegger, le seul homme qui n'a jamais eu son prénom sur une affiche mais dont le nom de famille s'est répandu dans toutes les chambres d'enfants du monde.



Aujourd'hui notre idole est dans la mouise. Après avoir été gouverneur de Californie en gérant plutôt bien sa boutique, l'acteur avait des projets de films plein la tronche, mais il a été rattrapé par son passé qui a pris la forme d'un gaillard de 10 ans bâti comme son papa, véritable sosie pré-pubère d'Arnold à l'âge adulte, bodybuildé comme un camion et carré comme une maison, doté d'une mâchoire à broyer les ordures : c'était au départ un petit spermatozoïde que Schwarzenegger avait abandonné dans le giron de sa femme de ménage mexicaine. Cette dernière a sonné à la porte du gouverneur, à la Maison Blanche, avec son rejeton de trois mètres de haut prénommé Conan, pour rencontrer l'épouse de Schwarzy. Aucun mot ne fut échangé entre la femme de chambre et la femme du gouverneur, nièce de Kennedy et mariée à l'acteur depuis des lustres. Elles tombèrent dans les bras l'une de l'autre, dans un sanglot tragique, l'épouse légitime comprenant à la seule vue du "petit", que Schwarzy avait butiné dans d'autres ruches. Le divorce fut prononcé aussitôt et la carrière de l'acteur est mise sur Pause. Il paraît qu'une armée de mini-Schwarzy somnolent en prenant des forces dans les Rocheuses, déplaçant les montagnes, et menaçant tôt ou tard de nous cueillir, pour ensuite annexer les États-Unis d'Amérique à l'Autriche. Bref notre vedette des années 90 est sacrément dans la merde car son image a pris une gifle au pays des puritains qui ne savent pas apprécier les vrais mecs.



Retour au film sans transition. Les critiques français ont toujours rappelé : "ça reste un remake !". Certes, True Lies est une version testostéronée de La Totale de Claude Zidi. Ou quand Miou-Miou devient Schwarzy et quand Lhermitte prend les traits et les formes de la bombastic Jamie Lee Curtis. A l'original préférez la copie revue et corrigée par le génie James Cameron, alors à son zénith, qui accumulait les super films divertissants comme on n'en fait plus, comme il n'en a plus fait dès qu'il s'est passionné pour les poiscailles, les bateaux coulés et les schtroumpfs géants. Aux extrémités de ce que ce film avait de mieux à proposer, deux scènes inoubliables qui ont marqué les années 90 et tout l'imaginaire des adultes d'aujourd'hui. Commençons par la séquence olé-olé du film, que vous trouverez sur youtube ou n'importe où. Jamie Lee Curtis interprète une mère de famille qui va tenter de percer à jour le secret de son espion de mari pour le pousser à révéler son véritable métier. Breeef, à un moment elle fait un strip-tease haletant face à son époux, Schwarzy en personne, qui arrache les accoudoirs de son fauteuil, dévore sa propre lèvre et transforme son futal en vaste éponge à liquide séminal devant son épouse endiablée. Cette scène a prouvé que passé 45 balais et en dépit d'un visage abscons, une femme peut toujours rendre taré à la seule aide de son corps de feu et de quelques galipettes un peu osées. Mais quel corps... Repéré dans les 70s par un John Carpenter libidineux, ce corps s'est révélé dans la pleine possession de ses moyens à l'occasion de la comédie pour enfants Un fauteuil pour deux, et Cameron l'a remis à flot (avant de s'attaquer à de plus grosses épaves) dans cette scène forcément culte de True Lies.



Autre scène, autres mœurs. Cette fois-ci on tend vers plus de subtilité. Le personnage incarné par Schwarzy a une dent contre un arnaqueur à la manque qui s'en prend à sa femme, un concessionnaire de bagnoles joué par Bill Paxton, plus inspiré que jamais dans ce rôle sur mesure. Pour prendre ce tocard à son propre jeu, Schwarzy fait semblant de s'intéresser à une voiture de course et demande à faire un tour au volant du bolide en compagnie du vendeur magouilleur, assis sur le siège passager et baratinant son client comme pas deux. En plein ride, et au cours d'une discussion, Schwarzy, de plus en plus agacé par l'autre, véritable petite frappe et gros vantard, lui décoche soudain un revers du poing en pleine gueule, le laissant pour mort, canné sur le coup, le visage en miettes. Le coup semble être parti tout seul tant Schwarzy a l'air à bout. L'acteur est en roues libres et le coup est si franc, massif, rapide, que la doublure de Paxton y a certainement laissé la vie, ou au moins son visage, à jamais abandonné dans l'appui-tête de la Chevrolet. Mais très vite on découvre que ce n'était qu'une rêverie de Schwarzy, qui en réalité a su contrôler ses nerfs et se contentera de filer la chiasse à son interlocuteur à l'aide de quelques dérapages non-contrôlés. Cette scène est bluffante. Même en l'ayant déjà vue on se laisse prendre au piège, ça fonctionne à bloc.



Qui n'aime pas Schwarzy ? Qui peut me jurer, en me regardant dans le blanc des yeux, qu'il ne porte pas Mister Olympia 1970, 1971, 1972, 1973, 1974, 1975 et 1980 dans son cœur ? Ce film en grande partie comique, qui demeura longtemps l'un des plus couteux de l'histoire du cinéma, participa à la gloire du géant de fer, grâce entre autres à une course-poursuite à cheval sur les toits de New-York, où la star rivalisait de vitesse avec un mustang en cavalant sur ses quatre pattes. Même si l'œuvre s'achevait sur une autre image inoubliable, difficile à évacuer et complètement débile, qui montrait un avion rafale faisant du surplace face à un building, on peut parler d'un sacré film, qui aura scellé l'amitié entre le cinéaste et l'acteur, lesquels avaient déjà collaboré pour le grand Terminator. Après ses déboires conjugaux et médiatiques, il paraîtrait de source sûre que Schwarzenegger serait allé se "détendre la tête" dans la villa sous-marine de James Cameron, le multi-milliardaire hydrocéphale, son pote de toujours.


True Lies de James Cameron avec Arnold Schwarzenegger, Jamie Lee Curtis et Bill Paxton (1994)

13 septembre 2011

Star Trek

Je ne sais pas si je peux me considérer comme un trekkie... Certains d'entre vous ont peut-être la chance d'ignorer ce qu'est un "trekkie" ? Un trekkie c'est un fan de Star Trek, tout connement. Le mot a été inventé par Gene Roddenberry himself, le créateur de la série, et il se trouve désormais dans le Oxford English Dictionary. C'est donc on ne peut plus sérieux. Sachez d'ailleurs qu'il y a débat autour du terme. Parfois "trekkie" est snobé par certains trekkies, au profit du mot "trekker", qui a une connotation moins péjorative. En effet "trekkie" est censé évoquer l'obsession alors qu'apparemment "trekker" signifie simplement "amateur de l'univers de Star Trek". Léonard Nimoy, l'interprète original du légendaire Spock, tenta même de mettre un terme à la querelle linguistique qui déchirait les fanas de la série lors du show télévisé Star Trek : 25th Anniversary Special, en 1991, où il statua avec le calme olympien et la sagacité imperturbable qui caractérisaient son personnage star trekien que "trekker" était le bon mot à utiliser. Ne me demandez pas pourquoi, et ne me demandez pas non plus l'explication du soi-disant distinguo entre les deux mots car je vous répondrais que c'est du gros foutage de gueule, mais qui se comprend aisément, car dès qu'on a suffisamment de temps à perdre pour devenir un trekkie ou un trekker, on peut en paumer aussi pour se poser des questions à la con sur des termes hideux et sur leurs significations à la mords-moi-le-nœud. Toujours est-il que c'est "trekkie" qui perdure, en tout cas ici en France, où on l'entend régulièrement de la bouche même des trekkers. Vous avez forcément déjà entendu un trekkie prononcer le mot "trekkie", d'autant plus si vous aimez un peu le cinoche - ce qui explique peut-être votre présence sur ce blog - car quiconque s'intéresse tant soit peu au cinéma tombe un jour ou l'autre sur un trekkie. Mais la plupart du temps, il faut bien le dire, quand on entend ce mot, on ferme les écoutilles. C'est un de ces rares mots qui peuvent rendre imperméable le plus sociable des quidams. Quiconque d'un peu normal entend "trekkie" devient une palourde en soirée. C'est mon cas, quand j'entends ce mot il n'y a plus personne au bout du fil, aussi j'espère ne pas être un trekkie car n'étant pas bavard moi-même (les trekkies le sont en général, en tout cas sur leur sujet de prédilection, or là je me trouve assez prolixe sur le sujet, donc je crains quand même d'être un trekkie), si je pousse autrui à la fermer en prononçant le mot "trekkie", ma vie sociale aura de quoi débecter tout le monde. La question est la suivante : suis-je oui ou non un trekkie, un de ces fans de Star Trek que l'on considère généralement comme de gros cons, ou au moins comme de gros geeks qui mangent du Trek matin, midi et soir ?


Le réacteur du vaisseau ressemble à un gros œil qui mate vieillir ses fans avec culpabilité et tristesse

Quand j'étais petit je crois bien que j'étais un trekkie. Je regardais les épisodes de la série originale ainsi que les six premiers films en boucle (en partie à cause d'un frère complètement trekkie, et trekkie à vie, qui m'a rendu trekkie petit). Quand je n'en avais pas assez de ces dizaines d'heures de Star Trek qui servaient d'économiseur d'écran au téléviseur familial, j'inventais de nouvelles aventures "aux frontières de l'infini" avec mes figurines. Après quoi j'ai bouffé les nouveaux films où le Capitaine Kirk (William Shatner) était remplacé par le Capitaine Jean-Luc Picard (Patrick Stewart) toujours à bord de l'USS Enterprise (Star Trek : Générations ; Star Trek : Premier contact ; Star Trek : Insurrection ; Star Trek : Nemesis ; Star Trek : Psoriasis), ainsi que les premiers épisodes des spin-offs de la série (Voyager ; Deep Space Nine ; Deep Dildo Insertion...), mais les premiers seulement car cela m'a vite bandé. Mon véritable intérêt pour cet univers a commencé à péricliter vers la fin des années 90, voire vers le milieu de cette décennie. Donc si j'étais un trekkie (et j'en étais un, y'a pas d'autre mot !), j'étais aussi un simple gosse... Or je crois qu'on ne peut se vanter d'être un trekkie qu'à la condition de pisser et de chier Star Trek par-delà l'enfance, jusqu'à l'adolescence puis à l'âge adulte. Dans ces conditions j'étais juste un enfant ! un gamin séduit par l'univers star trekkien, et je suis désormais tout ce que vous voudrez sauf un trekkie. La preuve en est que j'ai maté il y a seulement trois jours ce nouvel épisode prequel signé J.J. Abrams sorti il y a trois ans, uniquement motivé par le plutôt bon moment passé devant Super 8. Je ne suis donc certes pas un trekkie, mea maxima culpa auprès des vrais trekkers de mes deux, qui ont la dent dure à l'encontre des faux trekkies. J'ai beau ne pas en être, j'ai quelques restes, je connais par exemple assez bien l'univers de Star Trek, ses personnages, races et terminologies, et je connais même les grandes lignes de l'historiographie de la série...


Les (mauvais) acteurs du film dans une séquence étonnante où les personnages eux-mêmes débattent du bon terme à utiliser pour nommer un fan de leurs aventures, "trekkie" ? "trekker" ? "trimard" ?

Mais connaître tout ça ne me rend pas spécialement fier, j'avoue. J'ai lancé le film auprès de ma compagne qui n'avait jamais rien vu se rapprochant de près ou de loin de l'univers Star Trek. Autant dire que le reboot de J.J. Abrams ne l'a pas captivée. Pourtant elle est du genre à facilement se faire embarquer par les grands récits de science-fiction, en tant que cliente du genre facilement alpaguée par les trucs en séries, mais là elle m'a juste dit "RAF, Rien A Foutre". Au début je lui expliquais les liens entre les personnages et tous les clins d’œil aux épisodes précédents mais très vite ça m'a moi-même saoulé, puis j'ai complètement arrêté quand elle m'a tendu son majeur sans décroiser les bras, couchée sur le côté sur notre canapé, les yeux fermés. Ma meuf a compris d'entrée, sans rien connaître de la série, que le fougueux James Tiberius Kirk, tête brûlée de Starfleet, téméraire et excité, borné et désobéissant aux ordres mais par ailleurs génial et visionnaire, allait devenir capitaine, et que son ennemi à bord, le logique et rationnel Spock, aurait tôt fait de devenir son meilleur ami. Et ma compagne n'est pas précog, n'importe qui comprendrait tout ça immédiatement. En fait on est face à un X-Men First Class à l'envers. Au lieu de nous présenter l'amitié initiale d'adversaires absolus, on nous sert l'inimitié première de deux futurs pédés. On a même la reprise de certaines séquences, comme l'inévitable présentation du héros dans un bar, où, gouailleur, il tente de séduire l'héroïne avec difficulté et trouve l'occasion de se battre avec ses congénères. L'imagination des scénaristes hollywoodiens bat donc son plein. Et après avoir deviné tous les tenants et les aboutissants du scénario et percé à jour la si riche et si complexe psychologie des personnages du film, c'est-à-dire au bout de dix secondes, ma compagne d'infortune s'est endormie sans remords tandis qu'à l'écran le jeune capitaine Ikaru Sulu défiait un Romulien disgrâcieux et belliqueux dans un combat de sabres finement chorégraphié sur le toit d'une plateforme surplombant la planète Vulcain, beau globe bleu attendant d'imploser sous l'effet d'une mystérieuse "matière rouge" lâchée là par le vicelard et revanchard méchant du film, astucieusement prénommé Néro. Pourquoi ce nom ? Pourquoi pas Némo ? Parce que c'était déjà pris ? A une lettre près vous êtes face à un méchant tatoué qui tire la tronche ou à un poiscaille rouge rayé et bedonnant. Peut-être aussi parce que le personnage est censé être un Romulien, or le film s'adresse à des trekkies, donc des geeks, et le mot "Nero" leur rappellera illico leur logiciel de gravure : Nero burning ROM.


C'est le méchant du film, on l'aura deviné. Accessoirement la caméra vient de se casser la gueule, à moins que ce ne soit la nouvelle lubie des réalisateurs des gros navets d'action : pencher la caméra de temps en temps...

Je suis quand même allé au bout de ce trop long métrage (deux heures pour un film pareil, ça tient de la prise d'otages), peu captivé il est vrai par des personnages caricaturaux au possible et surjoués par de jeunes acteurs sous-doués. Pas tellement passionné en outre par cette intrigue poussive à base d'allers-retours dans le futur et d'univers parallèles avec à la clé une poignée de bouleversements du continuum espace-temps, le tout sur fond d'effets spéciaux redondants et de combats sans saveur. Je ne suis pas un trekkie, my bad. Comme je m'emmerdais suffisamment pendant le film, je me suis demandé pourquoi tous ces prequels pullulent sur la toile en ce moment (au milieu il est vrai d'un immense bain de sequels, de reboots, de remakes et compagnie qui sont en général autant d'infâmes saloperies). Il semble évident que ce phénomène participe du manque cruel d'inspiration des cinéastes hollywoodiens contemporains, et plus largement d'un pendant inévitable de l'ère postmoderne qui consiste en un recyclage à tout-va, stupide et poussé dans ses derniers retranchements. Ne sachant qu'inventer, les types comme Abrams rejouent sans cesse le matériau à disposition, celui qui leur a bourré le crâne toute leur vie au point qu'ils ne parviennent même plus à en distinguer les qualités ou les défauts, la provenance (cinéma ou télé), et qu'ils amalgament à l'envi les formes hautes et basses de l'art sans distinguo et sans distance, se contentant, peut-être malgré eux, de régurgiter leur culture sans l'analyser ou du reste sans en faire quoi que ce soit. Or le prequel par excellence permet finalement de ne strictement rien inventer. Les personnages sont déjà là et l'histoire est déjà écrite, à laquelle il suffit de se référer. Raconter la jeunesse de personnages mythiques (ou disons bien installés) permet en outre de baser le récit sur des protagonistes de fait très juvéniles qui correspondent à l'âge mental des réalisateurs et du public visé.


Le héros du film a douze ans, une grosse tête à bouffes, et il est déjà capitaine, on applaudit des deux pieds

Dans cette entreprise de pur recyclage (qui est au cœur d'absolument tous les projets d'Abrams), le produit est déjà là, déjà connu, déjà joué, et simplement réarticulé, remâché, pour être in fine recraché au public ad nauseam. Et Dieu sait qu'on n'en peut plus de voir et de revoir continuellement les mêmes drames, les mêmes séquences au détail près, les mêmes psychologismes faciles, les mêmes images plates, d'entendre les mêmes dialogues et de suivre les mêmes intrigues, arrivés que nous sommes à un stade d’écœurement maximal. D'où l'idée, très faible, de l'univers parallèle, qui permet à Abrams de modifier insensiblement les données de la série initiale (pas trop quand même, à l'image du vieux Spock qui, à la fin du film, conseille à son double juvénile, interprété par David Strajmayster, de rester à Starfleet à bord de l'USS Enterprise, lui lançant un brutal : "ma parole que tu vas jumper, je le sais j'en reviens !"), en déplaçant les personnages et leur histoire dans une variante finalement parfaitement similaire (à ceci près que Kirk n'aura pas connu son père et que Spock aura perdu sa mère, on reconnaît aisément la volonté symbolique d'Abrams de "tuer le père" tout en enculant littéralement sa maman pour accoucher des mêmes nistons...), qui pourra éventuellement donner le jour à une nouvelle suite de films sur les aventures absolument mimétiques de ces héros que nous suivons depuis plus de trente-cinq ans, et qui auront donc eu deux existences fictionnelles différentes mais fondamentalement identiques. Ou comment reprendre sans scrupule les vieilles histoires, telles quelles, sans fin.


Star Trek de J.J. Abrams avec Chris Pine, Zoe Saldana, Eric Bana, Zachary Quinto, Simon Pegg, Winona Ryder et Leonard Nimoy (2009)

11 septembre 2011

World Trade Center

Ce film catastrophe met en scène un pompier moustachu, interprété par Nick Cage, qui se retrouve coincé sous des gravas pendant des heures. Je vous l'annonce tout de suite : je n'ai pas du tout accroché et un petit détail a sans doute participé à cela. Ce film dit en effet s’inspirer d'un fait divers, mais personnellement je n’ai pas souvenir d’attentats impliquant le fameux World Trade Center de New-York. Il me semble pourtant que j’en aurais forcément entendu parler et qu’un évènement pareil aurait nécessairement fait le buzz. Bon, après, faut savoir qu’on me reproche de vivre un peu dans ma bulle, d'être déconnecté des faits d'actualité. On me dit souvent que je suis perché. A ma connaissance, je crois qu’il s’agit donc du seul film d’Oliver Stone qui ne s’inspire pas véritablement d’un évènement marquant de l’histoire récente de son pays. Pour faire vendre du coca et du pop-corn, Hollywood est décidément capable de tout... C'est tout de même assez bas de jouer comme ça avec la crédulité et l’ignorance des gens. C'est malhonnête.


World Trade Center d'Oliver Stone avec Nicolas Cage, Michael Peña, Maggie Gyllenhaal et Maria Bello (2006)

9 septembre 2011

Cadavres à la pelle

Visez un peu cette affiche... Cliquez dessus, et regardez-la bien comme il faut, en grand format. Non mais franchement... On a payé quelqu’un pour torcher un si sale boulot ? On dirait une scène de porno en costumes ! C’est tout bonnement hideux. Une des affiches les plus laides que j’ai vues. D’habitude, si les films sont pourris, les affiches sont au moins réglo, pro, car il y a des gens formatés dans les meilleures écoles derrière tout ça. Mais là... Où est-ce qu’il a sa main droite, Simon Pegg ? Où ?! On dirait qu’il se secoue la nouille en douce, dans le revers de son parka ! Et pourquoi ils ont été foutre une pelle, qui normalement ne devrait pas tenir debout toute seule comme ça ? Pour mieux coller au titre français ? Non mais sans blague ! Je ne vous parlerai même pas de la grognasse au second plan, la pauvre Isla Fischer, dont la tronche apparaît bien à l'étroit entre les deux couvre-chefs de ses tristes acolytes. Et ce fond orange derrière... On dirait un motif proposé par Publisher, par défaut. Et la tag-line... « La nouvelle comédie du réalisateur des Blues Brothers et du Loup-Garou de Londres ». Comme pour nous rappeler que John Landis est au fond du trou depuis plus de vingt ans. Pauvre type. Dire que ce gars-là a eu droit à sa rétrospective à la cinémathèque ! De toute façon, jamais j’irai voir un film où Andy Serkis apparaît en chair et en os à l’écran, c'est une règle. Avec Bienvenue au Cottage, j’ai déjà donné. Ce type-là devrait se cantonner à sa spécialité : jouer des singes en motion capture. Pour ça il est doué, j'avoue. Mais est-il réellement satisfait de son sort ? Je vous laisse là-dessus...


Cadavres à la pelle de John Landis avec Andy Serkis, Simon Pegg et Isla Fischer (2011)

7 septembre 2011

Mes Meilleures amies

Je l'ai lancé vraiment sans conviction. Et au final je me suis pas mal marré. J'avoue. On sent tout de suite que Kristen Wiig a trafiqué avec Will Ferrell (dans Semi-pro) et John C. Reilly (dans Walk Hard), et qu'elle en a retiré un certain humour. Précision pour les chiennes de garde : je ne prétends pas qu'il soit nécessaire à une femme d'être au contact d'hommes drôles pour avoir une chance de le devenir, simplement que cette actrice vient du même humour que nos deux compères adorés, et que ça se devine tout de suite. On reconnaît effectivement certains traits typiques des films de la bande à Ferrell, comme ces scènes où un personnage raconte un truc affreux à un autre qui n'a manifestement pas tellement envie d'entendre ces horreurs mais qui encaisse tant bien que mal avec une moue dégoûtée et malgré la surenchère du premier, qui continue son récit répugnant dans le calme, presque en murmurant. Quelques séquences un peu violentes, comme le match de tennis qui tourne mal. Une grossièreté finement employée, comme quand la grosse de la bande propose aux autres demoiselles d'honneur d'organiser un fight club féminin pour l'enterrement de jeune fille de la mariée, pour lui foutre la race dès qu'elle arrive, sachant qu'il s'agit de leur meilleure amie ("We beat the shit out of her !"), ou quand l'une des comparses mère de trois enfants raconte à sa copine envieuse que la veille au soir elle a préparé un superbe repas pour les siens quand son fils est venu la voir pour lui demander une pizza, ce qu'elle a dû refuser pour se voir retourner un savoureux : "Mom, go fuck yourself", et de préciser que son bambin n'a que 9 ans. On retrouve aussi une veine scatologique, très pipi-caca, certes, mais drôle. Il y a bien des moments plus mous dans tout ça, des petits creux entre les séquences amusantes, et puis l'histoire n'est pas forcément géniale en soi, n'empêche qu'on se marre par moments, et assez franchement, personnellement ça me suffit. Après peut-être que j'ai ri parce que j'en avais très envie...




Je crois que ça existe ce phénomène-là, le rire enthousiaste nourri principalement par une simple envie de rire. Faut dire que j'ai lancé le film hier soir après avoir regardé de bout en bout le match de qualifications pour l'Euro 2012 Roumanie-France, l'un des matchs les plus pourris du siècle sans doute, une vieux 0-0 minable, sans aucune action, aucun suspense, aucun mouvement, pas la moindre idée sur le terrain, une purge footballistique haut de gamme. Le genre de programme après lequel on n'a qu'une envie, rire, se marrer, se poiler pour ne pas chialer tous ses morts. Je me souviens qu'en 2002 mon cousin port-de-boucain avait loué Chouchou au vidéo-club, qu'on a regardé juste après un des trois matchs de groupe de la France en coupe du monde, vous vous rappelez, cette coupe du monde où on a terminé dernier du groupe avec 1 ridicule point, sans avoir marqué un seul but en 270 minutes de jeu... Et on avait ri devant Chouchou mon cousin Vinny et moi, à s'en déboîter le caisson, à se rouler dans la pisse. On l'avait trouvé si génial qu'on l'avait conseillé à tout le monde les jours suivants. Puis on l'a revu, quelques temps après, et c'était la pire merde que vous connaissez. Peut-être que j'ai été une fois de plus victime des affres d'un match de merde en regardant Bridesmaids, c'est une possibilité. Mais en l'état, j'avoue, je me suis marré, franchement marré. Et du coup je vous le conseille ! Quitte à peut-être me renier dans quelques temps...


Mes Meilleures amies de Paul Feig avec Kristen Wiig, Rose Byrne et Maya Rudolph (2011)

5 septembre 2011

Les Winners

J’attendais ce film depuis des lustres ! Depuis le jour où la rumeur d’une collaboration entre le réalisateur Thomas McCarthy et l’acteur Paul Giammati a commencé à circuler sur le net. Pourquoi ? D'abord parce que The Station Agent, du même Thomas McCarthy, est mon film de chevet. Littéralement. Le dvd est réellement posé sur ma table de nuit, près de mon lit. Presque tous les soirs je jette un coup d'œil à la jaquette, je relis les extraits de critiques élogieuses qui y figurent et je regarde les visages du trio d'acteurs vedettes (que je considère comme des amis), puis je repose le dvd avant d'éteindre la lumière. Malgré son blaze, qui nous rappelle les plus sombres heures du cinéma hollywoodien d'après-guerre, Thomas McCarthy est donc un metteur en scène que je suis de très près. Il m'avait un peu déçu avec le pourtant acclamé The Visitor, mais pas suffisamment pour me faire oublier son premier chef-d’œuvre et j'avais vraiment hâte de découvrir le fruit de sa collaboration avec la superstar Paul Giamatti.


La tronche de Giamatti...

Car si j'attendais d'un pied si ferme Les Winners, c'est surtout parce que je suis le fan number one de cet acteur, et je le revendique haut et fort, au point de parfois choquer en soirée et de me sentir bien seul. Je vous ai déjà parlé de mon attachement particulier pour Paul Giamatti quand je vous ai dit quelques mots du tout récent Le Monde de Barney dans lequel il n'a malheureusement pas l'air dans son assiette. J'aime cet acteur que j'ai découvert dans le superbe Sideways et qui est le sosie de mon frère Glue III. J'ai l'impression qu'il est un peu de ma famille tant je vois dans son allure simiesque, son physique digne des Simpson, et sa vielle tronche fatiguée le reflet flippant des traits communs à tous mes autres frères et hérités de notre propre père ! Je trouve donc qu'il me ressemble. Et en disant ça, je sais bien que je ne m'envoie pas des fleurs. Ni à moi ni à toute ma famille. Mais c'est comme ça, on ne choisit pas ! Évidemment, j'aurais préféré Brid Patt, Bof Redbord ou Smill With !


Le profil de Giamatti...

J’ai donc regardé Les Winners très machinalement, en bon fan de Paul Giamatti, tout comme j'ai écouté assez intensivement le dernier Radiohead à sa sortie. Et j'ai forcément fini par aimer ce maxi, tout comme j'ai pris mon pied devant le long métrage de Thomas McCarthy ! Je suis peut-être ce qu'on appelle un "fan aveugle" du quintet d'Oxford et de Paul Giamatti, mais j'en ai bien conscience et je préfère jouer cartes sur table. Je ne peux donc pas décemment me lancer dans une véritable critique des Winners. Je ne serai pas du tout objectif. Je sais bien qu'on ne l'est jamais vraiment, que l'on juge toujours une œuvre par le biais de notre ressenti personnel et de notre expérience propre. Mais il y a objectivité et objectivité, et en tant que blogueur ciné intègre, j'essaie toujours de dépasser le seul ressenti personnel. Là, impossible. Mon ressenti prend forcément le dessus quand j'aborde le cas Giamatti : je lui voue un amour inconsidéré, point barre. C'est comme si je vous disais "écoutez Black Bug, c'est un super groupe" alors que le sens commun me susurre à l'oreille que ce groupe a définitivement un pied dans la tombe de l'originalité et de la créativité. Mon goût d'humain unique prend cependant le dessus parce que j'aime les sons cradingues de ce groupe tout pourrave. Mais sûrement que mon exemple ne vous dis rien, car personne, à part quelques fondus de fondues, ne connaît ce groupe de garage rock psyché lo-fi. Je vais donc vous raconter une anecdote plus parlante...


Bonne ambiance sur le tournage et ça se ressent dans le film, un véritable festival Paul Giamatti !

Un ami à moi est fan de Wesley Snipes, c'est l'acteur par lequel il a appris à aimer le cinéma, les sports de combat, etc. Bon. Il n'est absolument pas objectif, il a je-sais-plus-combien d'exemplaires de ses dvds, il a par exemple toutes les éditions existantes de la trilogie Blade, dont Blade Trinity (qui est objectivement à chier). Lorsque son dernier film est sorti, il est allé le voir en avant-première, le soir de France-Brésil (en match amical, pas la finale de 98 ni le quart de 2006, il n'est quand même pas malade mental, sinon ça serait pas mon pote !). Pour lui faire plaisir, je l'ai accompagné, et pendant toute la séance, je l'ai observé. Sur son visage on pouvait lire l'expression d'un homme qui vient de découvrir que sa femme le trompe, la déception et l'incrédulité toutes deux mêlées : il haïssait ce film et le jeu de son idole, qui n'était pour lui que l'ombre d'elle-même ! Et à raison, car The Art of War 2 est très loin du niveau des premiers films de la star, son talent n'affleure pas un seul instant quand bien même sa maîtrise des arts martiaux est à nouveau étalée à l'écran. A la sortie du ciné, mon pote était tout à fait d'accord avec moi et il a même essuyé quelques larmes, sachant bien qu'il ne reverrait pas de si tôt un film de sa vedette, incarcéré jusqu'en 2013 pour fraude fiscale. Sauf que ! Sauf que quelques mois plus tard, j'ai surpris mon ami à la fnac, aux caisses, avec deux dvds de The Art of War 2 sous le bras, et l'intégrale de Michel Polnareff sous l'autre (mais ça, c'est un autre souci qu'il a). Content de le croiser par hasard, je suis allé le voir, et il m'a alors dit, pour justifier son achat : "Oh tu sais ça y est j'adore ce film hein, c'était à prévoir" et j'ai bien aimé sa lucidité sur son cas de fanatisme. Ce n'était donc qu'une question de temps avant que le fan en lui ne parvienne à lutter contre sa raison et son objectivité pour "enfin" adorer un film qui ne le mérite pas mais qui est "le nouveau film de Wesley Snipes, son acteur préféré" et donc trop bien PARCE QUE c'est Snipes. Pour le plaisir de s'envoyer une rasade supplémentaire et inédite de la filmographie de son acteur fétiche, il est prêt à faire l'impasse sur tout un tas de données pourtant essentielles (originalité, talent, fiabilité du propos, valeur intrinsèque, qualité, etc) ! Nier ces critères admis par le sens commun, c'est être un teubé ! Et je parle de ce pote-là, mais j'aurais pu prendre un autre exemple, je connais aussi un fan de Sandra Bullock (entre eux, ils se font des soirées Demolition Man).


J'étais ravi de retrouver l'acteur Bobby Cannavale (à gauche), également présent au casting de The Station Agent. Toujours aussi sympathique !

Me voilà donc avec la crainte de tomber dans l'un des travers que je suis le premier à dénoncer ! Mais je vous rassure : de mon côté, je ne suis pas totalement teubé, je pense garder une certaine lucidité et je n'ai pas l'impression de m'être forcé à aimer Les Winners. Je considère aussi que je m'en tire pas trop mal en étant fan de Paul Giamatti, qui a au moins le mérite de ne pas être un taulard et de ne pas avoir volé d'Oscar. D'autant plus que Les Winners est un vrai chef d’œuvre du cinématographe à côté de Miss Détective ou Blade Trinity. C'est en tout cas pile poil ce que j'attendais : un film de Thomas McCarthy avec Paul Giamatti. Ni plus ni moins. Les Winners fait partie de ces rares films indé américains sympathiques. Son auteur porte un regard très humain et très tendre sur les personnages dont il nous dépeint modestement les petites vies, les petits tracas, et auxquels on s'attache inévitablement, surtout quand ils sont joués par des acteurs éblouissants, à commencer par le grand, l'inoubliable, le merveilleux Paul Giamatti.


Les Winners de Thomas McCarthy avec Amy Ryan, Bobby Cannavale, Burt Young, Jeffrey Tambor et surtout Paul Giamatti ! (2011)

1 septembre 2011

L'Aventure de Mme Muir

L'Aventure de Mme Muir, chef-d’œuvre de Joseph L. Mankiewicz, est un film de maison hantée à part entière unique en son genre, car c'est tout sauf un film d'horreur ou d'épouvante, loin s'en faut, nous sommes en effet en présence d'un mélodrame de l'âge d'or du cinéma classique hollywoodien. Le film prend pour décor l'Angleterre du début du XXème siècle et raconte l'histoire de Lucy Muir (Gene Tierney), une jeune femme ravissante qui a perdu son mari quatre ans plus tôt et qui décide de quitter avec sa fille la demeure familiale placée depuis le décès de son époux sous la coupe de sa belle-mère, afin de s'émanciper et de vivre sa vie comme elle l'entend. La brillante séquence d'exposition pose tous les éléments premiers du récit avec efficacité et entrain, le montage alterné montrant tour à tour Madame Muir affrontant les deux représentantes de sa belle-famille avec aplomb pour leur annoncer son départ, et sa fille, écoutant aux portes en compagnie de la bonne, qui se réjouit de la victoire de sa vaillante mère sur les deux mégères. Ayant ainsi fui le carcan familial, Lucy Muir cherche une maison à acheter pour y vivre tranquillement avec son enfant. Elle se rend auprès d'un agent immobilier qui lui fait ses offres mais semble en garder une sous le coude qu'il refuse de soumettre à sa cliente, laquelle s'y intéresse avec d'autant plus de curiosité. Bien que terrorisé à l'idée de se rendre dans le fameux cottage en bord de mer qu'il voulait garder secret, l'agent accepte finalement de le faire visiter à la jeune mère intraitable. Après une rapide visite des lieux (qui plaisent énormément à Madame Muir), nous découvrons soudain les raisons de la terreur de l'agent quand un rire rauque venu de nulle part s'exclame dans la demeure et fait fuir les deux visiteurs en toute hâte.




La maison est hantée par le fantôme du capitaine Gregg (Rex Harrison), ancien grand navigateur devant l'éternel, qui habitait le cottage longtemps avant la venue de Madame Muir et qui mourut dans ce lieu dans d'étranges circonstances, décès que les témoins prirent pour un suicide mais qui ne fut en réalité qu'un accident. Rejetés sur le perron de la maison par son rire fantomatique et infernal, Lucy et l'agent immobilier sont paniqués. Ce dernier n'a de cesse de s'écrier que la maison est hantée et qu'il n'y remettra jamais les pieds, mais très vite, la terreur se transforme en excitation sur le visage de Lucy, qui répète sur un ton curieux et enjoué : "La maison est hantée...", en souriant de plus en plus franchement. C'est dans cette surprenante attitude que tient tout le génie du film. Car non seulement la réaction étonnante de l'héroïne désamorce le climat inquiétant de la situation et rompt brutalement avec l'horizon d'attente du spectateur - qui voit son film de maison hantée prendre un tour inattendu puisque le personnage principal se réjouit manifestement de son "malheur" et s'empresse d'acheter le terrifiant domaine - mais il va en outre s'avérer au cours du film et dans la continuité de la relation progressivement tissée entre Madame Muir et le fantôme goguenard et charmeur du capitaine que le sujet profond de l’œuvre n'est autre que la nécessaire et vitale croyance des êtres dans la fiction.




C'est pourquoi Lucy ne remet pas en question la présence du fantôme, auquel elle croit immédiatement dès le premier signe de sa présence. La croyance absolue dans l'improbable se double pour le personnage d'une soif de romanesque. A ce propos le titre français du film est finalement plus judicieux que son titre original (le très plat The Ghost and Mrs Muir), puisqu'il met le doigt sur le cœur du film, cette "aventure" que vit l'héroïne dans tous les sens du terme, l'aventure amoureuse se parant des qualités d'une pure aventure romanesque, fantastique et exaltante. Ainsi quand le fantôme se matérialise pour la première fois dans la chambre de Lucy, il prend la pose affichée sur le portrait à son effigie que la jeune femme découvrait au début du film, lors de la visite de la maison, en entrant dans un grand salon obscur pour n'y apercevoir que cette toile, seul élément éclairé du décor, dont le sujet semblait jaillir du noir et paraissait réellement présent. De sorte que le fantôme se manifeste immédiatement comme une représentation artistique, fictive c'est dire, prenant vie et corps dans l'existence tangible de Madame Muir. Au gré de l'amélioration de leurs rapports - trajet qui pousse parfois le film vers la comédie pour mieux détruire encore le carcan du film d'épouvante, comme quand le capitaine Gregg expulse les infatigables parentes de Lucy venues la visiter sans se faire voir d'elles pour les effrayer radicalement, ou quand il se dématérialise dans la chambre de sa nouvelle résidente pour la laisser se déshabiller et se contente de lui glisser à l'oreille un savoureux "Vous n'êtes pas mal du tout..." une fois qu'elle est couchée, remarque qu'elle accueille avec un simple sourire - tandis que les deux "colocataires" saugrenus se rapprochent insensiblement, le fantôme du capitaine va proposer à Lucy d'écrire sous sa dictée un roman d'aventure sur un personnage de marin intrépide inspiré de sa propre existence.




Travaillant à la rédaction de l'ouvrage, les deux personnages se lient petit à petit quand le capitaine gouailleur et irrésistible demande à la jeune femme ce qu'il en était de son mariage. Cette dernière répond alors qu'elle a épousé Edwin, un jeune homme venu aménager la bibliothèque de son père, à l'âge de dix-sept ans : "Je me souviens que je venais de finir un roman dans lequel l'héroïne se faisait embrasser dans un jardin et vivait heureuse à tout jamais. Aussi quand Edwin m'embrassa dans le jardin...". Mais au-delà de ce premier élan inconsidéré vers la romance littéraire, l'époux de Lucy s'est révélé être un bon à rien et la jeune femme avoue ne l'avoir jamais véritablement aimé. A contrario le capitaine Gregg incarne corps et âme tous les fantasmes de Lucy et il symbolise à lui tout seul son désir d'aventure. Un sentiment d'amour s'empare alors des personnages, sentiment impossible qu'ils savent interdit sans se l'avouer mutuellement. Le capitaine dit à Lucy : "Je suis réel. Je suis ici parce que vous croyez que je suis ici. Continuez à le croire et je serai toujours réel pour vous". Postés sur le balcon qui fait face à la mer, le fantôme s'en remet à la conviction de sa bien-aimée, à sa croyance toute-puissante dans l'impossible. Puis, constatant que cette idylle n'a pas d'issue et que sa dulcinée pourrait être plus heureuse avec un être bien vivant, par exemple cet auteur de contes pour enfants qui la courtise (Georges Sanders), et qui peint son portrait à la plage (peinture que Lucy accroche dans sa chambre aux côtés du portrait du Capitaine comme pour s'unir à lui à travers ces représentations artistiques), le capitaine Gregg décide d'abandonner Madame Muir et de la libérer de son emprise dans la plus belle scène du film.




Profitant du sommeil de Lucy, le capitaine se penche sur elle comme pour l'embrasser et se contente de lui dire qu'elle n'a jamais fait que rêver, qu'il n'a existé que dans ses songes, et que le roman d'aventure à succès qu'ils ont écrit ensemble n'a été écrit que par elle, inspiré par l'atmosphère de cette maison. S'ensuit une tirade magnifique que Rex Harrison déclame dans l'embrasure de la fenêtre de la chambre donnant sur la mer, près de la lunette d'observation, avant de disparaître peu à peu dans l'image comme un tableau qui s'efface, comme il était apparu, en tant que pur personnage fictionnel : "Comme tu aurais aimé le Pacifique et ses fjords au soleil de minuit ! Naviguer parmi les récifs des Barbades où les eaux tournent au vert ! Vers les Falklands où le vend du Sud souffle et fouette les vagues blanches d'écume. Que de choses nous avons perdues, Lucia, que de choses nous avons perdues tous les deux... Adieu mon amour...". Après le départ du fantôme, Lucy est trahie par son amant terrestre et se résout à vivre seule dans la maison du marin - dont elle ne se souvient que vaguement, comme on se souvient d'un rêve - pour finalement vieillir seule dans l'attente d'un amour qu'elle ignore. Mankiewicz a ainsi réalisé un film sublime sur la puissante réalité de la fiction, sur la foi que l'on peut avoir en elle et en son pouvoir d'incarnation, cette croyance pessimiste et joyeuse à la foi dans les fantômes comme dans l'amour, un film sur l’intarissable exaltation de l'aventure romanesque et sur son pouvoir d'attraction indéfectible. A la fin du film, Lucy Muir abandonne son enveloppe corporelle de vieille femme pour rejoindre le fantôme du capitaine dans sa fiction post-mortem, éternellement jeune désormais, comme une héroïne de roman, ou de cinéma, intemporelle.


L'Aventure de Mme Muir de Joseph L. Mankiewicz avec Gene Tierney, Rex Harrison et Georges Sanders (1948)