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19 octobre 2021

Les Survivants

Un film de montagne avec Ethan Hawke... Pouvions-nous passer à côté ? Non. Je me suis donc pris Les Survivants de Frank Marshall sur le râble. Le célèbre producteur américain tourne en 1993 cette adaptation d'un fait divers : le crash, en octobre 1972, du vol 571 de la Fuerza Aérea Uruguaya transportant toute l'équipe uruguayenne de rugby, en plein cœur de la Cordillère des Andes, côté argentin, sur un glacier reculé culminant à 3600 mètres d'altitude. La cordillère, dans ce film, ne bénéficie pas vraiment du regard sensible et sensé que pose sur elle le cinéaste chilien Patricio Guzman dans son dernier film, La Cordillère des songes. Dans Les Survivants, la Cordillère des Andes, même si quelques plans d'ensemble lui font la part belle, est plutôt assimilée à un formidable merdier. Les rugbymen taillés comme des arbalètes du casting se retrouvent piégés dans les hauteurs glacées de la montagne et contraints d'y survivre pendant 70 jours en affrontant toutes les épreuves : blessures, froid, avalanche et surtout la faim, qui les conduira à prendre une décision critique. Bouffer ou ne pas bouffer les morts ? Autant ne pas lire ce qui suit si vous voulez vous taper Les Survivants bientôt, lors d'une redif sur Paramount Channel, mais vous l'avez vu venir à dix kilomètres : les survivants finiront par trancher et becqueter les macchabées.

 

Cette image d'illustration a deux défauts. Premièrement, Ethan Hawke en est absent, puisqu'il est à bord de l'hélico venu sauver les rescapés (massive spoiler), en contrechamp. Deuxièmement, elle constitue un massive spoiler. Mais Danny Nucci y est à l'honneur, les bras écartés et une chaussette sur la main droite. Notez aussi le type, en bas, heureux d'être enfin secouru mais qui n'oublie pas de finir de grailler un bout de bifteck humain.

Que dire sur ce film après ce premier paragraphe déjà bien dense, riche, complet et passionnant ? Je ne sais trop. Je pourrais m'arrêter là. En fait, j'aurais pu ne pas commencer. Mais maintenant que c'est fait, il faut bien terminer. Ah si, dans ce film au casting peu reluisant en dehors d'Ethan Hawke, beau comme un cœur dans chaque plan où il apparaît avec sa superbe gueule, et qui embellit au fil du métrage contre toute logique narrative, on évitera de causer de la présence de John Malkovich en début et fin de film, anecdotique dans le rôle du survivant vieilli qui raconte son histoire, mais on peut citer Danny Nucci, qui fait partie de la fine équipe. On a tous entendu parler de ces femmes ou de ces hommes qui se sont retrouvés impliqués sur les lieux de toute une série de catastrophes ou d'attentats, victimes d'un destin malicieux s'acharnant à leur faire frôler et renéguer la mort de près. Danny Nucci est de ces gens-là. Il était donc des rescapés de ce deuxième vol 571 de la Fuerza Aérea Uruguaya. Deux ans plus tard il grimpait à bord de l'USS Alabama de Tony Scott, coincé entre la glotte de Gene Hackman et la moustache de Denzel Washington à bord d'un sous-marin proche de l'implosion en pleine guerre froide. Deux ans après il embarquait à bord du Titanic de James Cameron la fleur au fusil, dans le sillage de son égérie Leo Dicaprio lui-même dans le sillage de Kate Winslet elle-même dans le sillage du gros paquebot bientôt coupé en deux, rameutant avec lui sa grinta pas possible, sa chatte à Dédé. Et en 2005 il errait par hasard dans l'un des biplans lancés à toute berzingue sur le World Trade Center d'Oliver Stone au moment de l'attaque terroriste. Danny la Nucci... ce vieux chat noir, cette jaunasse... Sur tous les plateaux où il est passé, les décors se sont cassé la gueule. Depuis, l'acteur américain natif de Klagenfurt se déplace à pied, et, plus grave, il est refoulé par tous les directeurs de casting. Pauvre Danny Nucci. 


Les Survivants de Frank Marshall, avec Ethan Hawke, John Malkovich, Josh Hamilton, Illeana Douglas et Danny Nucci (1993)

21 octobre 2017

Zero Dark Thirty

A l'occasion de la sortie exceptionnelle de Detroit, nous avons l'honneur d'accueillir Eric Hilbert, professeur de cinéma émérite à l'Université Blois 4 et éminent spécialiste du cinéma d'action américain des années 2010. Il est l'auteur de la remarquable thèse Le cinéma américain d'action des années 2010 : étude sur le cinéma d'action américain des années 2010 parue fin décembre 2010 et dont nous vous recommandons chaudement la lecture. Il revient pour nous sur Zero Dark Thirty, précédent métrage de Kathryn Bigelow : l'un des titres les plus importants du cinéma US du XXIème siècle, une oeuvre que l'on ne pouvait pas se permettre d'ignorer plus longtemps sur notre blog consacré au meilleur du 7ème Art. Dr Eric Hilbert est accompagné pour cet article par son étudiant, Pierre-Hugo Mouskevitch, actuellement en stand-by, et dont la thèse consacrée au cinéma d'action américain des années 2020 devraient être défendue dans les prochains mois/années. Voici leur contribution :





Alors que le susnommé Zero Dark Thirsty va bientôt souffler sa sixième bougie, soit l'âge de raison et le temps de recul nécessaire pour juger convenablement d'une oeuvre d'art, nous pouvons désormais établir un bilan honnête et nous mettre d'accord sur les apports concrets de ce film fleuve. Il faut tout d'abord replacer le contexte historique dans lequel le film est sorti. En 2013, le cinématographe n'en est qu'à ses balbutiements, l'art ayant tout juste fêté ses 117 ans. Si des œuvres messianiques (Strange Days) ont pu annoncer le virage à 380° pris par Mme. la réalisatrice Katherine Gerthrud Bigelow (Hilbert et al., Jour. Ciné. Contemp. 11, 2010), le renouveau impulsé par ce film fait date, en l’occurrence 2013, et a lancé une nouvelle vague, suivie d'embruns capricieux, l'exemple le plus marquant étant la trilogie Batman de Mr. Christopher Nolan [1,2,3]. Évacuons dans un premier temps un des aspects les plus triviaux de ce corpus, surtout pour le spectateur averti de 2017 : Mme Katherine Bigelow a eu le mérite de relancer pour de bon la carrière de Jessica Chastain, la plus belle actrice de sa génération (Hilbert, Pla. Boy. Cine. Mag 11, 2010). Zero Dark Thirsty s'impose pour les spécialistes (Hatterford, Munchkin, Hopper) comme le premier long-métrage sur pellicule à oser mettre en vedette une actrice rousse, adressant ainsi un joli pied-de-nez aux trop nombreux détracteurs de cette population si souvent marginalisée et pourtant affable (sur laquelle la réalisatrice consacre son film Point Break). Le photogramme numéro 1 montre que Mme. Bigelow, K., traînant son courage en bandoulière, cherche à se rapprocher de la démarche choisie par le regretté et grand (près de 2m au garot) George A. Romero dans son classique La Nuit des Morts Vivants où un homme noir affrontait vaillamment des hordes de zombies avant d'être sommairement tué par la police.




S'il fut un véritable coup de tonnerre, dont les déflagrations se font encore aujourd'hui ressentir dans tous les studios hollywoodiens (New York Time du 10 octobre 2010), Zero Dark Thirsty apparaît comme le film définitif sur l'armée américaine et ses pratiques "borderline" (en français dans le texte). Le film est une mine de renseignements pour ceux qui souhaitent comprendre la mécanique intrinsèque et extrinsèque des agences de renseignements américaines (De la mécanique intrinsèque et extrinsèque des agences de renseignements américaines dans Zero Dark Thirsty, Hatterford et al., Mad. Mov. 11, 2010) . Armée d'une équipe de spécialistes expérimentés et d'anciens employés du CIA à la retraite, Miss. Bigelow ne laisse aucun détail au placard et nous montre même l'indicible (photogramme 2). La technique d’interrogatoire renforcée (enhanced interrogation technique) nous est dépeinte sans détour (photogrammes 3 à 5 - censurés par blogspot ndlr). A contre-courant des intentions décrites dans les pamphlets de certains collègues (De l'abjection de la bigleuse, Kettlemans, Cah. du. Cin. 11, 2010), Miss Katherine ne s'affiche pas comme une pro-torture mais préfère adopter une position plus nuancée. Certes, les simulacres de noyade (waterboarding en anglais) ont permis de débloquer bien des situations et Katherine avoue même pratiquer cette technique dans son foyer, mais elle s'affaire également à nous montrer les dangers de cet acte pour la personne qui le pratique (éclaboussures d'eau, brûlures...) (lire à cet effet son interview dans le Washington Post du 10 octobre 2010).




Au-delà de ces considérations idéologiques qui ont fait les choux gras de la presse de l'époque et France Football, Zero Dark Thirsty se présente comme un modèle de technicité. La maïeutique de Miss K.G.B. fonctionne à plein régime dans tous les aspects diégétiques et extradiégétiques de son oeuvre crépusculaire, pour faire simple. La majeure partie de l'action se déroule en effet à la tombée du jour (photogramme 6) et nous perdons la notion du temps devant ce métrage long, sombre, moite et violent. Les ellipses répétées que Kate, passée maîtresse dans l'art de raconter, glisse ça et là dans son récit participent à nous mener en bateau, à nous faire perdre toute notion du bien et du mal. Elle nous propose un témoignage aride, sec, dénué de tout élément superflu. Kathy parle le vernaculaire du grand cinéma des années 10, et un visionnage de la bande photo-imprimée sans le son permet d'en cerner toute la grandeur visuelle (extraits disponibles sur youtube).




Dans le même temps, Katoche nous livre un petit précis sur la vie de l'armée américain hors sol. S'inspirant des plus grands documentaires de la période naturaliste du cinéma scandinave de l'âge d'or, la stankhanoviste de la grande toile blanche n'oublie aucun élément du quotidien des soldats envoyés combattre loin de chez eux. Quelques arrêts sur image nous révéleront même jusqu'à leurs habitudes alimentaires ! On découvre alors que les militaires sont soumis au même régime que les sportifs de haut niveau : viande blanche et féculents à tous les repas, sous la forme de pâtes pour chien semi-complètes (Diets in Bigelow's Movies, Cine. Indep. Jour. 11, 2010). Alors que son titre fait référence à une opération d'arrestation classique, auxquelles les 45 dernières minutes sont pleinement consacrées en quasi temps réel, le 8ème long métrage de Catsou (officieusement, le 9ème) en profite pour tirer à boulets rouge sur le tout venant. La maman de Zero Dark Thirteen continue son sans faute : 8 films, 8 faits historiques dûment traités, même 0DT est plutôt inscrit dans la protohistoire, dans l'anodin, dans le vaille que vaille (Hilbert, ibid). Si ça n'est pas aux vieux singes que nous apprendrons un jour à faire la grimace, ça n'est pas non plus à Kamille que l'on apprendra que le récit d'une simple anecdote s'avère plus révélateur que bien des fresques historiques...




Techniquement surdouée, la maître des perspectives et des longues focales propose un véritable abécédaire des plus audacieuses techniques cinématographiques du moment, systématiquement mises au service de sa narration (Hilbert, ibid). Se tenant toujours à distance des personnages ambigus qu'elle filme avec tendresse et sans toutefois condamner leurs exactions, l'enchaînement des champs contre-champs à un rythme vertigineux plonge l'auditoire et le spectatoire au cœur de l'action, dans les ténèbres. Les scènes de tortures sont parmi les plus insoutenables vues à l'écran depuis Belle Lurette (1995) et invitent tous les réalisateurs de torture porn et de pacotille, à commencer par Monsieur Eli Roth, à aller se rhabiller en vitesse (il s'agira ici de ma seule remarque abdominem, mais il m'a saoulé avec ses films).




Notons, pour finir, que l'on retrouve aussi dans Zero Dark Thirsty les touches d'humour discrètes chères à l'auteure de Point Break et d'Aux Frontières de l'aube (deux autres classiques instantanés, dont j'invite le lecteur consciencieux à faire l’expérience). Nourrie aux slapsticks dès sa plus tendre enfance et connaissant les classiques de l'humour noir sur le bout des doigts, la Beagle ponctue son oeuvre de clins d’œil délicieux adressés à Franquin et Gotlib (Spirou, 2010). Des répliques cinglantes de soldats à cran et des gags grotesques dignes des plus belles heures du duo Laurel et Hardy jalonnent son récit, comme pour mieux nous faire respirer entre deux séquences chocs. Le moment préféré de l'auteur de ces lignes est surement celui où l'agent tout terrain Pointerclass Dan (Jason Clarke) demande un clope à son acolyte, le lieutenant sous-colonel Hassan Ghoul (Homayoun Ershadi), et que ce dernier lui tend une cigarette au chocolat pour l'inviter à stopper sa consommation de nicotine... Beau et indispensable moment de tendresse dans un film qui s'apparente davantage à un océan de rancœur qui explore les plus bas tréfonds de l'âme humaine. La chute terrible dans les escaliers du pauvre Abu Ahmed, volontairement poussé par un soldat zélé, est aussi un grand moment d'humour, un calembour visuel qui ravira petits et grands, faisant directement référence à Tex Avery (Hartmann C., "L'humour comme ultime sacrement : Katherine Bigelow", Résidences Universitaires Polytechniques, 2010)




Lors d'une masterclass mémorable donnée à Blois face à un spectatoire médusé, Katsouni avait insisté sur l'importance historique des films d'histoire. Son oeuvre personnelle inscrit la cinéaste dans la droite lignée des plus grands noms du genre. KB9 appartient maintenant à la famille des Eisenstein, Dreyer, Riefenstahl et, plus récemment, Stone, dont elle perpétue respectueusement la tradition. Son objectif est de témoigner modestement sur son époque tout en égratignant ses semblables et en dénonçant les inégalités sous-jacentes de la société occidentale. Pour faire une comparaison à la culture populaire et rendre mon discours plus accessible, je dirais que si ma Kathie n'est pas la Neymar du cinéma américain, elle en est assurément la Amandine Henry : pas la plus médiatique, pas la plus douée, mais plusieurs poumons et une ténacité sans pareil. Son Zero Dark Thirsty est un séisme qui a provoqué un raz de marée dans les salles outre-atlantiques, toujours fermées pour cause de dégâts des eaux (The Trafalgar Square, 10 octobre 2010).


Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow avec Jessica Chastain, Jason Clarke et Joel Edgerton (2013)

25 janvier 2017

La La Land

L'année cinéma 2017 démarre sur les chapeaux de roues avec la sortie, dès le 25 janvier du premier mois de l'année, de La La Land, le très attendu second long métrage du jeune et prometteur Damien Chazelle. Ce cinéaste américain de lointaine origine française (de par son père), déjà auteur du remarqué et remarquable White Splash (parfois connu sous le titre BlackFish), trustera encore une fois les tops de fin d'année avec ce nouveau titre qui ravira les amateurs de musique, de danse, de jazz, de salsa ou, tout simplement, de bon cinéma. On tient là une oeuvre à la fraîcheur vivace et sincère, à la bonne humeur communicative et tombant à point nommé en cette ère glaciale de post-vérité. Nous sommes prêts à y laisser nos chemises respectives : on n'a pas fini d'en entendre parler...  




Ryan Gosling interprète ici Jazz Man, un trompettiste de jazz-salsa condamné à jouer les mêmes ritournelles dans des clubs miteux de Los Angeles, la "ville rose", pour rejoindre les deux bouts et arrondir des fins de mois plus que difficiles ou, comme il le dit en français dans le texte, "mettre des pâtes dans son eau". Son régime alimentaire se résume à quelques vertébrés victimes de collisions et autres asticots faisandés. Un beau jour, le jeune éphèbe à qui tout ne réussit pas croise la route de Mia Clarke (Emma Stone), une femme débonnaire aux dents qui rayent le parquet, prête à vendre son âme au Diable pour devenir actrice à Hollywood et enchaînant, en vain, les auditions. Le film de Damien Chazelle nous raconte, en musique s'il vous plaît, l'idylle terrible de ces deux roux rêveurs condamnés à cirer le parquet, auquel le destin réserve bien des surprises. Dès les premières minutes de ce "musical" revisité, le spectateur est invité à suivre ces deux personnages attachants à la trace, quitte à en avoir la tête qui tourne. Car il faut les suivre, les tourtereaux en rut, dans ce tour de manège qui ne prendra fin qu'aux mots "The End". 




Si, politiquement, l'année s'annonce particulièrement morose et tendue, elle est, cinématographiquement, lancée sous les meilleurs auspices grâce aux talents conjugués de Ryan Gosling, Emma Stone et de leur chef d'orchestre Damien Chazelle. Alors que l'on croyait dans le prophétique Jeff Nichols pour incarner le renouveau du cinéma américain, il semblerait que le messie s'appelle, non sans ironie, Damien. Avec son premier long métrage, le réalisateur avait su éveiller les consciences et défendre les cétacés en jouant carte sur table et en pointant beaucoup de doigts. Pour ce nouveau film, le new yorkais abandonne sa véhémence et sa chasuble de la CGT, il nous propose un grand bol d'air frais, une véritable soupe à la grimace, cuisinée aux petits oignons.




S'il souhaitait reproduire ce film à l'identique, 9 fois sur 10 il se louperait. La La Land (dont le titre se prononce "Lay Lay Land", pays d'Oncle Sam oblige) multiplie les grands moments de cinéma et nous laisse un peu KO, chancelants dans nos fauteuils de velours, dont l'humidité atteste que nous avons passé 100 minutes de folie douce. S'il osait déjà beaucoup dans White Splash, Chazelle abandonne ici le cheval à son harnais et parie davantage que la somme de toutes les mises engagées. On s'étonnera néanmoins de ces nombreux passages où des sous-titres chinois sont cachés par des sous-titres français, affichés par-dessus, avant de saisir le message de Chazelle. C'est encore un choix de mise en scène courageux et novateur, un pied-de-nez adressé au lecteur et un message sans concession sur notre village-monde à la communication si difficile et invasive... 




Le fils de Mary-Ann et de Christian Keyboard filme avec une bravoure et un sens du rythme peu communs, emporté par des acteurs en ébullition dont l'attirance physique réciproque ne fait plus aucun doute. Emma Stone, déjà brillante dans Harry Potter (dont La La Land peut être perçu comme une suite enchantée), sort enfin de l'ombre de ses aïeuls. La fille de Sharon et Oliver Stone n'a jamais paru aussi à l'aise devant une caméra. Elle s'impose comme la digne successeuse de Marylin Monroe, près d'un siècle après la disparition tragique de celle-ci (il était temps !). Un Oscar lui est désormais promis, et nous nous joindrons aux applaudissements nourris qui accompagneront son triomphe écrit d'avance. L'actrice sonne le glas des espoirs révolutionnaires, jugulés par ailleurs dans les autres grandes nations européennes. Elle laisse le pendu choisir sa corde et sa performance est à se damner.




Et que dire de Ryan Gosling ? Durant tout le film, on se demande qui fait quoi, et si ça n'est pas Ryan qui dirige Damien ou l'inverse ! L'acteur avait confié à une télé anglaise en septembre 2008 qu'il avait pris une taille de plus, une information capitale qui ne laisse pas de doute sur son pragmatisme d'homme de terrain. Dans ce rôle, Ryan Gosling est comme un swap dans l'eau. Petit à petit, le plus grand acteur de sa génération décroche la bourgeoise à son thé... sans épargner le manant ni le banquier. On peut hélas constater par intermittences que la peau trop parfaite, diaphane, immaculée, du sex-symbol surdoué a parfois posé de gros problèmes aux différents directeurs photos engagés sur le projet, incapables de le saisir à l'image. La star n'est pas toujours perceptible à l'écran, on ne la voit pas comme il faut. Scarlett Johansson posait le même problème avant son premier enfant. On devine aisément que Ryan Gosling a signé le contrat sans avoir lu toutes les mentions en-bas de page, au petit bonheur la chance, mais avec sa générosité légendaire, et son courage en bandoulière. Dans l'ombre du couple vedette, nous retrouvons l'inévitable J. K. Simmons (cocorico !), de nouveau appelé pour jouer un personnage dénué de cheveux. L'acteur, qui a également accepté un rôle muet, ne prend jamais la parole malgré toutes les fois où on l'y invite. Le résultat à l'image est étonnant. 




Festival sonore et pyrotechnique, vibrant hommage à l'âge d'or du cinéma hollywoodien, La La Land est un poème macabre, une oeuvre païenne qui, si elle ne descend pas la pente à vive allure, sait la remonter sans difficulté car son moteur est solide. Un film généreux et altruiste qui, contrairement à l'hôpital, ne se fout pas de la charité. Une date. Un rendez-vous.


La La Land de Damien Chazelle avec Ryan Gosling, Emma Stone et J. K. Simmons (2017)

11 septembre 2011

World Trade Center

Ce film catastrophe met en scène un pompier moustachu, interprété par Nick Cage, qui se retrouve coincé sous des gravas pendant des heures. Je vous l'annonce tout de suite : je n'ai pas du tout accroché et un petit détail a sans doute participé à cela. Ce film dit en effet s’inspirer d'un fait divers, mais personnellement je n’ai pas souvenir d’attentats impliquant le fameux World Trade Center de New-York. Il me semble pourtant que j’en aurais forcément entendu parler et qu’un évènement pareil aurait nécessairement fait le buzz. Bon, après, faut savoir qu’on me reproche de vivre un peu dans ma bulle, d'être déconnecté des faits d'actualité. On me dit souvent que je suis perché. A ma connaissance, je crois qu’il s’agit donc du seul film d’Oliver Stone qui ne s’inspire pas véritablement d’un évènement marquant de l’histoire récente de son pays. Pour faire vendre du coca et du pop-corn, Hollywood est décidément capable de tout... C'est tout de même assez bas de jouer comme ça avec la crédulité et l’ignorance des gens. C'est malhonnête.


World Trade Center d'Oliver Stone avec Nicolas Cage, Michael Peña, Maggie Gyllenhaal et Maria Bello (2006)

23 mai 2009

Las Vegas Parano

Toucher à ce film-là c'est pas un projet. C'est comme s'attaquer à Se7en, Usual Suspects ou Fight Club. C'est bien simple tout le monde est fan. C'est un coup à se foutre sa propre famille à dos, un coup à se faire "remercier" par son patron, un coup à voir son bail arriver à terme au bout d'un an au lieu de trois. Au bout d'un moment je me suis demandé si la raison pour laquelle j'avais du mal à m'intéresser à ce film, ou à ne pas le détester, n'était pas mon manque de connaissance du sujet, pour ne pas dire mon manque d'expérience du sujet. J'ai jamais pris de coke, mea culpa, mais je me fais un bang en écrivant ces lignes pour réparer mon erreur, dans cinq minutes je vais fumer les champignons qui poussent entre mes doigts de pieds, j'ai un saladier de ganja entre les genoux et deux rails, soit un chemin de fer de blanche qui va de mon fauteuil à mon plumard. Ce soir je serai camé, je serai pété au Mountain Dew, je roterai des nuages de poudreuse et je pisserai des caillots de sang et des copeaux de bois. Je serai en allant me coucher un gros toxico over-dosé. Demain je pourrai revoir le film si je ne meurs pas, ou bien s'ils autorisent les téléviseurs en centres de désintoxication. Plus sérieusement j'ai jamais pris de drogues, j'ai jamais mis la main sur la moindre drogue dure ni le moindre psychotrope.




Il semblerait qu'avoir une certaine expérience de la drogue, disons des drogues hallucinogènes, soit nécessaire pour apprécier le film. Il faut avoir fait l'expérience de drogues propices à une rêverie et à des divagations aussi immédiates que totales, pour ne pas dire violentes, pour pénétrer dans le film et y reconnaître des sensations familières. Amateurs de vin rosé et autres paradis artificiels de Baudelaire, tracez vos routes. On cause moins de cannabis que de cocaïne ici. Tout ça pour dire qu'il semble indispensable d'avoir fait l'expérience de ces errements, de ces visions distordues, colorées et fantasmagoriques qu'imposent aux sens les parents durs de la Marie-Jeanne et du haschisch, pour se retrouver dans le film de Terry Gilliam, lui-même grand consommateur de tazs et de trips, grand dealer devant l'éternel, et se laisser emporter dans l'euphorie du LSD et des ecstas.




N'ayant jamais fait cette expérience, je suis sur le bas-côté, laissé pour compte par Terry "Stone" Gilliam. De la même façon je ne me suis jamais battu et me sens écarté par David Fincher et son Fight Club. Je n'ai violé personne et tant que je ne serai pas passé à l'acte je demeurerai distant de l'Irréversible de Gaspar Noé. Je n'ai jamais tué et resterai à jamais exclu du Tueurs Nés d'Olivier Stone, un autre grand amateur de morphine et d'herbes de provence, lui qu'on appelle "Le Druide" dans le métier, moins pour sa sagesse que pour sa connaissance empirique des plantes. Je ne suis pas consommateur de café et ne fais pas partie de ceux qu'on qualifie de "clopeux", aussi serai-je à tout jamais indifférent au Coffee and Cigarettes de Jim Jarmusch. Je ne suis pas non plus un fin gourmet et je n'ai jamais rien pigé au Cuisine et dépendances de Philippe Muyl. C'est d'ailleurs pour ça que ma dvdothèque se compose à 95% de gros films pornos : je suis totalement clean, mon casier judiciaire est vierge et je sais pas me faire cuire un oeuf mais j'ai tiré un coup dans tous les coins du monde.


Las Vegas Parano de Terry Gilliam avec Johnny Depp et Benicio Del Toro (1998)

30 octobre 2008

Mongol

D'abord nous tenons à nous excuser, ça fait un fameux bail qu'on a pas écrit le moindre article. Désolé, on hésitait sur la couleur de notre nouvelle bagnole.

Mongol ça sera pour moi un prétexte pour écrire un petit essai sur les papas au cinéma. Ou plus exactement, les papas de héros au cinéma. Ou encore plus exactement les papas de grandes figures historiques. Je crois qu'il y a fondamentalement deux stéréotypes de papas de figures historiques. Y'a d'un côté le papa nauséabond, pourri jusqu'à la moelle, qui va tout mettre en ordre pour faire chier son fils et faire de son destin celui d'un grand personnage historique. Et y'a de l'autre côté le papa putain de responsable, à l'écoute, zélé, qui va en faire des tonnes pour apprendre à son fils la droiture, le nom des arbres, le sens de la justice et de la loyauté, les idéaux, le goût de la liberté et toutes ces conneries; et là aussi, le fils deviendra un personnage important. Donc dans les deux cas c'est pareil. Mais ce qui est vérifiable et notoire, c'est que jamais un personnage historiquement important ne nous est vendu sans que le portrait du père (tout bon, ou tout mauvais) ne nous soit d'abord peinturluré sur l'écran pendant une bonne heure de film (ces films-là durent en général la bagatelle de trois plombes).



Quelques exemples édifiants : quid du père tortionnaire d'un certain Monsieur N ; quid du père exemplaire mort pour la liberté du dénommé Brave Hard ; quid du papa gâteau de Francis Heaulmes (Thierry Frémont en avait tellement fait des couches dans ce rôle, il paraît que les autres acteurs l'appelaient Copycat sur le tournage, il est vraiment tombé dans le mimétisme le plus vachard en devenant lui-même tueur en série pour s'identifier à Heaulmes) ; quid du père engatsé et haineux de Johnny Cash dans Walk The Line ; quid du père de Joseph Staline qui lui donnait des briques à tremper dans son lait chocolaté le matin au réveil (on aperçoit cette anecdote dans le film Quand passent les corbacs, et dans sa suite Faute de grives on mange des cigognes) ; quid du père d'Alex le Grand qui d'après la biographie non-autorisée par Stone Olivier, faisait bouffer de la macédoine de légumes à son rejeton chaque jour de son enfance, matin midi et soir, et ça, Dieu m'est garant que ça forge le caractère d'un gosse.



Et quid donc du père de Genghis Khan, foreign language academy award nominee, qui a embrigadé son fils dès l'adolescence en le rouant de coups plusieurs fois par jours, en le forçant à traverser la grande Steppe Mongolienne avec les mains attachées dans le dos, en lui enseignant chaque matin l'heure du jour et de la nuit, en lui jurant sur sa tête qu'il le tuerait pour l'âge de sa majorité, et en l'obligeant à conduire une bagnole avec les mains menottées et le bouc noué au volant comme seul moyen de piloter pour éviter les bancs de sable trop profonds. Quid d'un léger anachronisme de ce point de vue étant donné que les premières caisses qui ont roulé dans le désert de Gobi c'était pour le Paris-Dakar 2008 et c'était des véhicules égarés.

Nota Bene : Souvent les gens se ruent sur ce film, croyant avoir affaire à un spin off de Gremlins qui serait entièrement consacré au personnage du petit Mogwaï. Mais si on prononce le titre correctement, il s'agit bien de Mongol.


Mongol de Sergei Bodrov avec Tadanobu Asano (2008)

23 juin 2008

Le Dernier des Mohicans

Avec ce film, en 1992, Michael "Da" Mann s'ouvre définitivement les portes du grand Hollywood. Et qui s'ouvre les portes d'Hollywood ne les referme-t-il pas souvent derrière soi, pris au piège par la machine infernale ? Mann signera en effet pas mal de films oubliables après ça (quid de Ali ou de Public Enemies, paumés au milieu de Collatéral ou Miami Vice, que certains tiennent pour de purs chefs-d’œuvre). En 1992, à Hollywood, se tournaient encore de grands fresques historiques, filmées avec intérêt et professionnalisme, dans un style académique assumé et honnête, avec des têtes d'affiche, de grandes batailles et des musiques imposantes. C'était même devenu une sorte d'artisanat. En 1990 Edward Zwick tournait le remarquable Glory, sur l'avènement du premier régiment de noirs dans l'armée nordiste durant la guerre de sécession, film qui allait révéler Denzel Washington au monde entier. En 1991 Kevin Costner faisait ses premiers pas derrière la caméra avec Danse avec les loups, qui longtemps après La Captive aux yeux clairs ou Little Big Man, achevait de porter sur les Indiens un regard humaniste. Soucieux de s'inscrire dans l'histoire du genre, il rappelait d'ailleurs sous les drapeaux le compositeur John Barry qui avait fait la gloire de Zoulou en 1964.




Et puis le mouvement atteignit une sorte d'apogée en 1995 avec un autre film d'acteur se mettant en scène, Braveheart, qui devait s'ériger en référence absolue du film sanglant en costume, qu'on pourrait appeler le "film de batailles historiques filmées en costard". Mel Gibson ayant calmé les ardeurs du genre, ce dernier connaîtra un coup de mou de quelques années pour refaire quelques pâles étincelles en 2000 avec Gladiator de Ridley "boy" Scott (dans lequel l'Histoire s'effaçait plus que jamais au profit du personnage de fiction) et The Patriot de Roland Magdane qui sortirent coup sur coup. Depuis le mouvement s'est à nouveau calmé, malgré quelques soubresauts ponctuels, comme Edward Zwick qui tâchait péniblement de remettre le couvert en 2004 avec Le Dernier Samouraï et un Tom Cruise en kimono cocaïné jusqu'aux pointes des cheveux. Et si le genre n'est pas mort (songeons à cette merde signée Oliver Stone qu'est Alexandre), disons qu'il a déjà connu son heure de gloire, et que cette heure de gloire s'est clairement étendue de 1990 à 1995, années durant lesquelles les grands films de cette espèce étaient à la mode et se faisaient avec passion et labeur, bien qu'à la chaîne. Le Dernier des Mohicans s'inscrit très exactement dans cette époque et la marque de toute son importance. L'histoire se situe en 1757 et raconte la guerre entre Français et Anglais dans l'État de New-York pour l'appropriation des terres indiennes. Rares sont les films qui ont dépeint ce moment de l'histoire et Michael Mann s'est acquitté de cette dette qu'avait le 7ème art en n'hésitant pas à adapter un des plus grands romans (fondateur de la littérature américaine) de James Fenimore Cooper.




Allez tournons cette page d'histoire. Soyons francs, ce film c'est celui d'un Michael Mann inspiré, en roues libres, un freewheelin' Michael Mann. Pour s'en convaincre il suffit de lancer le film et d'admirer son incroyable générique d'ouverture durant lequel, dans ce qui servira d'introduction à l'œuvre, Nathaniel "Hawkeye" (interprété par Daniel "D-Day" Lewis, encore très bel homme et piètre acteur à l'époque), s'en va chasser le daim. Avec son père adoptif (le dernier des Mohicans en question), nommé Chingachgook (rebaptisé "Chinkatchouk" en version française par un doubleur pressé de rentrer chez lui), et son frère d'adoption, surnommé "un cas", il court dans les bois à la poursuite d'un cerf. Séquence filmée à même la mousse des arbres à un rythme effréné. Dans cette ouverture Michael Mann tâche de nous rappeler que si l'on se plaint à l'idée d'aller faire trois courses au Lidl, à l'époque c'était autrement plus angoissant de penser à bouffer. Il fallait s'y prendre tôt le matin et être un Mohican rusé pour réussir à abattre un cerf en plein vol d'une balle de tromblon idéalement placée dans l'oreille. Une fois la chose faite et la musique du duo Randy Edelman et Trevor Jones apaisée (laquelle vous restera plantée dans le crane des jours durant, et avec quelle délectation !), les trois Indiens se recueillent au-dessus de la dépouille du cerf crevé et s'excusent de l'avoir tué. Mais revenons sur l'incroyable musique de ce film, mélange abracadabrant de mélodies traditionnelles irlandaises (rappelons qu'il n'y a rien d'irlandais dans le film) et de rythmes modernes ténus, pour accompagner des plans magnifiques surplombant les forêts d'Amérique prêtes à disparaître.




Pour ceux qui aiment les représentations cinématographiques de la grande Histoire qui restent dans la mémoire vive, que dire de la première escarmouche, avec Wes Studi, fameux acteur indien qui incarne ici le chef des Hurons (et qui jouait le méchant dans Danse avec les leups et plein d'autres films réclamant de méchants Indiens, mais aussi et presque à contre-emploi le rôle éponyme du fameux Geronimo de Walter Hill, avec Matt Damon, Gene Hackman et Robert Duvall, réalisé dans la même période charnière, en 1994). Notre Huron pur souche se fait passer pour un indien Mohawk histoire d'escorter les anglais et de les massacrer à coups de tomahawk, avec l'aide de ses hommes embusqués dans la forêt qui borde le chemin parcouru par la colonne dans une séquence survoltée. Du moins jusqu'à ce que Chinkatchouk, "un cas" et Daniel "Hawkeye" Lewis ne viennent les mettre en déroute pour sauver les filles du Colonel Munro et se les tirer en toute légitimité.




Que dire des scènes d'amour torrides et pourtant chastes sous les cascades des chutes du Niagara entre les damoiselles de la haute société britannique et les derniers des derniers Mohicans. Que dire de ces longs dialogues entre Patrice Chéreau (dans le rôle du général français Montcalm), ne pipant mot d'anglais et lisant à la vue de tous un vulgaire prompteur caché hors-champ, échangés avec un Wes Studi en pente douce, parlant Français comme le dernier des clébards et jurant d'arracher le cœur du Colonel Edmund "tête grise" Munro, qui s'avère être le père des deux filles que niquent depuis peu les Mohicans : pas de veine pour elles, coup de bol pour le film. Et que dire de la fin, avec le suicide de la sœur cadette qui se jette du haut de la falaise pour échapper à l'emprise du terrifiant Magua, sous les yeux de sa sœur aînée impuissante (Madeleine Stowe, en plein possession de ses moyens...), et de Chinkatchouk qui rattrape le groupe de Hurons la rage au corps, lui qui vient de voir tuer son fils "un cas" et qui, au rythme d'une musique poignante, découpe Magua en tranches en hurlant son propre nom, "Nardinamouk", imprononçable même pour lui.




Les derniers mots du film résonnent encore dans mon âme d'enfant : "Ask death for speed, for they are all there but one - I, Chingachgook - last of the Mohicans (...) And new people will come, work, struggle. Some will make their life. But once, we were here." En français ça donne quelque chose comme : "Demande à la mort de se magner, parce qu'ils reposent tous là sauf un - moi, Caoutchouc - dernier des Mohicans (...) Et d'autres peuples viendront, travailleront, en chieront. Certains feront leur vie. Mais à un moment, on était putain de là".


Le Dernier des Mohicans de Michael Mann avec Daniel Day Lewis, Madeleine Stowe, Wes Studi et Patrice Chéreau (1992)