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16 octobre 2024

The Harbinger / The Witch in the Window

 
 
Oubliez Ari Aster, Robert Eggers et Jordan Peele, ces pâles figures de proue de cette soi-disant elevated horror, autant de tocards qui pètent plus haut que leurs culs et sont pourtant infoutus de réaliser un seul vrai bon film de bout en bout. Tandis qu'ils font la une des plus respectables revues consacrées au cinéma et que leurs critiques les plus mal avisées et connectées les citent systématiquement dans leurs sordides tops annuels ou bi-mensuels, le persévérant Andy Mitton, loin des radars, va son chemin, en toute discrétion, voyant au mieux ses œuvres modestes, qu'il scénarise, monte et met également en musique, diffusées sur des plateformes spécialisées au flair bien affûté. La comparaison est sciemment provocatrice, certes, mais vous aurez compris que je ne suis fan d'aucun des cinéastes susmentionnés et il y a de quoi être attristé quand on constate le manque de notoriété d'Andy Mitton et les notes cruelles que ses petits films récoltent sur les databases les plus fréquentées – parmi ces films, seul le laborieux We Go On, co-réalisé avec Jesse Holland et en grande partie flingué par son acteur principal, paraît mériter une certaine sévérité, tant il n'amène rien de neuf sur un thème rebattu (la vie après la mort) et pourrait refroidir les plus bienveillants spectateurs.

Après avoir été accueilli outre-Atlantique sur Shudder, The Harbinger était visible par chez nous sur Shadowz, qui a eu le bon goût de nous le proposer l'année passée dans le cadre d'un marathon horrifique spécial Halloween. Il s'agit déjà du quatrième long métrage du cinéaste américain spécialisé dans l'horreur qui, dans chacun de ses films, s'intéresse toujours de près à ses personnages, prend le temps de les faire exister, et cherche à aller au-delà du frisson facile en peaufinant de belles atmosphères desquelles surgissent toujours quelques grands moments d'angoisse. Peut-être tourné en plein confinement et avec trois bouts de ficelle, The Harbinger semble a priori causer du Covid, du confinement et de ses tristes effets sur les plus fragiles d'entre nous par le biais du récit d'un lent effondrement mental où hallucinations flippantes et réalité déprimante vont de plus en plus intimement s'entremêler. Plus généralement, le film aborde le sujet de la dépression de manière assez frontale et courageuse, ce qui l'empêche au passage d'être trop directement associé à la seule période de la pandémie et lui permet d'être plus atemporel.

 

 
Au-delà de ça, The Harbinger constitue également une très simple et belle histoire d'amitié. On y suit en effet une jeune fille qui, suite à l'appel au secours d'une vieille amie, s'affranchit du confinement strict respecté par sa famille pour aller lui rendre visite, l'aider et passer du temps avec elle dans son appartement délabré. Andy Mitton utilise intelligemment les divers éléments associés à la crise sanitaire, à commencer par la paranoïa ambiante fondée sur la peur irraisonnée d'être contaminé et le port du masque évidemment susceptible de divulguer n'importe quelle monstruosité inattendue. Autant d'outils qu'il place au service de son récit d'horreur avec une malice qui relève de l'évidence. Il reprend aussi le fameux masque porté par les médecins de peste pour habiller la sombre entité qui symbolise la menace dépressive omniprésente. Avouons qu'après une première heure rondement menée, le cinéaste semble ici avoir eu quelques difficultés à boucler son récit, on regrette ainsi un petit ventre mou où l'on ne sait plus trop où il veut en venir. Heureusement, il retombe tout de même sur ses pattes en beauté avec une ultime scène toute en sobriété, au pessimisme accablant mais hélas sensé, conclue d'une pirouette des plus logiques.

Quelques années auparavant, Andy Mitton avait signé une autre bobine horrifique de la plus belle eau, le plus abouti et plus court The Witch in the Window qui, quant à lui, nous racontait une belle histoire d'amour filial entre un père et son jeune fils derrière ce qui se présentait d'abord comme un bon vieux film de maison hantée. En réhabilitant une vieille ferme perdue dans le Vermont, un homme et son fils sont confrontés à l'esprit de son ancienne propriétaire, une femme à la solide mais ambiguë réputation de sorcière dont on évitait jadis de s'approcher de trop près du territoire. En réalité, le papa veut retaper cette jolie baraque dans l'espoir de donner un nouveau souffle à son couple qui bat méchamment de l'aile, comme on l'a compris dès la première scène, à la tension domestique sèche et des plus crédibles. La rupture définitive et le divorce planent, le garçonnet en souffre en silence, croyant au rêve de son père et s'accrochant au vain espoir de voir ses parents réunis dans une maison qui, sur le papier, a effectivement tout pour plaire à sa maman. Sauf que la sorcière s'avère assez possessive envers les infortunés, désireux de vivre chez elle. Et c'est l'occasion pour le réalisateur de déployer son sens de l'atmosphère manifeste et de nous proposer quelques pics de terreur véritables qui nous scotchent à notre fauteuil.


 
 
Lors de scènes a priori anodines où nous voyons père et fils s'affairer autour de la maison pour lui refaire une beauté, Andy Mitton joue brillamment de la profondeur de champ, sur ce qui peut se jouer en arrière-plan, en invitant le spectateur à être aux aguets, à guetter la moindre apparition fantomatique de ladite sorcière, illustrant littéralement, à plusieurs occasions, avec cette simplicité chère aux grands talents, le titre de son œuvre pleine de modestie. Il se montre dans le même temps capable de mettre en boîte des scènes au suspense étouffant, sans utiliser de ficelles faciles, mais en jouant avec brio sur l'attente, la crainte de voir enfin. Un autre grand moment d'effroi nous fait partager les hallucinations d'un père dont le chagrin l'amène à imaginer une réconciliation désespérée. Une scène patiemment amenée, au dénouement aussi glaçant qu'attendu, qui parvient même, et c'est bien là le plus dur, à nous émouvoir. Si les comédiens sont irréprochables (en particulier le daron Alex Draper qui, en outre, a de faux airs de leader quinqua d'un respectable groupe d'indie rock du nord-ouest américain), c'est aussi les dialogues du cinéaste qui sonnent justes et évitent savamment les clichés redoutés. Cette histoire de sorcière est donc avant tout le prétexte pour nous proposer un film sensible et délicat, où nous sommes touchés par ce que vivent des personnages bien caractérisés et par les enjeux dramatiques dévoilés progressivement. On prend autant de plaisir à le regarder qu'à lire une nouvelle fantastique écrite par un maître. Du velours pour les amateurs de frissons distingués, d'ambiance soignée, d'horreur réellement intelligente, qui s'en régaleront en déplorant, comme moi, que l'auteur ne bénéficie pas d'une plus grande renommée tout en se réjouissant d'avoir affaire à une obscure pépite injustement méconnue. Non, vraiment, croyez-le ou non, Andy Mitton est parmi la crème du cinéma d'horreur indépendant américain du moment.


The Harbinger d'Andy Mitton avec Gabby Beans, Emily Davis et Raymond Anthony Thomas (2022)
The Witch in the Window d'Anty Mitton avec Alex Draper et Charles Everett Tacker (2018)

25 mars 2023

Eternal Daughter

Je ne sais pas ce qu'a vraiment cherché à faire Joanna Hogg mais, en ce qui me concerne, cela ne m'a pas vraiment déplu. Certains spectateurs étaient pourtant remontés comme des pendules à la sortie de la projection de ce film, que j'ai personnellement découvert dans le cadre de la première édition du festival Girls Don't Cry et nous avait été présenté avec l'enthousiasme propre à ce type d'événement. Il faut bien avouer qu'en une heure et trente-six minutes, il ne se passe pas grand chose, si ce n'est quasiment rien, dans cet hôtel quasi vide, lugubre et baignant dans le brouillard où Tilda Swinton vient séjourner avec sa mère, que l'actrice britannique interprète également. Son projet est semble-t-il de passer un moment privilégié avec sa vieille maman fatiguée, de célébrer son anniversaire en toute intimité et, tandis qu'elle se repose, de se consacrer à l'écriture d'un scénario qui peine à se dessiner. Tilda Swinton incarne en effet une cinéaste en panne d'inspiration dans un rôle que les mauvaises langues pourront juger un peu trop autobiographique... Joanna Hogg aurait été mieux inspirée, aux yeux des plus mécontents, de faire de son long métrage atmosphérique et lent un court forcément moins ennuyeux. Mais en dépit de la minceur d'un script sans grand mystère, il y a quelque chose dans Eternal Daughter qui m'a plutôt séduit. C'est peut-être une espèce d'humilité revendiquée, une simplicité manifeste, un sens de l'épure appréciable qui m'ont amené à accepter le film pour la petite chose, jamais désagréable à regarder, toujours à la lisière de l'ennui, qu'il est.

 

 
La réalisatrice ne cherche certainement pas à nous en mettre plein la vue ni à nous duper, et encore moins à nous effrayer. On se demande d'ailleurs si elle mise réellement quelque chose sur la révélation que tout amateur de cinéma de genre aura grillée dès les premiers instants du film et que l'on ne peut même pas nommer un twist. Cette interrogation est fugace tant sa mise en scène ne vise jamais à nous tromper par de vils moyens et que tout est amené de la plus simple des façons. Un léger doute subsiste toutefois, mollement entretenu, aussi vaporeux que ce brouillard omniprésent, et c'est aussi lui qui alimente le vague intérêt du film, par ailleurs surtout maintenu par cette ambiance cotonneuse et hors du temps, délicatement automnale et gothique, qui nous enveloppe de la première à la dernière image. Enfin, la mise en abyme proposée à la toute fin, comme une seconde révélation que la cinéaste espère peut-être quant à elle plus importante et malicieuse, est elle aussi d'une logique et d'une cohérence indiscutables, quand bien même elle peut légitiment renforcer ce sentiment qu'un format court aurait été plus adapté pour éviter toute impression de "tout ça pour ça" chez les spectateurs à l'humeur moins indulgente qui accueilleront cette petite pirouette d'un œil plus sévère.


 
 
Si l'on pourra regretter que les deux ou trois scènes de visions fantomatiques ne soient pas plus mémorables que cela, Joanna Hogg refusant obstinément de susciter la peur, il y a tout de même quelques beaux moments, pas assez sans doute, mais il y en a, et quand je repense à Eternal Daughter, je revois ce long plan fixe de l'allée menant à l'hôtel : il s'ouvre dans le noir quasi complet, puis des formes étranges et grisâtres apparaissent, et nous comprenons que c'est le jour qui se lève lentement, qu'il s'agit de branches d'arbres tortueuses, de couleurs d'automne funèbres qui ne seront jamais plus éclatantes. Le paysage se révèle ainsi très progressivement, et ce plan sublime dévoile son secret initial, là encore, le plus simplement du monde. Notons aussi que l'on retrouve là-dedans un chien de première catégorie, un amour de clébard doublé d'un sacré acteur, capable de dormir du plus profond des sommeils sur un plateau de tournage pour les besoins d'une scène puis de jouer l'inquiétude de façon tout aussi convaincante. Ce cocker anglais à la belle robe noire et blanche est bien plus qu'une présence adorable dont la décontraction tranche avec l'état d'anxiété de sa propriétaire. Il est un des plus gros atouts du film et le générique ne manque pas de lui rendre hommage en nommant l'animal au même titre que les autres acteurs. De rapides recherches nous apprennent qu'il s'agit de nul autre que du propre chien de Tilda Swinton, que l'on ne peut donc que féliciter pour la qualité de son dressage. Un tel toutou mérite une maîtresse à la hauteur, et vice versa.


 
 
Avec ce petit et modeste film de maison vaguement hantée, Joanna Hogg ne cherche donc manifestement pas à nous foutre la trouille ni à nous surprendre. Elle veut nous faire partager le mal-être de cette femme, fille éternelle obnubilée par sa mère, femme désormais d'âge mûr à l'existence gâchée. Un personnage qu'elle prend le temps de filmer, dans cet hôtel isolé où l'on devine un passé douloureux. Un personnage solidement campé par une actrice que l'on ne présente plus et qui ne donne jamais dans la performance malgré un double-rôle qui pouvait l'y inviter. Enfin, la cinéaste anglaise souhaite, surtout, nous emmitoufler dans une brume fantastique, timide mais élégante, et cela, ma foi, n'est pas si désagréable...


The Eternal Daughter de Joanna Hogg avec Tilda Swinton et son chien Louis (2022)

10 décembre 2021

La Proie d'une ombre

Premier problème : ce titre complètement bidon. La Proie d'une ombre. A quel moment peut-on décider que ça sonne bien, que ça donne envie, que ça claque ?! On dirait un Karine Giébel... Notons que le titre original, The Night House, ne brille pas non plus par son originalité et qu'existait déjà L'Ombre et la proie, une association bien plus heureuse des mêmes mots pour un film au pitch et au casting autrement plus aguicheurs : Val Kilmer et Michael Douglas y chassaient des lions mangeurs d'homme au Kenya, à la fin du XIXe siècle (je l'ai vu, à la fin du XXe, et n'en garde aucun souvenir, si ce n'est celui du regard anxieux de Douglas derrière son fusil à lunette, un filet de sueur descendant le long de sa tempe, une marque de fabrique de l'acteur). Ce titre a pour seul mérite de coller au film, littéralement, et à son scénario qui se veut une subtile métaphore du deuil et de la dépression. Rebecca Hall incarne, avec un sérieux et une application qui participent à éviter le désastre total, une femme qui sombre peu à peu suite au suicide de son mari. Dans la grande baraque en bord de lac où elle habite désormais seule, elle est assaillie par des visions et des terreurs nocturnes qui l'amènent à enquêter le passé du défunt...


 
 
Deuxième problème, et celui-ci est de taille : ce scénario à la mords-moi-le-nœud. On peut pourtant y déceler de très louables intentions ; une volonté de donner dans le fantastique adulte et sérieux, à contrecourant de certaines tendances actuelles ; la perspective d'une horreur psychologique, plongée dans la tête d'un personnage en pleine descente aux enfers ; et la promesse d'un film de fantôme, de maison hantée, s'inscrivant dans la plus noble tradition du genre. Bref, on se dit pourquoi pas, on a envie d'y croire, d'autant plus que le précédent long métrage de David Bruckner, The Ritual, était plutôt correct ou en tout cas au-dessus de la moyenne actuelle (vous noterez toute la pondération qui alourdit mes phrases déjà bancales et atteste de l'estime très relative que je porte à ce réalisateur qui, s'il entreprenait un retour à la terre et optait pour le zéro déchet, ne constituerait pas une grande perte pour le cinéma et m'épargnerait quelques soirées).


 
 
Hélas, si The Night House recèle bel et bien une ou deux idées de mise en scènes intéressantes lors de scènes de trouille plutôt efficaces que nous vivons à travers les yeux de ce personnage qui perd pied, auquel Rebecca Hall apporte donc crédibilité et nuance, il cherche aussi à surfer avec opportunisme sur la vague #MeToo et s'avère au bout du compte beaucoup trop mal écrit et laborieux pour tenir la route. Avec ce personnage de mari disparu, absent mais omniprésent, que l'on croit d'abord coupable d'infidélités répétées puis que nous pensons être un stalker, un harceleur de femmes en puissance, voire bien pire encore, et dont l'esprit semble désormais hanter la demeure où vit notre pauvre héroïne, The Night House rappelle beaucoup trop la récente déclinaison de l'Homme Invisible par Leigh Whannell, autre thriller horrifique tenu à bout de bras par une actrice impliquée en la personne d'Elisabeth Moss.


 
 
Leigh Whannell puisait lui aussi son inspiration dans l'actualité à travers ce qui se voulait une métaphore horrifique, plus directe et moins tordue – bien que très balourde également –, de la masculinité toxique poussée à son paroxysme. Le scénar signé Ben Collins et Luke Piotrowski que s'applique à mettre en boîte David Bruckner se révèle encore plus fumeux et tellement maladroit que l'on peut même se demander si, en réalité, il n'est pas d'une terrible misogynie. Attention, divulgâchis en vue. Il s'avère en définitive que la femme est à l'origine de tous les maux : son propre démon, incarnation surnaturelle de sa dépression, de cette pulsion de mort dont son mari l'a longtemps sauvée, a poussé ce dernier à commettre l'impensable et à finalement opter pour un suicide en forme de sacrifice amoureux... C'est en tout cas ce que je comprends de cette horreur de film, quand bien même je préfère ne pas m'y éterniser car il n'en vaut pas la chandelle. La fin, assez expéditive, n'y invite guère non plus. Elle conclut un dernier tiers épuisant et bien plus démonstratif où David Bruckner marche encore sur les plates-bandes d'Invisible Man, avec ces mots écrits sur la buée d'un miroir de salle de bains par une force invisible qui finit par s'en prendre plus vertement à notre pauvre héroïne. Ce climax raté rappelle aussi les scènes choc du bien plus mémorable L'Emprise : le contexte est quasi identique et les effets visuels très similaires.


 
 
On reste au final dans un entre-deux bien pratique qui permet toutes les errances, approximations et absurdités. Tout était donc dans la tête du personnage, cette femme au deuil impossible qui sombre dans les affres de la dépression suite à la mort brutale de son époux. Ce mantra nous évite de chercher à tout comprendre et à démêler le vrai du faux. C'est ce que l'on peut se dire par facilité, comme pour chasser ce que l'on vient de voir de notre esprit et ne pas perdre plus de temps. C'est aussi une lecture que soutient l'interprétation irréprochable de Rebecca Hall, dont on se demande bien pourquoi elle s'échine à jouer dans de tels trucs (cette actrice doit aimer l'épouvante et peut-être un jour se mettra-t-elle au service d'un film valable – on le lui souhaite car elle le mérite). Enfin, cela permet accessoirement de dédouaner ces sagouins de scénaristes : ça ne les excuse pas, mais ça rend leur travail un peu moins dégueulasse. 
 
 
La Proie d'une ombre de David Bruckner avec Rebecca Hall (2021)

28 septembre 2021

Crimson Peak

J'ai fait une petite expérience avec quelques scènes de Crimson Peak, ce film de fantômes de Guillermo del Toro sorti en 2015 que tout le monde a zappé. Bon, rien de bien méchant. J'ai juste trafiqué un peu le grain, le contraste, la luminosité, la colorimétrie. En gros, le rendu visuel quoi. Hop hop hop, des broutilles par-ci par-là, des détails infimes. J'ai des logiciels d'édition vidéo assez costauds à la maison, du matos de pointe, et je perds régulièrement un temps fou à faire mumuse avec, au grand dam de mes proches. Je choisis des films desquels a priori il n'y aurait rien à sauver et j'essaie très modestement de les améliorer, d'en faire quelque chose. Bref, après quelques heures de bidouillages sur Crimson's Peaks (j'y ai passé quasiment deux après-midis), j'étais toujours pas convaincu du truc, j'arrivais à rien, j'en tirais que dalle de potable, et ça devenait presque une obsession... Puis j'ai eu l'idée de mettre tout ça en noir et blanc... Et là... Sa race... La révélation.
 
 

 
 
Parfois, c'est dans les choix les plus simples que réside le génie... Imaginez tout ça en mouvement : c'est assez dingue. D'ailleurs, si ça vous intéresse, je peux vous partager mon director's cut sur mon compte Viméo. J'espère que le maestro del Toro ne sera pas en colère après moi mais ces échelles de gris, avec ces effets discrets sur les visages des comédiens, ajoutent une dimension onirique au récit et me transportent vers un espace-temps indéfini. Cela me donne des frissons et me hérisse les poils du bas du dos, très exactement ceux qui s'échappent de ma raie. Bref, rien à voir avec l'ennui terrible et l'envie de crever que j'ai pu ressentir en découvrant la version originale. 
Ces images-là ne semblent pas issues d'un film.
Mais de mes propres souvenirs.
 
De mes propres cauchemars de névrosé. 
 
 
Crimson Peak de Guillermo del Toro avec Jessica Chastain, Mia Wasikowska et Tom Hiddleston (2015)

17 novembre 2020

His House

Bienvenue dans le haut du panier des films Netflix, ce qui est évidemment un compliment à relativiser... D'ailleurs, His House n'est pas une production Netflix à proprement parler, la plateforme s'est contentée d'acheter les droits de distribution pour mieux proposer le film à ses abonnés à la veille d'Halloween, ajoutant ainsi avec opportunisme un titre horrifique inédit, plutôt intelligent et dans l'air du temps, à son catalogue. Le premier long métrage écrit et réalisé par le jeune cinéaste anglais Remi Weekes s'inscrit en effet quelque part entre le cinéma social britannique et celui, d'épouvante plus en vogue, de l'américain Jordan Peele. Nous y suivons un couple de réfugiés qui a fui la guerre civile qui ravageait son pays pour l'Angleterre, où ils se retrouvent logés dans une maison vétuste, quelque part en banlieue de Londres. Ils ont perdu leur fille durant leur périple jusqu'en Europe et cette perte tragique continue de les hanter, à moins que ce ne soit leur nouveau logement, dont de sombres menaces suintent des murs pourris...




Rencontre du film social et du film de maison hantée, His House apparaît beaucoup plus réussi dans son versant réaliste. Le couple de réfugiés est incarné par deux acteurs charismatiques (Wunmi Mosaku et Sope Dirisu) qui réussissent à être très crédibles dans leurs rôles, en y apportant une belle humanité. Nous ressentons immédiatement de l'empathie pour eux et nous avons juste envie de les voir kiffer, que cette chienne de vie leur sourit enfin. Les meilleures scènes sont celles où nous les voyons confrontés au système anglais, fait de contrôles hebdomadaires obligatoires et d'une série d'impératifs qui paraissent contradictoires. Sommés de s'intégrer, les deux réfugiés sont toutefois isolés dans un quartier craignos et il leur est interdit de trouver ce travail qui serait synonyme de source de revenu autre que la maigre pension qui leur est accordée. Continuellement rappelés à leur soi-disant chance de bénéficier d'un vaste logement, plus grand que les appartements de leurs contrôleurs envieux, et dont l'insalubrité est ignorée, leur statut est fragile et précaire. Nous ressentons suffisamment toute la pression qu'ils subissent au quotidien, leur souffrance et leur manque de repère dans ce nouvel environnement grisâtre et si peu accueillant, qui ne les aide guère à s'affranchir de leur lourd et douloureux passé.




Côté horreur et fantastique, en revanche, c'est un peu moins ça... Comme bien des films de maison hantée, His House est trop répétitif, comme s'il était indispensable de placer des scènes de trouille à un rythme très régulier, histoire de procurer au spectateur les frissons attendus, de ne pas prendre le risque de le perdre ou de l'ennuyer. Bien que ces scènes horrifiques convoquent un imaginaire assez original pour le genre, permettant au cinéaste de nous livrer deux ou trois visions de cauchemar saisissantes, elles sont parfois longuettes et constituent peut-être les moins intéressantes de l'ensemble, parasitées aussi par un penchant pour les jumpscares qui pourra en lasser certains. Le film souffre en outre d'une construction balourde, avec un dernier tiers trop explicatif, trop surligné, laborieux. L'histoire s'avère plutôt solide et son espèce de twist fonctionne assez bien, mais elle échoue alors à nous emporter pour de bon, à plus franchement nous émouvoir. Remi Weekes a cependant le mérite de nous apporter tous les éclaircissements espérés, loin de cette vilaine tendance qui consiste à trop peu en révéler, à épaissir un mystère en réalité bien pratique pour cacher, en vain, les lacunes et la minceur de scénarios paresseux, laissant sur sa faim une audience qui n'est pas dupe. Ici, tout s'éclaire convenablement, certes, mais nous aurions préféré plus de fluidité et de subtilité. Si His House a donc de vraies et louables qualités, proposant même quelques belles choses et exploitant comme il peut une idée de départ originale, osée et intéressante, il est tout de même assez loin de convaincre totalement. Finissons sur une note positive et admettons que cela reste très encourageant pour un premier film.


His House de Remi Weekes avec Wunmi Mosaku et Sope Dirisu (2020)

30 octobre 2020

You Should Have Left

Vingt ans après Hypnose, son plus haut fait d'armes en tant que réalisateur, David Koepp retrouve Kevin Bacon pour un nouveau thriller horrifique où l'acteur est sujet au doute, au stress et à des hallucinations. Au vu du résultat, on se dit que les deux individus auraient pu fêter leurs retrouvailles entre eux, en privé, voire plus prudemment sur Zoom, et en tout cas nous laisser à l'écart, ne pas nous inviter, n'en conserver aucune data, dans un geste à la fois écolo et altruiste. S'il n'est pas complètement nul et qu'il est humainement possible de tenir d'un bout à l'autre sans trop souffrir (la preuve, j'y suis arrivé lors d'un voyage en train que ce film ne m'a pas donné l'impression de rendre beaucoup plus court...), You Should Have Left est, vous l'aurez compris, tout ce qu'il y a de plus dispensable et anodin.




Kevin Bacon incarne donc un écrivain richissime au passé trouble, désormais en couple avec Amanda Seyfried. Pour se "retrouver" et "passer du bon temps" avec leur gamine, ils choisissent de louer une maison à l'architecture douteuse, isolée quelque part au Pays de Galles (en réalité, et à des fins économiques, dans le New Jersey). Une fois sur les lieux, rien ne se passera comme prévu, et la petite parenthèse galloise de la famille Bacon n'aura rien du séjour reposant escompté... David Koepp parvient très laborieusement à nous accrocher à son scénario de malheur, basé sur un bouquin signé Daniel Kehlmann que l'on imagine forcément un peu plus touffu... On est toujours à deux doigts de couper court, mais on tient bon, vaguement curieux de connaître la suite des événements et, dans mon cas, peu désireux de sauter du train en marche, malgré un enchaînement de situations bien connues, vues et revues.




You Should Have Left fait partie de ces trop nombreux films américains dans lesquels une petite famille méprisable se met à pousser des cris de joie insupportables et éructe à tour de rôle les pires banalités lors de la découverte pleine d'enthousiasme de leur lieu de villégiature, pourtant proprement hideux. Ces gens-là doivent être tellement habitués au bitume... Ici c'est donc cet effroyable chalet rectangulaire sans aucun cachet, triste superposition moderne de baies vitrées, renfermant de longs couloirs glauques donnant sur de vastes pièces carrées aux murs gris, piètrement décorées. Et c'est donc ce lieu en apparence sans âme ni histoire, flambant neuf et ultra clean, que David Koepp veut nous rendre maléfique... Il est bon de parfois tordre le cou aux clichés, de ne pas nous proposer encore une vieille demeure au style gothique avec portail menaçant en fer forgé et toiles d'araignée dans tous les coins, mais encore faut-il que l'alternative choisie ne soit pas aussi merdique...




Malgré tout, admettons qu'il y a quelques semblants d'idées de mise en scène, dont un enfant de 12 ans pourrait être fier, lorsque Koepp joue justement de l'architecture mystérieuse de cette ignoble baraque. Ce passage où Kevin Bacon essaie de piger comment les pièces sont agencées, mesure la longueur d'un mur à l'intérieur puis à l'extérieur constatant une différence inexplicable, puis observe sa fille ouvrir une porte qui devrait la mener dehors et la fait simplement disparaître du cadre pour on ne sait où, est strictement le seul moment que je sauve là-dedans. Le seul. Pour le reste, circulez, il n'y a vraiment rien à voir. L'un de ces films qui nous ont amené à dire que le cinéma était bel et bien perdu pour cette année.


You Should Have Left de David Koepp avec Kevin Bacon et Amanda Seyfried (2020)

3 novembre 2018

Spirit

J'étais en train de trier de vieux DVDs récupérés lors d'un déménagement dans l'idée de préparer des cartons pour me faire des roubignoles en or lors d'un futur vide-grenier quand je suis tombé sur la galette toujours sous blister de Spirit. Je le précise tout de suite pour les fans de canassons ou de pornos italiens (ou des deux) qui seraient tombés sur cette page web par erreur, rien à voir avec Spirit, l'étalon des plaines. On nage ici dans l'horreur avec un pur film de maison hantée. Ni une ni deux, mon cerveau n'a fait qu'un tour. N'étions-nous pas en train de penser à consacrer une petite semaine aux films de maison hantée pour célébrer Halloween dignement ici, sur ce blog ? J'ai donc décidé de voir ce film. Qui est par définition une pépite rare. D'abord parce que personne ne l'a vu. Zéro note sur Vodkaster, la première database de référence en matière de cinéma, juste derrière Imdb et une centaine d'autres sites équivalents.




Même les types qui ont fabriqué le dvd (j'ignore le nom du studio de diffusion, peut-être "Press Center Buttons To Release" si j'en crois la mention à l'intérieur de la boîte) ne l'ont pas regardé puisqu'ils annoncent un film de 2 heures disponible uniquement en VF alors qu'il fait 1h30 les bras levés et que cette édition propose la VOST (avis aux amateurs du genre). Pépite, donc, et rare, aussi, parce qu'il s'agit du seul film, certes destiné à la TV, tourné par Michael Slovis, qui n'a réalisé par ailleurs que des épisodes de séries télé, mais qui en a réalisé une tétrachiée (de Game of Thrones à Breaking Bad en passant par The Walking Dead, Better Call Saul, New York Unité Spéciale et Les Experts). Un cador donc. Dont l'unique film est une pure merde, je le dis tout net.




Le film n'est absolument pas porté par la toute jeune Elisabeth Moss (qui ensuite officia à son tour dans plusieurs séries, de The West Wing à Top of The Lake en passant par Handmaid's Tale, dont elle tient le premier rôle), ni par Greg Evigan (apparu dans Bones, Cold Case, Desperate Housewives, Melrose Place et une trentaine d'autres séries marquées du sceau de son strabisme), ni non plus par le jeune Green Austin O'Brien pour qui Last Action Hero fut un chant du cygne (et qu'il ne faut pas confondre avec cet autre acteur de séries, O'Brian Austin Green, qui s'illustra dans Beverly Hills), bref, une petite troupe de comédiens ici équitablement dépourvus de charisme et très mal dirigés par Slovis, roi des flans. Spirit raconte mal une histoire de maison hantée absolument sans intérêt. Juste avant de le lancer, ce midi, face à un bon plat (poulet rôti à la broche et gratin de chou), j'ai dit à ma compagne, très sensible face aux films d'horreur : "Je te préviens tu vas littéralement te chier dessus". En un sens, et même si en réalité elle s'est endormie au bout d'une trentaine de minutes, comme un loir, j'avais pas tout à fait tort.


Spirit de Michael Slovis avec Elisabeth Moss et Green Austin Brian (2001)

29 septembre 2017

Visite ou Mémoires et confessions

Une fois encore, Manoel de Oliveira défia le temps. Bam. Phrase. En 2016, un an après la mort du cinéaste portugais, à l'âge de 106 ans, sort sur les écrans un film inédit, gardé secret, un testament filmé en 1982, par un vieil homme déjà, de 74 ans, à qui il ne restait que la bagatelle de 35 ans à vivre et 25 films à faire (il évoque à un moment le scénario de L'étrange affaire Angelica, qui ne sera tourné qu'en 2010, et que l'on retrouve par anticipation dans l'image choisie comme affiche pour Visite ou Mémoires et confessions). A cette époque, Oliveira doit vendre la maison familiale pour payer ses dettes, mais il décide de la filmer avant de la quitter, histoire de se raconter, à travers des récits de souvenirs qu'il nous fait lui-même, face caméra, entre deux projections de films d'archives familiales (sa femme, Maria Isabel, coupant des fleurs, par exemple) mais surtout au fil des déambulations de la caméra, rythmées par deux voix off, l'une masculine, l'autre féminine, dans les pièces désertes de la grande demeure, désertes mais non vides, chargées encore de meubles, de bibelots, de photographies, de toute une vie.





Ce sont ces lentes traversées de la maison de famille qui fascinent le plus. La caméra donne l'impression de nous révéler en vision subjective ce que découvrent les deux voix, deux voix sans corps (des nouveaux arrivants invisibles, flottant dans une maison abandonnée bien que toujours habitée par son ancien propriétaire, on n'est pas loin de l'ambiguïté des Autres), qui progressent de pièce en pièce et commentent la visite. Parfois, l'une ou l'autre de ces voix s'interrompt, croyant avoir entendu quelqu'un au rez-de-chaussée ou dans une pièce voisine. Cette troisième voix n'est autre que celle de Manoel de Oliveira lui-même, que nous retrouvons alors dans son bureau, entouré d'un projecteur, de livres et d'un portrait de la Joconde (figure clé, une dizaine d'années plus tard, de Val Abraham), et nous parlant aussi bien de ses enfants et de son épouse, à travers quelques anecdotes, que de ses rencontres et de ses goûts (il confesse sa préférence, au sein des cinéastes portugais, pour Paulo Rocha). De sorte que De Oliveira, dans ce drôle d'objet filmique à la 1ère personne, autobiographie par le prisme très parlant du lieu et des objets, hante sa propre maison et son propre film, comme s'il était déjà mort. Et nous de le retrouver vivant, avec 35 ans de retard, ou avec 35 ans d'avance sur lui, un ou deux ans déjà après sa disparition.


Visite ou Mémoires et confessions de Manoel de Oliveira avec lui-même (1982 - 2016)

26 juillet 2017

Haunter

J'aurais aimé défendre ce film. J'avais envie de croire qu'une alternative de qualité à l'incontournable Conjuring était sortie en catimini la même année dans le domaine du film de maison hantée. Et Splice, du même Vincenzo Natali, nous avait plutôt emballés. Hélas, même avec toute la bonne volonté du monde, force est de reconnaître que ce Haunter est un vrai ratage. Le postulat de départ est pourtant un peu original, même s'il s'agit d'une sorte de croisement incongru entre Un Jour sans fin et Les Autres. On y suit les déboires de Lisa (Abigail Breslin), une adolescente enfermée dans une grande maison et condamnée à revivre indéfiniment le même jour. Très vite, nous apprenons que cette Lisa est une fantôme, bloquée au jour de la mort de sa famille dans des circonstances tragiques, il y a près de 30 ans. Elle est elle-même hantée par les individus qui vivent à présent dans la bâtisse, mais va progressivement tenter de leur venir en aide quand elle comprendra qu'ils semblent destinés au même triste sort qu'elle.




Les films de maison hantée nous proposent généralement de suivre les mésaventures d'une famille hantée par un esprit qu'il faut aider, venger ou libérer d'une façon ou d'une autre. Ici, l'histoire est donc inversée, mais cela s'arrête là. Le parti pris initial est loin d'être une mauvaise idée, mais Vincenzo Natali n'en fait rien d'intéressant et son film tourne très vite à vide. On se rend d'autant mieux compte que le film est raté quand on a cette désagréable mais bien réelle impression d'avoir strictement révélé toutes ses surprises en écrivant quelques lignes supposées seulement présenter le pitch. La première partie, trop longue, nous montre Abigail Breslin mener son enquête dans cette journée interminable, et c'est déjà très laborieux. Il ne se passe rien. Quand le personnage investit le présent pour agir en esprit bienfaiteur, certaines situations rappellent l'infect Lovely Bones, et cela suscite toujours aussi peu l'intérêt. Quelques effets spécieux grotesques et particulièrement hideux rappellent d'ailleurs aussi le film de Peter Jackson. Il est presque difficile de croire que le même réalisateur a accouché de Splice, film de science-fiction qui, malgré son maigre budget, parvenait à avoir une très bonne allure. Quant à la petite Abigail Breslin, supposée porter le projet sur ses frêles épaules, elle n'a pas franchement étendu son registre depuis Little Miss Sunshine, où elle avait tout juste 9 piges, et c'est assez problématique... Elle contribue également à donner à Haunter le cachet d'un épisode pilote très brouillon d'une série-télé avortée. Un épisode qu'on aurait ici péniblement rallongé pour qu'il atteigne la durée d'un long métrage. Bref, à oublier !


Haunter de Vincenzo Natali avec Abigail Breslin, Samantha Weinstein et Stephen McHattie (2013)

15 octobre 2015

La Maison des Ombres

La Maison des Ombres (The Awakening en VO) est un film fantastique anglais réalisé par le jeune Nick Murphy, qui signe-là son premier long métrage. Porté par l'actrice Rebecca Hall, il nous raconte l'histoire d'une chasseuse de fantômes professionnelle appelée à enquêter sur la mort mystérieuse d'un petit garçon dans un pensionnat réputé hanté. L'action se déroule en 1921 dans une Angleterre où les fantômes les plus envahissants sont ceux des soldats tombés sur le champ de bataille. La medium est une jeune femme très marquée par les événements récents puisqu'elle y a perdu son époux. Assez austère et aigrie, elle est bien déterminée à prouver qu'il n'existe pas de phénomènes paranormaux et que la mort ne laisse rien derrière elle, si ce n'est un vide cruel et étouffant. Respectant le schéma très classique d'un film de maison hantée lambda, les convictions scientifiques et rationnelles de l'héroïne seront évidemment mises à rude épreuve par les expériences qu'elle sera amenée à vivre dans le pensionnat pour garçons qu'elle est chargée d'inspecter à l'aide d'un attirail dernier cri.




Doté d'une interprétation solide, d'une réalisation assez soignée et d'un scénario plutôt costaud mais tardant beaucoup trop à nous révéler ses secrets, La Maison des Ombres n'est pas vraiment désagréable à regarder. On tient là un titre horrifique clairement supérieur à la moyenne et qui s'inscrit du côté de ce cinéma fantastique d'un classicisme affirmé, récemment ravivé par des réalisateurs espagnols, et bien éloigné des plus pénibles modes actuelles (torture porn, temps réel, vue subjective, possessions diaboliques, remakes en série, et j'en passe). Hélas, il manque tout de même au film de Nick Murphy un cachet particulier et, surtout, une vraie originalité pour qu'on ait réellement affaire à un bon film de genre. On s'ennuie parfois un peu devant la banalité des évènements qui nous sont dépeints, jusqu'à un final plutôt bien mené, mais tout de même un peu tiré par les cheveux, où d'un seul coup tout s'éclaircit, par l'intermédiaire de flashbacks trop démonstratifs et ma foi assez faciles. Peut-être le réalisateur avait-il trop confiance en son scénario très alambiqué et en son twist programmé, tant et si bien qu'il prend bien trop son temps pour nous en dévoiler les petites ficelles et qu'il nous perd un peu en cours de route. Dommage... Plus dommage encore, le film n'a semble-t-il pas été jugé suffisamment bon pour bénéficier d'une sortie en salles dans notre beau pays. Si l'on s'amuse au petit jeu des comparaisons avec les productions du genre qui, quant à elles, jouissent de sorties en grande pompe, cette décision apparaît bien stupide.




Il faut tout de même relever qu'il y a dans ce film une assez belle idée qui nous offre une scène tout bonnement remarquable, ce qui est, si l'on pratique encore la politique du pire, déjà pas si mal dans ce sous-genre si balisé qu'est le film de maison hantée. Alors qu'elle est à la poursuite du fantôme dans les couloirs du pensionnat, Rebecca Hall se dirige vers l'imposante maquette miniature du bâtiment, seule attraction d'une pièce laissée à l'abandon. Elle découvre alors que les scènes les plus marquantes du film, c'est-à-dire celles des apparitions du mystérieux fantôme, sont reproduites en taille réduite dans chacune des pièces du pensionnat où elles ont eu lieu, avec des petites poupées représentant chaque personnage. L'héroïne découvre chacune de ces scènes dans leur ordre chronologique et remonte ainsi le temps jusqu'à orienter son regard vers le présent, qui se déroule donc dans la pièce où elle est actuellement et où elle découvre une petite version d'elle-même en train d'inspecter la maquette dans la maquette, tandis qu'un spectre se tient nonchalamment derrière elle... Avec cette scène ultra tendue qui survole nettement tout le reste du film, La Maison des Ombres nous rappelle à nouveau la récente vague fantastique espagnole. Des œuvres en général très inégales mais souvent capables de surprendre par le biais de quelques idées simples mais lumineuses qui laissent un souvenir durable dans la mémoire du spectateur amateur de cinéma d'horreur. Je pense par exemple à L'Orphelinat de Juan Antonio Bayona et à ce passage très réussi où la très gentille Belén Rueda organise une partie improvisée d'Un Deux Trois Soleil avec les fantômes des enfants hantant la demeure. Ces seules scènes me suffisent amplement à défendre de tels films et m'invitent même à espérer un avenir plus radieux pour leurs auteurs.


La Maison des Ombres (The Awakening) de Nick Murphy avec Rebecca Hall et Dominic West (2012)

1 décembre 2014

Mister Babadook

Remarqué à sa sortie, pourtant survenue au beau milieu de l'été, Mister Babadook est le premier long métrage de l'australienne Jennifer Kent. Je l'ai lancé en ignorant tout de l'histoire et en craignant, de par les quelques visuels entraperçus, un énième film d'horreur à destination d'un public adolescent à la recherche du frisson facile, dans la lignée des petits tours de train fantôme à succès organisés par le triste forain James Wan (Insidious, The Conjuring...). J'avais tout faux et quel ne fut pas mon plaisir de découvrir une œuvre ambitieuse, singulière et maîtrisée, révélatrice de la personnalité d'une cinéaste dont on suivra les prochaines créations avec beaucoup d'espoir et de curiosité.




Mister Babadook est un film d'horreur adulte, sérieux, qui réussira peut-être rarement à vous faire sursauter (quoique...) car, aux frayeurs superficielles, sa réalisatrice préfère distiller un malaise profond en s'attaquant à des thèmes récurrents du cinéma horrifique quand celui-ci s'attache à creuser la psychologie de personnages sombrant dans la folie dépressive. C'est donc ce qui arrive à la pauvre Amelia, mère fatiguée d'un petit garçon de 6 ans, toujours pas remise de la mort brutale de son mari. La découverte d'un livre pour enfants particulièrement inquiétant mettant en scène un sombre personnage à l'allure menaçante, le fameux Mister Babadook, va être l'événement déclencheur qui accélérera la chute démente, en provoquant hallucinations et autres peurs incontrôlables, chez le garçon et, surtout, sa maman.




Deuil impossible, maternité pénible, enfant maléfique, désamour maternel et croque-mitaine métaphorique... Amelia, incarnée par une irréprochable Essie Davis, est le personnage central d'un film qui aborde des thèmes largement traités par le fantastique, ayant déjà accouché d’œuvres majeures bien ancrées dans les mémoires, que le récent et réussi Babycall s'était également approprié. Mais Jennifer Kent parvient tout de même à se distinguer en beauté et à trouver le ton juste. Elle se concentre sur le désarroi tragique d'une mère et de son fils, progressivement avalés par leurs démons, qu'elle filme avec une réelle sincérité, croyant fort en son histoire et en ses personnages. Sa mise en scène très soignée, épurée, au rythme ciselé, dégage un vrai style. Si le scénario ne brille pas par son originalité, on suit donc son déroulement sans aucun souci. On ne s'ennuie jamais.




À de très rares reprises, Jennifer Kent s'égare dans des effets de style propres au genre et un peu trop référencés, pas loin du grotesque, et quand le délire atteint son paroxysme, dans la dernière partie, le film n'est pas loin de nous perdre temporairement, de basculer du mauvais côté, mais c'est aussi parce que la jeune réalisatrice ose, et ose souvent, qu'elle ne peut pas toujours viser juste. On lui pardonne donc aisément, d'autant plus qu'elle parvient plus régulièrement à atteindre son but, à saisir quelques fulgurances, quelques visions marquantes. On se souvient ainsi d'une scène d'accident de voiture particulièrement efficace lors de l'unique apparition diurne du Babadook et d'un plan assez terrible illustrant une nouvelle hallucination, ce moment où la mère voit son fils recroquevillé sur le canapé, couvert de sang (désir refoulé ou vision de pur cauchemar ? la réalisatrice a le talent de provoquer ce questionnement avec subtilité). 




Jennifer Kent joue intelligemment avec ces peurs enfantines persistantes, ravageant ici une mère dépassée. Les premières scènes de frayeurs sont vraiment réussies, les apparitions du Babadook sont rares mais mémorables, systématiquement accompagnées de motifs sonores terrifiants. La cinéaste peut aussi s'appuyer sur une actrice idéale. Tour à tour séduisante, repoussante, inquiétante ou carrément flippante, Essie Davis porte aussi le film sur ses épaules. Notons qu'elle déploie une large gamme de vocalises, une diversité rarement observée dans ce domaine, réellement impressionnante. Ses hurlements d'effroi, ses menaces soudaines prononcées d'une voix grave et ses hoquets de surprise ont tous l'air très travaillé, pour un effet garanti. Face à cette actrice principale en grande forme, le petit gamin (Noah Wiseman) s'en sort avec les honneurs, sa tronche apparaît très bien choisie : on a souvent envie, comme la mère, de l'étrangler, ou de le prendre en pitié...




Les enfants, c'est l'enfer. Par petites touches furtives, l'air de rien, Jennifer Kent nous met dans des situations délicatement inconfortables. Lors d'une scène a priori anodine dans un resto lambda, une colonie de gosses excités inonde l'arrière-plan sonore, accentuant le stress de la mère et celui du spectateur. La réalisatrice fait parfois preuve d'un souci du détail très plaisant. On pourra peut-être regretter ces toutes dernières minutes trop explicatives, où l'allégorie devient trop lourdement surlignée. Mais c'est encore un bémol assez dérisoire face à la si belle impression laissée par ce modeste et élégant Babadook. J'aurais d'ailleurs du mal à réagir face à quelqu'un qui ne verrait pas la différence entre un tel film et, par exemple, Mama ou The Conjuring. C'est si évident... Mister Babadook est à n'en pas douter l'un des meilleurs films d'horreur sortis sur nos écrans cette année.


Mister Babadook de Jennifer Kent avec Essie Davis, Noah Wiseman, Daniel Henshall et Hayley McElhinney (2014)

1 novembre 2014

The House of Usher / L'Enterré vivant

Deux Corman, deux adaptations de Poe, et deux œuvres bénéficiant, comme la plupart des épisodes de la série de films consacrés à l’écrivain de Baltimore par le cinéaste qui murmurait à l'oreille des chevaux (ne parle-t-on pas toujours de l'écurie Corman ?), d'une sublime affiche, déjà, mais surtout d’un soin tout à fait délectable apporté aux décors, aux costumes, aux petits détails en même temps qu’à l’ambiance générale. Deux films surtout que leurs sujets rapprochent immédiatement. Les histoires que nous raconte Corman (sous le patronage de Poe) dans The House of Usher et L’Enterré vivant, bien que très différentes, se rejoignent sur quelques points essentiels.



 Les deux films s'ouvrent pratiquement avec la visite des caveaux de famille, rappelant le poids du passé et associant d'emblée les noms des personnages à des tombes.

Dans les deux films, au cœur d’une scène particulièrement mémorable du premier, et au centre de l’intrigue même du second, il est question d’un personnage victime d’une crise de tachycardie que l’on croit mort et que par conséquent l’on enterre vivant. Le premier film, qui date de 1960, est adapté de l'une des plus fameuses nouvelles d'Edgar Allan Poe, The Fall of the House of Usher, à laquelle Jean Epstein s'est déjà attelé en 1928 et que Jess Franco portera à son tour à l'écran en 1982. On y suit le personnage de Philip Withrop (Mark Damon), qui se rend à la maison Usher pour y retrouver sa fiancée Madeline, mais se trouve confronté au frère de sa bienaimée, Roderick (interprété par un Vincent Price blond et chétif), qui s'oppose à leur mariage au prétexte que la lignée des Usher est condamnée, leur maison hantée et le domaine alentour contaminé, jusqu'aux sols, par la mort. Afin d'accomplir la funeste destinée qui semble réservée aux siens, sans pour autant mettre fin à ses propres et précieux jours, Roderick Usher finit par profiter d'une crise de tachycardie de sa sœur pour la faire passer pour morte et lui offrir des funérailles prématurées, croyant mettre ainsi fin aux rêves de mariage du pauvre Philip.


 Comment ne pas être traumatisé quand on a Francis Huster pour aïeul ?

Dans le second film, tourné deux ans plus tard, en 1962, point de Vincent Price, une fois n'est pas coutume, mais, pour le remplacer, un acteur de premier plan, Ray Milland, génial notamment chez Billy Wilder, dans Uniformes et jupons courts ou Le Poison, mais aussi chez Fritz Lang ou Hitchcock, par exemple dans Le Crime était presque parfait. Il incarne ici Guy Carrell, un chercheur en médecine qui, pour le coup, n'empêche personne de se marier sinon lui-même, à la jeune Emily Gault (Hazel Court), venue le débusquer à domicile pour obtenir sa main. Mais son promis a autre chose en tête, et pas des moindres, puisqu'il est jour et nuit obsédé par l'idée qu'il sera un jour enterré vivant, comme le fut son père, qui souffrait avant lui de tachycardie. Et malgré toutes les précautions prises par un Carrell monomaniaque, adviendra ce qu'il redoutait par-dessus tout.


Dix-sept ans après avoir obtenu, en 1945, l'Oscar du meilleur acteur pour son rôle d'alcoolique dans l'excellent Le Poison de Billy Wilder (qui obtint lui-même les Oscar du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario pour ce film), Ray Milland fête encore ça !

Outre cet élément de scénario crucial, on retrouve aussi dans les deux films le thème, déjà présent chez Corman dans La Malédiction d’Arkham (pseudo-adaptation de Poe, mais en fait de Lovecraft), de l’hérédité du mal. Dans les deux films des êtres psychotiques, prisonniers de leur névrose et physiquement épuisés par elle, Usher d’un côté, fragile dans sa perpétuelle robe de chambre, allergique au bruit tel un Proust en fin de vie, obsédé par la volonté de scier le tronc de son arbre généalogique, et Guy Carrell de l’autre, reclus chez lui, persuadé qu’il sera tôt ou tard enterré vivant et mettant au point toute une série de stratagèmes (on retrouve le Ray Milland ô combien calculateur de Dial M for Murder) pour s’en sortir le jour où cette inévitable méprise sera venue, présentent à leurs invités la galerie de portraits de leurs effrayants ancêtres, qui pèsent de tout leur poids sur une descendance viciée par leurs trajectoires monstrueuses, chez les Usher, ou morbide, chez les Carrell. On retrouve ainsi la présence persistante et écrasante du tableau à l’effigie de Curwen, le grand-père et bientôt double de Charles Dexter Ward dans La Malédiction d’Arkham.



Les tableaux peints respectivement par Roderick Usher et Guy Carrell.

Mais qui dit portrait dit peinture, et on renoue aussi avec l’importance capitale de la couleur comme manifestation et vecteur de la mort à l’œuvre dans Le Masque de la mort rouge, puisque les portraits macabres peints par Roderick Usher et par Guy Carrell sont systématiquement des œuvres décadentes et sur-colorées, où les figures se dessinent par petites touches de couleurs vives contrastées se mêlant les unes aux autres dans des figures que l'on peut imaginer en cours de mutation. Et dans les deux films, le héros, souffreteux et monomaniaque (on pourrait par ailleurs parler d'eux en tant que purs personnages dépressifs), dans des scènes de délires oniriques plus ou moins muettes (et par conséquent d’une grande picturalité), semble pénétrer dans ces tableaux, navigue dans des espaces de couleurs pures et mouvantes (via des filtres bleus, violets ou verts d'un kitsch consommé), qui évoquent, là encore, la séquence finale du Masque de la mort rouge, avec sa contamination de la peste plan par plan, vague de rouge par vague de sang.



En haut, Philip Withrop, l'amant de Madeline, ici en plein cauchemar et bientôt fréquenté par les ancêtres maléfiques un rien grotesques de la dynastie Usher. En bas, Ray Milland dans la peau de Guy Carrell, victime de ses fantasmagories, s'imaginant pris au piège de son propre système de survie en cas de mise en bière inopinée.

Sauf qu’ici ce n’est pas une maladie qui contamine les êtres, mais la mort elle-même. Une fois passés sous terre, et quand bien même les deux personnages enterrés n’ont cessé d’être vivants - et pour cause -, la mort semble être passée en eux et les avoir transformés en semi-zombies aux visages cireux, aux cernes creusées (tels les serviteurs immortels de Curwen dans La Malédiction d'Arkham), aux regards perçants, presque venus d’ailleurs, avides de vengeance et prêts à envoyer ad patres tous ceux qui auront croisé leur route. 



Madeline Usher, libérée de sa tombe, en pleine crise meurtrière.

Myrna Fahey, qui interprète Madeline, la sœur de Roderick Usher, comme Ray Milland dans L’Enterré vivant, sortent de leur cercueil complètement fous, comme assoiffés de mort. Leurs yeux sont éclatés pour mieux avaler de la lumière et du vivant. Ils avancent dans l'ombre à toute vitesse, déterminés, le pas dicté par une volonté de tuer. Les ongles de Madeline, défoncés contre le bois de sa tombe, sont prêts à s’enfoncer dans tout corps passant à sa portée, tandis que le regard de Carrell défie ses proches et se délecte de leur souffrance (alors qu'il était encore prisonnier de sa bière et sur le point d'être mis en terre, retrouvant alors progressivement l'usage de ses yeux après une violente crise de tachycardie, Carrell n'était-il pas en quête d'un regard, à travers le - surprenant - hublot de son cercueil, pour être libéré ?). 



 Guy Carrell, sorti de terre pour enterrer ceux qui l'y ont mis.

Madeline Usher est à ce titre plus terrifiante encore que Carrell, d'abord parce que son personnage, jusqu'alors très effacé, se pare soudain d'une forme d'hystérie (on la croirait prête à s'arracher le visage) et de bestialité déconcertante (quand elle se cache dans les recoins sombres des pièces du manoir puis saute sur ses victimes telle une féline enragée), là où le personnage de Ray Milland, une fois libéré de la terre, se montre plus réfléchi et plus pernicieux dans ses crimes. Mais aussi parce que Corman la met sublimement en scène, jouant sur la profondeur de champ, le flou de l'image, les décadrages et de très gros plans sur les yeux de la belle Myrna Fahey pour rendre son personnage absolument démoniaque. Le machiavélisme de Guy Carrell, s'il est moins fulgurant et moins terrifiant, reste cependant pour le moins frappant, et ces personnages fascinants, deux enterrés vivants mus par la mort, viennent conclure de façon particulièrement mémorable deux films qui, de fait, le deviennent à leur tour.


The House of Usher de Roger Corman avec Vincent Price, Mark Damon, Myrna Fahey et Harry Ellerbe (1960)
L'Enterré vivant de Roger Corman avec Ray Milland, Hazel Court, Richard Ney, Heather Angel et Alan Napier (1962)