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17 janvier 2021

Singapore Sling

Singapore Sling est le nom d'un cocktail et d'un film du grec Nikos Nikolaïdis, sorti en 90, un film noir, répondant à tous les codes du genre. Sous une pluie torrentielle, filmée dans un noir et blanc granuleux, un type blessé à l'épaule (Panos Thanassoulis) monte dans une voiture pour s'abriter et passer la nuit. Il nous explique, en voix off et en grec, qu'il cherche une certaine Laura, depuis longtemps, en vain. Il est bientôt recueilli par deux femmes qui l'emmènent dans leur manoir. Une mère (Michelle Valley) et sa fille (Meredith Herold) qui, elles, parlent anglais, et parfois français pour la mère. Elles sont tombées sur lui tandis qu'elles enterraient, par la même nuit diluvienne, à moitié nues sous leurs imperméables, leur chauffeur, qu'elles venaient de flinguer. On saura vite qu'elles n'en étaient pas à leur premier meurtre et qu'elles ont aussi raidi ladite Laura, qui fut servante chez elle. Et qu'avant de buter les gens et de les enterrer, elles ont régulièrement tendance à jouer avec, à les éviscérer notamment. 
 
 


 
Non sans se faire plaisir dans des jeux sado-maso. Elles ont par ailleurs des relations sexuelles incestueuses (entre elles et avec le papa quand il était là : un flash-back nous montre la fille, nymphomane pleine de tics et comme nerveusement dévorée par un appétit gargantuesque, se faire dépuceler avec entrain par son père sous les traits d'une momie enchaînée et contrainte) et paraissent relativement folles. Dans plusieurs scènes de repas, on les voit bâfrer de façon répugnante, ingurgitant et régurgitant tout à la fois, se nourrissant de viandes et de poissons que le noir et blanc rend monstrueux, sous le regard mi-halluciné mi-mort du détective qu'elles séquestrent et avec lequel elles s'amusent (il sera le jouet de leurs plaisirs et le réceptacle de divers fluides). 
 
 


 
Et, outre de nombreux ébats et corps érotiques, le programme est riche en viscères, vomi et pisse, dans des images très composées, parfois très belles, et dans un rythme un peu flottant. Probable que ce film, qui lorgne sur des classiques comme Boulevard du crépuscule ou Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?, et peut même évoquer, en bien plus bizarre et glauque, le Misery de Rob Reiner sorti la même année, aura largement inspiré Bertrand Mandico, en particulier son court métrage Notre-Dame des hormones, où Nathalie Richard et Elina Lowensohn jouent deux actrices qui se détestent mais vivent ensemble et trouvent dans la forêt un corps extra-terrestre qui ressemble vaguement au pod d'eXistenZ, gros coussin mou, doté d'une sorte de doigt d'E.T. qui ressemble aussi à une verge, et s'amusent avec. Mais peu importe, toujours est-il que bizarrement, ce Singapore Sling, je ne l'ai pas détesté...
 
 
Singapore Sling de Nikos Nikolaïdis avec Panos Thanassoulis, Michelle Valley et Meredith Herold (1990)

22 août 2015

Souvenirs de Marnie

Le nom d'Hiromasa Yonebayashi ne vous dira probablement rien, déjà parce qu'il est putain de dur à retenir, ensuite parce que j'ai déjà oublié cet enchaînement de syllabes complètement aléatoire. Animateur sur de nombreux classiques du cinéma d'animation japonais (en gros, les Miyazaki et les Takahata, mais aussi Jin-Roh), Yoneyabashi fait partie de ces quelques noms qui circulaient au studio Ghibli lorsqu'il s'agissait d'évoquer la succession du big boss Hayao. C'est mal barré pour lui vu que je viens d'écorcher son nom et que non seulement vous ne vous en êtes pas aperçus, mais en plus je serais bien incapable de vous dire où je me suis planté au juste. Yo-ne-ba-ya-shi. Yonebayashi.




En 2010, Miyazaki père en est déjà à sa quatrième retraite, et Miyazaki fils, un temps envisagé par le studio pour prendre la relève (même nom de famille, pas con !), vient de méchamment se ramasser avec Les Contes de Terremer, un Ghibli tellement mineur que je ne l'ai même pas vu. C'est donc à Yobenayashi (je vous ai encore niqués) que revient la lourde tâche d'essayer d'égaler maître Miyagizaki, que même sur ce blog on estime, c'est vous dire s'il pèse lourd dans le milieu. Appliqué et respectueux de ses ancêtres comme le sont tous les Japonais, et aussi sans doute bieeeeen flippé à l'idée de faire un four et de planter le studio, Lionel Bayashi suit le petit manuel du parfait Ghibli au katakana près pour son premier film. De cette entreprise ô combien ambitieuse naît Arrietty Chabot et le petit monde des Chapardeurs, un Ghibli by the numbers donc, qui rencontre cependant le succès grâce à un coup de génie marketing encore jamais vu : cibler les enfants, ces merveilleux petits portefeuilles ambulants aux goûts cinématographiques misérables, qui font sous eux avec la même vigueur devant Mon Voisin Totoro que devant Les Minions 3 : Amis pour la Vie.




Fort de ce succès, notre Yonebayashi se lance dans un second long-métrage que je n'aurais jamais dû voir, échaudé que j'étais par ce coup d'essai convenu comme c'est pas permis. Mais la vie des pelloches trouve toujours un chemin, en l'occurrence celui du cinoche du quartier qui projetait Souvenirs de Marnie, et d'où je suis sorti littéralement ébahi.




Je le surestime sans doute un peu parce que c'est le genre de film qui choque, tout particulièrement au cinéma, dans cette curieuse expérience de groupe non consentie qui peut vous faire passer à coté d'un chef-d’œuvre comme vous faire prendre un pied total devant une semi-daube, pour peu que votre humeur et celle de vos compagnons soient ou non à l'unisson. Ghibli oblige, il y avait pas mal d'enfants dans la salle et je peux vous dire que durant les 1h43 que dure le film, pas un n'a moufté. Si des slibards ont été souillés, c'est plutôt par leurs parents qui, au fil du récit, suaient à grosses gouttes en se demandant ce qu'ils étaient en train d'exposer à leurs chers bambins. Le film est en effet très ambigu... En fait non, il n'est pas ambigu du tout, il est on ne peut plus direct : c'est l'explication qu'on voudra retenir après le film qui est ambiguë. Il raconte d'une façon à la fois très naïve et très frontale une histoire d'amour entre deux adolescentes mal dans leur peau.




Tellement naïve et frontale, apparemment, que la majorité des critiques ne l'ont pas relevée, ou n'ont pas voulu la relever, préférant parler d'amitié quand devant eux, deux jeunes filles se regardent face à face, mains dans les mains, pendant des minutes entières, en se déclarant qu'elles s'aiment et ne se quitteront pas. C'est vrai qu'il n'y a pas pénétration... Au-delà de l'autocensure parentalo-chrétienne de nos critiques officiels, difficile de ne pas s'imaginer, bonjour paranoïa, une quelconque pression de la part de Disney (distributeur des films Ghibli pour la France) pour inciter nos chères têtes grises/chauves à ne pas trop insister sur cet aspect pourtant central du film, et il faut aller fouiner sur des blogs encore plus obscurs que celui-ci pour enfin avoir l'impression de retrouver une description fidèle du film que l'on vient de voir. Si Kéchiche n'avait pas glissé ses balourdes scènes de teuch dans La Vie d'Adèle, en aurait-on parlé comme d'une histoire de coloc qui finit mal ?




Le parti-pris est d'autant plus audacieux qu'il s'agit d'un des rares, sinon le seul Ghibli que je connaisse, sans le moindre petit animal rigolo ou autre bestiole imaginaire kawaii. Hiromasa Yonebayashi nous émeut rien qu'avec des humains, ce qui n'est pas si fréquent dans l'animation. L'univers dépeint par le film est inhabituellement terre-à-terre, y compris dans ses nombreuses séquences fantasmées : à vrai dire, on se croirait plus dans un film de Kore-Eda, voire d'Ozu, que dans un Miyazaki. La galerie de personnages n'en est pas moins attachante : l’héroïne, Anna, pure adolescente à la fois méprisante et adorable, y côtoie un pêcheur silencieux, une grosse tante, un tonton à la cool, et évidemment, son fameux doppelgänger, Marnie. De par sa nature de personnage onirique et fluctuant, celle-ci sombre d'ailleurs parfois dans certains clichés irritants, bien que justifiés scénaristiquement ; à propos, histoire de couper court à un malentendu qui m'a longtemps habité, et malgré des clins d’œil évidents à Vertigo, dans la thématique ou cette séquence dans une vieille tour, le choix du prénom "Marnie" n'en est en réalité pas un : c'est simplement le prénom du personnage du roman dont est adapté le film.




Sans être un échec commercial, le film n'a malheureusement pas bien marché et a achevé de plomber Ghibli, bien aidé par le bide total du conte de la princesse Kaguya, avant-dernier film du studio. C'est assez compréhensible : on a affaire à un film pour enfants que bien des parents ne voudraient pas qu'ils voient. Cela dit, Souvenirs de Marnie n'est pas exempt de défauts. On peut prendre sa sincérité terrible pour de la niaiserie ; on peut surtout lui reprocher ne pas assumer jusqu'au bout les lectures audacieuses de l'intrigue qu'il dissémine tout au long du film (le twist final fait pousser un ouf de soulagement aux parents). Il n'en demeure pas moins très malin, et aussi beau visuellement que dans son propos. Souvent je repense aux films marquants de mon enfance, et je me dis que de leur coté, les filles n'ont jamais eu leur Stand By Me ou leur Goonies. Souvenirs de Marnie ne tire pas tout à fait sur les mêmes ficelles, ni sur les mêmes nouilles, mais c'est typiquement le film à montrer à une ado ou pré-ado mal dans sa peau. Toutes, en somme. Quitte à créer des armées de lesbiennes !


Souvenirs de Marnie d'Hiromasa Yonebayashi (2015)

7 mai 2015

Un été magique

Vous n’êtes peut-être pas au courant, et comment vous en vouloir quand pratiquement personne n’en a eu vent, mais le dernier film de Rob Reiner est sorti le 1er avril 2014, en direct-to-dvd. Dites-moi que c’est une blague, un poiscaille d'avril ! Rob Reiner, en direct-to-dvd… Le respect et le bon sens ont donc définitivement foutu le camp de cette planète ? Doit-on rappeler que Rob Reiner est l’honorable réalisateur de This is Spinal Tap, référence inclassable dans les rayons de toutes les médiathèques du monde, posé en équilibre sur la tranche de bois qui sépare le bac « rockumentaires » du bac « mockumenteurs » ? L’homme a ensuite mis en boîte Stand by me et Misery, deux beaux hommages au King quant à eux dûment rangés parmi les rockumentaires. Rob est aussi l’auteur de Quand Harry rencontre Sally, de Des hommes d’honneur, et, après 1992, de plein de merdes. Quelle honte de ne même pas accorder une sortie ciné à son dernier va-tout. Certes Sans plus attendre était une horreur, et Flipped était pire, mais le minimum de dignité que l’on puisse encore accorder à Rob Reiner c’est de sortir ses pelloches, aussi chiatiques puissent-elles être, sur grand écran… D'autant qu'il s'emmerde à les tourner en 35mm pour nous foutre du grain plein les mirettes sur toile géante. Si vous ne le faites pas pour lui, faites-le pour Freeman, le dernier dinosaure ! Morgan Freeman mérite lui aussi quelques honneurs, non ? Dois-je dresser l'étendard de sa filmo, aussi long et fatigué que son étendard perso ? Surtout qu’il trouve ici son meilleur contrat depuis bien longtemps, loin des seconds rôles de valet de chambre et de femme de ménage dans les purges infâmes de Nolan.




Pourtant c’était pas gagné. Quand le film commence, Morgan est tout au fond du trou. On a de la peine de le voir comme ça. Il incarne Monty Wildhorn (Montag Klaxon-Sauvage dans la version franco-allemande d'Arte), un vieil écrivain en panne, fatigué. Notre homme a les deux jambes et le bras gauche paralysés depuis un lointain accident de bagnole. Et comme si ça ne suffisait pas, il est aussi dépressif et alcoolique depuis la mort de sa femme. Son neveu (Kenan Thompson), nommé Worried, ce qui en anglais signifie littéralement « Inquiet » et en dit long sur l’état d’esprit de ce jeune gars soucieux de son tonton, décide de le mettre au vert en l’isolant au calme sur l’île de Belle Isle. C’est là que le vieux Monty rencontre une voisine célibataire (Virginia Madsen) et ses trois filles, avec qui il va peu à peu tisser des liens. Progressivement, Monty remonte la pente et retrouve le sourire au contact de ses charmantes voisines et d’un clébard à la masse, qu’il nomme Spot en référence à ses propres et célèbres tâches de rousseur (Morgan Freeman était roux dans sa jeunesse). On craint cependant, durant tout le film, que la bonne ambiance qui s’installe foute le camp d’un seul coup, la faute à un cancer colo-rectal irrécupérable, à une chute mortelle au saut du lit, à un coma éthylique définitif, à un ouragan, à un accident de fauteuil roulant impliquant un train de marchandises sans conducteur ou n’importe quelle autre saloperie. Mais on a tort de se laisser gagner par l’angoisse. Leurs noms ont beau être de parfaits palindromes, Rob Reiner n’est pas Jean Becker, il ne se sent donc pas l’obligation de fumer ses personnages dans le dernier quart d’heure après nous avoir gaiment fait croquer dans le bonheur.




Non, bien au contraire, The Magic of Belle Isle, aka Un été magique, n’a pas volé son titre (contrairement au récent Quelques heures de printemps, titre mensonger signé Stéphane Brizé, cinéaste français qui ne porte que trop bien son nom de famille quant à lui…). Authentique feel good movie, le dernier Rob Reiner est agréable et le restera jusqu’au bout ! Oui, car le film n’est pas si mal. C’est même le meilleur film de son auteur depuis un bail. Vous me direz, c’était pas difficile. Mais ça ne sort pas au ciné. Allez piger… Pourtant ce film aurait sa place parmi les sorties estivales... Plaisir que de se faire un feel good movie au cinéma Le Coluche d'Istres, en plein été. C'est un cinoche sans climatisation ni ventilation, dont les salles sont dignes d'un four thermostat 7. J'y vais en compagnie d'une de ces quiches marteaux-pilons dont j'ai le secret, à qui je dois payer une place mais qui cuit tranquillement à côté de moi le temps de la séance, et je crois être gagnant quand je fais le calcul prix de la place/prix de l'électricité de mon four à bois. Quitte à me faire un feel good movie au Coluche, quand rien de valable ne sort sur les écrans, je préfère finir devant ce film que devant n’importe quel Barbecue. Même si en toute honnêteté je n’irais JAMAIS voir ça en salle. Faut pas déconner. Mais je suis content d’être tombé dessus à la télé, par hasard.




Reiner m’a scotché, je l’avoue. Il a empégué un spectateur avec ce truc, c’était moi, et j’en suis ravi. Parce que le portrait de ce vieil écrivain décrépi, qui retrouve un sens à sa vie et renoue avec la bonne humeur grâce, notamment, à sa petite voisine, Finnegan O'Neil (la toute mignonne Emma Fuhrmann, que l'on reverra je pense), qui lui demande de lui apprendre à développer son imagination et à inventer des histoires, est sincère et touchant. Certes le film est d’un académisme absolu, et certes il n’évite pas toutes les tartes à la crème parfum bons sentiments (je pense en particulier aux petites scènes dans lesquelles Monty aide un handicapé mental local qui se prend pour un lapin à se prendre pour un cowboy histoire d’avoir l’air moins con), ni toutes les bizarreries (comme quand, après s'être occupé des trois petites voisines toute une journée pour palier l'absence de leur mère, et après les avoir bordées en bon grand-père, Morgan Freeman va se détendre sur le porche et, observant Spot, son clébard blanc apathique, qui se lèche les couilles, murmure : « T'as pas tort, les journées comme celle-là, ça me file des envies qui chlinguent à moi aussi... »), certes. Mais les personnages sont sympathiques, au sens le plus fort du terme, et la relation entre le vieil homme et la petite Finnegan est à la fois simple et profonde, si bien que l’on embrasse sans aucun mal les émotions du personnage principal quand il confesse (difficile d’ailleurs de savoir si c’est Monty qui parle ou Freeman lui-même à ce moment-là) que ce nouveau rôle qu’on vient de lui attribuer lui offre un second souffle et suffit à lui donner envie de se lever le matin. C'est simple mais c'est touchant. Et c'est le réjouissant sursaut, on dvd only, de deux artistes, Morgan Freeman et Rob Reiner, que je considère comme mon oncle et ma tante.


Un été magique de Rob Reiner avec Morgan Freeman, Emma Fuhrmann, Virginia Madsen, Kenan Thompson, Madeline Carroll et Fred Willard (2014)

20 octobre 2014

Les Évadés

The Shawshang Redemption, un titre comme seul le King, Stephen King, auteur du roman dont le film est adapté, en a le secret. Ces trois mots frappent la conscience, leur assemblage est très laid, le sens nous est inconnu (même si on croit reconnaître un mot familier dans le lot), mais jamais on n'oubliera cet intitulé, ces syllabes qui rebondissent dans nos bouches comme un bon kefta. C'est peut-être l'explication du succès inespéré et a posteriori de ce film sur le site IMDb, l'incontournable bible de tout cinéphile branché sur le web, même de ceux qui le détestent, tels ces amoureux de l'aviron qui se payent L’Équipe chaque matin pour avoir les derniers chronos mais qui se torchent avec la Une sur Claude Puel et ses déboires au LOSC. En effet, tout en haut du fameux Top 250 de l'encyclopédie en ligne du 7ème art recensant les plus grands films de l'histoire du cinéma git l’œuvre de Frank Darabont, qui n'en espérait pas tant.




A ce titre, un bonus du dvd collector du film vaut carrément le détour, où l'on voit Frankie Darabont et ses deux stars, enfermés dans une pièce obscure, interrogés tour à tour par un interviewer musclé tout droit sorti des pires heures de la Stasi ou de la Gestapo (en tout cas de la Guerre Froide quand elle était la plus chaude). Le malabar leur demande comment ils justifient l'insolente domination de leur bébé au sommet du plus gros baromètre cinéphilique existant. Éclairé par un spot de flic, les yeux dilatés comme jamais et chaque imperfection de peau éclatée sous la chaleur, Morgan Freeman, étrangement pieds nus, préfère botter en touche et rejeter la faute sur ses collègues. Aux côtés d'un Tim Robbins muet comme une carpe, Darabont finit par prendre la parole pour dire "Je n'en sais rrrrrrien", avant d'avouer qu'il placerait lui-même la trilogie du Parrain de Coppola (au moins) au-dessus de son propre long métrage, pour lequel il reconnaît avoir quand même beaucoup d'affection et auquel il a tout de même donné 9/10 sur le site coupable.




Cherchant des excuses à droite à gauche en haussant les épaules frénétiquement, le cinéaste affiche cet air de culpabilité qui l'empêche de pioncer depuis des années, et qui dans le même temps, les rares fois où il parvient à fermer l'oeil, le fait dormir comme un loir, avec une banane grande comme ça et une trique à défoncer des briques. Darabont, qui arbore dans ce bonus un t-shirt à l'effigie de Pacino dans Le Parrain II pour se dédouaner auprès de Coppola (même si les plus attentifs auront repéré qu'il porte un futal floqué Les Evadés, c'est-à-dire un pantalon orange de détenu carcéral), finit par émettre cette hypothèse : "Un black, un blanc, une amitié possible, ça a dû causer aux gens quatre ans avant France 98, la France black-blanc-beur, l'utopie Jospin, les années roses". Pour la petite histoire, il paraît qu'entre deux photos de Zizou et Barthez projetées sur l'Arc de Triomphe, le fameux soir du 12 juillet 1998, on pouvait voir des images subliminales de Freeman et Robbins. Dans un mot qu'il regrette aussitôt, Darabont, qui finit par penser tout haut, en vient à se demander pourquoi La Ligne verte n'est pas numéro 2 du Top 250 des meilleurs films de tous les temps, alors qu'il avait tout fait pour reproduire sa recette à l'identique ou presque (et on en profite pour dire RIP MCD, Michael Clarke Duncan, à qui le régime Dunkan aura été fatal après avoir fait de lui une montagne de muscles et de vitamines).




Tous les gens qui sont parvenus au bout des 142 minutes que dure le film se sont en fait probablement notés eux-mêmes sur IMDb, pressés d'attribuer une bonne note à leur preuve de sérieux face à un film académique et interminable mais bourré de belles et grandes valeurs. Plusieurs scènes de ce film, qui se donne le temps de les distiller, nous ont marqués, comme elles ont dû marquer les presque deux millions de personnes qui l'ont porté aux nues sur l'Internet Movie Database. D'abord cette scène où Tim Robbins, après avoir accumulé les petits écarts de conduite honorables voire héroïques (diffusion de musique classique dans toute l'enceinte de la prison ; bavardages à la cantoche du pénitencier ; jeux de mains jeux de vilain dans la cour de récré du bâtiment ; retard de retour de prêts à la BU centrale de l'établissement ; diffusion de magazines cochons porno gay dans les dortoirs ; détériorations des murs de sa cellule à peine dissimulées par un poster de Kim Kardashian, etc.) ressort de son cachot après une bonne semaine de mitard avec un sourire jusqu'aux oreilles (à croire qu'il connaissait déjà la note du film sur IMDb), à peine amaigri et en pleine possession de ses moyens, l'humeur au beau fixe, comme s'il venait de descendre un gros bol de chicorée.





Là ses amis détenus, effarés, s'attroupent autour de lui pour lui demander le secret de son bonheur, vu qu'aucun d'eux n'est sorti indemne d'une telle expérience. Et Tim Robbins, les mains dans les poches (comme dans chaque scène de ce film), décontracté comme jamais, répond en mangeant les syllabes et en tapotant ses tempes avec le bout de ses deux index : "Dans mon crâne c'était la Symphonie Fantastique, c'était le Casse-Noisette en boucle, c'était Everything in its right place, c'était Kid A, c'était No Woman No Cry, j'avais tout ça qui tournait dans ma tronche, tout Beethove en mode shuffle, tout Bach en stéréo, tous les grands romantiques, la fine fleur !" Le personnage explique donc là qu'avec un tout petit peu de culture gé et de musique dans la caboche il est facile de se tirer des situations les plus périlleuses. Ce genre d'idées, ça passe encore dans un Disney, dans Les Aristochats, où on imaginerait sans mal le gros chat siamois pédé expliquer à ses collègues qu'il s'en est tiré face à un gros clébard grâce à sa connaissance des tubes de Miles Davis, mais dans la bouche de Tim Robbins, dans un film pour adultes censé nous dépeindre la vie des taulards, avouons que la pilule a du mal à passer, même vingt ans après la sortie du film. 




The Sawshane Redemption a donc su séduire son public (celui-là même qui voterait en masse et dès demain pour la réhabilitation de la peine de mort ou pour son maintien, selon les pays), grâce à de grands discours sur le rachat, la réinsertion, la sociabilisation des détenus et leur salut par la culture : on voit tous les prisonniers écouter Mozart les larmes aux yeux, tournés vers les haut-parleurs de la prison comme des demeurés, s'empiffrer des livres de la bibliothèque du centre tenue par un vieux crouton adorable, se branler devant les films du répertoire dans une salle de ciné privée, et ainsi de suite, toujours avec Tim Robbins aux manettes, le personnage décidément parfait, imprenable, injouable et pourtant joué par un grand dadet d'un mètre sur deux dont le seul fait réellement héroïque est de s'être agrippé à jamais aux obus de Susan Sarandon et d'avoir reproduit le modèle et ses armes mammaires de destruction massive en son sein, avec son accord. Et puis il y a aussi de l'humour là-dedans, de la vanne à qui mieux mieux, car un tel sujet est forcément propice à la franche marade et à la bonne rigolade. Quid de l'inévitable scène de douche avec savonnette (savon de marseille glissé là par un personnage de vieux nazi qui finira par se trouver du cœur à force d'écouter Schubert matin, midi et soir et de lire de ces romans d'aventure qui permettent aux évadés de s'évader), où c'est toujours un choc de se découvrir tout nu, surtout quand le Tim Robbins en question, malgré sa taille de bûcheron, découvre au-dessus de sa tête le tronc de sequoia géant de Morgan Freeman, l'homme libre que son blaze annonce.




Au sommet de cette montagne d'humour, de ce comique qui plaît à tout le monde, dont Stephen King a le secret en bon héritier de Walter Disney (facho entre guillemets), il y a ce gimmick monstrueusement comique, d'une drôlerie noire que même Todd Solondz n'aurait jamais imaginée et dont Gotlib n'aurait pas osé faire sa quatrième de couv', où le triste Morgan Freeman, à deux doigts de la retraite chaque année, tête baissée (comme toujours dans ce film), va demander à un guichetier de la prison si cette fois-ci c'est la bonne, la quille, la perm', l'issue de secours, la liberté pour le dire d'un mot, quand systématiquement l'agent d'accueil lui retourne une feuille tamponnée en lui disant : "Tiens ça bien au chaud, c'est un bon pour un an de bonus en taule, parmi nous, à l'année prochaine, même heure même endroit gros connard !" Les dialogues varient de trois quatre mots à chaque nouveau jour de l'an, d'une demi-phrase, le "bon pour un an" devenant un "ticket resto", le "un an de bonus en taule" changeant pour "une pige de plus dans le caftard" ou le "gros connard" final trouvant une variante subtile dans un "pur enfoiré" bien placé, mais globalement la scène revient systématiquement et à intervalles réguliers comme autant de répétitions espacées, supposées nous donner le sentiment d'éternité du bagne et qui trahissent au contraire l'incapacité de Darabont à nous faire ressentir le poids des années, le temps qui passe, tant on a l'impression que Freeman tente sa chance tous les matins, sans cesse ramassé à la petite cuillère par un Tim Robbins compatissant mais lassé.




La bonne recette de Darabont c'est le mélange de cet humour décapant et d'un sens aigu du drame, le pire qui soit : l'injustice. Tim Robbins nous est présenté dès le début du film comme un innocent, accusé et condamné à tort, une belle âme pure et lettrée, charitable et solidaire, dénuée de la moindre trace de dualité. Idem pour Freeman, forcément victime de sa couleur de peau et enfermé pour avoir répondu à une insulte raciste parmi tant d'autres en fumant littéralement son agresseur, brûlé vif dans un remake sans échappatoire de la torche humaine (légitime défense drôlement élaborée et mise au point par un détraqué total que le film veut innocenter alors qu'il a carrément sa place entre quatre murs). Tous les prisonniers ont leur petit quart d'heure de gloire, où ils finissent par avouer autour d'un feu de camp pourquoi ils sont là, et pour chacun d'entre eux il y avait bien sûr une "bonne excuse". Allons-y de l'ancien nazi qui se repent d'avoir apporté sa petite pierre à l'édifice d'Auschwitz-Birkenau en se prévalant d'avoir des amis juifs et de n'avoir fait qu'obéir aux ordres, avec certes un certain zèle mais comme poussé par le "souffle de l'époque", dit-il en plaçant le bout de son index et de son majeur collés l'un contre l'autre sous son nez de façon tout de même assez douteuse. C'est aussi le vieux bibliothécaire regrettant d'avoir organisé quelques auto-dafé de livres juifs sur la Berlin Alexanderplatz avec quelques personnes jetées au milieu des flammes dans un remake de Jeanne D'Arc. Ou encore ce personnage qui traverse le film sans dire un mot, comme un fantôme, toujours à l'arrière-plan, et qui partage sa peine d'avoir traîné sur trois cent kilomètres le cadavre d'un agent de la DDE coincé sous le pare-buffle de sa bécane sans s'en rendre compte, par un soir de brouillard maudit.




A la fin du film, nos deux tourtereaux enfin libres se retrouvent sur la plage dans une ambiance bon enfant quand Morgan Freeman déplie sa serviette de bain pour l'étendre sur le sol sous les yeux écarquillés de Tim Robbins, qui découvre qu'elle n'est autre que la peau du fameux guichetier qui lui refusait chaque année son bon de sortie, tannée par un expert en taxidermie. Deux plans plus loin, Freeman, léger comme un pinçon et heureux comme un gosse, sort de son sac de plage un ballon de volley-ball qui n'est autre que la tête coupée de l'agent d'accueil, tamponnée sur le front, et Morgan, l'homme plus libre que libre, de proposer à son acolyte un petit match tout en dévoilant un maillot fait de peau humaine, revêtu en prime du masque de Scream, devant un Robbins qui commence à penser que le guichetier du bahut avait quand même le compas dans l’œil pour repérer les malades. Au spectateur quant à lui de saisir ici la patte du King, habitué aux horreurs et qui ne peut s'empêcher de glisser, y compris dans ses comédies, des instants de pure sauvagerie (quid de cette scène de Misery où James Caan se fait ratiboiser le pied dans un scénario pourtant léger signé Rob Reiner, le gros fêtard d'Hollywood). Bref tout était là pour que le film plaise aux masses malgré un happy end au goût amer, et il n'est pas étonnant que The Shoeshane Redemption culmine au firmament des plus grandes œuvres cinématographiques de tous les temps. Darabont, nostalgique de son succès dès le lendemain de la première avant-première, a voulu remettre le couvert à maintes reprises en réadaptant le King à toutes les sauces, y compris les pires brouillons de l'écrivain écrits sur les quatre coins de son lit de mort à l'hosto, mais ces tentatives n'ont donné que de plus relatifs succès tels que La Ligne verte et The Mist, et quelques autres films qui en fait ne sont pas de Darabont.


Les Évadés (The Shawshank Redemption) de Frank Darabont avec Tim Robbins et Morgan Freeman (1994)

20 août 2014

Sans plus attendre

La tagline de ce film, quand on a vu le film, fait encore plus mal : "Pour eux, c'est maintenant ou jamais" : ce ne sera donc jamais. En 2004, Rob Reiner a su réunir deux monstres sacrés, deux éléphants du Parti Socialiste, le meilleur acteur, Jack Nicholson, et l'autre meilleure acteur, Denzel Washington, remplacé au pied levé par le troisième meilleur acteur, Morgan Freeman. Devant l'affiche on se surprend à rêver. On aimerait être assis entre ces deux vieux cons morts de rire et taper le carton en leur proposant quelques samosas bien gras. Nicholson et Freeman ne s'étaient jamais croisés sur un écran, souvent frôlés mais jamais croisés. A l'époque de Viol au-dessus d'un nid de coucou, Morgan Freeman était pressenti pour jouer le rôle du grand indien muet, qui du coup serait devenu un grand éthiopien bavard comme une pie. En réalité Morgan Freeman n'était pressenti dans ce rôle que par lui-même, lui qui vivait encore au Caire à cette époque-là, mais à force de le répéter d'interview en interview tout le monde a fini par croire qu'il avait vraiment failli jouer dans ce film. En 2004, Reiner a eu l'idée de réunir ces deux géants de l'acting mais il a fallu attendre trois piges pour qu'ils soient enfin libres en même temps, Morgan Freeman s'étant enfin épargné un énième rôle de second couteau peu loquace dans les mille films par an de Clint Eastwood et Nicholson ayant refusé de doubler davantage de documentaires animaliers, passant à côté de la voix du papa manchot dans La Marche de l'Empereur au profit de... Morgan Freeman.




Connaissant le rire communicatif de Morgan Freeman, et le talent comique jamais suffisamment employé de Nicholson, on s'attendait à se poiler sévère devant cette comédie tombée du ciel. Tombée du ciel car on ne s'attendait plus à la réunion providentielle de ces deux éléphants sacrés du Parti Socialiste (déjà faite, mais faut bien remplir). Eux non plus ne l'espéraient plus et pourtant ils l'ont fait. Sur le papier, le film nous propose une heure et demi de détente absolue, d'éclate totale, la bande-annonce était un modèle du genre, avec deux vieillards bien décidés à cramer leurs dernières journées avant de clamser. Leur bucket-list (l'équivalent d'une "to do list" pour la traduction franglaise, et pour la traduction anglaise : "bucket-list" vient de "to kick the bucket" qui veut dire "casser sa pipe", autrement dit clamser) ? Du côté de Nicholson, dans le rôle d'une sorte de banquier retraité atteint d'une sévère tumeur à la raie : se faire sa vieille cousine Bèthe, s'acheter un gros chien des Pyrénées et l'appeler "Pas" vu qu'il compte justement ne "pas" l'appeler, bouffer un chinois pour la première fois de sa vie, mais littéralement, bouffer une personne de nationalité chinoise, apprendre à jouer du tambourin en rythme et, plus classique, sauter en parachute en bouffant un kebab juteux sans en foutre partout. Du côté de Freeman, dans le rôle du ménestrel, bientôt simplement mort de vieillesse car putain de vieux : s'écouter un bon vinyle de Chet Baker en fumant des mauves, traiter des blanches, ne pas se faire refouler en boîte, baiser un panda roux, refaire à l'envers le trajet du commerce triangulaire mais en yacht et en fouettant des culs, chier sur le sommet de la Grande Pyramide de Kellog's afin de voir quelle face de l'édifice choisit sa merde pour dégringoler lentement, chier sur les lignes de Nazca puis comprendre leur signification avant de mourir, puis faire un petit pont à ce gros vantard de Roi Pelé à moitié mort et lui foutre un grand coup de pied au cul une fois contourné. 




Au lieu de ça, on a droit à une première heure en huis-clos hospitalier où nos deux compères se détestent cordialement et se font des batailles de moko en restant plantés chacun dans son lit. Et puis on attend le fameux fantasme de l'infirmière qui viendra illuminer tout ça mais on ne voit passer que d'autres vieilles énormes qui ont elles aussi leur bucket-list gravée sur le cul, en butt-tatoo morbides, et qui espèrent passer l'arme à gauche avant leurs patients ultra chiants. Et quand vient le moment d'exaucer les vœux des personnages et le nôtre, c'est la deuxième heure de ce si long film qui commence, film qui n'est lui non plus pas pressé de crever bien qu'agonisant devant nous, et c'est Rob Reiner qui se transforme en censeur de mes deux et qui décide qu'on ne rigolera pas, lui qui chaque matin du tournage était de mauvais poil parce que sa place 'handicapé' sur le parking du studio était systématiquement encombrée par le buggy de Freeman alors que son statut d'homme-tronc obèse à 280% lui donnait le droit de se garer là. Nos deux héros vont bien en Égypte mais pas pour chier sur le sommet de la huitième merveille du monde, juste pour déguster un bon kefta au pied du Sphinx sous un coucher de soleil issu des pires cartes postales dont Reiner raffole. On les voit bien sauter à l'élastique avec une caméra embarquée accrochée à leur col (pour des effets de cinéma affreux, puisqu'on voit les deux acteurs peu habitués à la chose se débattre comme les chiens font pour se débarrasser de morceaux de scotch encombrants), mais autant regarder La Chasse au Trésor, présentée par le précieux Sylvain Augier (si t'es toujours vivant, n'hésite pas à laisser un commentaire).




Sans plus attendre de Rob Reiner avec Jack Nicholson et Morgan Freeman (2007)

3 août 2014

Un été 42

J'évoquai dans ces pages, il y a déjà presque deux ans, To Kill a Mockingbird, film de Robert Mulligan sorti en 1962 et dressant un portrait particulièrement précis et touchant de l'enfance, de son innocente cruauté, ses fabulations sans bornes et ses étonnantes prises de responsabilité. En 1971, le même cinéaste tournait Summer of 42, film cette fois-ci centré sur un portrait de l'adolescence et sur un moment charnière de cet âge, celui des premiers émois et de la première fois. Comme dans son chef-d’œuvre tourné presque dix ans plus tôt, Mulligan filme une petite troupe de jeunes gens réunis par les vacances estivales et tâchant de parer à l'oisiveté qui les caractérise, sauf qu'à la canicule alabamesque du film de 62 se substitue le grand air de l'île de Nantucket, au large du Massachussets, dans l'océan Atlantique, où Hermie (Gary Grimes), le héros du film, et ses amis Oscy et Benjie, passent leurs vacances avec leurs parents, dans une indifférence totale à la guerre qui fait rage dans le reste du monde. Si Gregory Peck, dans le rôle du fameux Atticus, partageait avec les petits Jem, Scout et Dill le haut de l'affiche de To Kill a Mockingbird, ici les parents des protagonistes n'ont pas droit de cité (c'est à peine si la mère d'Hermie se fait entendre en voix-off), de sorte que le récit se focalise complètement sur les rapports amicaux complexes entre les trois garçons et sur leurs fixations et questionnements bien naturels de jeunes adolescents.




Le film se consacre, pas seulement mais principalement, à la peinture des fantasmes universels des jeunes gens à l'égard des jeunes femmes plus âgées (fantasmes strictement amoureux d'abord, évidemment doublés de désirs sexuels à l'âge adolescent). On parle bien de fantasmes, car il est très rare que ces émois et autres désirs dépassent ce stade pour se réaliser, contrairement à ce que prétend l'affiche du film, qui affirme avec aplomb que "Tout le monde a son été 42". Si c'est vrai j'aimerais savoir (et je ne pense pas être le seul) si c'est seulement rétroactif... "Tout le monde a rêvé son été 42" serait plus juste, et le fantasme du déniaisement assouvi par une jeune femme plus expérimentée a d'ailleurs inspiré les auteurs depuis la nuit des temps, de Colette et son célèbre Blé en herbe, où deux amis amoureux de longue date, garçon et fille de 15 et 16 ans, sont temporairement déchirés quand le garçon découvre l'amour charnel auprès d'une dame en blanc plus âgée lors des rituelles vacances estivales, à Radiguet et son immense Diable au corps, dont le narrateur licencieux, âgé de 15 ans, s'éprend de Marthe, jeune femme de 18 ans fraîchement mariée à un soldat engagé dans la guerre des tranchées. Summer of 42 est plus ou moins un mélange de ces deux histoires, puisque c'est pendant les vacances d'été qu'Hermie tombe fou amoureux de Dorothy, la jeune épouse d'un soldat tout juste parti pour le front.




Le topos de l'adolescent(e) exaucé(e) amoureusement et sexuellement par un amant ou une maîtresse plus âgé(e) a également servi quelques films érotiques mémorables, du Malizia de Salvatore Samperi, avec l'inoubliable Laura Antonelli, au Private Lessons d'Alan Myerson, avec Sylvia Kristel, l'éternelle Emmanuelle, qui nous a quittés récemment. Ici c'est la sublime Jennifer O'Neill qui joue le rôle du rêve incarné, de l'idéal féminin, rêve et idéal qui contaminent dès les premières secondes ceux des spectateurs du film, et de tous âges. Je dois avouer que je suis personnellement épris de Jennifer O'Neill depuis la vision de Rio Lobo, ultime film du génial Howard Hawks, et il faut la voir ici, filmée par un Robert Mulligan manifestement épris lui aussi, envoûté à tout le moins. C'est en partie la simple vision de quelques photogrammes de miss O'Neill dans ce film qui m'a immédiatement convaincu de me jeter sur cet opus de la filmographie du bon Bob Mulligan. L'actrice est fréquemment baignée d'une lumière vaporeuse, "gélatineuse" faudrait-il dire, typique d'un certain cinéma américain des années 70 (on n'est ni dans le flou artistique assez grotesque du pédophile David Hamilton, ni dans les sublimes ambiances nimbées de pâleur mortuaire ou de flous mélancoliques de Vilmos Zsigmond dans un McCabe and Mrs Miller ; mais on peut penser à la photographie parfois chatoyante du Lauréat, éclairé par le même chef opérateur, Robert Surtees), avec ces couleurs pastels et ce halo vague autour des figures détachées sur un ciel bleu, atmosphère qui convient parfaitement à un souvenir d'enfance estival nécessairement embelli et qui sied à ravir au visage irréel de Jennifer O'Neill.




Mais après avoir filmé son actrice, d'une beauté hypnotique, avec amour et sous toutes les coutures, et dans des tenues étonnantes de surcroît, Robert Mulligan, qui n'a eu de cesse de créer des situations équivoques, de nous placer en bienheureux voyeurs au-dessus de l'épaule pas bien haute du personnage principal et de nous amuser de conversations idiotes entre les membres de la petite troupe d'amis, candides adolescents excités et impatients, s'interdit de tomber dans un érotisme idiot au moment où ce dernier devrait justement surgir. La scène cruciale, si attendue, n'est pas tant sensuelle que bouleversante, et le scénario justifie (d'une manière que je ne dévoilerai pas) qu'elle advienne, ce qui n'était pas donné, tout en lui conférant une dimension tragique et tendre tout à fait inattendue. Après ce tournant, on entend d'une façon toute neuve la phrase a priori banale prononcée en voix-off par le narrateur, qui n'est autre que Hermie adulte, à la fin du film (et Rob Reiner y a certainement pensé en tournant Stand by Me, narré en off par Richard Dreyfuss), quand il affirme avoir perdu une partie de lui-même cet été-là : il s'agit moins de sa virginité, de son ignorance ou même de son enfance, au sens clinique du terme, que de son innocence. Dans les bras de Dorothy, le héros étreint la tristesse la plus insondable qui soit et découvre l'amour, mais par procuration, bouleversement bien plus profond que prévu, pour lui-même comme pour le spectateur, qui n'en attendait pas tant.


Un été 42 de Robert Mulligan avec Gary Grimes, Jennifer O'Neill, Jerry Houser et Oliver Conant (1971)

14 avril 2014

Misery

Misery sort en 1990, année charnière entre les années 80 et les années 90. Normalement le type lambda qui venait ici pour apprendre des trucs, qui voulait lire une critique, qui voulait bouffer du ciné, il ferme la page illico presto après cette première phrase en forme de lapalissade morbide digne de notre prof de sciences nat' de Seconde qui répétait à qui mieux mieux : "Tu peux la foutre sous le microscope, si elle est morte c'est qu'elle est plus vivante" (à propos d'une grenouille décalottée), ou encore "Approche ta gueule d'amour je vais te refaire le portrait, si t'as zéro c'est que t'as pas assuré". Mais nous on assume et on enchaîne. En 1990 ça ne tourne pas rond pour James Caan, qui sort d'une décennie en dents de scie, bien loin des glorieuses années 70 où il avait collectionné quelques beaux rôles dans des classiques comme Rollerball, Un Pont trop loin, Le Parrain, Le Parrain II, The Gambler ou The Godfather. Désormais ridé, marqué par les années, lui qui avait conservé la même tête de bellâtre rital jusqu'à ses quarante balais bien tassés s'est complètement ramassé à l'approche de la cinquantaine, soit pile poil dans Misery. C'est dans cet état de décrépitude avancée que l'acteur dit "oui" à Rob Reiner, l'auteur entre autres de Stand By Me, qui vient alors lui proposer le rôle d'un écrivain à succès, un avorton du King himself (Stephen de son prénom, auteur évidemment du roman éponyme), qui finira victime de son succès, pris en otage par une fan dérangée incarnée par la terrifiante et bien-nommée Kathy Bates, qui pourrait bien ici incarner la mère du Norman Bates de Psychose dans une faille temporelle glaçante : outre le patronyme de l'actrice, on retrouve, dans l'entrée de la maison de la psychopathe, l'escalier du classique d'Hitchcock, et sous cet escalier la même cave, le tout teinté d'un bon nombre d'éléments, de scénario et de mise en scène, empruntés au génial Qu'est-il arrivé à Baby Jane ?, chef-d’œuvre de Robert Aldrich.




Gros plan sur Kathy Bates, même s'il n'y a pas besoin de s'avancer beaucoup pour l'avoir plein cadre (un vaste plan d'ensemble paysager suffira). L'actrice menait jusque là une carrière discrète, cantonnée aux rôles de serveuses dans les troquets ou de bouchères sur les marchés, la faute à un physique hors des clous hollywoodiens mais filmable. Elle aurait tout à fait sa place dans un Jeunet, dans le rôle de la tante bouchère de Pinon dans Delicatessen ou de la tata charcutière de Mathilde aime Manec dans Un Long dimanche de fiançailles. L'actrice porte littéralement le film de Reiner (à ne pas confondre avec Resnais, même si ça se prononce pareil) sur son dos rond et rivalise de charisme avec un James Caan alité, endormi et privé de ses doigts de pieds. Tour à tour délurée, impatiente, admirative, polie, déchaînée, adorable ou allumée, Kathy Bates, au zénith de son poids et de ses capacités, offre un petit abécédaire de la fan psychopathe crédible quoiqu'excessive. On lui doit l'un des très rares rôles de femmes sociopathes faisant véritablement froid dans le dos, à une époque où ce type de personnage était limité aux femmes fatales dans le genre de Sharon Stone dans Basic Instinct (1992). D'ailleurs Rob Reiner, en tant que fat-fetish à la recherche de son propre reflet et souffrant d'un complexe œdipien vis-à-vis de sa mère garçon-bouchère, précog en outre halluciné de Verhoeven, a voulu tourner un plan furtif mais frontal sur un croisé-décroisé des cuisseaux généreux de Kathy Bates préfigurant celui, inoubliable, de Sharon Stone, face à Michael Douglas, deux ans plus tard. En filmant sans détour cet antre de la folie, le cinéaste voulait nous offrir une vue obscène sur le ticket non pas de métro mais d'avion ou de TGV de son actrice, et ainsi traumatiser James Caan et toute une génération de dvdévores ayant cru bon de s'offrir la version longue du film, le "Director's uncut" d'un Rob Reiner audacieux qui, évidemment, coupa quand même la scène au montage dans la version tout public.




Même si le huis-clos du film perd de son efficacité, de son intensité et de son effet de surprise après soixante visions, et bien qu'il ait pris un fameux coup de vieux, à l'image de son acteur principal, Misery reste pour nous une source d'inspiration au quotidien. Hélas nous nous projetons dans le rôle du séquestré de service, que nous ne connaissons que trop bien. Deux astuces trouvées par le malicieux James Caan nous ont notamment permis à l'un et à l'autre de raccourcir quelques journées qui s'annonçaient longues et un peu moroses. Nous voulons bien entendu parler de ces matins où nos femmes respectives nous attachent au lit parce qu'on a "merdé" (sic.). On se rappelle alors James Caan ouvrant discrètement son matelas avec une fourchette afin d'y planquer les cachetons distribués par Kathy Bates pour l'endormir et faire de son estomac une usine à gaz de schiste. Ce tricks nous a sans doute évité des nuits de folie. De la même façon, nous sommes souvent amenés à passer nos journées cloîtrés dans un placard à balais, à compter les moutons, enfermés par nos épouses qui nous reprochent généralement d'avoir zappé, d'avoir changé de chaîne à un moment de la soirée, sans concertation. Dans ce cas de figure, le souvenir du même James Caan se rappelle à nous, qui trouvait son salut dans une épingle à cheveux propice au crochetage des serrures. Cette méthode de l'épingle à cheveux, une fois libéré, nous ouvre bien d'autres portes mais nous préférons nous en tenir là et vous laisser croire que nous ne sommes que deux victimes façon James Caan, et pas des dégénérés à la Kathy Bates. Ce maudit film et ses deux personnages ennemis résument toute notre putain de vie.


Misery de Rob Reiner avec James Caan et Kathy Bates (1990)

21 août 2012

Stand By Me

Rob Reiner, né Robert Reiner le 6 mars 1947 dans le Bronx à New York aux États-Unis, est un acteur, producteur, réalisateur et scénariste américain dont la carrière se divise littéralement en deux avec une cassure nette pile en son milieu. Lancé avec un mocku-fiction encore culte aujourd'hui, This is Spinal Tap, il a ensuite réalisé coup sur coup Stand By Me, Princess Bride et Quand Harry rencontre Sally, enchaînant littéralement les succès (même si le deuxième de la liste est une pure infection) pour poser son empreinte sur les années 80, dont il reste l'un des symboles, au même titre que le groupe Dépêche Mode. Stand By Me signe sa rencontre avec Stephen King, auteur qu'il retrouvera au début des années 90 avec Misery, l'avant-dernier film appréciable du cinéaste, qui ensuite réalisa Des Souris et des hommes d'honneur, l'adaptation du roman de John Steinbeck dans laquelle Gary Sinise flinguait John Malkovitch pour avoir violé une chienne (l'animal). Après cet ultime coup d'éclat, Reiner a tourné le dos aux grands auteurs et nous a enfouis sous une flopée de purges aux relents réactionnaires, dont le dernier exemple en date, Flipped, est peut-être le pire.



Mais revenons sur ce qui est, à n'en pas douter, le chef-d’œuvre de Rob Reiner, derrière Quand Harry rencontre Sally et quelques autres. Armé du livre de poche du King, qu'il ne lâcha pas durant toute la préparation du tournage, Reiner organisa un casting de quarante jours et quarante nuits pour trouver les quatre garçons magiques qui allaient incarner les héros de la bande de son film d'aventure : le premier, Wil Wheaton (Gordie), n'a pas fait une grande carrière, il a notamment joué le flubber dans Flubber ; le second, River Phoenix (Chris), n'est plus à présenter ; le troisième, Corey Feldman (Teddy), a joué dans tous les films pour gosses des années 80 (Les Goonies, Gremlins, etc.) avant que l'âge adulte et une tronche pas possible ne mettent fin à ses rêves de gloire ; quant à la quatrième roue du carrosse, Jerry O'Connell (Vern), il resta longtemps coincé dans les mondes parallèles de Sliders avant de mourir, à la vie comme à l'écran, dans Scream 2. Une véritable harmonie se dégage de cette petite troupe d'adolescents, qui restèrent d'ailleurs longtemps amis, au moins durant le tournage.



L'histoire, racontée en voix-off par Richard Dreyfuss, qui prête ses traits au début et à la fin du film au personnage principal devenu adulte, est celle de ces quatre gamins partis un été à la recherche du cadavre d'un gosse censé avoir été percuté par un train. Traversant le pays en suivant les rails dans ce qui se veut un pur railroad movie, Gordie, Chris, Teddy et Vern rencontrent évidemment tout un tas d'embûches sur leur parcours, dont la présence désagréable (y compris à l’œil du spectateur) de Kiefer Sutherland. Les fans de la série 24 heures chrono devraient se pencher sur le quasi premier film de la vedette du petit écran (avant même The Lost Boys de Joel Schumacher), qui interprétait ici un loubard aussi menaçant que ridicule et était loin de s'imaginer qu'il deviendrait plus tard l'idole des jeunes en prêtant ses traits à un personnage culminant à 24 de QI dans une série dont chaque seconde se déroulerait sur 24 épisodes de 24 heures chacun.



Au gré de leurs aventures (l'attaque d'un chien méchant, la fuite face à un train lancé à toute allure sur un pont, les confrontations régulières avec la bande de Sutherland et ainsi de suite), peu à peu les quatre personnages principaux se dessinent : Gordie a perdu son grand frère (John Cusack) à la guerre et passe ses repas du soir en les quat'z'yeux de ses parents à écouter les lamentations de son paternel qui regrette qu'il ne soit pas mort à la place de son aîné ; Chris a quant à lui un grand frère délinquant et se voit condamné à en suivre le chemin ; Teddy a un père rendu complètement schizo par son expérience de la guerre qui s'amuse régulièrement à lui brûler la moitié du visage sur une plaque chauffante ; quant à Vern, il est principalement obèse. Ces quatre portraits portent la griffe reconnaissable entre mille du King par leur finesse, leur richesse et leur faculté à forcer l'identification.



A revoir le film aujourd'hui, et quitte à verser dans l'uchronie, on peut se demander ce qu'il aurait donné si le script était tombé dans les mains de Gus Van Sant. La nouvelle de Stephen King semblait faite pour lui, du moins dans les grands lignes. Après tout, Stand By Me est un lent road movie situé à Portland et racontant l'histoire d'une bande de jeunes adolescents formant une communauté fraternelle pour fuir des cellules familiales éclatées par l'empreinte de la guerre (pour Gordie et Teddy) ou par le spectre de la marginalité (pour Chris et son grand frère - sans parler du gang de punks errants menés par Kiefer Sutherland) dans la quête insensée du cadavre d'un semblable, mort littéralement fauché en pleine jeunesse par un train... Une bonne partie du cinéma de Van Sant est là dans les termes et on peut se demander ce que le "cinéaste de Portland" aurait tiré de cette histoire. L'aurait-il adaptée dans le cadre hollywoodien comme Rob Reiner ou en aurait-il fait un film indépendant plus audacieux, voire un film expérimental ? Vous me répondrez que si ma tante en avait on l’appellerait mon oncle et vous aurez raison.



Rob Reiner, qui transforma la nouvelle en un film mainstream dans la lignée des productions Amblin avec peut-être un zeste de noirceur en plus, parvint en tout cas à capter des instants d'enfance, et River Phoenix, qui joua quatre ans plus tard dans My Own Private Idaho de Van Sant, nous gratifiait déjà de quelques scènes poignantes, un peu surjouées mais poignantes, qui nous feront dire et répéter qu'il serait devenu un immense acteur si... Stand By Me fait partie des très bons films pour enfants des années 80. Quand on se rappelle que George Lucas ciblait avec Star Wars le public des moins de 10 ans et avait prévu dès le départ de tout miser sur le merchandising (les jouets) pour gagner du blé, et quand on voit l'âge moyen des fanatiques de ses films à l'époque et aujourd'hui, on se dit que si le film de Rob Reiner sortait en 2012 des tas de freaks de 30/40 ans en seraient malades, arboreraient des t-shirts Stand By Me et se baladeraient en bagnole avec la chanson éponyme de Ben E. King à fond la caisse en lieu et place de la bande originale complète et composée d'une seule chanson de Drive, et ça foutrait sacrément les jetons ! Ce scénario, là encore légèrement fantaisiste, est assez peu plausible, mais après tout on fait ce qu'on veut. A l'époque en tout cas nous étions jeunes et nous avions aimé le film de Rob Reiner, qui s'adressait directement à nous en nous identifiant à ce quatuor d'enfants partis sur les routes pour un voyage initiatique vers l'âge adulte. On aime encore aujourd'hui ce Stand by me et on peut se demander jusqu'à demain si ce n'est que pure nostalgie ou si c'est plus que ça. Au pire on serait raccord avec le film, qui se montrait lui-même nostalgique de la fin des années 50 et du début des années 60 avec son panel de standards du rockabilly et son portrait sinon enchanté disons joliment ouaté de l'Oregon en particulier et de l'Amérique rurale en général comme vaste terrain de jeu naturel. Une chose est sûre, le film convoque forcément la nostalgie du spectateur quant à sa propre enfance, et dieu sait que Rob Reiner a su filmer cette œuvre "à hauteur d'enfant". Le secret pour y parvenir ? Placer sa caméra à hauteur d'1m50 environ en rehaussant un peu la fameuse caméra-tabouret qui a fait le succès des meilleurs films d'Ozu.


Stand By Me de Rob Reiner avec Wil Wheaton, River Phoenix, Corey Feldman, Jerry O'Connell, Richard Dreyfuss, John Cusack et Kiefer Sutherland (1987)

28 juin 2011

Un Élève doué

Après le succès faramineux d'Usual Suspects, Bryan Singer était comme qui dirait attendu au tournant. Ne voulant pas s'enfermer dans un genre ou se voir accoler trop rapidement l'étiquette de fossoyeur du film "néo-noir", Bryan Singer décida d'abord de ne jamais engager un acteur de couleur et ensuite de s'emparer d'un sujet plus sérieux qui le ferait entrer dans la cour des grands. Dans cette optique il s'inspira de son modèle de toujours, Frank Darabont, qui avait compris avant lui que Stephen King est un auteur très éclectique et qu'il ne faut pas se limiter à son registre horrifico-fantastique pour aussi s'intéresser à sa veine réalistico-horrifique. Inutile d'aller inventer des monstres de pacotille, les monstres sont parmi nous. Ils sont en taule (comme dans The Shoeshank Redemption de Frank Darabont en personne) ou devraient y être comme dans le Misery de Rob Reiner ou précisément comme dans Apt Pupil (Un Élève doué) de notre estimé collègue Singer, ce cinéaste que nous avons décidé de porter au pinacle tout au long de la semaine.



L'histoire du film est prétexte à un huis-clos de tous les diables comme seul le Roi du Rock, le King, Steven King, en a le secret. Nous sommes donc en présence d'un élève doué qui découvre qu'un de ses voisins est un ancien Obersturmbannführer qui dirigeait un camp de concentration nazi durant la seconde guerre mondiale et qui se cache derrière une fausse identité de prof de gym. En prétextant vouloir s'améliorer en mathématiques, notre élève doué éponyme, interprété par un Brad Renfro que ce rôle a éjecté de la planète 7ème Art, s'incruste chez ce voisin au passé merdeux sous les traits aristocratiques de Ian McKellen. Acteur caméléon, toujours en tête de proue à la Gay Pride, McKellen fut pressenti pour jouer Harvey Milk il y a trois ans ou, quelques années plus tôt, pour incarner la ville de Philadelphia dans Philadelphia. Car cet homme peut tout jouer : jusqu'à Gandalf le gris dans Le Seigneur des Anneaux. Et donc, pour laisser McKellen tranquille et pour en revenir au film, sachez que le personnage incarné par Brad Renfro fait un choix pas banal. Plutôt que de balancer directement son nouveau prof de maths à la police, Brad Renfro s'immisce dans son intimité la plus poisse. L'homosexualité est plus qu'abordée dans ce film, car je considère que lorsqu'une œuvre de long métrage en fait son sujet, l'homosexualité est dès lors abordée.



Ce film fut aussi l'occasion pour David Schwimmer Arquette d'essayer, mais en vain, de se reconvertir et de se faire accepter dans un autre rôle que celui de Phoebe Buffay, la grande blonde excentrique de la troupe de Friends. Pour cela, l'acteur avait judicieusement choisi d'arborer la moustache de son beau-frère Tom Selleck, le Magnum, au grand dam de Bryan Singer qui trouvait que ça ne convenait pas à un personnage censé avoir 12 ans. Dans le même registre, David Chômeur opta pour la chemise à carreaux de Vichy, qui rappelle l'occupation allemande et la pire période que la France ait connue avant le mandat actuel de Nikos Sarkozy. D'ailleurs ça fait lien avec la moustache, qui est l'artifice de beauté principal des dictateurs du XXème siècle, de Staline à Pol Pot en passant par Mao Tse-Tung. Alors qu'il n'avait que le rôle de Second Couteau (drôle de blaze pour un personnage), Dave Cox Schwimmer (à tes souhaits !) tenait à rappeler le sérieux sujet du film par chaque détail de son costume. Mais un seul accessoire suffit à parasiter la dernière prestation costumée de l'acteur sur écran large : sa montre, bien visible sur l'image ci-dessus. Constamment pris entre deux feux, contraint de gérer un emploi du temps inhumain, l'acteur tenait à ce que sa Swatch soit un accessoire indispensable à son personnage pour ne pas rater l'heure de Friends. Bon j'en dis pas plus sinon ça va se voir que j'ai pas vu le film et que je voulais juste torcher un article pour avoir l'intégralité de la filmo de Singer sur mon tableau de chasse.


Un Élève doué de Bryan Singer avec Ian McKellen, Brad Renfro et David Schwimmer (1997)