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30 juillet 2019

Eighth Grade

Eighth Grade est le premier long métrage de Bo Burnham, un jeune américain né en 1990, musicien et comique de scène, qui a commencé à se faire connaître dès l'âge de 16 ans en tant que youtubeur. Littéralement couvert d'éloges par les critiques US, son film s'intéresse aux adolescents d'aujourd'hui à travers le portrait de la petite Kayla, une gamine qui habite seule avec son père et vit sa dernière semaine au collège (l'eight grade est l'équivalent de notre 3ème). Scotchée à son smartphone du lever au coucher, Kayla a une chaîne Youtube qu'elle alimente avec des vidéos faites maison où elle donne des conseils, cause confiance en soi et image de soi, se montrant expansive et pleine d'assurance. Immédiatement, Bo Burnham nous révèle le décalage immense entre l'image que Kayla donne d'elle-même sur les réseaux sociaux, via ses vidéos, et son attitude au collège, au milieu de ses semblables, dans la "vraie vie", pourrait-on dire. Adolescente assez mal dans sa peau, peu gâtée par l'acné, discrète et solitaire, Kayla est effectivement la première concernée par ses propres conseils, fièrement énoncées dans ses petites vidéos, dans une sorte de méthode Coué 2.0 qui finira par porter ses fruits...




Face à un personnage aussi fragile et vulnérable, j'ai bien longtemps craint le pire. J'étais persuadé qu'une pluie de saloperies allait s'abattre sur cette gamine. J'ai passé tout le film à anticiper, à imaginer les mauvaises surprises que lui réservait le scénario. Qu'elle se fasse humilier par les pimbêches de son collège, qu'un garçon profite de son envie d'avoir un boyfriend pour abuser d'elle, que son père finisse par péter les plombs et lui coller une beigne bien méritée, etc. J'ai eu les chocottes tout le long et ce n'est qu'à 10 minutes du terme que j'ai fini par me dire que la gosse était à l'abri, qu'il ne pouvait plus rien lui arriver de grave. Contrairement aux apparences, Eighth Grade n'est donc pas une version réactualisée de Bienvenue dans l'âge ingrat, le sympathique film de Todd Solondz qui nous proposait de revivre l'enfer de l'adolescence et du collège à travers les yeux d'une autre ado en manque de confiance et, quant à elle, guère épargnée par les injures et les humiliations quotidiennes. Ici, tout se passe putain de bien, et il y a là quelque chose d'étonnamment réconfortant. Bo Burnham nous a livré un bon gros "feel good movie", comme on dit, et c'est peut-être cet optimisme désarmant qui a autant plu aux critiques de son pays.




Alors certes, tout cela est assez facile, naïf et paraît un peu factice. On a par exemple du mal à croire aux agissements de cette fille, ultra réservée mais dotée d'un courage et d'une capacité à se foutre des coups de pied au cul tout à fait hors norme. On peine également à concevoir l'existence d'autres personnages aussi bienveillants autour d'elle et je fais là surtout allusion à cette lycéenne qui choisit de prendre sous son aile Kayla suite à sa journée de pré-rentrée, voire à son père, toujours patient, stoïque et aux petits soins malgré l'attitude parfois insolente de sa fille. Par ailleurs, certains effets sont un peu lourds, notamment l'utilisation de la musique, qui donne l'impression que le réalisateur est allé piocher dans le lecteur mp3 de cet ado pour surligner ses états d'âme. Mais il y a aussi de vraies qualités là-dedans. Les jeunes acteurs, à commencer par Elsie Fisher, sont impeccables et ont sans doute été bien dirigés. Le regard posé sur cette ado est d'une douceur sincère et de chaque instant. D'une certaine humilité, ce petit film assumé est porté par une tendresse plaisante, agréable, qui nous brosse dans le sens du poil, on se laisse faire sans souci.




Bo Burnham réussit même une scène sacrément casse-gueule : celle où le père et sa fille, alors au fond du trou, se retrouvent autour d'un feu, pour aboutir à un moment de confidence paternel plutôt touchant. Alors qu'il aurait pu tomber à pieds joints dans le pathos, il réussit à nous émouvoir avec plus de subtilité que prévu. Le premier rendez-vous entre Kayla et Gabe, un garçon assez perché qui lui a préparé un dîner romantique à base de frites, de nuggets et d'un impressionnant assortiment de sauces, constitue un autre moment fort qui finit de nous conquérir. Cette conclusion tranquille promet un avenir radieux au personnage principal, que nous sommes satisfaits de quitter ainsi. Bref, guilty as charged d'avoir kiffé ce teen movie, dont je comprends aisément qu'il ait su faire causer de lui outre-Atlantique. Il est étonnant qu'il n'ait pas trouvé de distributeur en France, il y avait du blé à se faire... 


Eighth Grade de Bo Burnham avec Elsie Fisher, Josh Hamilton et Jake Ryan (2019)

25 mars 2018

Le Teckel

L'affiche représente assez bien ce que nous avons vu du film. On en a vu la queue, la partie qui sent la merde, un bon quart, puis on a coupé net. En général, quand on s'endort devant un film, il finit de mourir sur l'écran tandis qu'on est ailleurs. Là, on l'éteint tout en dormant, sans se réveiller, le ronflement se poursuit et la main va toute seule à la télécommande pour éteindre le poste (faites le test, vous confirmerez). Todd Solondz a cru bon de réaliser un film choral à sketchs réunissant quelques étoiles filantes : Danny DeVito, (insérer d'autres noms), Greta Gerwig... Cette dernière se rend chez l'ostéopathe, et on la voit prendre rendez-vous au téléphone, puis s'y rendre... Et revenir. Autant le dire tout de suite, on n'en a franchement rien à branler. Après le tournage, Greta Gerwig a déclaré qu'elle ne tournerait plus jamais avec Todd Solondz. Nous non plus.


Le Teckel de Todd Solondz avec Greta Gerwig et Danny DeVito (2016)

20 octobre 2014

Les Évadés

The Shawshang Redemption, un titre comme seul le King, Stephen King, auteur du roman dont le film est adapté, en a le secret. Ces trois mots frappent la conscience, leur assemblage est très laid, le sens nous est inconnu (même si on croit reconnaître un mot familier dans le lot), mais jamais on n'oubliera cet intitulé, ces syllabes qui rebondissent dans nos bouches comme un bon kefta. C'est peut-être l'explication du succès inespéré et a posteriori de ce film sur le site IMDb, l'incontournable bible de tout cinéphile branché sur le web, même de ceux qui le détestent, tels ces amoureux de l'aviron qui se payent L’Équipe chaque matin pour avoir les derniers chronos mais qui se torchent avec la Une sur Claude Puel et ses déboires au LOSC. En effet, tout en haut du fameux Top 250 de l'encyclopédie en ligne du 7ème art recensant les plus grands films de l'histoire du cinéma git l’œuvre de Frank Darabont, qui n'en espérait pas tant.




A ce titre, un bonus du dvd collector du film vaut carrément le détour, où l'on voit Frankie Darabont et ses deux stars, enfermés dans une pièce obscure, interrogés tour à tour par un interviewer musclé tout droit sorti des pires heures de la Stasi ou de la Gestapo (en tout cas de la Guerre Froide quand elle était la plus chaude). Le malabar leur demande comment ils justifient l'insolente domination de leur bébé au sommet du plus gros baromètre cinéphilique existant. Éclairé par un spot de flic, les yeux dilatés comme jamais et chaque imperfection de peau éclatée sous la chaleur, Morgan Freeman, étrangement pieds nus, préfère botter en touche et rejeter la faute sur ses collègues. Aux côtés d'un Tim Robbins muet comme une carpe, Darabont finit par prendre la parole pour dire "Je n'en sais rrrrrrien", avant d'avouer qu'il placerait lui-même la trilogie du Parrain de Coppola (au moins) au-dessus de son propre long métrage, pour lequel il reconnaît avoir quand même beaucoup d'affection et auquel il a tout de même donné 9/10 sur le site coupable.




Cherchant des excuses à droite à gauche en haussant les épaules frénétiquement, le cinéaste affiche cet air de culpabilité qui l'empêche de pioncer depuis des années, et qui dans le même temps, les rares fois où il parvient à fermer l'oeil, le fait dormir comme un loir, avec une banane grande comme ça et une trique à défoncer des briques. Darabont, qui arbore dans ce bonus un t-shirt à l'effigie de Pacino dans Le Parrain II pour se dédouaner auprès de Coppola (même si les plus attentifs auront repéré qu'il porte un futal floqué Les Evadés, c'est-à-dire un pantalon orange de détenu carcéral), finit par émettre cette hypothèse : "Un black, un blanc, une amitié possible, ça a dû causer aux gens quatre ans avant France 98, la France black-blanc-beur, l'utopie Jospin, les années roses". Pour la petite histoire, il paraît qu'entre deux photos de Zizou et Barthez projetées sur l'Arc de Triomphe, le fameux soir du 12 juillet 1998, on pouvait voir des images subliminales de Freeman et Robbins. Dans un mot qu'il regrette aussitôt, Darabont, qui finit par penser tout haut, en vient à se demander pourquoi La Ligne verte n'est pas numéro 2 du Top 250 des meilleurs films de tous les temps, alors qu'il avait tout fait pour reproduire sa recette à l'identique ou presque (et on en profite pour dire RIP MCD, Michael Clarke Duncan, à qui le régime Dunkan aura été fatal après avoir fait de lui une montagne de muscles et de vitamines).




Tous les gens qui sont parvenus au bout des 142 minutes que dure le film se sont en fait probablement notés eux-mêmes sur IMDb, pressés d'attribuer une bonne note à leur preuve de sérieux face à un film académique et interminable mais bourré de belles et grandes valeurs. Plusieurs scènes de ce film, qui se donne le temps de les distiller, nous ont marqués, comme elles ont dû marquer les presque deux millions de personnes qui l'ont porté aux nues sur l'Internet Movie Database. D'abord cette scène où Tim Robbins, après avoir accumulé les petits écarts de conduite honorables voire héroïques (diffusion de musique classique dans toute l'enceinte de la prison ; bavardages à la cantoche du pénitencier ; jeux de mains jeux de vilain dans la cour de récré du bâtiment ; retard de retour de prêts à la BU centrale de l'établissement ; diffusion de magazines cochons porno gay dans les dortoirs ; détériorations des murs de sa cellule à peine dissimulées par un poster de Kim Kardashian, etc.) ressort de son cachot après une bonne semaine de mitard avec un sourire jusqu'aux oreilles (à croire qu'il connaissait déjà la note du film sur IMDb), à peine amaigri et en pleine possession de ses moyens, l'humeur au beau fixe, comme s'il venait de descendre un gros bol de chicorée.





Là ses amis détenus, effarés, s'attroupent autour de lui pour lui demander le secret de son bonheur, vu qu'aucun d'eux n'est sorti indemne d'une telle expérience. Et Tim Robbins, les mains dans les poches (comme dans chaque scène de ce film), décontracté comme jamais, répond en mangeant les syllabes et en tapotant ses tempes avec le bout de ses deux index : "Dans mon crâne c'était la Symphonie Fantastique, c'était le Casse-Noisette en boucle, c'était Everything in its right place, c'était Kid A, c'était No Woman No Cry, j'avais tout ça qui tournait dans ma tronche, tout Beethove en mode shuffle, tout Bach en stéréo, tous les grands romantiques, la fine fleur !" Le personnage explique donc là qu'avec un tout petit peu de culture gé et de musique dans la caboche il est facile de se tirer des situations les plus périlleuses. Ce genre d'idées, ça passe encore dans un Disney, dans Les Aristochats, où on imaginerait sans mal le gros chat siamois pédé expliquer à ses collègues qu'il s'en est tiré face à un gros clébard grâce à sa connaissance des tubes de Miles Davis, mais dans la bouche de Tim Robbins, dans un film pour adultes censé nous dépeindre la vie des taulards, avouons que la pilule a du mal à passer, même vingt ans après la sortie du film. 




The Sawshane Redemption a donc su séduire son public (celui-là même qui voterait en masse et dès demain pour la réhabilitation de la peine de mort ou pour son maintien, selon les pays), grâce à de grands discours sur le rachat, la réinsertion, la sociabilisation des détenus et leur salut par la culture : on voit tous les prisonniers écouter Mozart les larmes aux yeux, tournés vers les haut-parleurs de la prison comme des demeurés, s'empiffrer des livres de la bibliothèque du centre tenue par un vieux crouton adorable, se branler devant les films du répertoire dans une salle de ciné privée, et ainsi de suite, toujours avec Tim Robbins aux manettes, le personnage décidément parfait, imprenable, injouable et pourtant joué par un grand dadet d'un mètre sur deux dont le seul fait réellement héroïque est de s'être agrippé à jamais aux obus de Susan Sarandon et d'avoir reproduit le modèle et ses armes mammaires de destruction massive en son sein, avec son accord. Et puis il y a aussi de l'humour là-dedans, de la vanne à qui mieux mieux, car un tel sujet est forcément propice à la franche marade et à la bonne rigolade. Quid de l'inévitable scène de douche avec savonnette (savon de marseille glissé là par un personnage de vieux nazi qui finira par se trouver du cœur à force d'écouter Schubert matin, midi et soir et de lire de ces romans d'aventure qui permettent aux évadés de s'évader), où c'est toujours un choc de se découvrir tout nu, surtout quand le Tim Robbins en question, malgré sa taille de bûcheron, découvre au-dessus de sa tête le tronc de sequoia géant de Morgan Freeman, l'homme libre que son blaze annonce.




Au sommet de cette montagne d'humour, de ce comique qui plaît à tout le monde, dont Stephen King a le secret en bon héritier de Walter Disney (facho entre guillemets), il y a ce gimmick monstrueusement comique, d'une drôlerie noire que même Todd Solondz n'aurait jamais imaginée et dont Gotlib n'aurait pas osé faire sa quatrième de couv', où le triste Morgan Freeman, à deux doigts de la retraite chaque année, tête baissée (comme toujours dans ce film), va demander à un guichetier de la prison si cette fois-ci c'est la bonne, la quille, la perm', l'issue de secours, la liberté pour le dire d'un mot, quand systématiquement l'agent d'accueil lui retourne une feuille tamponnée en lui disant : "Tiens ça bien au chaud, c'est un bon pour un an de bonus en taule, parmi nous, à l'année prochaine, même heure même endroit gros connard !" Les dialogues varient de trois quatre mots à chaque nouveau jour de l'an, d'une demi-phrase, le "bon pour un an" devenant un "ticket resto", le "un an de bonus en taule" changeant pour "une pige de plus dans le caftard" ou le "gros connard" final trouvant une variante subtile dans un "pur enfoiré" bien placé, mais globalement la scène revient systématiquement et à intervalles réguliers comme autant de répétitions espacées, supposées nous donner le sentiment d'éternité du bagne et qui trahissent au contraire l'incapacité de Darabont à nous faire ressentir le poids des années, le temps qui passe, tant on a l'impression que Freeman tente sa chance tous les matins, sans cesse ramassé à la petite cuillère par un Tim Robbins compatissant mais lassé.




La bonne recette de Darabont c'est le mélange de cet humour décapant et d'un sens aigu du drame, le pire qui soit : l'injustice. Tim Robbins nous est présenté dès le début du film comme un innocent, accusé et condamné à tort, une belle âme pure et lettrée, charitable et solidaire, dénuée de la moindre trace de dualité. Idem pour Freeman, forcément victime de sa couleur de peau et enfermé pour avoir répondu à une insulte raciste parmi tant d'autres en fumant littéralement son agresseur, brûlé vif dans un remake sans échappatoire de la torche humaine (légitime défense drôlement élaborée et mise au point par un détraqué total que le film veut innocenter alors qu'il a carrément sa place entre quatre murs). Tous les prisonniers ont leur petit quart d'heure de gloire, où ils finissent par avouer autour d'un feu de camp pourquoi ils sont là, et pour chacun d'entre eux il y avait bien sûr une "bonne excuse". Allons-y de l'ancien nazi qui se repent d'avoir apporté sa petite pierre à l'édifice d'Auschwitz-Birkenau en se prévalant d'avoir des amis juifs et de n'avoir fait qu'obéir aux ordres, avec certes un certain zèle mais comme poussé par le "souffle de l'époque", dit-il en plaçant le bout de son index et de son majeur collés l'un contre l'autre sous son nez de façon tout de même assez douteuse. C'est aussi le vieux bibliothécaire regrettant d'avoir organisé quelques auto-dafé de livres juifs sur la Berlin Alexanderplatz avec quelques personnes jetées au milieu des flammes dans un remake de Jeanne D'Arc. Ou encore ce personnage qui traverse le film sans dire un mot, comme un fantôme, toujours à l'arrière-plan, et qui partage sa peine d'avoir traîné sur trois cent kilomètres le cadavre d'un agent de la DDE coincé sous le pare-buffle de sa bécane sans s'en rendre compte, par un soir de brouillard maudit.




A la fin du film, nos deux tourtereaux enfin libres se retrouvent sur la plage dans une ambiance bon enfant quand Morgan Freeman déplie sa serviette de bain pour l'étendre sur le sol sous les yeux écarquillés de Tim Robbins, qui découvre qu'elle n'est autre que la peau du fameux guichetier qui lui refusait chaque année son bon de sortie, tannée par un expert en taxidermie. Deux plans plus loin, Freeman, léger comme un pinçon et heureux comme un gosse, sort de son sac de plage un ballon de volley-ball qui n'est autre que la tête coupée de l'agent d'accueil, tamponnée sur le front, et Morgan, l'homme plus libre que libre, de proposer à son acolyte un petit match tout en dévoilant un maillot fait de peau humaine, revêtu en prime du masque de Scream, devant un Robbins qui commence à penser que le guichetier du bahut avait quand même le compas dans l’œil pour repérer les malades. Au spectateur quant à lui de saisir ici la patte du King, habitué aux horreurs et qui ne peut s'empêcher de glisser, y compris dans ses comédies, des instants de pure sauvagerie (quid de cette scène de Misery où James Caan se fait ratiboiser le pied dans un scénario pourtant léger signé Rob Reiner, le gros fêtard d'Hollywood). Bref tout était là pour que le film plaise aux masses malgré un happy end au goût amer, et il n'est pas étonnant que The Shoeshane Redemption culmine au firmament des plus grandes œuvres cinématographiques de tous les temps. Darabont, nostalgique de son succès dès le lendemain de la première avant-première, a voulu remettre le couvert à maintes reprises en réadaptant le King à toutes les sauces, y compris les pires brouillons de l'écrivain écrits sur les quatre coins de son lit de mort à l'hosto, mais ces tentatives n'ont donné que de plus relatifs succès tels que La Ligne verte et The Mist, et quelques autres films qui en fait ne sont pas de Darabont.


Les Évadés (The Shawshank Redemption) de Frank Darabont avec Tim Robbins et Morgan Freeman (1994)

15 décembre 2012

Un monde sans femmes

Récemment on a cherché un héritage au cinéma d’Éric Rohmer du côté d'Emmanuel Mouret, et à juste titre, mais Guillaume Brac s'inscrit peut-être plus directement encore dans le sillage du grand Momo avec ce film de séduction, de sentiments, de vacances et de plages. Rohmer a fait de ce genre cinématographique français à part entière l'une de ses spécialités, et s'y est illustré avec des films comme Pauline à la plage et Conte d'été bien sûr, mais aussi Le Rayon vert, voire d'une certaine manière La Collectionneuse et Le Genou de Claire. Cependant c'est bien à Pauline à la plage qu'on pense le plus souvent puisque le film de Guillaume Brac raconte une histoire assez semblable, celle de Sylvain, un trentenaire célibataire, jeune homme dégarni, un peu empâté et un peu empoté, timide et sentimental (ou discret et romantique, pour reprendre des mots prononcés dans le film), qui vit seul sur la Côte Picarde et fait visiter un petit appartement à Patricia et Juliette, mère et fille en vacances.




Les deux personnages féminins évoquent les cousines du film de Rohmer, Marion et Pauline, que le personnage de séducteur joué par Féodor Atkine prenait pour des sœurs, tout comme le personnage de l'ami gendarme de Sylvain se méprend ici sur le lien de parenté de la mère, Patricia, et de la fille, Juliette, non sans une arrière-pensée flatteuse à l'égard de la plus âgée des deux. Et dans les deux cas, le séducteur à la petite semaine va emballer la jolie dame dans une petite boîte de nuit de province sous les yeux de sa fille (ou cousine), toujours discrète, effacée, mais observatrice, Amanda Langlet dans Pauline à la plage, Constance Rousseau dans Un monde sans femmes, et à la barbe d'un amoureux éconduit et malheureux, Pascal Greggory chez Rohmer, Vincent Macaigne chez Brac. C'est d'ailleurs aussi par les personnages que la filiation se tisse. Si Laure Calamy, qui interprète Patricia, est beaucoup moins agaçante que Dombasle en femme fatale, elle est une autre semi-bécasse un peu naïve, sexuellement excitée, pleine de vie et exubérante qui s'obstine à chercher le bonheur là où il n'est pas. Et Sylvain, avec la jeune Juliette, qui très vite se place de son côté, se pose les mêmes questions que Pascal Greggory chez Rohmer, ne comprenant pas qu'une femme puisse être attirée par un bellâtre qui se moque d'elle plutôt que par un homme sincère et aimant. Par sa fragilité, sa relative passivité même, et sa triste façon d'être écarté, Macaigne peut aussi faire penser au Serge Renko des Rendez-vous de Paris.




Mais le film n'est pas un décalque révérencieux du cinéma de Rohmer, c'est une œuvre singulière, et pour tout dire remarquable. Il est rare qu'un film soit à ce point aussi joyeux que triste. On ne rit pas vraiment devant Un monde sans femmes, mais on sourit sans cesse, d'abord parce que Guillaume Brac a un grand talent pour diriger ses acteurs et pour capter leurs gaucheries, leurs malaises, leurs travers ou leur complicité, mais aussi parce qu'il nous place constamment dans leur intimité, auprès d'eux, il nous met de leur côté. Les personnages nous sont immédiatement proches et notre sympathie leur est acquise d'emblée. On sourit même sans doute à des choses qui ne nous feraient pas cet effet si elles ne venaient pas de protagonistes que nous aimons déjà tant. Brac excelle à filmer les étourderies et les flottements comiques de ses personnages, mais aussi toutes ces fragilités qui appartiennent au monde amoureux, tous ces errements, toutes ces imprécisions, ces souffrances rentrées, toute cette cruauté du jeu hasardeux des illusions et des sentiments. On devine en admirant le visage mi-émerveillé, mi-désemparé de Sylvain combien deux créatures si belles peuvent bouleverser une vi(ll)e sans femmes. Mais la précision de Guillaume Brac pour représenter en un seul plan et sur un seul corps toute une palette d'émotions vaut pour tous les personnages sans exception et vient peut-être aussi de ce que tous sont à un moment ou à un autre filmés - avec un tact et un respect absolus - dans un moment de détresse, en tout cas de profonde fragilité, du copain gendarme esseulé dans la nuit à la mère évoquant en quelques mots son passé quand Sylvain lui tient la main, en passant par Juliette, assise en haut d'une falaise ou lisant dans sa chambre. Quand au superbe Vincent Macaigne, il passe, le temps d'un raccord, d'un sourire complètement niais à un autre, imperceptible mais saisi par la caméra de Guillaume Brac, paradoxalement emprunt de toute la peine et de tout l'espoir du monde. La façon dont l'acteur est filmé tout au long du film, dans ses scènes de solitude comme quand il hésite à dire tel mot ou à faire tel geste vers une femme ou vers une autre, est bouleversante.




Car, même si les acteurs sont formidables, c'est bien dans la mise en scène que tout se passe, une mise en scène presque invisible, indescriptible, sans effets et sans volonté de prestance, toute en finesse et en présence indécelable, par quoi l'on rejoint Rohmer, et par laquelle Guillaume Brac nous conquiert et nous touche directement. Même si les dialogues sont présents et plutôt nombreux, ils délivrent une petite musique, permettent aux personnages d'exister, de s'exprimer, et ne viennent jamais surligner une idée, moins encore que chez Rohmer, dont les films cependant restent pour des images, des attitudes, des sonorités, des postures et des voix plus que pour leurs textes, aussi magnifiques puissent-ils être. On ne saura pas grand chose du parcours de Sylvain avant cette histoire, même si on le suppose monocorde. On devine qu'il est une sorte d'adulescent triste au simple fait qu'il porte des t-shirts à blagues, joue seul à la Wii et vive dans une maison décorée de Simpsons, mais ces mots-tiroirs, "adulescent", ou "geek", ne nous viennent jamais à l'esprit devant lui, et c'est entre autres pourquoi il est l'anti-Dark Horse de Todd Solondz, parce qu'il n'est pas une bête de foire, ni un phénomène de société sur pattes, parce qu'aucun stéréotype ne suffit à le figer ou à le contenir, et parce que rien ne nous conduit à le juger ou à le mépriser, bien au contraire.




Et de la même façon on devine le trajet de Patricia (qu'elle délivre d'ailleurs à demi-mot - parce qu'elle est une femme bavarde et peu discrète - ne dévoilant rien que l'on n'ait pas déjà deviné), fait de rencontres sans lendemains et d'échecs amoureux, l'un d'eux ayant donné naissance à une fille aimée mais non-désirée. Rien de tout ceci n'est péniblement démontré ou ne vient servir un discours très déterminé et surgelé sur la société, comme la plupart des cinéastes contemporains s'en régalent sans arrêt. L'absence de discours calculé n'empêche pas l'existence d'un point de vue, un point de vue humaniste venant d'un cinéaste qui aime ce qu'il filme au point de vouloir sauver ses personnages à tout prix. Car, toujours sur le même principe, on ne peut qu'imaginer ce qui se trame derrière le comportement de Juliette à la fin du film. Nous sommes partagés entre l'hypothèse d'une pitié possiblement inspirée par un transfert paternel, celle d'une volonté de réparer les erreurs de la mère et de s'écarter par là même de son destin peu enviable, ou enfin la possibilité d'un amour réel. Car à la fin du film, le personnage de la fille prend le relai de celui de la mère pour accomplir ce que cette dernière n'a pas su faire et réparer sa faute, ce choix légitime vécu par Sylvain comme une injustice, que tout spectateur ou presque entendra résonner au plus profond de lui-même. Et c'est peut-être le dernier cadeau que nous fait Guillaume Brac - à nous autant qu'à ses personnages - lorsque Constance Rousseau prend le contrôle du récit et du film dans l'ultime quart d'heure, comme elle le faisait dans la dernière partie de son premier film (le beau Tout est pardonné de Mia Hansen-Løve), pour imprimer sa grâce à l'écran et donner un supplément de beauté à une œuvre toute neuve (Brac fait là ses premiers pas) mais déjà grande.


Un monde sans femmes de Guillaume Brac avec Vincent Macaigne, Constance Rousseau et Laure Calamy (2012)

15 septembre 2012

Dark Horse

Le dernier film de Todd Solondz colle au gros cul de son personnage principal, Abe (Jordan Gelber), un trentenaire paumé, un attardé en surpoids souffrant d'un début de calvitie ("a big curly-headed fuck", pour reprendre l'insulte lancée à John C. Reilly par Will Ferrell dans Step Brothers), mal fringué (survêtements, maillots XXL de la NFL, polos Ralph Lauren roses, chaussettes blanches pour sandales noires, collier en argent à son nom), pas très malin, pas très drôle, plutôt lourd, bref un type qui n'a rien pour lui, un authentique loser sans vie sentimentale, sans vie aucune à vrai dire, un gros nerd, un geek à la ramasse, un "young adult", véritable Tanguy vivant chez ses parents et travaillant (mal) dans la médiocre boîte de son père qui n'en peut plus de lui et qui l'encourage à reprendre ses études pour suivre le chemin de son grand frère chirurgien, qu'Abe déteste parce qu'il a réussi, contrairement à lui, l'éternel outsider, le "dark horse" du titre, le raté total. Imaginez un doublon de Michael Scott, le personnage interprété par Steve Carell dans The Office, mais sans la drôlerie du comique américain, physiquement en porte-à-faux entre James Gandolfini et Seth Rogen (je cite ce dernier parce qu'on se croirait parfois devant une comédie Apatow - comédies déjà rarement drôles - mais traitée sur le mode tragique), et vous aurez une bonne idée du pivot narratif auquel nous soumet Solondz de la première à la dernière minute de son film. 
 
 
Tout ce que tente le personnage rate systématiquement, et à chaque fois qu'il se plante ou qu'on le bâche, Abe rentre chez lui dans son énorme pick-up jaune, se gare devant la maison familiale filmée en plan d'ensemble, sort du véhicule, se dirige vers l'entrée, porte la clé au-dessus de son épaule et appuie sur la télécommande qui produit ce bruit, "twout-twout", signalant que les portes de la voiture sont verrouillées. Suit invariablement un plan de l'intérieur de la maison, caméra proche de l'inénarrable poste de télévision fixé par le père hébété coiffé de son petit postiche gris d'américain moyen forcément minable (Christophe Walken), tandis qu'à côté de lui sa femme mal attifée et forcément non moins minable (Mia Farrow) se penche vers le couloir sur sa gauche et demande "ta journée s'est bien passée Abe ?" quand on voit ledit Abe traverser le couloir (avec l'allure et la tronche de son homonyme dans le jeu vidéo Oddworld) vers sa chambre sans un regard et sans un mot pour ses vieux parents fatigués et ringards à souhait. C'est un gimmick du film de Solondz et si la répétition de cette scène est censée nous faire rire, elle n'y parvient pas. Si en revanche elle se limite à vouloir dire la morne banalité du quotidien d'un perdant, elle y parvient très bien. Mais au prix de quelle triste facilité et de quel ennui pour nous autres… 
 
 
On s'ennuie tellement devant ce film (au point d'avoir envie de quitter la salle environ une fois tous les quarts d'heure et de trépigner sur notre fauteuil dans la dernière demi heure en priant pour que chaque nouvelle scène soit la dernière), qu'on se demande comment Todd Solondz a pu trouver l'énergie pour passer autant de temps à le réaliser. Rien ne présente le moindre petit intérêt là-dedans. Le film essaie d'être drôle de temps en temps, il est même à deux doigts d'y parvenir à deux ou trois timides instants, notamment quand Abe tente un panier à deux points à côté de Miranda (Selma Blair), illustre inconnue qu'il a choisie pour être sa femme, et rate sa cible avant de lancer un regard terrible à la fille qu'il courtise et de se lever pour aller ramasser son projectile. Mais dans cette scène comme ailleurs le gag (qui tient moins au geste qu'à la tronche de celui qui le rate) est à peine ébauché et n'aboutit pas, d'autant que devant tant de misère intellectuelle et émotionnelle, devant le portrait acharné de personnages aussi entièrement pathétiques et pitoyables, on ne peut se laisser aller au rire, pas plus d'ailleurs qu'à l'émotion, car le film effleure aussi quelques potentialités du côté de l'empathie pour ces dégénérés de la middle-class américaine zombiesque, mais il s'avère rapidement impossible d'être réellement touché par ces épaves que le cinéaste se complait à accabler tant et plus. 
 
A force de surenchère misérabiliste, la "satire de l'american way of life" (marotte de Solondz et formule favorite de ceux qui l'encensent) devient un défilé de cas sociaux trop gros pour être vrais, trop lourds pour fonctionner, des parents déprimés et résignés d'Abe à celle qu'il demande en mariage au bout de deux heures par pur désespoir et qui est une suicidaire également planquée chez ses parents à quarante ans passés, écrivaine ratée et mal dans sa peau, récemment larguée et atteinte qui plus est de l'hépatite B… Les personnages, qui forment tous une galerie cohérente de malades, une sorte de "Planet of the Abes", pour faire un jeu de mot terrible, en deviennent même antipathiques, à l'image de Miranda donc, qui traite Abe comme une vraie merde quand elle s'étonne que le baiser qu'il lui donne ne soit pas "aussi horrible qu'elle l'imaginait" puis quand elle l'invite à une soirée où se trouvera son ex-compagnon Mahmoud, un drôle de personnage d'arabe gay-friendly, sans se douter qu'Abe y sera forcément mal à l'aise. Le non-héros lui même passe rapidement pour un débile quand on le voit déambuler dans sa chambre multicolore remplie à craquer de figurines du Seigneur des anneaux (qui encombrent aussi son bureau) et décorée aux couleurs des Simpsons et autres Gremlins, puis quand il fait visiter cette antre du geek de base à sa future femme en se vantant de posséder la réplique exacte du chapeau de tel personnage secondaire de James Bond… Quand la naïveté et la sincérité confinent autant à l'inconscience et à la connerie, le personnage passe de vaguement attachant à carrément agaçant, et dès lors plus rien de ce qui peut lui arriver (mais rien ne lui arrive) ne nous importe tant soit peu.
 
 
Et puis quand il s'est rendu compte qu'il ne nous racontait strictement rien que l'on n'ait déjà vu mille fois et que son film était absolument vide de tout, point de vue scénario comme mise en scène, Solondz s'est dit qu'il allait se rattraper aux branches en glissant dans son récit une petite dimension psychologico-fantastique de derrière les fagots. C'est ainsi que de temps en temps, et plus nettement à la fin du film, Abe reçoit la visite imaginaire de membres de son entourage, qui lui apparaissent tantôt pour le réconforter (la secrétaire de son père, qu'il fantasme en cougar pleine aux as), tantôt pour le pousser à bout (sa mère et son frère aîné notamment). Le procédé est malheureusement rigoureusement anodin et stérile, y compris à la fin, quand Solondz exploite cette combine pour finir son film tant bien que mal et nous représenter le rêve comateux plus mortel que jamais d'un personnage pour le coup entre la vie et la mort. Un peu plus tôt dans le film, quand il fait visiter la maison de ses parents à Miranda, Abe lui montre fièrement l'encadrement d'une porte et lui dit que son père y a marqué l'évolution de sa taille au fil des âges, mais quand la jeune femme lui fait remarquer qu'elle ne voit rien il doit préciser que son "con de" paternel a tout recouvert en changeant le papier peint (là aussi on frôle le rire, mais on ne fait que le frôler), et quand, à la fin du film, Abe, personnage condamné et plus désespéré que jamais, va décoller une languette de tapisserie pour mettre à jour les vieilles inscriptions sur le mur, Solondz fait un lent travelling arrière dans le couloir pour délaisser son personnage seul dans l'étroite obscurité, réduit à sa taille d'enfant par l'élargissement du cadre, la tête appuyée contre le chambranle de la porte pour sans doute pleurer. C'est un assez bon résumé du film : on se demande d'abord ce qu'il veut nous montrer tout en pressentant que ça risque de ne pas vraiment changer le cours de notre vie ; quand on finit par en avoir le cœur net on ne découvre sous la fine couche d'intériorité psychologique et fantasmagorique rien de plus que ce qui était annoncé (la dépression affective sans rémission de l'américain(e) moyen(ne) et les désirs croisés d'êtres qui ne les assouvissent jamais) ; puis on regarde le personnage sombrer lamentablement en prenant nos distances, via un cliché visuel usé jusqu'à la corde (ce lent travelling arrière des familles), un raccourci parmi tant d'autres qui empêche toute implication et pousse vers l'indifférence absolue au mieux, vers le mépris au pire. Solondz nous a montré quatre vingt cinq minutes durant des cas désespérés sans faire preuve d'un minimum d'amour pour eux, ni d'un minimum d'humour pour nous, ou ne fût-ce que d'un début de talent de conteur ou de filmeur, et quand la chose s'arrête on commence par se demander "à quoi bon ?", puis on tente de respirer à nouveau. 
 
 
Dark Horse de Todd Solondz avec Jordan Gelber, Selma Blair, Christopher Walken et Mia Farrow (2012)