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2 mars 2018

Mary et la fleur de la sorcière

Gardant de bons souvenirs de Souvenirs de Marnie, je me suis rendu en salle gai comme un pinçon pour ce nouveau film d'Hiromasa Yonebayashi, premier coup d'essai du studio Ponoc, distribué en France par la mythique société Diaphana. Au coup d'envoi, puis tout au long du premier quart-temps, Yonebayashi, le jeune artiste issu des studios Ghibli, a su me cueillir. La scène d'introduction, in medio stat virtus, comme on dit, est une séquence d'action tout feu tout flamme, sans préambule et pleine d'étrangeté, qui nous emporte en moins de deux. Puis c'est le calme après la tempête, un calme reposant et accueillant, avec ce long moment où l'héroïne du film, Mary, jeune fille maladroite mais toujours soucieuse de bien faire, vivant depuis peu chez sa tante, en compagnie d'une servante et d'un jardinier nommé Zébédée, nous est sereinement présentée. On répond toujours présent quand elle découvre, guidée par un chat noir, une fleur étrange et, de proche en proche, un balais à chiotte abandonné dans la forêt. Mais à partir de cette découverte, et dès que la jeune fille, apprivoisée par ledit balai, est emportée vers une académie de sorcellerie dans les nuages, on commence à se poser des questions.




Oui, c'est là qu'on commence à perdre le fil. D'abord parce que cette académie n'a pas grand chose de fascinant. Elle est moins étonnante à découvrir que le simple balai brosse pris dans des branchages qui conduit l'héroïne jusqu'à elle. Il se produit une chute de l'éblouissement, paradoxalement, au moment où la fillette s'élève vers le merveilleux. Ensuite parce que les personnages qui s'illustrent en ce nouveau lieu, à l'image d'ailleurs de Peter, le jeune voisin dont Mary semble assez vite éprise, manquent de caractère, de sens et de saveur. C'est vrai du gardien des balais, Flanagan, purement décoratif, mais aussi de la directrice de l'école, Madame Mumbletchuk, et de son bras droit le Docteur Dré. Ces deux-là, primordiaux dans l'intrigue, sont un brin plus caractérisés que les autres, mais, pour le coup, ce sont leurs motivations qui nous échappent. Nous sommes en présence de deux sorciers ayant fondé une académie voilà des années pour guider de jeunes disciples dans la joie et la bonne humeur vers les attraits de l'ensorcellement mais qui, ayant tourné fous sous l'emprise d'une fleur magique, tels de véritables accros à la dope, sont devenus deux raclures. Depuis, ces deux aristocrates irritants ont pour projet, plutôt démocratique au fond, d'utiliser la puissance de cette fleur afin de décupler celle des jeunes sorciers de leur école et, à terme, de diffuser ces pouvoirs incroyables à tout un chacun. Certes, cette ambition les pousse à quelques expériences sur des animaux, métamorphosés en bestioles étranges, mais qui pourraient apprécier leur nouveau look (la métamorphose, si chère à Ovide, est dans ce film réduite à une punition pénible — abusus non tollit usum !), et sur une paire d'enfants cobayes, ainsi qu'à régulièrement foutre le feu à toute l'école.




Le problème c'est qu'on ne comprend pas grand chose à tout ça. Ces personnages veulent étendre la magie au monde entier et faire du dernier quidam un sorcier de premier ordre dans un souci de partage et d'égalité, mais ils menacent quiconque s'approche de leur école et n'est pas une sorte d'élu des dieux de la sorcellerie de le métamorphoser, en guise de châtiment. C'est d'ailleurs ce qui les conduit à transformer toute une basse-cour, et on se demande comment des éléphants ou des chats ont seulement pu approcher cette université perchée loin au-dessus des nuages... Alta alatis patent. En parlant des animaux, qui n'en a pas ras-le-bol de voir toute la faune terrestre galoper en harmonie, les héros sur le dos, pour affronter les grands méchants dans les animés japonais ? Et quid des fleurs de sorcière qui font pousser des forêts entières par un étonnant miracle, qui n'a strictement aucun lien avec l'intrigue du film ? Le motif écologique est, pour le coup, plaqué sur le scénario comme un chacal sur la soupe. Enfin, tout cela n'empêche pas Mary et la fleur de la sorcière d'être agréable à suivre et d'avoir de bons moments, mais il faudra revoir la partie "écriture de scénario" si le studio Ponoc espère tenir la longueur. Ut sis nocte levis, sit cena brevis.


Mary et la fleur de la sorcière de Hiromasa Yonebayashi (2018)

22 août 2015

Souvenirs de Marnie

Le nom d'Hiromasa Yonebayashi ne vous dira probablement rien, déjà parce qu'il est putain de dur à retenir, ensuite parce que j'ai déjà oublié cet enchaînement de syllabes complètement aléatoire. Animateur sur de nombreux classiques du cinéma d'animation japonais (en gros, les Miyazaki et les Takahata, mais aussi Jin-Roh), Yoneyabashi fait partie de ces quelques noms qui circulaient au studio Ghibli lorsqu'il s'agissait d'évoquer la succession du big boss Hayao. C'est mal barré pour lui vu que je viens d'écorcher son nom et que non seulement vous ne vous en êtes pas aperçus, mais en plus je serais bien incapable de vous dire où je me suis planté au juste. Yo-ne-ba-ya-shi. Yonebayashi.




En 2010, Miyazaki père en est déjà à sa quatrième retraite, et Miyazaki fils, un temps envisagé par le studio pour prendre la relève (même nom de famille, pas con !), vient de méchamment se ramasser avec Les Contes de Terremer, un Ghibli tellement mineur que je ne l'ai même pas vu. C'est donc à Yobenayashi (je vous ai encore niqués) que revient la lourde tâche d'essayer d'égaler maître Miyagizaki, que même sur ce blog on estime, c'est vous dire s'il pèse lourd dans le milieu. Appliqué et respectueux de ses ancêtres comme le sont tous les Japonais, et aussi sans doute bieeeeen flippé à l'idée de faire un four et de planter le studio, Lionel Bayashi suit le petit manuel du parfait Ghibli au katakana près pour son premier film. De cette entreprise ô combien ambitieuse naît Arrietty Chabot et le petit monde des Chapardeurs, un Ghibli by the numbers donc, qui rencontre cependant le succès grâce à un coup de génie marketing encore jamais vu : cibler les enfants, ces merveilleux petits portefeuilles ambulants aux goûts cinématographiques misérables, qui font sous eux avec la même vigueur devant Mon Voisin Totoro que devant Les Minions 3 : Amis pour la Vie.




Fort de ce succès, notre Yonebayashi se lance dans un second long-métrage que je n'aurais jamais dû voir, échaudé que j'étais par ce coup d'essai convenu comme c'est pas permis. Mais la vie des pelloches trouve toujours un chemin, en l'occurrence celui du cinoche du quartier qui projetait Souvenirs de Marnie, et d'où je suis sorti littéralement ébahi.




Je le surestime sans doute un peu parce que c'est le genre de film qui choque, tout particulièrement au cinéma, dans cette curieuse expérience de groupe non consentie qui peut vous faire passer à coté d'un chef-d’œuvre comme vous faire prendre un pied total devant une semi-daube, pour peu que votre humeur et celle de vos compagnons soient ou non à l'unisson. Ghibli oblige, il y avait pas mal d'enfants dans la salle et je peux vous dire que durant les 1h43 que dure le film, pas un n'a moufté. Si des slibards ont été souillés, c'est plutôt par leurs parents qui, au fil du récit, suaient à grosses gouttes en se demandant ce qu'ils étaient en train d'exposer à leurs chers bambins. Le film est en effet très ambigu... En fait non, il n'est pas ambigu du tout, il est on ne peut plus direct : c'est l'explication qu'on voudra retenir après le film qui est ambiguë. Il raconte d'une façon à la fois très naïve et très frontale une histoire d'amour entre deux adolescentes mal dans leur peau.




Tellement naïve et frontale, apparemment, que la majorité des critiques ne l'ont pas relevée, ou n'ont pas voulu la relever, préférant parler d'amitié quand devant eux, deux jeunes filles se regardent face à face, mains dans les mains, pendant des minutes entières, en se déclarant qu'elles s'aiment et ne se quitteront pas. C'est vrai qu'il n'y a pas pénétration... Au-delà de l'autocensure parentalo-chrétienne de nos critiques officiels, difficile de ne pas s'imaginer, bonjour paranoïa, une quelconque pression de la part de Disney (distributeur des films Ghibli pour la France) pour inciter nos chères têtes grises/chauves à ne pas trop insister sur cet aspect pourtant central du film, et il faut aller fouiner sur des blogs encore plus obscurs que celui-ci pour enfin avoir l'impression de retrouver une description fidèle du film que l'on vient de voir. Si Kéchiche n'avait pas glissé ses balourdes scènes de teuch dans La Vie d'Adèle, en aurait-on parlé comme d'une histoire de coloc qui finit mal ?




Le parti-pris est d'autant plus audacieux qu'il s'agit d'un des rares, sinon le seul Ghibli que je connaisse, sans le moindre petit animal rigolo ou autre bestiole imaginaire kawaii. Hiromasa Yonebayashi nous émeut rien qu'avec des humains, ce qui n'est pas si fréquent dans l'animation. L'univers dépeint par le film est inhabituellement terre-à-terre, y compris dans ses nombreuses séquences fantasmées : à vrai dire, on se croirait plus dans un film de Kore-Eda, voire d'Ozu, que dans un Miyazaki. La galerie de personnages n'en est pas moins attachante : l’héroïne, Anna, pure adolescente à la fois méprisante et adorable, y côtoie un pêcheur silencieux, une grosse tante, un tonton à la cool, et évidemment, son fameux doppelgänger, Marnie. De par sa nature de personnage onirique et fluctuant, celle-ci sombre d'ailleurs parfois dans certains clichés irritants, bien que justifiés scénaristiquement ; à propos, histoire de couper court à un malentendu qui m'a longtemps habité, et malgré des clins d’œil évidents à Vertigo, dans la thématique ou cette séquence dans une vieille tour, le choix du prénom "Marnie" n'en est en réalité pas un : c'est simplement le prénom du personnage du roman dont est adapté le film.




Sans être un échec commercial, le film n'a malheureusement pas bien marché et a achevé de plomber Ghibli, bien aidé par le bide total du conte de la princesse Kaguya, avant-dernier film du studio. C'est assez compréhensible : on a affaire à un film pour enfants que bien des parents ne voudraient pas qu'ils voient. Cela dit, Souvenirs de Marnie n'est pas exempt de défauts. On peut prendre sa sincérité terrible pour de la niaiserie ; on peut surtout lui reprocher ne pas assumer jusqu'au bout les lectures audacieuses de l'intrigue qu'il dissémine tout au long du film (le twist final fait pousser un ouf de soulagement aux parents). Il n'en demeure pas moins très malin, et aussi beau visuellement que dans son propos. Souvent je repense aux films marquants de mon enfance, et je me dis que de leur coté, les filles n'ont jamais eu leur Stand By Me ou leur Goonies. Souvenirs de Marnie ne tire pas tout à fait sur les mêmes ficelles, ni sur les mêmes nouilles, mais c'est typiquement le film à montrer à une ado ou pré-ado mal dans sa peau. Toutes, en somme. Quitte à créer des armées de lesbiennes !


Souvenirs de Marnie d'Hiromasa Yonebayashi (2015)