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25 janvier 2015

Je vous trouve très beau

Isabelle Mergault... Dans ces trois petits points de suspension imaginez toute la haine du monde. Rappel du CV : comédienne de théâtre criarde et vulgaire de formation, elle est surtout connue pour avoir fait partie de la "bande à Ruquier", où elle passait pour une tuerie au milieu d'une troupe de vieillards (dont le baveux Maurice Béchamel et le nain Jean Bengimli) et aux côtés d'une seule concurrente, la clébarde de garde Isabelle Alonzo, qui avait elle aussi un énorme problème de dentition. En fait il y avait d'autres tromblons sur le plateau d'On a tout essayé : le squelette de Claude Sarraute, Sophie Garel, qui a joué dans The Return of La Momie avec Brendan Fraser, Elsa Fraser, la sœur de Brendan Fraser justement, refaite de la cave au plancher à seulement 32 ans, Valérie Mairesse, la grosse ménagère d'à peine moins de cinquante ans (fallait prévenir France 2 que cette catégorie de la population est censée regarder l'émission, pas faire le show), Christine Bravo dans le rôle de l’alcoolo de service, Péri Cochin, le corbeau humain, et Maureen Dor, l'éternelle enfant enceinte qui faisait fantasmer les plus pervers d'entre nous avec ses énormes seins qui trainaient sur tout le plateau et qui lessivaient le parquet. On a fait le tour du proprio. Concentrons-nous donc sur le cas Mergault.




C'est moche de commencer une critique comme ça, en s'attaquant au physique, sachant qu'on est loin d'être intouchables. Revenons donc au sujet. Après nous avoir fait chier au quotidien pendant des années sur le service public et aux frais de la princesse avec sa frimousse de malade, son dentier de macchabée, sa voix de mouette à l'agonie et ses mille postillons à la seconde, propulsés par l'éolienne à merde qui lui sert de bouche et de fourre-tout, Mergault s'est cru le droit de passer derrière la caméra, épaulée par les plus grands acteurs de sa génération : Michel Blanc d'abord, puis Jacques Gamblin et Daniel Auteuil. Mergault avait la haute ambition de renouer avec le cinéma populaire français de qualité à tendance vaudevillesque. Au final, on a du mal à faire la synthèse de la masse énorme de saloperies contenues dans ce seul premier film, aussi facho que mégalo, aussi populo que vérolé. L'histoire est un medley des pires épisodes de L'Amour est dans le pré, cette émission présentée par l'ex-femme de Lilian Thuram (Karine Le Marchand, que le frère aîné avocat de Félix, dont nous tairons le nom, a vue en vrai, et quand on lui a demandé ses impressions il a utilisé cette expression très rare dans sa bouche : "Peau de zob"), où des fermiers au bord du suicide et analphabètes rêvent de s'encastrer dans des grosses coiffeuses de villages de campagne qui rêvent de pognon quitte à faire une croix sur les grattes-ciel, pour aller s'enterrer avec un demeuré ou son voisin trépané, ayant littéralement le choix entre l'âne et le gros porc. Au final ces pauvres malheureuses se retrouvent soit prises au piège de l'un des outils agricoles détournés de leur utilité initiale par un paysan aux couilles gorgées de sang, soit les voilà qui prennent leur jambons à leur cou pour retourner chialer chez Dilloy's.




Medeea Marinescu incarne donc dans le film de Mergault une future pute roumaine prête à sucer Michel Blanc inside out pour obtenir un visa de séjour, quitte à finir coincée entre une botteleuse et un épandeur de fumier. Vous l'aurez donc compris, Michel Blanc prête son crâne d’œuf à un agriculteur grincheux et insupportable dont la femme vient de mourir (c'est la scène d'intro du film, où la vieille épouse acariâtre de Blanc crève en passant sous la roue de son tracteur, une scène ni drôle ni triste, plutôt gênante en fait, car c'est le genre d'accident qui se produit quotidiennement dans les campagnes) et qui a pour projet d'investir l'un des milliards qu'il a accumulés au Crédit Agricole dans un billet d'avion d'abord puis dans un bidet humain ensuite. Mergault nous livre un regard puant aussi bien sur les roumaines que sur les paysans. Celle-ci est prête à tout pour rouler du cul dans un jean Celio* en plein Paname, celui-là en est au même stade d'avancement intellectuel et culturel que Jacquouille la Fripouille débarquant à notre époque dans Les Visiteurs, la bonne humeur en moins. Il faut voir Blanc prendre l'avion pour la première fois pour aller dégoter sa future compagne dans les Balkans et s'émerveiller de l'invention de l'aéroplane puis cracher entre les jambes des contrôleurs qui lui demandent de retirer sa faux de son bagage à main.




Ce film haïssable, et surtout répugnant (la mise en scène de Mergault, c'est même pas de la mauvaise télé) a fait un carton : 4 millions d'entrées dans l'hexagone. On a permis à Mergault de se prendre pour une fameuse réalisatrice et elle nous l'a fait payer cash en réalisant deux nouvelles saloperies intégrales : Enfin veuve et Donnant donnant, autant de supplices repoussant toujours plus loin les limites de l'horreur et de la débilité, à la fin desquels on se dit inévitablement qu'on a sans doute vu ce qui s'est fait de pire avec une caméra. Je vous trouve très beau a en prime le tort irréversible d'avoir lancé la mode des titres en "Je", exemples : Je vais bien ne t'en fais pas, Je l'aimais, Je préfère qu'on reste amis, Je suis une légende, etc. Bref, tout est dit. Va crever Mergault.


Je vous trouve très beau d'Isabelle Mergault avec Michel Blanc (2006)

30 août 2012

Embrassez qui vous voudrez

Ce film est adapté du roman Vacances anglaises de Joseph Connolly. Michel Blanc a lu ce livre, il l'a aimé, et quand Michel Blanc aime il fait croquer. Au resto il est insupportable, il passe tout le repas à porter sa fourchette vers la bouche de ses invités quitte à en foutre partout. L'ambition de Blanc avec ce film c'est de réaliser LE film choral français pour entrer dans le guiness book des films comptant le plus grand nombre de personnages et de chassés-croisés. Ce film franco-italo-britannique raconte l'histoire d'une chiée de personnages qui se croisent, en vacances entre le Touquet et le Fouquet's. Une vieille bourgeoise (Charlotte Rampling) dont le couple s'enlise car son mari est un putanier fumeur de Havanes (Dutronc), une femme (Karin Viard) qui parvient à grand peine à cacher sa déchéance financière et matérielle et qui dégueule toute sa haine sur son mari (Denis Podalydès) car elle n'a pas les moyens de faire comme ses copines, une séductrice (Carole Bouquet) persécutée par un mari jaloux (Blanc himself), une mère célibataire en mal d'amour (Gaspard Ulliel), une adolescente déboussolée (Mélanie Laurent), une altesse royale princesse de Savoie, de PACA et de Piémont (Clotilde Courau), un indigène (Sami Bouajila), un acteur dont ma mère est fan (Vincent Elbaz), et maints autres personnages... bref tout un réseau de parasites qui se matent le nombril, enfermés dans leurs petits tracas de morpions pleins aux as ! Le film réunit dix générations de comédiens (on a compté), en faisant le grand écart de Macaulay Culkin à Michel Bouquet.


On a essayé de représenter à l'aide de flèches rouges tous les jeux de regards travaillés par l'affiche, qui annonce la multitude de tromperies et de coups de putes prévus par le scénario (on notera que Lou Doillon est au cœur de la tourmente et que Jacques Dutronc n'en a rien à foutre !)

C'est le Short Cuts français ! Quand un acteur devient réalisateur, c'est souvent pour faire un film choral afin de donner un rôle à tous ses potes en mal de caméras, parce qu'il connaît les vicissitudes de la vie d'acteur au plus près et qu'il veut donc leur filer la plus grosse part du gâteau. C'est pour ça que Mitchum Blanc a voulu adapter le roman réputé inadaptable de Jennifer Connoly, inadaptable car bourré à craquer de personnages secondaires et de sous-intrigues. Il aurait au moins fallu un triptyque et six heures de métrage par opus pour torcher ce scénario. Mais Blanc a préféré faire un film choral à mille voix. C'est l'apanage des acteurs qui passent derrière la caméra, à commencer par Emilio Estevez dans Bobby. Le vrai souci, quand un acteur passe de l'autre côté tout en jouant dans son propre film, c'est qu'il a généralement du mal à tenir discrètement la caméra tout en se plaçant devant pour jouer la comédie. Les seuls cas de figure où ça "passe", c'est quand il s'agit d'un acteur porno qui tourne son premier gonzo, là bizarrement, ça "passe" et on appelle ça un POV.


La volonté de mettre en valeur ses petits camarades est légèrement contredite par ce genre de plans où Michel Blanc cinéaste est vraiment au plus bas.

A la fin de ce que l'on appellera donc son propre POV, Michel Blanc, rendu fou furieux par sa paranoïa démesurée et incontrôlable quant aux supposées infidélités de sa femme (le personnage interprété par Carole Bouquet, assailli de toutes part), bouscule cette dernière dans un geste rageur et l'envoie valser sur le plumard de l'hôtel. C'est là que survient l'upskirt. Blanc, voulant se la jouer Verhoeven, a demandé à Madame Bouquet, "loin d'être fanée" selon l'un des mille personnages masculins qui font des pieds et des mains pour la séduire, de faire un culbuto sur le sommier, histoire de refroidir l'ambiance du film. Cette vision fut accompagnée d'un bruit, "pschuit" (décollez votre joue en la pinçant avec deux doigts), qui fit même lâcher sa perche au perchman stagiaire du film, depuis converti moine reclus et qui, tous les matins, sonne les matines avec ses frères témoins de Jéovah. On retombe dans nos pires travers là ! C'est trop laid ce qu'on écrit. Mais putain à chaque fois qu'on décide d'écrire sur un de ces gros navets français qui comptent dans leurs rangs certaines de nos stars hexagonales, on replonge. Une conclusion peut-être ?


Embrassez qui vous voudrez de Michel Blanc avec Michel Blanc, Carole Bouquet, Karin Viard, Vincent Elbaz, Denis Podalydès, Charlotte Rampling, Mélanie Laurent, Gaspard Ulliel, Lou Doillon, Sami Bouajila, Clotilde Courau et Jacques Dutronc (2002)

24 avril 2012

L'Exercice de l'État

Ce que raconte L'Exercice de l'État, le quotidien d'un ministre des transports, est intéressant, et le point de vue aussi bien que le discours sont justes. La scène onirique initiale, métaphore fantasmagorique du pouvoir politique où une grande et belle femme nue digne des modèles d'Helmut Newton s'engouffre à quatre pattes dans la gueule d'un crocodile en plein Palais de l’Élysée, installe d'emblée une tension maintenue tout au long de l’œuvre par le rythme soutenu de ce qui suit, le portrait ultra réaliste d'un ministre en fonction. Véritable vaccin contre tout embryon d'ambition politique chez le spectateur, le film montre bien les immenses difficultés et autres emmerdements de la profession en même temps qu'il dresse un portrait peu reluisant de la France en tant qu'objet de pouvoir esquinté et qu'il dépeint l'ambiance répugnante des petits jeux de domination ridicules qui règnent dans les ministères et autres grandes instances, avec ces hommes de main traités comme des chiens et ces politiciens forcés au compromis, déconnectés bien que sympathiques, victimes de leur vision complètement biaisée de la vie des gens du commun qu'ils incitent à voter pour eux comme un commercial racole son client afin qu'il achète son triste produit.



C'est d'ailleurs ce rapport complètement faussé à l'autre et au langage, cet aspect complètement calculé de la parole politique que retranscrit et dénonce Pierre Schoeller en mettant dans la bouche de ses personnages des dialogues parfois très faux, auxquels on ne croit pas beaucoup, voire pas du tout. Par exemple dans la scène où le ministre, Olivier Gourmet, s'invite dans la caravane de son chauffeur et, complètement bourré, tient à ce dernier et à sa femme un discours fatiguant, plein de bons mots peu crédibles balancés au petit bonheur la chance avant d'aller travailler le béton sous la pluie en pleine nuit comme pour s'enivrer facticement de la vraie vie des vrais gens. Dans cette séquence le réalisateur prend un risque, celui de se mettre potentiellement le spectateur las et incrédule à dos en plaçant dans la bouche de son personnage aux agissements quelque peu caricaturaux des phrases toutes faites, bien préparées, étrangement déclamées dans l'urgence pour mieux en trahir l'aisance rhétorique bien huilée et complètement creuse. Schoeller fait le pari osé de ne pas perdre ou agacer son public en montrant à quel point la vie quotidienne d'un ministre ne passe que par les mots, plus par les mots que par les actes, avec ce personnage qui use sa vie entre quatre téléphones et quatre conversations simultanées où il glisse les mots d'un interlocuteur dans la conversation de l'autre tout en écoutant sa conseillère en communication qui lui en glisse de nouveaux à placer ici ou là sans écouter ce qu'on lui répond. Tout passe par le langage, le bon mot dit devant la caméra lors de l'accident de bus, les mots assassins du président, la belle formule lâchée à l'électeur de base, etc. Et c'est bel et bien triste à mourir qu'il y ait tant de paroles "fausses" dans un monde supposément de langage et en réalité de pur bavardage. Toutefois la gêne naît quand Olivier Gourmet, par ailleurs excellent une fois de plus ici (et supporté par de bons Michel Blanc et Laurent Stocker), semble réciter ces grandes phrases au spectateur lui-même, avec emphase et en toutes circonstances : "La Politique est une meurtrissure permanente…".



Typiquement avec ce dernier exemple on peut reprocher à Pierre Schoeller de tomber parfois dans ce qu'il dénonce, la phrase ou la scène trop faciles. Si le discours du cinéaste est juste, les moyens de ce discours ne sont pas toujours euphorisants, notamment cette métaphore scénaristique elle aussi sur-écrite quand, pour éviter les manifestants, c'est-à-dire la foule, pour éviter d'affronter le peuple, le ministre décide de faire prendre à son chauffeur une voie d'autoroute parallèle, déserte, en travaux, pas finie, et que survient l'accident. Et c'est le chauffeur-chômeur, homme du peuple taiseux, qui meurt, victime inutile du comportement absurde et irresponsable du politique, de sa prise de risque inconsidérée et de sa fuite face à ses obligations dans une tentative d'aller plus vite que la musique et de contourner la plèbe... L'idée est juste, c'est un fait, mais la façon de la délivrer est, permettez l'oxymore, légèrement lourde. Il y a aussi des scènes énervantes, comme celle un peu trop longue et trop insistante de l'enterrement du chauffeur avec ces chants corses insupportables. Et puis quelques belles fautes de goût qui font tache dans un film par ailleurs assez élégant, à l'image des incessants SMS qui s'affichent sur tout l'écran : c'est moche que ça n'en peut plus, et même si l'effet colle encore une fois avec le thème de l'omniprésence des mots tout-puissants et de la communication permanente, ça donne rapidement envie de foutre le camp. Bref L'Exercice de l'État est un film pertinent et intelligent, qui dresse un portrait assez exact et très parlant - c'est à dire très alarmant - de la pratique politique dans notre pays, sans être tellement visionnaire ni complètement bien réalisé. Un film à ne peut-être pas revoir, mais à voir une fois quand même.


L'Exercice de l'État de Pierre Schoeller avec Olivier Gourmet, Laurent Stocker, Michel Blanc et Zabou Breitman (2011)

7 décembre 2011

Le Locataire

Après la longue dépression consécutive à l'assassinat immonde de son épouse Sharon Tate par la "Famille" de Charles Manson, Roman Polanski réalise trois films - parmi lesquels Quoi? en 1972, dont le récit s'ouvrait sur une jeune américaine tentant d'échapper à un viol (…) -, avant de revenir à ce qui fit son succès, c'est à dire ses deux meilleurs films réalisés jusque là : Répulsion et Rosemary' Baby. En 1976, après Chinatown, il tourne Le Locataire, bouclant la boucle de la trilogie déjà entamée aux deux tiers avec une nouvelle variation sur le thème de "l'appartement maudit". Cette fois-ci l'intrigue se passe en France, et le fou en devenir n'est autre que Polanski lui-même, qui interprète le rôle de Trelkovsky, un jeune Franco-Polonais chétif, timide et effacé en quête d'un appartement à Paris. Il en visite un d'assez vaste, dans un immeuble ancien et plus que vétuste, quand la logeuse lui apprend que la locataire précédente, Simone Choule, a tenté de se suicider en se jetant par la fenêtre sans raison apparente. Trelkovsky va lui rendre une visite succincte à l'hôpital et se retrouve face à une momie de bandages, mais il rencontre aussi l'amie de la suicidée (Isabelle Adjani), qui lui apprendra plus tard la mort de Simone Choule. Trelkovsky décide malgré tout de prendre l'appartement, en dépit de toutes les incongruités du lieu, de la mort atroce et surprenante de l'ancienne locataire, de ces vieux voisins acariâtres et menaçants qui veulent à tout prix préserver la respectabilité de leur immeuble, en dépit enfin de ce meublier délabré, de ces tapisseries anxiogènes et de ce placard au fond du couloir, dont Simone Choule avait obstrué la porte avec une commode, et qui ne s'ouvre pas.



Malgré un environnement hostile et ce voisinage qui tantôt le sermonne en lui interdisant le moindre bruit et tantôt le harcèle littéralement, le personnage se fait rapidement quelques camarades sur son lieu de travail, et pour les incarner, eux et les autres parisiens croisés ici ou là, presque toute la troupe du Splendid joue dans le film, de Gérard Jugnot à Josiane Balasko en passant par Michel Blanc et Romain Bouteille. Si Polanski a toujours affiché un goût surprenant pour la France des clichés, cristallisée entre autres par l'apparition du bon gros boulanger dans La Neuvième porte, et s'il a souvent proposé une vision un peu caricaturale de nos concitoyens légèrement bas de plafond, il faut lui reconnaître la sincérité avec laquelle il se représente notre pays et sa volonté, de plus en plus rare aujourd'hui, d'engager des comédiens français pour jouer des autochtones (même s'ils parlent tous anglais dans Le Locataire…), volonté qui a valu à Dominique Pinon ou Gérard Klein d'échanger quelques mots avec Harrison Ford dans Frantic ! Mais pour en revenir au locataire du titre, Trelkovsky, ses amis franchouillards vulgaires et gueulards ne sont pas d'un grand réconfort dans le Paris aussi poisseux qu'inhospitalier que nous dépeint comme souvent le cinéaste, ils se contentent du reste de conseiller au pauvre erre d'imposer sa loi, ce dont il est bien incapable. Le personnage s'aperçoit peu à peu que ses voisins ont un comportement de plus en plus étrange, n'hésitant pas à le persécuter et à le traiter comme un moins que rien, quitte à l'accuser de tous les maux dont pourrait souffrir leur communauté… à moins que cette improbable haine qu'ils manifestent à l'unisson à son endroit ne soit le fruit de l'imagination tortueuse de Trelkovsky, qui commence à délirer sérieusement et à s'imaginer le pire, bien aidé certes par un entourage dédaigneux et méprisant, mais néanmoins victime de sa propre névrose, d'autant plus paranoïaque qu'il est irrémédiablement faible et transparent bien que souhaitant se faire entendre et respecter. Trelkovsky se sent écrasé, acculé, dominé, et peu à peu grandit en lui la haine de ses voisins, une folie délirante de plus en plus manifeste.



Polanski nous place donc à nouveau dans la pure paranoïa urbaine avec un film moins réussi que ses deux prédécesseurs, car un peu long et souffrant de quelques lenteurs, mais néanmoins très maîtrisé et peut-être plus malsain encore, plus immédiatement "sale" et indisposant. L'angoisse de la pénétration est encore au cœur du récit et le cinéaste parvient à provoquer le malaise ou l'angoisse avec de très simples idées, peut-être pas toutes neuves mais toujours très bien exploitées, grâce à un minimalisme d'une efficacité redoutable, comme quand le personnage, poussé par une curiosité qui frôle le masochisme, enfonce son doigt dans un trou minuscule mais profond creusé dans un mur de son appartement pour y dénicher une dent. Ou par exemple avec la fameuse scène du double : le héros remarque régulièrement que ses voisins se tiennent à tour de rôle debout derrière la fenêtre qui fait face à la sienne, étrangement immobiles (le collègue grossier de Trelkovsky, joué par Bernard Fresson, explique ça de façon très rationnelle : "They're obviously playing with themselves in the shit house !"), comme postés là pour le surveiller, quand il voit soudain à cet emplacement ce qui ressemble à sa propre image dans le cadre de la fenêtre devenu miroir.



Le thème de la schizophrénie, déjà prégnant dans Répulsion, devient ici crucial, notamment quand le personnage trouve dans un tiroir la trousse à maquillage de Simone Choule et commence à se peindre les ongles, sans y penser, pour finalement se réveiller le lendemain matin, après une ellipse obscure, déguisé en femme, couché sur un coussin tâché de sang. Trelkovsky s'aperçoit alors qu'une dent lui manque, qu'il retrouve évidemment dans le trou où il en avait déniché une au début du film, appartenant certainement à Simone Choule. Le personnage est persuadé qu'on l'a drogué puis violenté dans la nuit, par où le film rejoint encore les deux premiers jalons de la trilogie sur le terrain du viol cauchemardé, à ceci près que les cauchemars nocturnes passent ici dans les raccords et ne nous sont pas représentés. Face à ces agressions, dont on ignore si elles sont réelles ou fantasmées, et faute de mieux, le héros décide de répondre à ses agresseurs par la provocation, en se soumettant plus que de raison à leurs desiderata supposés et en fonçant tête la première vers sa perdition, dans l'impasse de sa propre résignation, un moyen pour Polanski de dresser une satire sociale plus tranchante que dans ses films précédents et de dénoncer la soumission de chacun aux volontés les plus liberticides de la communauté urbaine. C'est ainsi que Trelkvosky, faible et lâche, réagit aux agissements abusifs de ses voisins en poussant l'abus dont il est victime dans ses derniers retranchements pour en dénoncer toute l'absurdité. Il s'achète donc une perruque de femme, et le même manège recommence chaque nuit. Trelkovsky est persuadé que ses voisins tentent de le transformer en Simone Choule pour le pousser au suicide : ayant pris l'appartement, et donc la place de la suicidée, le personnage se transforme en elle et devient littéralement fou à lier, au point que révolté par le projet de ses ennemis il en fait son ambition première et se condamne tout seul à épouser le destin funeste de celle qui l'a précédé. La soumission au joug de la communauté et l'acceptation de son propre esprit corrompu le pousseront in fine à une double défenestration (cas assez rare, dont le seul précédent cinématographique qui me revienne à l'esprit n'est autre que Vertigo).



Quand on sait les obsessions qui tourmentaient le cinéaste avant le meurtre monstrueux de son épouse, on ne peut que deviner combien cet assassinat a pu renforcer ses hantises. Or Polanski interprète lui-même le rôle de la victime d'une psychose paranoïaque du harcèlement, un schizophrène vivant un cauchemar permanent qui se projette en femme violée… Dans Le Locataire, Polanski poursuit et mène à son terme la thématique explorée dans ses deux chefs-d’œuvre précédents, tout en s'inspirant d'ailleurs une troisième fois d'Hitchcock (Polanski a toujours été influencé par le maître, jusqu'au décevant The Ghost Writer, dans lequel on peut voir quelques références à La Mort aux trousses), en reprenant cette fois-ci les deux visions cauchemardesques de Psychose : d'abord celle du schizophrène déguisé en femme assis dans son fauteuil et filmé de dos, plan que Polanski reprend plusieurs fois avec brio et dont il appuie la correspondance par une photographie très sombre qui rappelle le noir et blanc du film d'Hitchcock, ensuite celle du fameux couteau de cuisine gigantesque, déjà utilisé dans Rosemary's Baby où il servait à l'héroïne à se protéger contre ses agresseurs présumés quitte à approcher l'arme du landau de son propre enfant.



Trelkovsky en fait sensiblement le même usage à la fin du film, grimé en femme, prenant l'air ambigu d'un homme à la fois apeuré et potentiellement dangereux : est-il victime ou coupable ? menacé ou violent ? C'était l'idée de Répulsion, le chef-d’œuvre initial auquel le cinéaste reprend également la figure inoubliable de la main sans corps essayant de pénétrer le domicile depuis l'extérieur, mais encore les failles et autres trous dans les cloisons asphyxiantes de l'appartement, le barricadement comme enfermement psychologique d'autant plus terrible que le fou est à l'intérieur des murs, et ainsi de suite. Au rayon des rappels, on peut aussi évoquer la défenestration, puisque les locataires précédentes de Rosemary et de Trelkovsky se sont toutes deux défenestrées pour échapper à leurs poursuivants réels ou imaginaires et pour détruire l'autre en elles ; mais encore l'imagerie glauque d'un appartement vivant, dont les murs possèdent des mains ou des dents et dont les pulsations angoissantes résonnent en permanence, cliquetis d'un évier qui fuit ici, tic-tac froid d'une pendule là. Toujours avec ce même brio qui le caractérise, le cinéaste crée donc une fois encore des images cauchemardesques d'une puissance étonnante, enfonçant le clou de la psychose urbaine et de l'angoisse sociale par des situations toujours plus malsaines et inquiétantes, via le portrait toujours plus glaçant de l'appartement dévorateur et d'une civilisation mangeuse d'hommes.


Le Locataire de Roman Polanski avec Roman Polanski, Isabelle Adjani, Bernard Fresson et Romain Bouteille (1976)

22 mars 2011

La Veuve de Saint-Pierre

Si j'écris aujourd'hui sur ce film c'est avant tout pour parler de Patrice Leconte, dont je sais qu'il a engagé plusieurs personnes chargées d'écumer le net en quête de critiques assassines, de propos infamants, de saillies bellicistes et d'insultes à sa personne. Leconte est en effet un binoclard ultra susceptible. Il prend la mouche dès qu'un article négatif est publié à l'encontre d'un de ses films et avoue sans honte qu'il méprise la critique. Faut dire qu'il a de quoi se vexer puisque la critique l'a toujours gaiement égratigné, et pour cause, sa filmographie constituant en bonne partie un gros ramassis de fientes. D'abord metteur en scène attitré du Splendid, le succès mémorable des deux premiers Bronzés lui a ouvert les portes. Il s'est aussitôt engouffré dans la brèche pour réaliser tous les navets que l'on connaît avec Gérard Jugnot ou Michel Blanc. Puis après quelques comédies sympathiques et anecdotiques, le presbyte gringalet s'est empêtré dans une suite de très mauvais drames avant de revenir récemment sur le devant de la scène avec de nouvelles soi-disant comédies purement infectes : Les Bronzés 3, La Guerre des miss... Rien d'étonnant donc à ce que les critiques s'acharnent à couvrir Patrice Leconte d'injures et de réprimandes. En réalité tout bon français peut légitimement s'estimer le droit de réclamer séance tenante à Patrice Leconte une vingtaine d'heures de vie, une vingtaine d'heures de temps perdu, au bas mot, si ce n'est quelques pacsons de fric pour les plus naïfs qui sont allés le souffrir au cinéma et pour les fous qui se le sont payé au vidéo-club un soir de brouillard. Le fait que notre homme soit une tête à baffes notoire n'arrange en rien les choses, si bien que les professionnels le roulent dans la boue et que le grand public se moque de lui à qui mieux mieux. C'est pour cette haine réciproque que se vouent la critique et Patrice Leconte, pour cette guerre des miss ouverte et armée, que j'ai envie ici de "traiter" Patrice Leconte, dans le but non dissimulé d'obtenir mon premier procès.


Jure ?!

Pour la modique somme de 17,10€, libre à vous de mettre la main sur ce livre qui vient tout fraîchement de paraître en librairie. Ou bien préférerez-vous préserver votre petit pécule pour manger autre chose que des pâtes au sel ce soir, et vous contenterez-vous de lire l'immensément bonne nouvelle imprimée sur la couverture du recueil. Depuis que j'ai croisé ce volume dans une vitrine, je ne décroise plus mes doigts - ce qui n'est pas méga pratique pour taper sur mon clavier -, ce petit geste superstitieux étant une prière adressée aux cieux et au sieur Leconte pour que sa parole soit d'or et qu'il ne retouche plus jamais à une caméra. Or mon vœu a redoublé d'intensité quand je suis tombé l'autre jour à la téloche sur une rediffusion de La Veuve de Saint-Pierre. Je n'avais jamais vu ce film, et je ne peux pas tellement affirmer l'avoir vu depuis. Je me suis contenté de regarder une dizaine de minutes avant de mettre les voiles vers un peu d'air frais.


Emir Kusturica raconte qu'il n'a accepté ce rôle que pour deux raisons : dans l'espoir de palper Binoche et pour porter des vêtements chauds

J'ai eu le temps cependant de voir une séquence qui en dit long sur Pat' Leconte. L'idéal serait de vous la faire partager, mais pour ça il aurait fallu que je me procure une vidéo du film et c'est hors de question. Donc je vais vous la raconter. Je tente une expérience sous vos yeux : la critique du tout par la partie, la critique métonymique, la condamnation d'un film par un seul de ses plans. C'est une scène de dialogue - conversation à laquelle je n'ai rien compris car j'ai pris le film en cours de route - entre trois ou quatre personnages autour d'un bureau dans une pièce obscure. La séquence commence par un plan étrange : on ne voit pratiquement rien mais on entend la discussion qui progresse légèrement au loin. Même si on voit que dalle au départ, le plan bouge immédiatement (c'est un travelling latéral de la droite vers la gauche), et très vite on comprend que ce que nous discernons vaguement à l'image est une série de pieds de chaises. La caméra est au ras du sol et balaye le parquet derrière des chaises rangées en cercle contre une table, qui n'est pas celle autour de laquelle sont attablés les personnages qu'on entend au loin pour tailler le bout de gras, personnages assis assis au fond du plan et dont nous pouvons néanmoins écouter la causerie. Lentement, après quelques barreaux de chaises supplémentaires, nous apercevons les acteurs dans le fond du cadre, assis autour d'un bureau quelques mètres plus loin et discourant de sujets auxquels le spectateur n'entend rien car il est fasciné par ce travelling et se demande mordicus pourquoi... pourquoi ce plan, pourquoi comme ça, pourquoi maintenant ? Toujours en mouvement lent, le cadreur se redresse lentement d'un mouvement ample et maîtrisé des jarrets pour quitter le sol petit à petit et cadrer la tablée où s'emballe le dialogue en plan large. Puis le monteur coupe et se rapproche des protagonistes par une suite de gros plans fort convenus sur autant de cuistres engoncés dans leurs costumes d'époques rigides et récitant des dialogues que le spectateur se fait toujours fort d'ignorer, car il est préoccupé par le plan précédent et se demande décidément s'il n'a pas raté quelque chose, un indice, une fêlure dans un pied de chaise voué à annoncer une cascade hilarante dans une séquence ultérieure ? Le travail d'orfèvre d'un chef décorateur zélé et passionné pour le mobilier d'époque ? Une tache sur la moquette qui indiquerait que Juliette Binoche avait "les anglais" lors du tournage ? Il ne sait pas. On ne sait pas. On ne sait pas pourquoi cette séquence commence avec cette caméra qui balaye le parquet sous des chaises avant de se décider à sortir de sous la table pour filmer les acteurs à hauteur d'homme. Et l'on ne saura jamais. Car le mystère que recèle ce plan n'est en réalité pas bien grand, il est cravaté et lunetté, il n'est pas épais, s'exprime avec une bouche pincée, et il s'appelle Patrice Leconte. A sonder ce mystère, on ne trouverait que la vacuité d'un esprit chétif. La séquence suivante s'ouvre sur un plan beaucoup plus réussi, infiniment plus sensé et pertinent, qui révèle un certain brio même, puisqu'il nous présente Emir Kusturica derrière les barreaux.


La Veuve de Saint-Pierre de Patrice Leconte avec Juliette Binoche, Daniel Auteuil et Emir Kusturica (2000)

16 novembre 2010

La Fille du RER

C'est un des pires films d'André Téchiné. En gros c'est une fiction ultra lourde, laide, stupide, chiante et conne sur le fait divers de cette fille qui a prétendu s'être fait attaquer par des antisémites dans le RER y'a quelques années, inventant toute cette histoire pour se faire remarquer suite à un autre cas, véridique celui-là, d'agression xénophobe dans le tromé. Rien que ce résumé de trois lignes c'est déjà une forme de mort, alors imaginez sur une heure et demi et avec toute une fiction autour. Et avec une Émilie Dequenne en petite forme, épaulée d'une flopée de comédiens réellement antisémites quant à eux, autant de seconds rôles détestables. Téchiné aura même osé rouler dans la boue une femme telle que Catherine Deneuve, contrainte de s'échiner à donner la réplique à un Michel Blanc libre comme l'air.



André Téchiné... Il est originaire de ma région mais jamais ça n'en fera mon réalisateur préféré. Tu entends André ? Jamais ! On endure ses films depuis des lustres, sans qu'ils n'obtiennent jamais de véritable succès, et ça semble ne jamais devoir cesser. Ce type, qui a quand même fait des choses moins mauvaises à ses débuts, a un don pour enchaîner des films qui captivent le spectateur malgré lui, prisonnier de récits pénibles et, quoiqu'il arrive, poussé à aller au bout de ces trop longs métrages, en dépit de réticences certaines et d'une lutte spirituelle contre l'esthétique et l'éthique d'un cinéaste envoûtant quoique désormais navrant. Je ne serai jamais ton fan numéro 1 André Téchiné, ne t'en déplaise et nos origines communes n'y feront rien, aussi tentant cela puisse-t-il être.

Question : Sur l'affiche, elle a des collants Dequenne ? Ou elle est juste la seule meuf black de gambas et blafarde du reste ?


La Fille du RER d'André Téchiné avec Emilie Dequenne, Michel Blanc et Catherine Deneuve (2009)