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29 septembre 2017

Visite ou Mémoires et confessions

Une fois encore, Manoel de Oliveira défia le temps. Bam. Phrase. En 2016, un an après la mort du cinéaste portugais, à l'âge de 106 ans, sort sur les écrans un film inédit, gardé secret, un testament filmé en 1982, par un vieil homme déjà, de 74 ans, à qui il ne restait que la bagatelle de 35 ans à vivre et 25 films à faire (il évoque à un moment le scénario de L'étrange affaire Angelica, qui ne sera tourné qu'en 2010, et que l'on retrouve par anticipation dans l'image choisie comme affiche pour Visite ou Mémoires et confessions). A cette époque, Oliveira doit vendre la maison familiale pour payer ses dettes, mais il décide de la filmer avant de la quitter, histoire de se raconter, à travers des récits de souvenirs qu'il nous fait lui-même, face caméra, entre deux projections de films d'archives familiales (sa femme, Maria Isabel, coupant des fleurs, par exemple) mais surtout au fil des déambulations de la caméra, rythmées par deux voix off, l'une masculine, l'autre féminine, dans les pièces désertes de la grande demeure, désertes mais non vides, chargées encore de meubles, de bibelots, de photographies, de toute une vie.





Ce sont ces lentes traversées de la maison de famille qui fascinent le plus. La caméra donne l'impression de nous révéler en vision subjective ce que découvrent les deux voix, deux voix sans corps (des nouveaux arrivants invisibles, flottant dans une maison abandonnée bien que toujours habitée par son ancien propriétaire, on n'est pas loin de l'ambiguïté des Autres), qui progressent de pièce en pièce et commentent la visite. Parfois, l'une ou l'autre de ces voix s'interrompt, croyant avoir entendu quelqu'un au rez-de-chaussée ou dans une pièce voisine. Cette troisième voix n'est autre que celle de Manoel de Oliveira lui-même, que nous retrouvons alors dans son bureau, entouré d'un projecteur, de livres et d'un portrait de la Joconde (figure clé, une dizaine d'années plus tard, de Val Abraham), et nous parlant aussi bien de ses enfants et de son épouse, à travers quelques anecdotes, que de ses rencontres et de ses goûts (il confesse sa préférence, au sein des cinéastes portugais, pour Paulo Rocha). De sorte que De Oliveira, dans ce drôle d'objet filmique à la 1ère personne, autobiographie par le prisme très parlant du lieu et des objets, hante sa propre maison et son propre film, comme s'il était déjà mort. Et nous de le retrouver vivant, avec 35 ans de retard, ou avec 35 ans d'avance sur lui, un ou deux ans déjà après sa disparition.


Visite ou Mémoires et confessions de Manoel de Oliveira avec lui-même (1982 - 2016)

29 juillet 2017

Les Vertes années

Tourné en 1963, Les Vertes années est le premier jalon de la filmographie de Paulo Rocha, cinéaste portugais qui fut, avant de réaliser ses propres films, l'assistant réalisateur de Jean Renoir ou Manoel de Oliveira (auquel il consacra un épisode de la série Cinéastes de notre temps, ainsi qu'à Shohei Imamura). Assez oublié aujourd'hui, ce premier film est pourtant très beau. Lointainement inspiré du cinéma de la Nouvelle Vague, Os Verdes Anos raconte les débuts pas simples d'une relation amoureuse unissant Julio (Rui Gomes), un garçon venu s'installer à Lisbonne, près de son oncle, pour y apprendre à devenir cordonnier, et Ilda (Isabel Ruth), domestique d'une famille bourgeoise amenée à rendre visite à Julio régulièrement pour lui faire réparer les dizaines de paires de chaussures de sa riche maîtresse.





Le film est aussi, à travers cette idylle, l'histoire d'une ville, Lisbonne, comme le pose d'emblée la voix off dite par l'oncle de Julio. Paulo Rocha filme la ville et sa banlieue, faite de masures perdues à flancs de collines. Qu'ils se trouvent dans cet entre-deux, cette frontière indéfinissable entre ville et campagne, déambulant parmi les oliviers, ou au de cœur de la cité, Rocha filme les amants dans ces espaces et noue un lien très fort entre eux et le paysage qui les accueille. Ilda réagit par exemple à la demande en mariage de Julio en sortant du cadre dessiné par les branchages d'un arbre pour s'insérer dans un autre, juste à côté, forçant la caméra au décadrage. En ville, quand ils se racontent l'un l'autre les mésaventures et les projets avortés qui sont ceux de leur âge (Julio ne pouvant plus supporter son oncle, Ilda regrettant de ne pas avoir les talents de sa mère disparue, tous deux évoquant un futur encore à construire), nous les voyons tour à tour, au moment où ils devraient écouter et réagir aux propos de l'autre, déchiffrer une affiche ou essayer de voir à travers une vitre, ne pensant chacun qu'à soi dans un décor urbain qui fait obstacle, les cloisonne, les renvoie constamment à eux-mêmes et à leurs inquiétudes.





Deux séquences sont particulièrement touchantes. Celle, dans le maquis bordant la ville, où Ilda et Julio, se promenant pour la première fois, déambulent parmi les taillis et les oliviers et sont interpellés par des gens du coin qui traquent des oiseaux de la race des inséparables. Et celle où Ilda emmène Julio chez ses patrons, absents, puis essaye pour lui les robes et les chaussures de sa maîtresse dans un défilé improvisé, transgressif, chastement érotique.




Quand il se veut symboliste, Rocha échappe encore à toute lourdeur, par exemple dans la séquence où un chandail offert par l'oncle de Julio à Ilda devient l'objet des tiraillements entre les deux jeunes gens, finissant jeté du haut d'une crête pour ensuite être récupéré, à quatre mains, dans une vaste flaque du quasi-bidonville jouxtant Lisbonne.





Tout en subtilité, avec quelques touches d'humour bienvenues, Rocha montre le poids que la transition entre deux époques peut avoir sur les jeunes, et sur les jeunes femmes en particulier, quand Ilda est méprisée pour une simple danse accordée à un inconnu, sans parler du dernier acte du film, aussi surprenant que terrible. Porté par une belle musique de Carlos Paredes (qui a la bonne idée d'être belle, car elle est très présente !), Les Vertes années est un récit d'apprentissage finement ciselé et émouvant qui mériterait amplement d'être redécouvert.


Les Vertes années de Paulo Rocha avec Rui Gomes et Isabel Ruth (1963)