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1 avril 2023

À Couteaux tirés

Il y a une réplique de ce film qui m'a toujours flingué. Elle est restée gravée en moi à jamais sans que je comprenne vraiment pourquoi. Ce n'est pourtant pas un film que je me suis repassé en boucle quand j'étais gosse, non, il ne faisait pas partie de ceux-là. Il a suffit d'une fois. Ou peut-être de deux... Oui, je crois que c'est ça : je l'avais maté un soir sur Canal avec mon padre, on avait tous les deux été scotchés. Puis il était repassé quelques jours plus tard, un matin, comme la chaîne cryptée le faisait alors, et il nous avait de nouveau scotchés. C'est ce genre de films-là, qui peut facilement scotcher un gosse et son padre. Je ne le reverrai pour rien au monde, je veux garder intact le bon souvenir qu'il m'a laissé et que j'aurais trop peur d'abîmer. Cela fait partie des moments magiques de mon enfance, les deux seuls passés avec mon padre. Il ne faudrait pas les altérer... 


 
 
C'était le troisième film de l'artiste néo-zélandais Lee Tamahori, son deuxième tourné sur le sol américain. Un tapis rouge lui avait été déroulé, des luxueux studios d'Hollywood jusqu'à son magnifique wharenui de Wellington, suite au retentissant succès de L'Âme des guerriers, "l'un des chocs cinématographiques de l'année 1994" selon le magazine Première, qui ne produit plus tout à fait le même effet au XXIème siècle (je ne remets pas en cause sa valeur historique, mais il a assez mal vieilli, il faut l'avouer). Lee Tamahori, qui avait commencé à faire ses gammes en tant qu'assistant de Nagisa Ōshima sur le tournage de Furyo, où il s'était chargé de toutes les scènes de guerre (80% du métrage), constituait alors un bel espoir pour le cinéma d'action américain, désireux de recruter les meilleurs talents de l'étranger, tel le Milan AC de l'époque et encore d'aujourd'hui (bravo à Olivier Giroud d'avoir su conjurer la malédiction des numéros 9 milanais). Avec ce survival de montagne d'une redoutable efficacité, Lee Tamahori s'avérait tout à fait à la hauteur des attentes placées en lui, ça ne faisait en tout cas aucun doute aux yeux d'un gamin de dix ans avide de sensations fortes et d'expériences extrêmes vécues dans le confort de son salon.


 
 
Le cinéaste néo-zélandais étalait ici le savoir-faire d'un artisan méticuleux, soucieux de faire briller à l'écran chaque dollar qui lui avait été généreusement alloué, heureux de s’amuser avec ses nouveaux jouets dans un vaste bac à sable aux mille possibles. Tamahori tirait le maximum d'un scénario très carré signé d'un expert autoproclamé, David Mamet, et obtenait le meilleur de sa petite troupe d'acteurs, toutes espèces comprises. Alec Baldwin, qui était à l'époque principalement connu pour être Monsieur Kim Basinger, se présentait comme le choix idéal dans ce rôle de photographe glamour fourbe et égoïste. Il est très convaincant et, privé d'arme à feu, on le sent réellement préoccupé par sa propre survie. Le cabotinage cher à Anthony Hopkins avait rarement été si bien canalisé, placé au service d'un récit à l'os. La puissance de la fameuse réplique dont je tarde tant à vous parler (rappelez-vous, si vous êtes encore là, mon premier paragraphe), c'est aussi et surtout à lui qu'on la doit. Enfin, Lee Tamahori a su exploiter à fond tout le potentiel cinégénique ultra flippant de Bart the Bear, l'ours vedette des années 90, dangereux miracle de la nature et comédien-né qui jouait hélas ici dans l'avant-dernier film d'une carrière trop courte mais imprimée sur toutes les rétines et gravée à jamais dans les mémoires. 



 
 
À la différence de notre sinistre compatriote Jean-Jacques Annaud (John-Jack Ring en anglais), qui s'était focalisé sur le côté peluche vivante de ce majestueux kodiak pur sang, le réalisateur océanien s'est affairé à nous en révéler la face obscure, féroce, bestiale et primitive. Lee Tamahori est allé très loin pour agacer l'ours surdoué, le faire régresser à l'état sauvage, afin de le mettre dans les meilleures dispositions avant de le filmer, écumant de rage et d'incompréhension. La peur des deux acteurs, enfin solidaires face à plus fort qu'eux, n'est jamais feinte. C'est en s'appuyant sur de vieilles techniques maories et en profitant des largesses alors permises par une réglementation de protection animale plus souple qu'aujourd'hui que Lee Tamahori a poussé l'animal, tenu affamé, dans ses derniers retranchements, pour un résultat tout bonnement insoutenable à l'image. C'est notamment cette haine farouche pour l'être humain, inculquée par l'imaginatif cinéaste à la manière forte, qui a conduit Bart à se retirer du métier et à finir ses vieux jours oklm dans une réserve naturelle de l'Utah, d'où il pouvait tout de même garder un œil sur les films diffusés à Sundance. 


 
 
Le critique de cinéma newyorkais Kenneth Turan Turan, très impressionné par The Edge (titre original du film), qualifia la performance de Bart de "pierre angulaire d'une carrière illustre", de "balise de repérage pour tous nos amis plus poilus", de "x marquant l'emplacement d'un trésor d'acting foudroyant à voir et à revoir", de "point d'achoppement d'une filmographie déjà légendaire" et d'"une étape importante dans la représentation des ours au cinéma et dans le jeu d'acteur ursidé" (traduction difficile, réalisée par mes soins). Je le rejoins sur tous les points. Nulle discussion possible : À Couteaux tirés marque bien le sommet d'intensité de la filmographie de celui que l'on a surnommé le "John Wayne des ours" en référence à sa classe nonchalante, son incroyable présence à l'écran et sa démarche claudicante (ndlr : due à un genu varum naturel pour l'ours, pathologique pour son duplicata humain).



 
Et il y a donc, j'y viens !, cette réplique terrible qui m'a beaucoup marqué et que je me plais encore à ressortir à la moindre occasion, quitte à lasser ma partenaire de PACS lors de nos longues promenades dominicales. Pour planter rapidement le contexte, il faut savoir qu'Anthony Hopkins et Alec Baldwin sont donc paumés en forêt, au beau milieu des Rocheuses, dans un coin certes assez humide et verdoyant mais pas spécialement hospitalier puisqu'il s'agit de la chasse gardée d'un ours de type colossal et belliqueux qui a une interprétation très stricte du concept de propriété privée. Une certaine rivalité lie les deux hommes que tout oppose : l'un est un vieux briscard plein aux as rompu aux jeux de survie en plein air tandis que l'autre est un citadin pur jus assez peu friand de randonnée. Surtout, ils se disputent la même femme : Elle Macpherson, que l'on surnommait à l'époque The Body, qui incarne ici une top modèle (car elle ne savait et ne pouvait pas jouer autre chose, faute de crédibilité et de talent). Entretenue par l'un, photographiée par l'autre, Elle (Macpherson) est la femme du millionnaire grisonnant et l'as de la pellicule est son amant. Hopkins étant au courant de tout, comme le spectateur, nous n'avons plus qu'à attendre sagement que les choses dégénèrent. Mais rien ne se passe tout à fait comme prévu et le règlement de comptes tant espéré va laisser place à une coopération tendue et forcée, seule condition pour que notre duo d'infortune, jeté dans la gueule de l'ours, garde espoir de s'en tirer. 


 
 
Alors qu'ils n'ont pas encore eu affaire au kodiak survolté, dont la présence menaçante se fait toutefois de plus en plus palpable à mesure que l'on croise en chemin ses immondes déjections, attestant d'un régime équilibré de carnivore vorace amateur de baies, et découvrons, stupéfaits, des pièges à ours soigneusement démantelés, soulignant l'intelligence supérieure du mammifère vicieux, les deux marcheurs tournent en rond et finissent par s'assoir dos à dos sur un rocher. Leur moral est au plus bas, surtout chez Baldwin, de loin le plus fragile psychologiquement. Le voyant pris d'incontrôlables sanglots, Tony Hopkins se relève, lui fait face et essaie de le recadrer, tel l'impuissant coach du PSG à la mi-temps d'un match retour couperet de 1/8ème de finale de Ligue des Champions. C'est alors que l'acteur britannique doublement oscarisé sort le grand jeu. "Sais-tu de quoi meurent les guignols qui se perdent en montagne ?" demande-t-il à son triste compagnon. "Nope", répond tout penaud Baldwin, en relevant tout juste la tête. Et à Hopkins, lucide et dur, qui a bien préparé le coup, très sûr de ses effets, d'enchaîner, avec un ton inimitable, le regard plus perçant que jamais, les poings sur les hanches, les pieds bien enfoncés dans les fougères, sa stature droite surplombant son pitoyable interlocuteur : 

"Ils meurent de honte."

 
 
J'étais cloué. Mourir de honte ?! Comme c'est cruel... De soif, de faim, de froid, d'une mauvaise chute, d'empoisonnement ou que sais-je, d'accord, c'est d'ailleurs ce que propose bêtement Baldwin lors de pénibles énumérations improvisées par le comédien, soucieux de montrer qu'il pouvait faire face à l'aplomb de son intimidant collègue britannique, et systématiquement coupées par le metteur en scène car cela ne collait pas du tout au script. Mais crever de honte ?! Quel effroi ! Si la tension dramatique du film atteint son apogée un peu plus tard, lors de la fameuse rencontre musclée avec un Bart the Bear devenu Bart the Beast, le véritable climax psychologique de ce thriller sylvestre est bel et bien contenu dans ces simples mots, prononcés avec un soin maniaque par celui qui était jadis si à l'aise dans la peau du génie du mal Hannibal Lecter. Des propos qui nous marquaient au fer rouge, dont j'ai retenu malgré moi la moindre syllabe et au-delà. Ils me sont utiles à chaque sortie, quand le temps du demi-tour salutaire et du retour à la maison se fait désirer. On peut en tirer une morale toute simple : il ne faut pas avoir honte d'appeler les secours quand on est paumé en montagne. Ne croyez pas l'adage : le ridicule peut tuer, oui, s'il vous empêche de reconnaître votre échec, d'accepter que vous avez merdé, de voir la réalité en face et d'appeler piteusement à l'aide. C'est, au milieu des frissons, la grande leçon que l'on peut garder du survival incisif de Lee Tamahori. 
 
 
 
 
Oubliez donc la plutôt agréable partie de Cluedo filmée de Rian Johnson, quand bien même vous êtes un admirateur gaga d'Ana de Armas comme mon frère Poulpard – qui a toujours eu un faible pour les latinas. Des À Couteaux tirés, il n'y en a qu'un seul, c'est celui-ci. Et continuez de vous méfier de Lee Tamahori. Je suis persuadé que le bonhomme en a encore sous le capot. Il n'y a qu'à voir des photos récentes de lui pour constater qu'un feu ardent diabolique, constamment alimenté par son âme damnée, brûle encore derrière son regard si noir et pénétrant. À tout moment, il peut décider de revenir et redistribuer les cartes. Je ne serai pas étonné qu'il sorte de sa retraite pour casser la baraque et rappeler à tous qui est le patron. Moi, je vous aurai prévenus.


À Couteaux tirés (The Edge) de Lee Tamahori avec Anthony Hopkins, Alec Baldwin, Bart the Bear et Elle Macpherson (1997)

13 mars 2023

Armageddon Time

Chouette film. Doux film. Humble et molletonné. James Gray nous envoie une carte postale de ses états d'âme. On le connaît, notre James Gray, on le connaît sur le bout des doigts. Nous le savons plus dur avec lui-même qu'il ne l'est avec nous. Sa masterclass à la Cinémathèque est un modèle d'auto-flagellation, elle s'était terminée dans les larmes du cinéaste et le silence de plomb d'une salle embarrassée. On n'avait jamais vu un mec manger sa propre merde avec tant de malice depuis les 120 journées de Sodome de Pasolini. Et sache, Jimmy Gray, aka l'éternel immigré, que si tu ne t'aimes pas beaucoup, nous t'aimons pour toi et nous t'aimons pour deux. Certes notre relation n'a pas été sans nuage. Les plus curieux d'entre vous pourront aller lire notre "critique" de La Nuit nous appartient : nous sommes des fidèles de chez fidèle mais nous n'avons pas toujours vu midi à 14h. Sauf qu'on n'aime que plus fort quand on a commencé une relation du mauvais pied. On a tant à se faire pardonner... et puis qu'est-ce qu'un cumulo-nimbus sur un océan d'amour ? 
 
 

 
 
Devant toi, toi qui ne cesses de t'accuser d'avoir tout raté, d'être un sous-homme, un "connard", de mériter "la chaise électrique" et "la fosse commune, sans stèle ni pierre tombale, afin que personne ne puisse venir prier pour le salut de [ton] âme damnée" (on cite de mémoire l'une de tes réponses aux questions pourtant banales et plutôt bienveillantes d'un Frédéric Bonnaud, si jovial d'ordinaire, contaminé ce jour-là par ta déprime de malade et à deux doigts de se faire les veines devant l'écran géant de la cinémecque...), nous ne pouvons que redoubler d'efforts pour te témoigner notre reconnaissance et notre éternelle amitié. France, terre d'accueil. Ici nous t'aimons, et tu es reconnu par la plupart de nos concitoyens les plus avertis à ta juste valeur. Alors quand celui qui ne cesse de se décrier nous chie une page de sa vie, il est sûr qu'elle va nous intéresser. On ne peut que soutenir ce geste artistique et aller au ciné pour voir ça, péritonite ou pas, quitte à ramper et à clamser au premier rang de l'Utopia de Tournefeuille (pour être honnête, quel meilleur clap de fin pour deux trépanés comme nous ?).
 


 
 
James Gray se tourne vers son passé, son enfance à Dakkar, et nous regardons son enfance avec lui. Nous rencontrons son grand-père magique, adorable Anthony Hopkins, enfin repus, gavé de rôles toute sa vie et qui trouve peut-être ici l'un des plus beaux. Il incarne un papy-gâteau au bord de la mort, plein de sagesse, d'écoute et de conseils pour son petit-fils rouquin fan d'astronomie, de rockabilly et des loloches de sa mère. La daronne est campée par une adorable Anne Hathaway, cernée jusqu'aux genoux, fatiguée d'exister, mais en lutte perpétuelle pour la réussite scolaire de son débile de fils. Elle n'est pas toujours aidée par un papa autoritaire, peu doué de tact mais au fond tellement aimant, juste dépassé par les événements, interprété par un adorable et terrifiant Jeremy Strong, un des plus riches personnages de papa que le cinéma de ces dix dernières années (à la louche) nous ait offert sur un plateau de tournage. Autant de spectres surgis du temps, dans des décors assez vides, comme s'il ne restait rien d'autre dans la mémoire du cinéaste que sa famille et les siens, sans oublier ce jeune garçon noir avec lequel naît une amitié évidente que le racisme ambiant et les barrières sociales mettront sous cloche. La tof du film, grisâtre, délavée, sépia au niveau des cheveux du gamin, pourra miner le moral des plus fragiles et les faire hurler au loup d'une mode assez pénible dans le genre, consistant à retirer les couleurs du monde dès qu'il s'agit d'évoquer autrefois. Ok Google... S'arrêter à cela, dans un film aussi fin et pétri d'humanité, serait criminel, d'autant plus que, comme nous vous l'avons longuement expliqué, James Gray n'a hélas pas besoin de détracteurs pour fumer et dézinguer tout ce qu'il fait.


Armageddon Time de James Gray avec Banks Repeta, Anne Hathaway, Jeremy Strong et Anthony Hopkins (2022)

3 juin 2019

Prémonitions

Je pensais que ça ne se faisait plus, des thrillers comme ça, qu'ils avaient, d'un commun accord, décidé d'arrêter, que c'était en quelque sorte devenu interdit. Je croyais aussi qu'il était désormais puni par la loi de filmer de cette façon-là. On croirait la caricature d'un des plus mauvais épisodes de 24. C'est laid, mais qu'est-ce que c'est laid ! Et comme si ça ne suffisait pas, Afonso Poyart nous balance régulièrement des visions atroces faites d'images subliminales et d'effets clipesques dégueulasses qui nous renvoient plus de vingt ans en arrière. C'est ainsi qu'il met en image les fameuses prémonitions d'Anthony Hopkins, une sorte de précog sans âge qui devine l'avenir des gens en leur frottant l'épaule (ça ne fonctionne que s'il frotte avec suffisamment d'énergie). J'ai tenu 45 minutes, et c'est déjà beaucoup. Je n'ai pas eu le temps de croiser Colin Farrell, qui doit vraisemblablement jouer le serial killer ou un livreur de pizzas.




Le médium de pacotille campé par Hopkins enquête sur un psychopathe doté du même don que lui (le frottement d'épaule). Ce tueur a choisi d'éliminer les personnes malades, en fin de vie, condamnées à la souffrance et dont la mort lui semble être le seul salut. Afonso Poyart pose ainsi avec la subtilité d'un rhinocéros en rut la question de l'euthanasie et place son héros vieillissant devant un sérieux cas de conscience. Son alter ego maléfique a-t-il raison d'épargner à ses victimes une lente et pénible agonie ? Avec Se7en et Le Silence des Agneaux pour modèles écrasants, Prémonitions fait partie de ces thrillers qui se veulent graves et ambiguës, cherchant à chambouler le spectateur au plus profond de son être. Dans les faits, il parvient seulement à nous agacer de par son insondable nullité, à nous pousser à bout. Anthony Hopkins est d'un ridicule absolu. Il plisse continuellement les yeux pour avoir toujours l'air en pleine réflexion, le cou légèrement avancé, comme une vieille tortue que l'on aurait envie de jeter à l'eau. Notons également la présence de la plantureuse Abbie Cornish, qui fait plus d'une fois loucher un caméraman à la libido en pleine ébullition, mais qui est si mauvaise là-dedans, ça fait peine à voir... Après ce film, Afonso Poyart est retourné vivre au Brésil, où il s'est passionné pour les arts martiaux mixtes. Nous n'avons plus de nouvelles de lui.


Prémonitions d'Afonso Poyart avec Anthony Hopkins, Abbie Cornish et Colin Farrell (2015)

26 octobre 2016

Audrey Rose

Audrey Rose est peut-être loin d'être le film le plus recommandable de la si longue et hétéroclite filmographie de Robert Wise mais il est, à coup sûr, l'un des plus étranges. Il ne s'agit pas non plus d'une pépite oubliée du cinéma fantastique des années 70 et, à sa sortie, il semble avoir souffert d'être dans l'ombre de L'Exorciste, ce qui est somme toute logique, même si les deux films ont finalement très peu à voir. Découvert aujourd'hui, et sorti de ce contexte défavorable, Audrey Rose est pourtant une vraie curiosité qui mérite amplement le détour. Après s'être essayé à pratiquement tous les domaines, Bob Wise signe ici une œuvre apparaissant longtemps inclassable, naviguant et hésitant entre les genres, prenant des bifurcations inattendues, et dont il faut attendre la dernière scène pour être fixé et la ranger définitivement dans la catégorie du drame familial qui tache et cloue même sur place par la franchise de son fin mot.




Audrey Rose est constitué de deux parties bien distinctes. La première, plus conventionnelle, est illuminée par le talent d'Anthony Hopkins, un acteur dont je n'ai guère l'habitude de dire beaucoup de bien, mais qui est ici irréprochable dans un rôle pourtant compliqué. Nous devons en effet absolument croire en ce père en détresse, persuadé d'avoir trouvé en la petite Ivy, une new-yorkaise de 11 ans, la réincarnation de sa fille, Audrey Rose, décédée dans un tragique accident de voiture (scène d'ouverture glaçante). La précision du jeu de l'acteur, conjuguée à la maîtrise du cinéaste, nous permettent d'accepter ce scénario qui aurait pu, entre d'autres mains, aboutir à un insupportable mélo hollywoodien. Bien qu'il soit difficile à cerner, il se dégage du film une sincérité rare qui maintient alerte et finit par emporter l'adhésion. Audrey Rose est portée par la conviction sans faille d'un cinéaste bien décidé à donner vie au scénario étonnant écrit par Frank De Felitta, fidèlement adapté de son propre livre et de son vécu personnel.




Dans cette première partie, les scènes de crise, où la pauvre gamine revit en cauchemar la mort de son ancêtre, s'enchaînent et s'avèrent toutes assez efficaces, surtout la première, alors que le ridicule tend à chaque fois les bras au réalisateur. C'est dans ces moments-là que l'on reconnaît le savoir-faire de Robert Wise et que l'on peut également penser au classique de William Friedkin sorti 4 ans plus tôt. Cette fillette de bonne famille, s'agitant sur son lit en proie à des souffrances inconsolables et bientôt appelée à subir quelques tests pour déterminer l'origine de son mal (surtout une longue séance d'hypnose, qui clôt quasiment le film, et donne lieu à une scène tendue et très réussie), rappelle inévitablement la petite Reagan possédée. Mais Robert Wise parvient néanmoins à maintenir ses distances et la relation entre les deux films est en réalité très mince et ponctuelle, presque accidentelle. En outre, jamais Audrey Rose n'entre dans l'horreur et seulement par deux fois nous sommes à la lisière du fantastique, mais jamais nous n'y pénétrons véritablement. C'est une porte qui semble s'ouvrir toute seule comme dans un bon vieux film de maison hantée jusqu'à ce que l'on se rende compte que c'est encore la gamine qui fait une nouvelle crise de somnambulisme. C'est une tasse de thé qui paraît se renverser d'elle-même quand Hopkins évoque la mort de sa fille, mais qui nous est montrée de façon tout à fait anodine, comme un pur accident, et l'on finit par penser qu'il s'agissait d'une simple maladresse du personnage meurtri et emporté par son récit.




Le talent d'Anthony Hopkins, alors assez jeune et presque bel homme, s'exprime tout particulièrement dans deux scènes parmi lesquelles celle précédemment évoquée, où l'acteur captive et saisit par le débit de sa voix, son intonation et ses mots délicatement posés, très calculés, mais donnant parfaitement vie à un récit destiné à agiter l'imagination. Un mauvais réalisateur aurait peut-être choisi d'illustrer ce long monologue par un montage parallèle lourdingue, Robert Wise sait que le génie de son acteur suffit et il a bien raison de miser tout sur lui. La deuxième scène où Anthony Hopkins impressionne est celle, toujours dans la première heure, où il implore l'aide de la mère d'Ivy, pour que celle-ci lui permette de passer du temps avec sa fille, et c'est cette fois-ci dans ses postures, ses regards et ses mimiques subtiles, encore une fois très travaillés, que l'acteur nous fascine.




La seconde partie du film est la plus étonnante. Audrey Rose devient une sorte de réflexion sur la réincarnation et prend les allures d'un film de procès comme les américains savent en faire. Anthony Hopkins, au banc des accusés, est alors relégué au second plan, mais le film ne perd pas pour autant de son intérêt et continue d'intriguer. Sa force, sa singularité tient justement dans ce choix du réalisme à tout prix, dans sa prise de parti osée, quitte à parfois flirter maladroitement avec le documentaire sur l'hindouisme par l'intermédiaire de ces quelques images peut-être un peu superflues nous montrant les pratiques indiennes. On regarde donc tout ça avec les sourcils légèrement relevés, ne s'attendant pas à les hausser encore davantage à la toute fin, qui laisse vraiment sur le cul. Il serait totalement impensable qu'un tel film se termine comme ça aujourd'hui. De par son audace et sa singularité, Audrey Rose appartient bel et bien à la folle décennie du cinéma américain. 


Audrey Rose de Robert Wise avec Marsha Mason, Anthony Hopkins, Susan Swift et John Beck (1977)

19 décembre 2013

Belle et Sébastien

On souligne toujours la "performance" de ces films qui donnent la part belle aux enfants ou aux animaux. La millième adaptation de Belle et Sébastien réunit ces deux gageures, et on l'en félicite en l'applaudissant des deux mains. Mais des deux bestiaux, disons-le, l'un est tout de même plus facile à manœuvrer que l'autre. On veut bien évidemment parler du clebs, puisque qu'il en existe des wagons, autant de Sébastien interchangeables à souhait. C'est le truc à ne pas dire pour ne pas faire retomber la magie du film, surtout aux yeux des gamins qui raffolent de ce genre de contes humanistes. Dès qu'on leur avoue que ce chien des quais qu'ils ont tant adoré n'était jamais le même à chaque contrechamp, et que le réalisateur devait composer avec toute une portée de clébards identiques, choisissant toujours le premier à avoir vidé sa gamelle pour le propulser devant la caméra à l'aide d'un grand coup de pied au cul, les enfants ont envie de crever. Tout l'intérêt du film s'estompe en effet, on leur a menti, on les a trompés, on les a pris pour des cons. 


Nicolas Vanier, aka "Nicolas Vanilla Sky", sur le plateau du film, en compagnie de Sébastien 1, Sébastien 5, Sébastien 7, Sébastien 4, Sébastien 2, Sébastien 3, Sébastien 6 et Sébastien 18.

A ce petit jeu-là, seul Annaud, Jean-Jacques Annaud, est resté droit dans ses baskets, portant Bart the Bear au pinacle dans L'Ours. Bart the Bear n'est autre, rappelons-le aux plus jeunes, que l'ours éponyme du petit chef-d’œuvre d'Annaud, un bestiau unique en son genre et fringuant tous les matins. C'est aussi le dernier grizzly d'Europe, qui a assisté à la mort de sa mère pour les besoins du spectacle, et qui nous a livré à cette occasion l'un des regards-caméra les plus troublants de l'histoire du cinéma. Bart the Bear a ensuite traversé l'Atlantique à la nage pour assiéger Hollywood, vaisseau-mère de l'industrie du 7ème Art, afin de révéler au monde l'horreur de ces élevages en masses de clones animaliers destinés à se partager le devant de la scène dans tous ces films vendus aux enfants naïfs. Bart, à cette occasion, a brisé ses chaînes et fait irruption sur le plateau du film A Couteaux tirés (At a arm left) pour niaquer Sœur Anthony Hopkins, dont il avait peu goûté la prestation minable en Van Helsing dans le Dracula de Coppola, adapté de son roman de chevet. Par chance, Lee Tamahori, réalisateur de son état, était là, caméra au poing, œilleton vissé au front, et a capté la scène pour ensuite construire un film autour de cette image-choc. 


Sur ce cliché, Sébastien 3, après une rude journée de tournage, prépare déjà le spin-off du film, annoncé pour 2016. On peut déjà voir que deux futurs Sébastien seront mis de côté à cause d'un mince défaut de pelage à la naissance du zob, et seront abattus puis dépecés. On ne gardera d'eux que leur pelage qui, même imparfait, servira à l'isolation des murs d'un orphelinat. La peau de Berger des Pyrénées est un isolant inflammable de première qualité que le jeune public du film sera ravi d'avoir dans ses murs.

Pour revenir au film, Belle et Sébastien est donc beaucoup moins honnête et puissant que n'importe quel Annaud. D'ailleurs, en passant, procurez-vous toute sa filmo, ses neuf films, et surtout l'avant-dernier, Sa Majesté Minor, l'Annaud de pouvoir, parce qu'il faut se l'enquiller, faut se le foutre au doigt sans verser la larme, un Annaud pour les gouverner tous, un Annaud pour les trouver, un Annaud pour les mater tous et dans les ténèbres les lier, et pour être invisible en soirée aussi, parce que si vous avez l'intégrale d'Annaud à la maison vous êtes certain d'être poliment ignoré même à domicile. En parlant de Jean-Jacques Annaud, on notera la présence au casting de Tchéky Karyo, son acteur fétiche, venu sur le plateau du nouveau film de Nicolas Vanier entre deux gardes-à-vue pour stationnement sur passage clouté, et qui incarne ici l'abominable bonhomme des neiges sans maquillage. L'acteur a sans doute accepté le rôle avant qu'un réalisateur ne soit appelé à la rescousse suite au refus de l'auteur de La Guerre du feu, que Tchéky vénère et qu'il appelle "Le Nécromancien". Un mot sur Belle quand même, la gamine du film, qui quant à elle a passé du bon temps sur le tournage, à cheval sur le dos de Séb', qu'elle appelait "Bastien" quitte à systématiquement faire tressaillir toute la meute de clébards du film. La petite Belle, avare en images chocs mais gourmande en DéliChocs, de Delacre, est assez masculine d'aspect et rend donc peu hommage au prénom de son personnage, tout comme son prédécesseur, Mehdi El Glaoui, qui a bien vieilli mais qui joue dans le film. C'est le problème de toutes ces filles qui s'appellent Linda ("bonne" en portugais), sauf qu'ici le contraste est encore plus saisissant entre le sens du prénom et l'horreur de ce gosse recouvert de poils blancs et cavalant à quatre pattes dans la neige.


Belle et Sébastien de Nicolas Vanier avec Félix Bossuet, Tchéky Karyo, Margaux Chatelier et Mehdi El Glaoui (2013)

20 mars 2013

Hitchcock

Après Hitch - expert en séduction, voici le nouveau biopic consacré à la vie du grand Alfred Hitchcock. Anthony Hopkins colle a priori mieux au rôle que Will Smith mais ça ne l'empêche pas de jouer comme une otarie glabre à la peau suiffeuse à souhait. A ce compte-là des Hitchcock il y en a plein les Marinland et autres Aquagym, et j'en défèque un moi-même chaque matin à 10h tapante. On ne croit pas une seconde à l'interprétation du maître du suspense que nous livre Hopkins, qui ne ressemble pas le moins du monde à Hitchcock malgré les deux semaines passées en salle de maquillage et au Burger King avant chaque prise. Le fait qu'un acteur ne soit pas le sosie du personnage historique qu'il incarne n'est pas un problème en soi. Prenez Will Smith, il était impeccable dans son interprétation du plus grand des cinéastes anglais hollywoodiens, quoiqu'un peu trop "black" pour le rôle peut-être. Trop baraqué aussi et légèrement trop porté sur la part érotomane de l'illustre Hitch, au point de s'envoyer des camions entiers de miss univers plastifiées de toute beauté (et quelques mecs pas mal non plus perdus dans la mêlée) avec un sourire grand comme ça d'un bout à l'autre de son biopic, malgré tout assez exact et fameux. Ne pas être le sosie de son modèle n'est donc pas problématique, sauf si l'acteur fait tout pour lui ressembler, parce qu'alors les spectateurs que nous sommes passent leur temps à regarder comment le comédien s'y prend, et si ce n'est pas parfait, c'est immédiatement ridicule.




La grande mare du ridicule, Anthony Hopkins, dont la palette d'acteur comprend pourtant toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et dont le CV mirobolant est une foutraque colocation sauvage réunissant Pablo Picasso, Zorro, Hitler, Quasimodo et le dieu nordique Odin, y saute à pieds joints dans ce film, quitte à éclabousser tout Hollywood et à plonger la Nouvelle-Orléans dans le noir une seconde fois. Je serai éternellement reconnaissant à l'acteur de m'avoir fait penser à rire devant le Dracula de Coppola, où il interprétait non pas le professeur Van Helsing mais le guitar hero Van Halen (simple erreur de frappe dans son exemplaire du script ou énième facétie du comique troupier anglais ?), et nous gratifiait de quelques solos de air guitar mémorables, gardés au montage par un Coppola sous acides et continuellement hilare. Mais elle est loin l'époque où Hopkins injectait des petites doses salvatrices d'humour british dans des films constipés par un esprit de sérieux inadéquat. Le comédien en est réduit aujourd'hui à transformer tout ce qu'il touche en chape de plomb, y compris dans cette scène immonde où son Hitchcock de pacotille danse comme un abruti derrière la porte de la salle de cinéma lors de l'avant-première de Psychose, alors qu'il y avait la place ici pour foutre en l'air le film de l'intérieur et gagner nos cœurs.




Si on ne croit pas à son dernier personnage en date, c'est aussi parce que Sir Anthony Hopkins, Commandeur et Chevalier de l'Ordre de l'Empire britannique since 1987, veut nous faire avaler qu'Hitchcock avait le menton relevé et la tête penchée en arrière en toutes circonstances, qu'il épluchait insupportablement chaque syllabe en formant un énorme cul avec sa bouche, et surtout qu'il tirait la tronche du matin au soir et du soir au matin. Exit le Hitchcock rieur, blagueur, comique même, et d'un enthousiasme forcené dès qu'il s'agissait d'évoquer son cinéma, que l'on connaît tous plus ou moins bien et que l'on ne peut qu'adorer… Évaporé le vrai Hitchcock, qui a pourtant été filmé des dizaines et des dizaines de fois et que l'on peut regarder et écouter en boucle sans s'en lasser grâce à toutes sortes de vidéos disponibles assez facilement sur internet ou ailleurs, vidéos que les auteurs de ce film devraient avoir la curiosité de regarder un jour, à l'occasion.






On ne croit pas une seconde à la prestation de l'acteur Hopkins, comme d'ailleurs on peine à croire à tout ce que ce film mensonger essaie de nous apprendre ou de nous vendre, comme cette scène où Hitchcock zieute Vera Miles pendant qu'elle se fout à poil aux essayages, à travers un petit trou percé dans le mur, comme Norman Bates dans Psycho, bien sûr… On regrette que Sacha Gervasi, réalisateur des selles filmiques que sont ces quelques 98 minutes de métrage, n'ait finalement pas tourné ces scènes pourtant présentes dans le script original où son Hitchcock de foire devait se trimballer dans sa villa habillé en vieillarde. Gervasi a aussi laissé de côté cette séquence, qui lui tenait à cœur, racontant un autre épisode méconnu de l'existence du cinéaste, ce fameux jour où il a trucidé une femme dans sa baignoire avant d'aller l'immerger dans un lac. Cette anecdote aurait enfin permis de comprendre les quelques scènes transposant ces faits réels dans le classique Psychose. Mais force est de constater que le téméraire Gervasi a reculé au moment de tourner la retranscription de cet épisode scabreux de la vie d'un artiste international qui n'a jamais été condamné pour ses dizaines de crimes et qu'on admire encore aujourd'hui, bien naïvement.




Vous me direz que de toute façon, et le titre est traître, ce n'est pas un film sur Alfred Hitchcock mais bien sur sa femme, Alma, qui fut le véritable auteur de Psychose comme on l'apprend ici, ayant eu strictement toutes les idées capitales jusqu'alors attribuées à Alfred, celles qui font du film ce qu'il est (en ce qui me concerne j'ai cessé d'admirer Alfred Hitchcock depuis que j'ai vu ce film, et je ne m'attendais pas vraiment à ça). Alma Hitchcock, quoique son personnage soit assez maigre et tendancieusement insupportable, est d'ailleurs celle qui s'en sort le mieux avec Helen Mirren aux commandes. Anthony Perkins pour sa part devient un gros attardé sous les traits de James d'Arcy, incapable de comprendre un traitre mot du script qu'il est en train de tourner pour Hitchcock. Quant à Janet Leigh et Vera Miles, les voici transformées en gros boudins. Des thons mal fagotés et coiffés de perruques explosives. On a beaucoup vanté, et avec raison, les goûts d'Hitchcock en matière de gent féminine. On ne vantera jamais ceux de Sacha Gervasi.




Pas étonnant que notre homme ait fait une fixation sur la gourmandise du gros Hitchcock, que l'on voit à plusieurs reprises planté devant son frigo un pot d'Actimel dans la main gauche et une branche de céleri dans l'autre (?). Gervasi est lui-même un fin gourmet. Il a réuni les deux actrices aux faciès les plus jambonneux d'Hollywood, Scarlett Johansson et Jessica Biel, surnommées depuis ce film "Jamon Jamon" dans mon salon, pour incarner Janet Leigh et Vera Miles, auxquelles nos deux actrices contemporaines ne ressemblent pas une seconde. On peut cependant reconnaître un effort logistique à Gervasi : Janet Leigh et Vera Miles, qui ne se ressemblaient pas tellement, étaient censées jouer deux sœurs dans Psychose, or Johansson et Biel se ressemblent assez quant à elles, avec leurs visages surdimensionnés taillés en V, déformés par des pommettes surgonflées plongeant à pic sur des joues creuses pour se réunir bien plus bas en un menton contondant. Dans les deux cas on est frappé (littéralement quand on s'approche d'elles pour leur taper la bise) par une bouche d'un autre monde, remplie de dents à ne plus savoir qu'en foutre et cernée de lèvres d'éléphanteaux. Mais le vrai point commun entre ces deux morceaux de roi, comme disent les poètes, tient plutôt dans ce qu'on appellera de gros nibards. C'est manifestement ce qui aura prévalu dans le choix des producteurs de ce film : d'énormes nichons. Peu importe que les actrices aient l'air con et soient d'une médiocrité sans limites, jouant littéralement comme des enclumes, tout ce qui compte c'est qu'elles soient pourvues de grosses mamelles et de bons gros derrières.




Et qui pour responsable ? Un grand metteur en scène pour faire honneur au plus grand de tous, ou le premier tocard venu ? Réponse b) ! Alexander Sacha Simon Gervasi. Un type dont le haut fait d'arme est d'avoir écrit le scénario de The Terminal. A sa décharge, Gervasi est certes un tocard de première mais il est quand même fan d'Hitchcock, il ne sort pas de nulle part non plus ce mec-là, il n'est pas là par hasard. Il aime bien Hitchcock. Comme en témoignent quelques allusions finaudes et bien placées à l’œuvre du maître : les oiseaux sur tous les abats-jours du décor et le plan sur la bagnole d'une Alma Hitchcock coiffée d'un foulard, sinuant le long d'une baie ensoleillée, en sont de bons exemples. Notre homme est un fin connaisseur. Il a aussi fait appel à Danny Elfman pour la bande originale, à base de pistes musicales qui s'excitent régulièrement et tâchent de créer du suspense sur des scènes absolument dépourvues du moindre intérêt dramatique. Or justement Elfman avait déjà travaillé sur la musique du remake de Psychose par Gus Van Sant, avec plus de bonheur, même si Gervasi a avoué en interview qu'il l'ignorait quand il a soumis le projet au compositeur attitré de Tim Burton, dont il adorait juste, je cite, "le travail dément sur la bande originale d'E.T. l'extraterrestre et d'Indiana Jones : Le Temple maudit". Gervasi, grand spécialiste d'Hitchcock qu'il est, s'est donc permis de refaire la scène de la douche à sa sauce et d'accomplir par la même occasion l'une des pires choses dont l'homme se soit rendu coupable depuis qu'il s'est mis debout : Hitchcock joue la scène lui-même pour montrer à ses acteurs ce qu'il attend d'eux et s'excite avec un faux couteau devant une Scarlett Johansson terrifiée (et pitoyable actrice), en fantasmant en lieu et place de la comédienne son producteur mesquin ou sa femme dans les bras de son amant, qu'il tranche nerveusement dans un montage rapide et brutal inspiré de celui, mythique, d'Hitchcock dans le vrai Psychose. Cette seule séquence a fait surgir une ride du lion profonde de plusieurs millimètres entre mes deux sourcils qui, depuis, refusent mordicus de se défroncer.




Mais le pire dans tout ça, l'ultime blasphème, le grand crime de lèse majesté de Gervasi, ce sont ces séquences où Hitchcock est censé rêver et imaginer dans son sommeil des scènes de son futur film, ou bien des scènes tirées du livre adapté et impliquant Ed Gein, le vrai meurtrier ayant inspiré le personnage légendaire de Norman Bates. Ces séquences sont, du point de vue formel, d'une nullité égale à celle qui se répand sur l'intégralité du long métrage, mais le bat blesse quand on se rend compte qu'elles sont supposées sortir de la psyché d'Alfred en personne. Sacha Gervasi a bel et bien attribué à l'imaginaire d'Hitchcock le sien, que l'on peut qualifier de putride sans exagérer. Il a mis dans la tête d'Hitchcock des séquences dignes du sociopathe achevé qu'il est lui-même. Ce bougre de connard a superposé sa mise en scène d'écorché vif allaité au vinaigre blanc à l'esprit créatif du grand, de l'immense, du sacro-saint Hitchcock. Depuis que j'ai vu le film, je fais des rêves chaque nuit, une série de rêves qui reviennent en boucle, toujours les mêmes. Dans l'un d'eux j'apporte un verre de lait à un Sacha Gervasi en pyjama dans son lit, qui grimace en me voyant entrer dans sa chambre, tout en décollant les boucles brunes de son front suant, car il sait bien que c'en est fini pour lui. Dans un autre rêve j'emmène le petit Gervasi au parc, puis je l'éloigne des manèges et je place mes mains autour de son cou pour les serrer de plus en plus fort jusqu'à ce qu'il ne reste qu'un vulgaire filet de peau entre mes doigts, aux articulations jaunies par l'effort, le tout en piétinant les lunettes que ce binoclard qui s'ignore devrait peut-être porter pour tourner des plans un poil moins laids. Dans un autre songe je lui raconte une blague et pendant qu'il se marre comme une baleine je lui ruine la carotide avec une corde d'un coup sec, avant de le foutre dans une malle et d'inviter des potes à bouffer un gros macdo sur son cadavre devant une énième défaite de l'équipe de France contre la Cisjordanie. Il y a un autre rêve où j'abats ce salop de Gervasi qui cavalait dans la forêt comme un lièvre, puis où je m'amuse à le déterrer et à le ré-enterrer des dizaines de fois, juste pour profaner sa dépouille mortelle. Je ne vais pas vous dresser la liste de mes cauchemars, mais disons que le principal c'est quand même celui où je me trimballe en robe et où je vais surprendre Sacha Gervasi tout nu sous sa douche, avec une charlotte sur la tête. Au bout d'un long moment passé à le reluquer je le tranche en allumettes. Bizarrement je me réveille de ces cauchemars sans être essoufflé, effrayé ou transpirant, au contraire je suis radieux et regonflé à bloc pour la journée. Il y a un autre rêve aussi (excusez mais c'est mon inconscient qui cause) où je largue un interminable pet venu tout droit des enfers et remontant lentement mais sûrement les 39 marches de mon estomac malade sous le nez de Sacha Gervasi, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Puis j'assiste à l'autopsie, menotté, et le médecin légiste m'apprend que son client du jour est étrangement "mort de trouille" (sic.). Mais ça c'est pas tiré d'un film d'Hitchcock, c'est un simple rêve.


Hitchcock de Sacha Gervasi avec Anthony Hopkins, Helen Mirren, Scarlett Johansson, Jessica Biel, James D'Arcy et Toni Collette (2013)

14 octobre 2012

Van Helsing

Film vu au cinéma lors d'une après-midi qui restera comme la pire de notre vie. On fait des conneries quand on est étudiant en Cité U et qu'on se fait chier à clamser. Aller voir ce genre de film au ciné peut en faire partie. Tourner ce genre de film aussi, et Stephen Sommers, bien qu'il ne fut pas inscrit à l'Université de Metz en 2004, du moins pas qu'on sache, devait beaucoup s'ennuyer pour paumer des dizaines d'après-midi sur le tournage de ce navet. Ce fut la fin de sa carrière. Avant ça on lui confiait beaucoup d'argent et il s'en servait pour signer des films d'aventure à l'ancienne et très variés comme La Momie ou Le Retour de la Momie. Sommers était alors en odeur de sainteté à Hollywood grâce aux succès de ces deux films, et les grands studios comptaient sur lui pour torcher un bon film de vampires, genre qui n'était pas encore revenu à la mode au début des années 2000. D'ailleurs Hugh Jackman n'était pas encore la star d'aujourd'hui, il ne se faisait pas encore appeler "Huge Jackhammer". A l'époque c'était surtout un tout petit bellâtre fier d'arborer de gros muscles mais incapable de soulever son arbalète. Il préférait lever Beckinsale en coulisses, elle qui par contre était déjà une Barbie de chair et de sang, et surtout de chair. A ce propos, comment se fait-il que l'actrice n'ait pas pris le début d'un soupçon de ride (même d'expression...) depuis qu'elle a commencé à pavaner dans des gros blockbusters américains comme Pearl Harbor, c'est-à-dire depuis circa 2001 ?! Le mystère reste entier !




Que nous propose Van Helsing ? Nous tenons-là une réécriture révisionniste, presque négationniste, d'une grande figure du genre fantastique, cuisinée à la sauce barbecue par l'ami Sommers. Vieux scientifique bigleux chez Bram Stoker, Helsing fut quelque peu rajeuni et ragaillardi dans les films de la Hammer signés Terrence Fisher (aka le "Fisher King", et accessoirement le père de Terrence Malick) où Peter Cushing identifia à tout jamais son visage à celui du personnage. Francis "Ford" Coppola tenta bien de lui donner une nouvelle vie dans Dracula mais c'était sans compter sur l'éternel esprit déconneur d'un Anthony Hopkins bien décidé à lui mettre des bâtons dans les roues en transformant le scientifique d'origine en Pierre Desproges moyenâgeux sous acides. Enfin, Van Helsing devait devenir une brute épaisse et entre parenthèses un pur sac à merde devant la caméra hystérique du présumé coupable Stephen Sommers. Coiffé d'un sombrero en cuir dénotant avec les paysages des Carpates, attifé d'une coupe non pas de cheveux mais de cheval réellement atroce (un catogan coiffé-décoiffé trop long pour être honnête), affublé d'un cache-poussière qui dans son cas devrait s'appeler un cache-misère et qui peaufinait à merveille son air con, Hugh Jackman fit du personnage un archer guignolesque, un guerrier du dimanche toujours entouré des pires goules du quartier et, concernant Elena Anaya, de la pire gousse ibérique. Quand on regardait en 2004 la belle brune espagnole au charme vénéneux lâcher des caisses dans un rôle de faire-valoir honteux et insultant, on était bien en peine d'imaginer qu'elle finirait à l'affiche du meilleur film de Pedro Almodovar, La Piel que (je rêverais d') habitar.




En réunissant dans un scénario maléfique Dracula, le loup-garou de Londres, le monstre de Frankenstein, Dr Jeckyll et Mr Hyde, quelques piranhas, un bel anaconda, le gendarme de St Tropez, l'incroyable bonhomme des neiges et la fameuse Momie qui le rendit célèbre, Stephen Sommers n'imaginait sans doute pas une seconde qu'il était en train de signer un film visionnaire annonçant les blockbusters actuels, où l'on se plaît à convoquer l'âne et le cochon et à ménager la chèvre et le chou pour attirer dans les salles obscures le plus grand nombre de spectateurs quitte à trainer dans la boue un certain nombre de légendes du cinéma bis et une certaine idée du cinématographe. Van Helsing est une succession de scènes d'action en CGI (Computers Generated Imagery) que Christopher Nolan n'aurait pas reniée. Le film est aussi une accumulation de clins d’œil très appuyés aux films de genre d'antan, et il n'y a donc rien d'étonnant à ce que Quentin Tarantino l'ait placé dans son top des années 2000. L'action non-stop mise en scène par des gros geeks incapables, les coups de coude obligés et brutaux à la cinéphilie de caniveau, les jeux de lumière dignes de ceux d'une boîte de nuit gérée par un épileptique, la bande-son de taré qui rappelle le titre du film Travaux, on sait quand ça commence..., les personnages creux comme les bourses de Jackman à la fin du tournage, tout ça allait bien figurer au programme des pires films d'action du XXIème siècle, ceux-là même que la décidément tristounette Kate Beckinsale allait enchaîner avec son odieux époux Len Wiseman (le yes-man mange-merde qui a réalisé Underworld, Die Hard 4, Total Recall...). En ce qui concerne Stephen Sommers : pas de nouvelles, bonne nouvelle !


Van Helsing de Stephen Sommers avec Hugh Jackman, Kate Beckinsale et Elena Anaya (2004)

1 mars 2012

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne

Il y a un vrai plaisir à regarder ce film et à retrouver quelque chose du Spielberg d'autrefois, celui qui nous amusait tant, armé de son savoir-faire légendaire, de sa sincérité et de sa science du divertissement. Tintin est très plaisant à regarder, le film captive énormément, rappelant à quel point Spielby est décidément doué quand il veut bien, capable même de scotcher quelqu'un comme moi qui suis tout sauf un tintinophile et qui n'ai strictement rien à faire des aventures dessinées de Tintin (j'ai essayé de lire les bandes dessinées plusieurs fois et ce personnage qui décrit tout ce qu'il fait pendant qu'il le fait dans des bulles de six pieds de long pour des cases de deux centimètres sur trois m'a toujours gonflé un maximum). Le film parvient donc à donner du goût pour les personnages d'Hergé, notamment dans l'introduction assez magistrale, avec en vrac la création du héros par Hergé lui-même, puis une sorte d'avatar de Spielberg qui vend la maquette du bateau de la Licorne à Tintin pour lancer le mouvement de l'histoire, et enfin des jeux de miroir et de reflets très ingénieux pour nous dévoiler peu à peu le personnage. Et cela continue avec les allers-retours de Tintin (idéalement "dessiné", à la fois enfant et adulte) entre son appartement et la bibliothèque, qui nous laissent le temps de nous familiariser avec lui, même si Tintin en particulier et les autres protagonistes en général auraient pu être plus étoffés, notamment en ce qui concerne le statut de reporter de Tintin, et même si Spielberg aurait pu nous les rendre plus attachants par davantage de scènes posées, mais le rythme hallucinant de l'ensemble en aurait pâtit. Le film avance à toute allure, à l'image de son très joli générique d'ouverture digne de celui de Catch me if you can, c'en est même impressionnant, et pourtant il parvient à ne jamais nous perdre, nous essouffler ou nous lasser.
  



Spielberg réussit le même genre de gageure en termes d'effets spéciaux : le film ne repose que sur eux et pourtant il ne se résume pas à cela. C'est pourtant très bien fait visuellement (jamais surchargé, à l'image de l'appartement de Tintin justement, d'une sobriété tout-à-fait bienvenue) et d'autant mieux fait que Spielberg a eu la géniale idée de conserver un côté bande-dessiné dans les traits de ses personnages, un léger aspect cartoon, notamment sur la partie la plus casse-gueule : les visages. Tous les personnages ou presque ont une tête légèrement trop grosse et même s'ils sont par ailleurs très finement animés et réalisés leurs attributs faciaux sont assez "faux", tel l'énorme pif de Haddock, impliquant qu'on reste dans la légèreté et qu'on ne cherche jamais à traquer l'expression ratée, comme devant les tristes derniers films du fils spirituel de Spielberg, Robert Zemeckis, que son maître vient d'enterrer six pieds sous terre. Après une tentative plus ou moins semblable à Tintin avec le très moyen Polar Express, Zemeckis nous a malmenés avec ses essais de captation numérique dans le piteux La Légende de Beowulf. 




Contrairement à son ex-poulain, Spielberg n'est pas dans une quête aussi vaine que stupide de réalisme absolu consistant à recréer numériquement un faux Anthony Hopkins plus vilain que le vrai ou une fausse Angelina Jolie pire actrice que l'originale pour un résultat absolument hideux, qui nous donnait envie de conseiller à Bob Zemeckis de filmer les vraies stars au lieu de s'échiner à très mal les reproduire. A contrario Spielberg réalise un film réellement magnifique, sidérant parfois, que son équilibre entre réalisme numérique et grossièreté cartoonesque préserve de tous ces reproches. Il nous évite aussi de passer le film à nous esbaudir devant la qualité des reproductions, comme devant Avatar par exemple, qui nous en foutait plein la vue afin qu'on oublie de s'attarder sur un scénario faiblard voire médiocre. Spielberg ne semble pas vraiment chercher l'épate à tout prix, en tout cas pas au point d'oublier de faire un vrai film, et néanmoins tout cela est superbement fait, aussi nous arrêtons-nous ponctuellement sur tel ou tel détail bluffant (les vagues à la surface de l'océan, la robe de la Castafiore, les grains de beauté sur les tronches des sbires de Sakharine) sans focaliser là-dessus au détriment du récit, et nous voilà repartis aussi sec et sans avoir décroché dans la fiction excessive et enthousiasmante du film.




La dimension cartoon du film nous fait tout avaler, y compris certaines scènes d'action où les gags sont parfois complètement invraisemblables, improbables, dignes du coyote de Bib-bip s'écrasant dans le canyon pour se relever aussitôt, ce qui permet des péripéties souvent drôles et légères à la fois et aboutit à une sorte d'euphorie du jeu. A noter que malgré cet engouement presque puéril à créer des gags dignes des toons de Qui veut la peau de Roger Rabbit, Spielberg (qui a exprimé quelques regrets concernant ses retouches d'E.T., dont il avait gommé toutes les armes à feu pour les remplacer par des talkie-walkie) filme des fusillades et des morts, dans l'esprit de la bande-dessinée qu'il respecte à la ligne. Que le film aille vers le cartoon enfantin ou qu'il revienne vers la bande-dessinée adulte d'Hergé, tout y est très bien filmé, calmement dans les scènes calmes, avec une grande maîtrise du cadre et des déplacements où l'on retrouve ce bon vieux savoir-faire du cinéaste, et avec folie quand Spielberg se dit qu'il a un truc dans les mains qui lui permet de réaliser quelque chose qu'il ne pourrait pas faire avec un vrai décor et décide de faire un plan séquence de cinq minutes où ça n'arrête pas une seconde, avec à nouveau une grandiloquence de dessin animé très exaltante, le cinéaste semblant s'amuser davantage à tourner dans tous les sens que dans l'affreuse grande scène de course poursuite d'Indiana Jones 4 (autre égarement que Spielberg a regretté publiquement), et faisant preuve d'une joie de s'amuser extrêmement communicative.




Et puis on retrouve quelque chose qui avait quitté Spielberg depuis un certain temps, une sorte d'instinct du cinéma, un sens inné du cadrage, du rythme, de la cadence des dialogues et de l'action, une "musicalité" qui m'a toujours fasciné dans ses films (de Rencontre du troisième type à Jurassic Park en passant par Duel, E.T. et Indiana Jones, mais c'est vrai pour une vingtaine de ses films). Oncle Spielby retrouve enfin ce quelque chose dans l'agencement des mouvements de caméra, des dialogues, des voix (même si en l'occurrence j'ai vu Tintin en VF, très bonne VF soit dit en passant), des sons (et de la musique normalement, dommage que John Williams ne soit plus capable de pondre un thème musical qui reste en mémoire toute une vie, je me demande si c'est une demande de Spielberg ou pas, toujours est-il que sa partition s'accorde quand même bien aux soubresauts permanents du film), une efficacité fascinante qui fait que c'est réussi, assez inoubliable souvent, et que les films possèdent quelque chose de "parfait", même si le mot paraîtra extravagant à certains pour parler de Spielberg. Disons que ce dernier atteint à nouveau une certaine perfection de SON art et que c'est très réjouissant. Est-ce qu'on repensera à ce film plus tard ? Est-ce qu'on le reverra ? Je pense que la réponse est oui, en tout cas en ce qui me concerne. Ce qui est sûr c'est qu'en le découvrant j'ai pris un vrai plaisir, un plaisir très simple devant un film de divertissement efficace, agréable et très bien réalisé, d'un genre de plus en plus rare.


Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne de Steven Spielberg avec Jamie Bell, Andy Serkis, Daniel Craig et Simon Pegg (2011)

9 octobre 2011

Thor

Je n'ai rien à dire sur ce film. Rien de rien ! Mais à dossier spécial, envoyé spécial : moi-même, au service de sa majesté ! Je me suis infligé ce film récemment et je compte bien me forcer à vous en dire deux mots. Alors je pourrais tomber dans la facilité et faire des jeux de mots avec le titre de ce film, des jeux de mots "à la" L’Équipe un peu, vous savez, le quotidien sportif français qui a été capable d'écrire sur sa une "Tous en car !" quand les Bleus étaient restés dans le bus en 2010, "Bordeaux 2009, un grand cru" après le titre de champion de France revenu aux Girondins ou encore "Monfils de salops !" après que l'apprenti tennisman français ait pris sa dernière rouste à Roland Garros. Limite limite, ce dernier... je ne m'abaisserais pas à ça. De plus, la blogosphère s'est déjà bien attelée à ces petits jeux. Dont acte ! Je pourrais aussi raconter, comme certains ont déjà pu le faire, qu'il n'est pas étonnant de retrouver Kenneth Branagh aux commandes de ce film à l'intrigue quasi shakespearienne. Je n'en pense pas un mot. Et je trouve ça assez bête et sans doute insultant pour le poète malgache. Pendant toute la durée du film, on se demande plutôt qui est le metteur en scène ou tout simplement s'il y en a bel et bien un. Kebab Braguette est à l'évidence une énorme quiche que l'on devrait tenir éloignée de ce genre de projets, même si je ne pense pas qu'il soit le grand responsable de la nullité du film. Néanmoins, je lui conseillerai amicalement de se consacrer aux planches qu'il affectionne tant et sur lesquelles il risque de retrouver l'équivalent d'un camion benne de pains correspondant à la masse de travail qu'il lui reste à abattre pour enfin nous pondre un bon film.


Hopkins avec son œil borgne et son pied-bot n'a pas entièrement pu profiter de la 3D du film.

Petit retour sur le synopsis, ou du moins ce que j'en ai compris. Accrochez-vous ! Sur une planète autre que la Terre, Anthony Hopkins et ses troupes du Royaume d'Asgard mettent une rouste de tous les diables aux Géants Gelés, de grands gars bleu métallique aux tronches patibulaires, se trimballant à poil sur une planète rocheuse et vide de tout. Une bien étrange peuplade ayant visiblement compris les voyages interplanétaires mais qui ont sauté de nombreuses étapes de l'évolution, notamment celles où l'on se met généralement à porter des slips et où l'on découvre les armes de jets traditionnelles. Bref. En gagnant cette bataille, Sir Anthony Hopkins empêche les Géants Gelés de mettre la main sur une source de pouvoir bleutée, la dernière qui leur manquait pour dominer l'univers ! C'est juste le tout début du film et on a déjà assisté à un déluge d'effets spéciaux d'une laideur sans nom. Des centaines d'années plus tard, nous retrouvons Hopkins à Asgard : il n'a pas pris une ride, mais il juge néanmoins très bonne l'idée de se trouver un successeur à sa hauteur. Appliquant la loi salique, il a le choix entre ses deux fils, tous deux âgés (semble-t-il) d'une vingtaine d'années. L'un est blond, a une sacrée tronche de con posée sur des épaules démesurées et dispose d'un caractère un brin impulsif et limité, bien qu'il sache aussi faire preuve de courage et de témérité. Il s'agit évidemment de Thor (prononcez "Ssowr", joué par un Chris Hemsworth qui a clairement privilégié la salle de muscu à l'Actor's Studio). Le second est brun et a le regard fuyant, on devine un caractère plus torturé, vicelard, machiavélique ; d'ailleurs, il a typiquement la tronche du "traître". Et je ne me souviens plus de son nom. Ah si, Loki (Tom Hiddleston, qui nous offre une prestation que je qualifierai de reptilienne). Mais au moment où Tony Hopkins s'apprête à enfin lâcher sa couronne, des Géants Gelés s'invitent dans le Royaume d'Asgard et tentent de chiper en douce ce que j'appellerai dorénavant la "force bleutée". Sans succès : un immense robot rappelant celui du Jour où la Terre s'arrêta (j'ai la référence, donc je la place) s'est réveillé juste à temps pour les faire dégager à coups de rayons lasers. Entre parenthèses : on apprendra plus tard que Loki était évidemment dans le coup. Lui que l'on découvrira être le fils adoptif d'Hopkins, est en réalité un Géant Gelé qu'il a pris sous son aile tout bébé et qui, de fait, a pris une apparence humaine quasi normale, plutôt que celle d'un géant gelé lambda. Cherchez pas ! Je ferme cette parenthèse.


Cherchez pas je vous dis !

Thor, courroucé par cet incident, décide de son propre chef de réunir une petite équipe de fins limiers pour se rendre directement sur la planète des Géants Gelés et leur administrer une bonne raclée. Pour aller sur cette planète, Thor et ses fidèles empruntent une sorte de grosse boule magique contrôlée par un grand black, un énorme bidule qui balance les gens à des millions de kilomètres en un clin d’œil... Laissez pisser... Une fois là-bas, Thor se paie quelques Géants Gelés, en filant des coups de marteau dans tous les sens, puis repart satisfait. A son retour au Royaume d'Asgard, Anthony Hopkins pousse une gueulante : il n'a pas apprécié l'arrogance de son fils dont l'initiative aurait pu détruire la paix fragile qui unit les Asgardiens aux Géants Gelés. Thor lui rétorque que sa paix fragile n'est qu'illusoire et qu'il peut se la carrer là où il pense dans un geste équivoque. Pour le punir, Anthony Hopkins l'envoie sur Terre et jette un sort à son marteau fétiche : pour que son ustensile retrouve son pouvoir, il faudra désormais qu'il sente que son propriétaire est aussi trustworthy qu'un article Wikipédia. J'emploie volontairement le mot "trustworthy" car Hopkins insiste beaucoup là-dessus, donnant à cette occasion un vrai récital de la langue anglaise.


"Y'a vraiment pas moyeeeeeen !??!" s'écrie-t-il en pleine souffrance !

Thor atterrit donc sur Terre, et plus exactement au Nouveau-Mexique (sud des États-Unis, près du Mexique normal), où une équipe de chercheurs constituée d'un vieillard (Stellan Skarsgård, asgardien dans la vraie vie) et de deux radasses (Natalie Portman et Kat Dennings) le récupèrent dans un champ un soir d'orage. La chevelure blonde de Thor et son allure de surfeur minable ne laissent pas indifférente Natalie Portman, qui a justement perdu son chien récemment. A la vue de cette dernière, Thor trouve quant à lui que la Terre est un coin plutôt sympathique qui fait durcir son sexe. L'attirance est donc réciproque, mais son marteau lui manque. Ni une ni deux, Thor décide de partir à sa recherche. Ça tombe bien, il n'est pas très loin : au beau milieu d'un cratère immense que des agents du FBI surveillent de près, intrigués par cet outil cloué au sol, un comble pour un marteau ! Sous le regard admiratif de Natalie Portman, Thor se fraie un chemin vers son marteau chéri après avoir durement corrigé quelques piètres agents de sécurité. Hélas, impossible de soulever l'outil ! Son outil ! Thor fond en larmes et, en état de stress profond, il est très facilement capturé. Une fois en garde à vue, Thor est interrogé. Ses réponses étonnent dès le début, quand on lui demande de décliner son identité et qu'il essaie de convaincre un peu tout le monde que non, il n'a pas de nom de famille, juste un prénom, et pas n'importe lequel s'il vous plaît. "Je suis Thor d'Asgard et Asgard c'est là où j'habite, là d'où je viens, vous comprenez, vous comprenez oui ou non ?" répète-t-il à des agents dépassés. Le FBI pense avoir affaire à un demeuré et le relâche sans regret quand le vieux chercheur (Stellan Skarsgård) débarque et se fait passer pour son papa. S'ensuit une partie du film plus portée sur le slapstick durant laquelle Thor découvre avec entrain nos us et coutumes, savoure un bon burger, tout en continuant de séduire Natalie Portman en déblatérant autour d'un feu crépitant dans un tonneau. D'abord dégouté par sa situation précaire, Thor se résigne à habiter sur Terre et finit par rouler une pelle d'un autre âge à une Natalie Portman déboussolée, plus lisse et terne que jamais (l'actrice nous déçoit une fois de plus). En discutant avec Thor, l'équipe de chercheurs découvre que certaines de leurs théories les plus farfelues recoupent ce qu'il leur raconte sur sa planète d'origine et ses voyages dans l'espace. "Effectivement c'est pas impossible. Non mais non laissez-le déblatérer, il raconte pas que des cracks ce viking de l'espace mongol. Y a pas à chipoter, des fois il ne dit pas que pis que pendre tout en cherchant à déshabiller Jean-Pierre pour mieux habiller Toufik !" lâche même Stellan Skarsgård, interprétant son rôle avec un peu de laisser-pisser, tandis que ses deux stagiaires tentent de désaper Thor pour lui palper les biscotos (et notamment ce qu'il nomme sa "barre-de-fer", sa "barre à tout faire !"). C'était ma partie préférée du film, de loin.


Après lui avoir infligé ce film, ma compagne s'est positionnée exactement comme ça face à moi, attendant des explications. Nous sommes toujours fâchés.

Mais ça ne pouvait pas durer. Au Royaume d'Asgard, rien ne va plus ! Loki, le frère vilain, continue ses manigances dans le dos de son vieux père, de plus en plus à la rue politiquement parlant. Quand Loki apprend qu'il n'est en réalité que son fils adoptif, il pète littéralement les plombs et fait une croix sur des centaines d'années de relations père-fils avec Anthony Hopkins. Sous le choc, ce dernier tombe dans le fameux "sommeil d'Odin", un classique de la mythologie greco-romaine. Loki en profite pour prendre les rênes du royaume et invite les Géants Gelés à buter son faux père et à venir récupérer leur "force bleutée". Pour contrer cela, les fidèles de Thor forment alors une coalition et vont voir le grand black qui contrôle l'énorme canon qui envoie les gens dans les étoiles. Ils le convainquent de ramener Thor au Royaume pour qu'il puisse s'opposer à son frère et empêcher les Géants Gelés de dominer le monde. Très vite au courant, Loki décide donc de balancer à son tour le gros robot du Jour où la Terre s'arrêta au Nouveau-Mexique, en mode "kill'em'all", pour qu'il élimine Thor. Quand le gros robot se retrouve face à Thor, prêt à le zigouiller, notre héros enlève son t-shirt, son falzar et ses chaussettes puis lance avec défi "Va-z-y clamse-moi, do me ! J'en ai plus rien à cirer, épile-moi à blanc sur tout le corps avec ton gros laser pénétrant, do me !". C'est en lançant cette tirade surprenante et désespérée que Thor retrouve enfin le niveau de trustworthy lui permettant de récupérer son marteau magique. Celui-ci se trouvant par hasard à portée de main, il s'en saisit, et peut alors défoncer le robot, pas si indestructible que ça. Après cela, Thor avale littéralement dans sa grosse tronche le petit visage de Natalie Portman, pour lui dire au revoir, et retourne à Asgard rétablir l'ordre.


Ce n'est pas ça la beauté, ce n'est pas ça le charisme.

Retour à Asgard, donc, où Loki s'avère finalement être un traître y compris aux yeux des Géants Gelés, puisqu'il tue leur chef et utilise comme prétexte leur tentative d'assassinat d'Hopkins pour détruire leur planète pour de bon à l'aide du canon magique, qui peut apparemment aussi servir d'arme surpuissante... Laissez pisser... Il s'avère donc que Loki voulait simplement gagner la confiance de son père, il n'est donc pas si mauvais que ça, mais il est tout de même très con. Mais cela ne l'empêchera pas de morfler sévèrement au retour de son frère et de finalement tomber dans l'abysse créé par la destruction de l'énorme canon magique. A cause de tout ce raffut, Odin se réveille enfin et Thor accoure à son chevet, reconnaissant qu'il n'a pas encore l'intelligence ni la finesse d'esprit pour être roi. Pendant ce temps, sur Terre, l'équipe d'astrophysiciens cherche un moyen d'ouvrir un portail entre le Royaume d'Asgard et la planète Terre, et je leur souhaite bien du courage. C'est la toute fin du film, mais attention : après le générique, on voit Samuel L. Jackson (Nick Fury) faire un cameo aux côtés du fantôme de Loki ! Dans une salle d'interrogatoire, ces derniers demandent à Stellan Skarsgård d'ouvrir un attaché-case dans lequel se trouve la "force bleutée"... On appelle ça un cliffangher de tous les diables ! Un cliffhanger que j'ai découvert sur la page wikipédia du film, car dès le mot "fin" apparu sur l'écran, j'ai appuyé sur shift+suppr et envoyé balader ma table-basse !


Une romance qui fait passer les chaleurs de ma chienne et les venues du clébard des voisins pour de la grande littérature !

Bon, c'est quoi ce charabia ? Le comic Thor, qui a vraisemblablement servi de matériau de base à ce film, a sans doute l'intention louable de mêler les éléments de différents mythologies, de lier des éléments moyenâgeux à d'autres plus futuristes, de pur science-fiction. Pourquoi pas. Mais ici, force est de reconnaître que la mayonnaise ne prend putain de pas ! On suit le film un peu intrigué, avec la seule volonté d'avoir une idée plus précise de l'état de déliquescence avancé des cerveaux des différentes personnes impliquées dans le "processus de création". A la sortie du film, je me suis empressé de tweeter : "Des acteurs culturistes à chier, un réalisateur absent à l'appel, des décors hideux, des effets spéciaux pourris... Non vraiment, seul le scénar pèche un peu et m'a empêché d'apprécier le film." Sur ce, je vais vous laisser. J'habite un immeuble assez particulier et je crois qu'il y a un chien errant qui rôde sur mon toit ou dans mon couloir. A moins qu'il ne s'agisse d'un couple de chiens errants...


Thor de Kenneth Branagh avec Natalie Portman, Stellan Skarsgård, Chris Hemsworth, Tom Hiddleston, Kat Dennings et Anthony Hopkins (2011)