14 août 2013

Adieu

Impatient de découvrir Michael Kohlhaas d'Arnaud des Pallières, présenté à Cannes en mai et visible dans les salles aujourd'hui, je me suis lancé dans Adieu, réalisé par le même cinéaste en 2003, et dont l'affiche ne laisse pas d'étonner (je suggère un petit clic sur "rotation à droite", ça ne mange pas de pain). Film extrêmement impressionnant, Adieu évoque les thématiques de l'abandon et de l'accueil, traite de la disparition des uns et de ceux qui restent, sujets explorés à la fois à travers l'expérience de la mort d'un proche dans une famille d'exploitants agricoles et à travers celle d'un immigré clandestin algérien (Mohamed Rouabhi) qui, menacé dans son pays, est contraint de laisser femme et enfant derrière lui et tente d'entrer en France sans papiers pour y obtenir le statut de réfugié politique, le tout sur fond d'interrogation profonde sur l'existence de Dieu et de parabole biblique, via le récit par l'immigré clandestin de la vie du prophète Jonas qui, ayant désobéi à Dieu en choisissant de se rendre dans une ville plutôt que dans une autre, vit son bateau frappé par une tempête et fut jeté à l'eau, avalé enfin par une baleine qui le recracha sur sa rive d'origine.




Le thème de l'étranger étant au centre de l’œuvre - qui ne possède d'ailleurs pas vraiment de centre en termes de structure narrative - les deux récits ne se rencontrent pratiquement pas, évoluant en parallèle dans un montage extrêmement brillant qui témoigne d'une maîtrise impressionnante. Les deux histoires ne se rencontrent pas mais il s'en sera fallu de peu. Vers la fin du film, un personnage de passeur (Carlo Brandt), camionneur de profession qui est aussi l'amant de l'épouse (Aurore Clément) de l'un des frères de la famille endeuillée (Axel Bougousslavsky, découvert au cinéma dans Les Enfants de Marguerite Duras), décide de transporter des clandestins dans son engin, parmi lesquels se trouve l'immigré algérien, incarnation moderne du prophète Jonas. C'est donc logiquement un passeur qui, de très loin, tente de faire le lien entre les deux récits du film, étrangers l'un à l'autre. Mais il échoue dans son entreprise et voit avec nous le lien ténu entre les deux histoires et entre leurs personnages respectifs se rompre tragiquement. C'est l'histoire du film : les mondes (la vie et la mort, l'Afrique et l'Europe), ne font qu'amorcer une communication vouée à l'échec, impossible en soi ou sciemment empêchée. L'un des membres de la famille (Laurent Lucas), en apnée dans son bain, entend la voix de son frère mort. L'Algérien est pris en charge par un passeur jusqu'à ce que la douane s'en mêle. Et tous sombrent dans le mutisme : l'immigré se tait tout au long de son voyage, y compris quand on le recrache chez lui, même si son parcours est accompagné en voix-off par la lecture d'une lettre à sa femme, qui raconte l'histoire du prophète ; le père de famille (Michael Lonsdale) ne répond plus à ses fils et erre dans sa propriété agricole. On le voit marcher au milieu des parcs à bestiaux dans des plans qui rappellent Cochon qui s'en dédit de Jean-Louis le Tacon, film par ailleurs tout à fait autre (et unique en son genre) avec lequel Adieu partage aussi un sentiment d'étouffement, un mélange des tons, entre réalisme froid et fulgurances mystiques oniriques, et un va-et-vient entre fiction et réalité, quand Arnaud des Pallières filme la chaîne de montage d'un camion blanc, future barque du passeur d'âmes, pour ouvrir son œuvre, avant d'embrayer sur un récit double, où la part de fiction est immense car redoublée par le romanesque du mythe religieux et ancrée dans les méandres du mystique comme dans les tréfonds de la conscience.




Adieu est donc un film extrêmement riche, qui fait parfois penser au cinéma de Godard ou à celui de Desplechin, avec ce recours aux textes sacrés, aux grands mythes et à une voix-off envoûtante posée sur des images travaillées en profondeur par la lumière et par les couleurs, avec ce récit multiple aussi, faisant le portrait d'une famille en crise suite au décès de l'un de ses membres et dressant le constat d'une foi profondément remise en question (à travers le personnage du prêtre joué par Thierry Bosc). Et comme chez les deux immenses cinéastes français cités, le poids spirituel du projet et sa structure très organisée pourraient le faire passer pour prétentieux ou écrasant si on ne retrouvait pas dans le film d'Arnaud des Pallières une forme de simplicité dans l'adresse directe aux sens du spectateur qui en passe par un énorme travail formel, sur chaque plan sans exception, et qui porte de bout en bout un film aussi vivement intelligent que profondément poétique. On est sans cesse fasciné par tout ce qui se passe dans l'image et dans la bande sonore. Le cinéaste, mêlant le prosaïque et le sacré, parvient à donner à l'un les qualités de l'autre dans une unification qui restitue au monde sa structure. Et la progression même du film (le camion qui sort de l'usine au début servira de transport au passeur à la fin) sert moins d'effet d'annonce ou de pirouette scénaristique que de métaphore à la construction même d'un récit, en même temps qu'elle permet à cet objet si banal, technique, pratique qu'est un poids-lourd de devenir, ainsi présenté en amont de tout indice narratif, et dès lors de rester à tout jamais un pur objet de fascination et de puissance esthétique. C'est quasi hypnotique quand Arnaud des Pallières touche à l'expérimental (dans la scène du cimetière, où l'image est comme démultipliée sur elle-même), mais aussi quand il filme ce simple, ce bête camion blanc en travelling latéral au sortir d'une chaîne d'assemblage. Le soin apporté aux puissances d'impression rétinienne et d'envoûtement inconscient via de pures relations audio-visuelles rappelle le dernier film de Chantal Akerman, La Folie Almayer, qui compte parmi la poignée des très grands films sortis l'an passé. Adieu est pour résumer un film à voir, à voir et entendre, au sens littéral, et qui rend d'autant plus impatient de découvrir Michael Kohlhaas.


Adieu d'Arnaud des Pallières avec Mohamed Rouabhi, Laurent Lucas, Michael Lonsdale, Olivier Gourmet, Axel Bougousslavsky, Aurore Clément, Thierry Bosc et Carlo Brandt (2003) 

12 août 2013

District 9

Récemment ce cher Spike Lee a publié sa liste des 86 films indispensables à tout cinéaste en herbe. Soit, parce que ça revient au même, des 86 meilleurs films du monde selon lui. Comme devant la plupart des listes du genre, on a envie de s'arracher la tronche en la lisant. D'abord, pourquoi 86 titres et pas 100 ? N'est-ce pas un aveu ? Spike Lee, réalisateur méritant, n'a sans doute pas pu aller plus loin malgré 86 nuits sans dormir (il trouvait un film important par nuit, à chaque fois à l'aube, d'après ses dires). N'a-t-il vu en tout et pour tout que 86 films dans sa vie ? Et il donne des cours dans une grande école de ciné, celle de New-York, rien de moins, ça fait réfléchir. Y'avait pas mal de bogues dans sa liste qui plus est. L'homme nous place Dirty Pretty Things de Stephen Frears, Big Mamma de Raja Gosnell, Kung Fu Panda de Stephen Chow et Rasta Rockett de Jon Turtletaub, soit pas mal de films de renois mais pas l'ombre d'un Renoir, pas le soupçon d'un Murnau ou d'un Ophuls, pour ne citer qu'eux. Pas l'ombre d'un Jan de Bont non plus... 




Que fait-on quand on est étudiant face à ça, et que le prof exige qu'on ait vu la moitié de sa liste avant la fin du premier semestre ? Spike Lee doit faire partie de ces profs qui se ruinent pour l'année dans un premier cours démarré sur des charbons ardents. Point positif pour Spike Lee, il se traîne une réputation de pur dirlo de recherche. L'homme répond aux mails. Il les lit, puis il répond. Un pur dirlo. C'est quelque chose qui n'est pas assez dit sur lui. Mais pour revenir à sa liste d'enflure, c'est typiquement celle qui finit en boule au fond du sac de cours et qu'on ressort dix ans plus tard. Elle est devenue belle, visuellement, c'est un beau papier, jauni, écorné, tâché d'encre par endroits. Après c'est toujours autant de la merde quand on lit le papelard, et on le jette en repensant à tout ce qu'il a vécu malgré lui (jour de l'an chez Rabois, pintes de bière coupée à la pisse au Bar de la Lune, déambulations dans les rues, et ainsi de suite).

Dans cette maudite liste de 86 films classés par ordre alphabétique des prénoms (ce qui n'a aucun sens, AUCUN, et Spike Lee ne se mouille pas en évitant un vrai classement par ordre d'importance. Au fait, on vient de piger pourquoi y'en a que 86, les 14 manquants sont signés Spike Lee.........), on retrouve aussi, D9, aka District 9, de Neill Blomkamp (qui a eu notre sympathie immédiate, parce qu'il nous évoquait les facéties pédestres de Dennis Bergkamp, l'un des plus grands joueurs de football de l'histoire, qui aurait pu être le plus grand s'il n'avait pas été hollandais et s'il n'avait pas été victime d'une phobie de l'avion qui l'a tenu éloigné de toutes les grandes compétitions du siècle passé. Il n'a participé qu'à une coupe du monde, la plus belle, l'unique en fait, celle de France 98, et il a réussi, après 18 heures de train éco téoz, à faire un contrôle majestueux devant le but et à crucifier le goal Carlos Roa de la plus belle des façons, une vraie danseuse étoile...).




On avait envie d'adorer District 9, qui raconte comment des extra-terrestres échoués sur la Terre vingt-huit ans en arrière ont été parqués dans un bled d'Afrique du Sud et y sont abandonnés à leur sort tandis que les humains cherchent en vain à utiliser leurs armes, d'une puissance extraordinaire mais ne répondant qu'aux aliens, du moins jusqu'à ce qu'un journaliste finisse par être contaminé et se transforme peu à peu en "crevette" de l'espace. On s'était mis à genoux devant la télé avant de le lancer. C'était l'époque où on était colocs et où chaque film maté ensemble avait droit à son cérémonial de malade. Certains impliquaient le déboutonnement de nos pantalons, d'autres une prière en direction de l'écran (et de la Mecque) dans un silence imposé. Le film de Blomkamp en fit partie. Et pourtant... La déception fut immense, surtout après avoir maté l'intégralité du film à genoux sur le carrelage. Pourtant on a une certaine marge de tolérance envers les films que l'on comprend mal ou qu'on n'arrive pas à suivre, comme La Dame de Shangaï d'Orson Welles, 2001 l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick et quelques autres, ces films auxquels on ne pige pas tout mais qu'on trouve géants. Du coup pendant tout le film de Blomkamp on a emmagasiné, puis au bout d'un quart d'heure le cérémonial s'était transformé en bazar de l'épouvante. La dimension politique du film nous a complètement échappé, déjà. Avec nos deux notions historiques, c'est pas toujours facile. On était au courant qu'un certain Nelson Mendesfrance avait combattu les blancs avec l'aide des hollandais depuis sa prison, pour finir président de la NFSEA, mais pas plus. Ce brillant homme a notamment raconté tout ça dans un épisode de En Apartheid avec Pascale Clark. Voici ce que nous savions en conjuguant nos savoirs respectifs, quitte à rompre le silence de cathédrale qu'on s'était imposés au départ, afin de s'entraider un peu.




Quant au reste, les zones d'ombre du script sont légion. La cohérence du récit est aux abonnés absents. Il y a un truc que nous n'avons pas pigé et qui nous a bien fait tiquer, c'est comment les êtres humains et les extraterrestes arrivent à communiquer ? S'ils n'y parvenaient pas, on pourrait mieux comprendre pourquoi les premiers ont choisi de concentrer les seconds dans une zone, en les traitant comme de la merde ; mais là, ils arrivent à causer, ils peuvent tout se dire, échanger sur tout, mais non, ils préfèrent s'entretuer... Les hommes arrivent à communiquer avec les aliens qui s'expriment pourtant manifestement dans un esperanto immonde digne des pires bushmen d'Australie, mais ils ignorent complètement d'où ils viennent, pourquoi ils se sont arrêtés en Afrique du Sud, pourquoi leur vaisseau est en panne, pourquoi ils ont perdu une sorte de boîte noire qui les a rendus complètement cons et désœuvrés, et au lieu de leur poser des questions (d'autant plus que les aliens ont l'air assez causants et conciliants), ils leurs balancent de la bouffe pour chat et les autopsient de longue... Autre couac : dans leur zone, les crevettes ont des armes de destruction massive, ou quasiment. Il leur suffit d'appuyer sur un bouton et ça fait tout exploser. Ils ont ça à disposition. Mais pourquoi ne s'en servent-ils donc pas pour foutre la race aux humains, ou juste ce qu'il faut pour ensuite tracer chez eux ? Suspect




Y'a plein de petits trucs que nous n'avons pas pigé. Les aliens ressemblent à des crevettes monstrueuses de trois mètres de haut et ont un comportement assez violent, sans pour autant (au début du film) susciter la haine de militaires bas du front. Plus d'une fois dans le film un alien arrache un bras à un soldat par mégarde ou pour jouer et les autres marines autour regardent ça sans trop réagir, alors que logiquement ça appelle une boucherie immédiate et définitive. Enfin bref, ça ne tient pas debout une seconde ce gros merdier. Un autre truc que nous n'avons pas du tout pigé, c'est pourquoi les américains, qui veulent voir partir les aliens et se font chier à mettre en place une expulsion administrative parfaitement risible, s'échinent à empêcher ces derniers de rejoindre leur vaisseau mère pour déguerpir. Nous ne comprenons rien... Si vous connaissez les réponses à toutes ces questions, nous sommes prêts à retirer les "captcha" pour que vous puissiez poster des commentaires plus facilement.




Nous en tout cas on a mille questions à poser à Neill Blomkamp. D'abord, pourquoi un "m" avant un "k", alors que la règle d'or veut qu'on ne mette un "m" au lieu d'un "n" que devant un "b" ou un "p", exception faite du mot "bonbon" et de pas mal d'autres mots, mais pas Blomkamp, nous avons vérifié. Ensuite on aimerait lui demander si ce film est bien, comme nous l'avons lu, une sorte de remake d'un court-métrage qu'il avait réalisé 5 ans plus tôt. Si tel est le cas c'est vraiment une histoire qu'il porte en lui depuis des lustres, un scénario qu'il a pu peaufiner pendant des années, et un message qui lui tient à cœur et qu'il veut véritablement partager avec le plus grand monde. Dans ce cas pourquoi choisir une forme cinématographique si peu amène à la communication ? Ce qui nous amène à une autre question, plus taffée de notre côté : au début du film, on est face à une sorte de collage d'images d'informations télévisées, des bouts de reportages filmés par des personnages du film, donc façon amateur, found footage. Mais ce concept, très en vogue ces dernières années, est abandonné sans préavis au beau milieu du film, au moment où le personnage commence à se transformer en crevette et même à devenir une pure gambas, car il est très con au départ de l'histoire et gagne en neurones au fil du temps. Sauf qu'aucun changement d'esthétique ne survient. On reste dans une forme télévisée suffocante. Le filmage, extrêmement épuisant en soi, à base de mouvements de caméra brusques et permanents dans des plans montés par un épileptique, reste identique. Regarder ce film c'est presque comme une après-midi passée au naked-paintball, le paintball sans protections et sans vêtements. Si vous avez des réponses à ces questions-là, idem, on vous attend dans les commentaires, mais cette fois-ci on remet les captcha. Si vous savez répondre à ça vous savez aussi recopier les trois chiffres d'une captcha.




Dans beaucoup de critiques, notamment dans celle des Cahiers du Cinéma de l'époque, on peut lire, les larmes aux yeux : "Neill Blomkamp (seulement 30 ans !)". C'est pourtant pathétique de faire un film aussi débile à déjà 30 ans, la preuve c'est qu'il l'a écrit 5 ans plus tôt, donc qu'il a eu l'idée 10 ans plus tôt, et avoir une telle idée à 20 ans c'est déjà avoir un beau retard... Même combat pour Nolan avec Inception, Cameron avec Avatar ou Del Toro avec Pacific Rim. Ces cinéastes se vantent d'avoir eu l'idée de ces films au bahut ("et en taule" pour Del Toro), mais pas besoin de s'en réjouir, parce que ça se voit, et ils ne font que donner le bâton... On a pourtant quelques éléments de comparaison, ne serait-ce que le plus fameux : Orson Welles a réalisé Citizen Kane à 26 ans. On peut aussi penser à Godard qui a tourné A bout de souffle à 29 ans, au Roi Pelé qui soulevait sa première coupe du monde à 16 ans, à Camille Lacourt qui levait son premier dauphin à 8 ans, et ainsi de suite.


District 9 de Neill Blomkamp avec des crevettes non-décortiquées (2009)

10 août 2013

Spéciale première

Antépénultième film du grand Billy Wilder, Spéciale première (The Front Page) ressort actuellement sur les écrans, l'occasion de redonner une chance à cette excellente comédie descendue par la presse américaine à sa sortie. Vingt-trois ans après Le Gouffre aux chimères, Wilder s'en prend de nouveau au journalisme, sur le ton très affiché cette fois-ci de la comédie satirique, en reprenant et en remaniant le texte d'une pièce de Charles MacArthur et Ben Hecht (grand scénariste hollywoodien et collaborateur notamment de Hawks, Preminger ou Hitchcock) déjà adaptée deux fois au cinéma, en 31 par Lewis Milestone et en 40 par Howard Hawks dans l'hilarant La Dame du vendredi, screwball comedy d'une efficacité hallucinante menée tambour battant par Cary Grant et Rosalind Russell. Wilder, qui tourne Spéciale première en 1974, après les insuccès consécutifs de La Vie privée de Sherlock Holmes et de Avanti !, est alors un cinéaste déprimé en fin de carrière. Les entretiens tardifs de l'artiste dévoilent un homme nostalgique de sa grande époque, amer vis-à-vis d'une critique et d'un public cruels, un artiste jaloux même, de certains de ses pairs et du succès de la génération montante du Nouvel Hollywood, ces "barbus" venus régner sur Hollywood, tels qu'ils sont évoqués dans Fedora, film magistral tourné sans l'appui des studios et en Europe quatre ans plus tard.




Et en effet, The Front Page, comédie classique et en costumes (l'action se situe en 29) au duo d'acteurs vieillissant (les rôles titres reviennent au tandem génial formé par Jack Lemmon et Walter Matthau), dénote si on le replace dans son contexte, celui des années 70 et de sa grande vague de films modernes, révisionnistes et pessimistes. Imaginez la sortie de cette comédie de Wilder au milieu d'Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia de Peckinpah, Le Parrain 2 de Coppola, Cockfighter d'Hellman, Thunderbolt and Lightfoot de Cimino et The Parallax View de Pakula. Ceci étant, si le film de Wilder est clairement l'intrus, il n'est pas totalement en reste en matière de subversion et de férocité. Wilder, ancien reporter lui-même, s'en prend avec virulence au monde des médias en nous présentant un chapelet de journalistes tires-au-flanc qui se volent les scoops sans vergogne et sont prêts à tout pour faire la une, y compris à voler l'image d'une exécution pour exciter la plèbe, à laisser mourir un condamné à mort possiblement innocent pour vendre du papier (par quoi se rappelle à notre mémoire l'odieux Charles Tatum du Gouffre aux chimères) ou à regarder une malheureuse prostituée se jeter par la fenêtre. Et Wilder ne s'arrête pas là dans la peinture corrosive d'une société pourrie (rappelons que le film sort peu après le scandale du Watergate), ce sont plus ou moins tous les cadres de la société civile qui en prennent pour leur grade, de la justice aux politiques en passant par la police, avec, pour le maire de la ville et le shérif local, des portraits particulièrement chargés. Le cinéaste et son scénariste attitré, I.A.L. Diamond, qui s'en prennent aussi aux institutions telles que la peine de mort, ont par ailleurs sensiblement adapté la pièce de Ben Hecht à une certaine liberté d'expression permise par l'époque, dans le choix des mots et dans le fond du propos, car le film est aussi l'histoire d'une relation homosexuelle.




Un journaliste, Hildy Johnson (Jack Lemmon), annonce à son ami et patron, Walter Burns (Walter Matthau), qu'il plaque tout pour aller se marier et s'installer à Philadelphie, où un poste de publicitaire pourvu par son futur beau-père l'attend. Hawks avait détourné la base de l'intrigue de la pièce de Hecht pour faire du journaliste sur le départ une journaliste, et pour en faire l'épouse du patron venue lui annoncer sa démission et leur séparation du même coup. Wilder et Diamond reviennent au duo masculin original et traitent directement de l'homosexualité masculine, thème crucial du scénario qui passe par tout un tas de sous-entendus plus ou moins distingués au sujet des publicitaires, des auteurs de poésie ou de l'un des journalistes de la bande en marge des gratte-papiers véreux, vieux dandy poète élégant et un rien supérieur.




Jack Lemmon ne se travestit pas comme dans Certains l'aiment chaud, mais une scène en particulier se veut très explicite quant à la relation peu ambigüe que son personnage entretient avec celui de Walter Matthau. C'est d'ailleurs la meilleure scène du film, où Hildy, surexcité par l'évasion d'un condamné à mort recherché par toute la ville qu'il a la veine de tenir sous la main, ne peut s'empêcher de reprendre du service pour la plus grande joie de son patron Walter Burns. Le journaliste, sous le coup du scoop, remet sa démission à plus tard et se lance dans l'écriture compulsive d'un article massue, accaparé par sa machine à écrire, complètement absorbé dans sa tâche, éructant de plaisir sous le regard désolé de sa future femme (interprétée par une toute jeune et toute belle Susan Sarandon) qu'il n'entend même plus tandis que son ami Walter lui met une cigarette à la bouche et pose sa main sur son épaule en opposant à sa rivale un air vainqueur. Les sous-textes homosexuels n'étaient pas totalement absents du cinéma hollywoodien classique, et la cigarette partagée en plein acte sexuel de substitution rappelle évidemment l'ouverture de La Corde de Sir Alfred Hitchcock, où John Dall allumait une cigarette à Farley Granger après le meurtre de leur ami David Kentley. Mais cette relation masculine privilégiée devient quasiment le sujet principal de Spéciale Première (c'était du reste un sujet cher à Wilder, qui l'avait déjà beaucoup plus discrètement abordé, notamment dans La Vie privée de Sherlock Holmes). Le film est une critique de la mesquinerie du journalisme et de la corruption des responsables, une réflexion sur l'addiction au travail contre le mariage, et l'histoire, drôle et subtile, d'une relation homosexuelle exclusive et du combat d'un homme pour récupérer celui qui lui appartient coûte que coûte. L'ultime rebondissement du film est à ce titre aussi grinçant que savoureux, et achève le bel ouvrage de Wilder sur une de ces pointes d'humour dont il avait le secret.


Spéciale première de Billy Wilder avec Jack Lemmon, Walter Matthau, Susan Sarandon, Vincent Gardenia, David Wayne, Austin Pendleton et Charles Durning (1974)

8 août 2013

Les Schtroumpfs

Hier soir je suis passé voir mon ami le Tank. Son appartement sans fenêtre était plongé dans l'obscurité et le silence le plus complet. Possédant un double de ses clés depuis qu'il m'a chargé de venir nourrir quotidiennement Hervé, son boa constrictor, avec lequel il est en froid, j'ai pu entrer chez lui par la grande porte et sans bruit. Je l'ai alors découvert dans son fauteuil roulant, devant son ordinateur de bureau, les yeux rivés sur son écran, lequel diffusait dans son T1 bis une lumière blafarde en accord avec son teint. Il surfait sur le net et, d'un geste de la main sans équivoque, il m'a fait comprendre qu'il ne voulait pas être dérangé. Je me suis donc installé sur son canapé et j'ai branché sa console. Quelques longues minutes plus tard, tandis que je dégommais coyotes et tatous à Red Dead Redemption, le Tank m'a fait sursauter. Il a soudainement gueulé : "Oh putain Les Schtroumpfs en dvd-rip true french ! Oh putain !".


Le Tank aurait beaucoup aimé être présent à l'avant-première du film !
(notez l'étonnant camel toe du Grand Schtroumpf...)

L'imprévisible Tank était apparemment ravi de découvrir que le film d'animation mettant en scène les créations de son idole Peyo était enfin disponible en téléchargement et en véritable version française doublée. Le Tank déteste les films doublés en québécois, ça lui rappelle sa terrrrible mission suicide pour le compte du FBI dans l’Outaouais. Cette mission qui l'a fait voyager à la frontière de la raison, le Tank a tenu à me la raconter après m'avoir envoyé au SPAR pour lui apporter son "carburant" comme il aime à appeler la 8-6. Pour utiliser un euphémisme, son histoire m'a fait froid dans le dos, et pour cette raison je voulais partager mon irrémédiable trauma avec vous. Insondable et terrible Tank, capable d'énucléer un grizzly avec une cuillère à café uniquement pour mettre au point un roulement à bille de fortune...


Les Schtroumpfs de Raja Gosnell avec le schtroumpf libidineux qui mate le décolbard en 3D de Katy Perry (2011)

6 août 2013

Pacific Rim

Guillermo Del Toro a encore frappé. L'homme aux mille projets en a mis des tonnes de côté pour se consacrer pendant cinq ans à celui-ci. A celui-ci ! Le chouchou des fanzines, qui chope les journalistes à coups de petites confidences sur l'oreiller et de mini croquis croqués sur son carnet Ben, a décidé de miser les 200 millions de dollars que les studios lui ont confiés pour filmer un spin off de Transformers. Quel est son secret ? Les collectionneurs de cartes Kaiju ont entre 18 et 30 ans et pullulent sur la blogosphère. Quel est son secret ? Del Toro jouit d'une réputation unique dans la catégorie des réalisateurs de films de genre, et il n'est apparemment pas près d'être déboulonné. On a pas mal réfléchi à ça sur ce blog, on a émis plusieurs hypothèses dans nos articles précédents, notamment sur ses talents de chef cuistot et de roi du burrito. Il y a des gens auxquels on ne résiste pas, dont on devient le meilleur ami aussitôt qu'on les croise. En général ces gens-là en profitent pour devenir dictateurs. Del Toro en profite pour faire du ciné. Dans les deux cas c'est de l'abus, mais ça se pige à mort. Une chose est sûre, les critiques ciné qui ne l'ont jamais croisé se félicitent d'avoir échappé à son charme, et chialent en même temps d'avoir loupé ce festival humain. Étant donné que je ne l'ai pas rencontré, vous tenez-là un des rares papiers objectifs sur ce film !




Pacific Rim a un mérite, il tient ses promesses. Le film promettait de grosses scènes d'action toutes numériques opposant des robocops géants, mélanges de Goldorak et de Transformers, les Jaegers, à des avatars de Godzilla et de son pote Ebirah, les Kaijus, gigantesques créatures extra-terrestres surgies des profondeurs via une faille spatio-temporelle située, comme le titre l'indique, dans le Pacifique Rim. Et on y a droit. Les combats sont longs et sont nombreux. Et si on apprécie les bastons aux poings entre des monuments de chair ou de métal impressionnants, on en a pour son argent, même si les séquences de bagarre ont toutes lieu la nuit et sous la pluie, ce qui est un peu facile et assez dommage, d'autant qu'elles ne sont pas toujours très lisibles, et même si les incohérences pullulent, comme du reste dans l'ensemble du film. Car Pacific Rim tient son autre grande promesse. Il promettait d'être très con. Et il l'est aussi.




Outre son scénario simplet, ses dialogues écrits à la truelle, son discours douteux sur le nucléaire (c'est dangereux, on en meurt, mais ça peut être bien pratique et notre salut pourrait bien passer par là… discours déjà servi récemment par Oblivion, qui légitimait et vantait aussi les mérites du clonage), la connerie du film passe principalement dans la somme de clichés qu'il enfile, des clichés grossiers et lourdingues à souhait. Certains critiques ont parlé d'originalité. Je me demande si on a vu le même film. Tout dans le script, ce script qu'on nous a servi des millions de fois et qui a déjà notamment porté le nom d'Independance Day (le look des méchants aliens de l'autre côté de la faille y fait directement penser), pue le mâché et le remâché. Faisons la liste (non-exhaustive) de l'étendue des dégâts, pour en finir : le héros (Charlie Hunnam), ex-gloire de la nation et de la natation, a perdu une bataille et son frère chéri par la même occasion, puis a subi une longue traversée du désert avant qu'on fasse à nouveau appel à lui et à ses talents hors-normes de tête brûlée. Sa partenaire (la charmante Rinko Kikuchi) est une femme, il en fallait une, c'est une asiatique, l'histoire se passant dans le pacifique, il en fallait un (mais un seul, ça suffit, tout le monde reste américain, ou au moins occidental, même à Hong-Kong, sous peine de mourir très vite), qui doit se battre pour avoir sa place dans un jaeger, et qui finit par la gagner car elle est la meilleure à son poste, parce qu'elle a perdu toute sa famille à cause des monstres quand elle était petite, d'où son désir de vengeance, et parce que c'est le chef noir américain de l'actuelle base des jaegers, ex-pilote de jaeger lui-même, qui l'a sauvée et qui l'a élevée (l'image du flashback où on le voit sortir de son jaeger au ralenti et à contre-jour face à la petite victime japonaise, sur fond de coucher de soleil, est à gerber).




Le chef noir justement (Idris Elba, qui enchaîne après ses rôles dans Thor et Prometheus, mais qui est intouchable depuis qu'il a joué dans The Wire), parlons-en, cet ancien héros de guerre devenu papa poule adoptif avant de se convertir chef d'état-major de la base des mickjaegers puis chef de la résistance (quand le gouvernement a destitué les jaegers au profit de la construction d'un mur de trente mètres de haut fait de planchettes de cageots et de fétus de paille pour repousser des monstres indestructibles hauts comme dix buildings…). Ce sera "le dernier debout" selon ses propres mots, car bien sûr il se sacrifiera à la fin après un beau discours sur la lutte contre l'apocalypse (aucun spoiler, on le sait avant même d'avoir vu le film). Il y a aussi le rival du héros (Rob Kazinsky, qui joue presque dans The Office), qui se croit plus balèze que la star du film, le rabroue, le provoque, se fait ruiner la gueule, puis quand le héros le sauve il finit par l'applaudir, car ce sont deux collégiens qui trimballent certainement plein de revues sur les grosses cylindrées dans leurs sacs Eastpack. Le chef black à moustaches le qualifie lui-même de "connard égocentrique en conflit avec l'image du père", avant d'ajouter "c'est un cas typique…". Bien vu. Le père de ce fameux "connard" l'aime malgré tout et lui fera une belle déclaration d'amour filial avant la fin. Que dire en revanche du braconnier en bottes de cuir avec balafre au visage et râtelier en or, interprété par un Ron Perlman de circonstance, aux trente-sixième dessous, impatient de se ridiculiser encore plus dans le prochain Hellboy de son pote Del Toro. Et puis, le pompon, les scientifiques. Les chercheurs sont deux, un geek tatoué et vaguement hystérique d'un côté (Charlie "it's a bad bad" Day), un jeune vieux de l'autre (Burn Gorman), avec une coiffure de savant fou nazi, un rictus de freak et une canne, car il a aussi une jambe de bois… Je n'aurais franchement pas cru revoir un jour un clicheton aussi pitoyablement gratiné dans un blockbuster hollywoodien, nulle part ailleurs en fait que dans un film pour gosses ou une parodie. Et pour porter ces personnages en plâtre, un chapelet de comédiens de seconde zone, tous assez mauvais, qui chlinguent de ouf, de l'acteur principal Charlie Hunnam (qui aurait pu être remplacé par Chris Hemsworth, un autre blond avéré déficient mental), dont les épaules décrivent des moulinets terribles dans l'air à chaque pas, quand il marche les pouces dans le jean comme un demeuré, à Burn Gorman, le triste type qui joue le mathématicien boiteux, qui mérite de recevoir des jets de pierre à toutes les avant-premières pour son hideuse performance.




Un jeu stéréotypé pour incarner des personnages-balises dans une histoire bien banale qui réunit tous les lieux communs du genre. Et Guillermo Del Toro, co-scénariste de l'affaire, auteur à part entière de ce film qu'il présente comme son bébé en mimant un mouvement de berceau avec les bras, ne s'interdit aucun raccourci, le plus criant étant celui-ci : les pilotes de jaegers doivent aller par paires pour se partager la décharge neuronale nécessaire à la conduite d'engins gigantesques. Leurs cerveaux sont alors reliés dans la "dérive" (?) et la connexion s'opère via les souvenirs partagés par le binôme. Del Toro ne fait rien de cette idée, qui ne lui sert qu'à balancer à intervalles réguliers des flash-backs bien pratiques et bien pathos sur la perte douloureuse d'un frère ou le traumatisme infantile d'une attaque de Kaiju… Et quand le réalisateur ne perd pas son temps dans ces souvenirs superflus qu'il croit émouvants, il le perd dans des scènes bien inutiles et bien risibles, comme celle de la sélection de la partenaire du héros, où ce dernier se bat sur un tatami avec la jolie japonaise à grand renfort d'arts martiaux et de répliques cinglantes bien placées. Del Toro nous trimballe d'une scène débile à l'autre en nous assommant au passage par des scènes d'action bruyantes, au lieu de mieux travailler à nous immerger dans le monde futuriste qu'il essaie de créer. Quitte à ne pas vraiment l'habiter, et si de plus vous n'êtes pas suffisamment sensibles aux effets spéciaux et aux combats de catch entre géants dans l'océan, je vous recommande de voir le film en considérant que la base des jaegers n'est autre que l'Olympique de Marseille, et que Stacker Pentecost, le chef de la base, aka Idris "Adis Ab" Elba, est Pape Diouf. La scène où il dit au héros, qui vient de lui tirer sur le bras pour le forcer à l'écouter : "Premio, vous ne me touchez plus jamais. Deuzio, vous ne me touchez plus jamais", a dû avoir lieu un paquet de fois dans la Cité Phocéenne. Pape Diouf, ça c'est un géant.


Pacific Rim de Guillermo Del Toro avec Charlie Hunnam, Rinko Kikuchi, Idris Elba, Rob Kazinsky, Ron Perlman, Charlie Day et Burn Gorman (2013)

4 août 2013

La Chute de la Maison Blanche

Les films Antoine Fuqua, des films qui fondent dans le cul, pas dans les doigts.


La Chute de la Maison Blanche d'Antoine Fuqua avec Gerard Butler, Aaron Eckhart et Morgan Freeman (2013)

2 août 2013

La Fille du puisatier

Je me souviens que quelques semaines avant la sortie de ce film, un journal sur une chaîne de télévision hertzienne diffusait un mini-reportage intitulé "Daniel Auteuil, metteur en scène". Pour sa première réalisation, Daniel Fauteuil a choisi de tout miser sur l'audace et la fraîcheur en adaptant un roman de Pagnol déjà adapté au cinéma par Pagnol lui-même en 1940. C'est un peu salop de ma part de l'attaquer sur l'aspect pas méga original voire légèrement rance et totalement casse-gueule de sa première réalisation, car au fond je l'aime beaucoup Daniel Auteuil, et je comprends bien qu'il ait voulu laisser parler son désir ancré de vieille Galinette en s'investissant dans un projet qui lui tenait à cœur, même si ledit projet lorgnait d'avance vers le téléfilm sans intérêt atrocement mal interprété qu'il s'est bel et bien révélé être... Pagnol est l'auteur par lequel Auteuil a débuté sa grande carrière, dans Jean de Florette puis Manon des sources. C'est l'auteur, quand même, qui lui a permis de devenir une star hexagonale ("hexagonale" parce qu'il est Français et parce qu'il a une tronche à angles droits et à six côtés). Pagnol lui a donné l'opportunité d'être l'époux d'un temps d'une Emmanuelle Béart au faîte de sa beauté. Danny Auteuil revient donc à Marcel Pagnol en adaptant La Fille du puisatier pour sa première expérience derrière la caméra et sa millionième expérience devant, aux côtés d'un Kad Merad benêt prêt à faire étalage de l'étendue de son immense absence de talent pour remplacer Fernandel, tandis qu'Auteuil himself, au four et au moulin, remplace Raimu au pied levé.


"Oh pute vierge que c'est beau vé !"

Grâce à ce reportage, on pouvait avoir un aperçu du tournage de ce film. C'était le jour où Auteuil s'apprêtait à tourner cette scène où le héros du film, Kad Merad, affublé d'un uniforme de poilu et d'un accent marseillais piteusement surjoué, prend le train des conscrits pour partir à la guerre. Kad Merad n'est pas encore sur le front mais le massacre a déjà commencé quand on le voit coucher les oreilles et les yeux (sa ganache d'une élasticité horrible permet de jouer ça sans forcer), une gambas dans le train, l'autre hors du wagon et à deux doigts d'y rester à tout jamais quand le train démarre en trombe. Sur le quai, les familles éplorées chialent devant le train, monument aux morts sur rails. Double monument aux morts d'ailleurs, qui enterre aussi le cinéma avec lui, et toute la famille Lumière d'un coup. Car on a pu voir Daniel Auteuil aux manettes ! Assis derrière son combo, dirigeant du bout du nez (dans son cas on parle quand même de deux mètres de blair) ses acteurs et ses techniciens, assurant avec une concentration maximale la direction d'un plan dit "de coupe". Un plan coupé à la serpe. A l'image, on découvrait alors ce fameux plan mitonné par notre acteur chéri, ce plan qu'on a tous vu au bas mot un milliard et demi de fois, ce cliché visuel éternel, le plan serré qui balaye les mains des soldats tendues hors du train et touchant presque celles, dressées en l'air, des gens restés sur le quai. Les bras sont coupés aux épaules (façon de parler, la guerre n'a pas encore commencé), la caméra est à côté du train qui défile et filme sur fond de ciel gris toutes ces mains qui s'effleurent. C'est beau ma parole. Et Daniel Auteuil, notre idole, de frapper dans ses mains en hurlant : "Coupez… coupez… coupez… ÇA ! ÇA, c'est magnifique…". C'était apparemment le premier jour de tournage et on savait déjà que Daniel Auteuil, acteur cher à nos cœurs, s'apprêtait à devenir un réalisateur de merde. Depuis le film est sorti, je l'ai vu, car j'aime à ce point Daniel Auteuil, et j'en reste convaincu.


La Fille du puisatier de Daniel Auteuil avec Daniel Auteuil, Kad Merad, Jean-Pierre Darroussin, Sabine Azéma et Nicolas Duvauchelle (2011)