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11 juillet 2017

Rock'n Roll

Je pourrais me lancer dans une longue critique à charge contre ce film merdeux, mais je n’en ai guère envie. A quoi bon revenir sur ce projet hyper mégalomane de Guillaume Canet, qui sous couvert d’autodérision n’arrête pas de parler de lui, de lui, et encore de lui (entre trois parenthèses où il parle de sa femme, de ses amis, de son métier, et compagnie) ? Sous prétexte de raconter la difficulté de vieillir chez les comédiens et comédiennes, Guillaume Canet, pour résumer, s’admire en se plaignant, ce qui fait toujours un peu beaucoup. Faut-il supporter ça ? Faut-il encaisser Marion Cotillard qui parle avec un accent québécois ignoble pendant la quasi-totalité du film juste parce qu’elle doit jouer un rôle dans le prochain Xavier Dolan ? Faut-il accepter d’entendre parler de Gilles Lellouche comme du Robert Redford français à tout bout de champ ? Faut-il tolérer ces acteurs ô combien antipathiques qui jouent horriblement mal à chaque seconde, Yvan Attal en tête ? Faut-il vraiment ?




Bon, il y a peut-être des choses à sauver dans ce cauchemar. Je préfère me rattacher à ça pour ne pas sombrer dans l’ultra-violence. Je pense en particulier à la séquence chez Johnny Hallyday, plus en forme que jamais. Johnny Smet surnage parmi une petite foule de caméos insipides (on finit par ne plus savoir qui est censé être « célèbre » ou pas, tant les célébrités convoquées sont sans saveur et chlinguent la mort). Johnny débarque en se ramassant la tronche dans son grand escalier. Déjà ça pose le rôle. Puis il passe toute sa scène à appeler Guillaume Canet « Jérôme ». Rien que ça, c’est énorme. C’est ce qu’on rêverait de faire si on croisait la Cane. Johnny met d’ailleurs un zèle particulier à interpeller l'autre enclume d'un petit « Jérôme » dans chaque phrase ! Il coupe ensuite un dialogue embarrassant pour aller « allumer le feu », et il chante ces trois mots mythiques en allumant la cheminée, d’une voix de castrat improbable. Magique. La scène se termine quand Canet quitte le château de Laetitia et Johnny, mais ce dernier nous offre un petit rappel inespéré en hélant « Jérôme » depuis les barreaux d’un soupirail, d'où il lui chante « Les Portes du pénitencier », presque en entier. Dieu sait que je me fous de Johnny Hallyday comme d’une guigne, mais il est un petit rayon de soleil dans ce film si terne.





La toute fin du film, et par toute fin j'entends l'ultime séquence avant générique de clôture, est vaguement sympa aussi. A ce moment-là Canet est totalement transfiguré après mille séances de chirurgie esthétique et d'injections de stéroïdes (effets spéciaux plutôt réussis pour le coup, big up aux gens qui en sont responsables, où qu'ils soient), et il part à Miami tourner dans une série qui se veut une sorte de réécriture de Rintintin avec un crocodile à la place du chien. Sa femme et leur fils, après une séparation, rejoignent finalement Canet, et mari et femme jouent ensemble dans le programme tv à deux dollars. Le générique nous présente ainsi quelques scènes de ladite série, où l'on voit Jérôme Canet marcher à côté de son crocodile, qui porte son sac à dos à sa place ; il lui indique aussi une route à suivre en le tirant par la queue pour le retenir, sans réaction de l'animal ; traverse un fleuve à dos de croco, et ainsi de suite. C'est ce film-là que Canet aurait dû réaliser. En cinq ou six plans il enterre lui-même tout le film, irritant, répétitif, trois fois trop long, sans intérêt et presque jamais drôle qu'on vient de subir. Ceci étant dit, j'essaie d'être positif, pour tenir le coup, mais c'est pas une raison pour endurer cette fange filmique. Non. Faites pas les cons.


Rock'n Roll de Guillaume Canet avec Guillaume Canet, Marion Cotillard, Yvan Attal, Gilles Lellouche et Johnny Hallyday (2017)

29 juin 2016

Et ta sœur

Bon, à ce stade de la critique, il faut que le lecteur soit au courant : la réalisatrice de ce film, Marion Vernoux, est, avec Friedrich Murnau, ma cinéaste favorite. Commençons par le titre de son nouveau film (le premier que je vois de Marion Vernoux) : Et ta sœur. Notez bien qu'il n'y a pas de point d'interrogation : ça porte malheur au cinéma. Comme Marion Vernoux. On note par ailleurs la richesse du jeu de mot puisque l'expression colle ici au scénario. C'est l'histoire d'un type qui va fricoter avec deux sœurs coup sur coup, dont l'une est homosexuelle et l'autre sa meilleure amie. L'histoire est originale. Il s'agit d'un remake. Plus précisément d'un remake de Ma meilleure amie, sa sœur, mon slip et moi, de Lynn Shelton (qui est habituée à ce que les français rendent hommage à ses déjections cinématographiques puisqu'Yvan Attal a aussi remaké le triste Humpday dans l'encore plus triste Do not Disturb). 


Grégoire Ludig, Géraldine Nakache et Virginie Efira, prenant la pose, quelque part.

Ensuite, les aspects techniques. Le film est en couleur. Bon point. Cela permet à ses admirateurs d'admirer la couleur de peau unique au monde de Virginie Efira. L’œuvre a aussi un bon format. Assez large. Ce qui accueille bien la gaule permanente du comédien principal, Grégoire Ludig, le comique troupier, tête pensante du tandem du Palmashow (si quelqu'un peut expliquer ce mot ?), qui incarne dans ce film de belle facture un trentenaire balloté entre les nichons d'Efira et les lunettes de Géraldine Nakache. Il s'agit donc d'un triangle amoureux bisexuel, qui obéit aux mêmes lois géométriques que le triangle rectangle selon cette enflure de Thalès : le carré de l’hypoténuse (la teub du héros) est égal à la somme des carrés des six glandes opposées (deux boobs pour Efira ; deux glaucomes + deux couilles pour Nakache). Ce format, proche du 16/9 à quelques encablures près, correspond aussi idéalement aux écrans domestiques d'aujourd'hui, auxquels le film se destine.


On connaît le secret beauté de Virginie Efira : clope et yoga. Par contre le froc Desigual© est à deux doigts de tout foutre en l'air.

La durée. Le métrage excède largement la longueur idéale d'un film préconisée par Jean-Luc Godard, soit 1h30. Ici on va jusqu'à 1h35... A cinq minutes près c'était le film parfait adoubé par Godard. Cinq minutes ça correspond à quoi ? Les trois premiers noms du casting supprimés du générique de fin ? Une petite scène qui pue la mort en moins ? Le film en regorge ! Celle où la blonde LGBT sûre d'elle, Efira, dépose négligemment la capote avec laquelle Ludig vient de la baiser sur le rebord du conteneur à ordures où la bonne copine à lunettes triple foyer, Nakache, la retrouvera peu de temps après, par exemple ? Toute l'équipe du film aurait mieux fait d'aller ramasser les déchets sur les plages de Bretagne au lieu de les saloper avec leurs camions, leurs trépieds de caméra et leurs capotes trouées dégueulasses. Y'a mille fois plus malin à faire que ce film. Si les gens qui ont financé ce film continuent comme ça, je leur prédis une fin à la Mesrine.


Et ta sœur de Marion Vernoux avec Grégoire Ludig, Virginie Efira et Géraldine Nakache (2016)

6 janvier 2014

Prisoners

Ces dernières années, il fallait plutôt regarder du côté de la Corée du Sud pour dénicher des thrillers tendus, aux ambiances pesantes et malsaines, les Américains s'avérant bien incapables de rivaliser avec leurs concurrents asiatiques sur ce terrain-là. Ce manque évident explique peut-être en partie l'accueil dithyrambique réservé à Prisoners, largement présenté comme la plus grande réussite américaine en ce domaine depuis Seven, voire Le Silence des Agneaux. Zodiac et Mystic River sont les autres titres les plus souvent cités pour situer le film de Denis Villeneuve. Si cette filiation est plus ou moins justifiée et si Prisoners s'impose effectivement comme l'un des thrillers américains les plus efficaces sortis dernièrement, il ne s'agit pas pour autant d'une réussite entière et le film peut décevoir quand on attend un peu plus que 153 minutes de divertissement.




Alors il pleut beaucoup, certes, tout le temps même, comme dans Se7en. Emportés par leur malheur, les personnages agissent bêtement, guidés par leur ressentiment et leur amertume, comme dans Mystic River. On a bien du mal à dénicher le tueur, et on finit même par penser qu'on ne parviendra jamais à mettre la main dessus, comme dans Zodiac. Il y a une battue dans la forêt pour dénicher les gamines disparues, ce qui rappelle inévitablement La Règle du jeu. Et enfin, l'Amérique dépeinte par Denis Villeneuve semble surpeuplée de monstres, de détraqués, un peu comme dans Le Silence des Agneaux, dont la filiation est tout de même bien plus floue à nos yeux. On a d'ailleurs eu un mal de chien à en inventer une. Et on va arrêter là ce petit jeu des références parce que nous en avons nous-mêmes très très peu et ça commence à se pifer. Finalement la vraie bible de Denis Villeneuve c'est KidA, qui défile en intégralité dans Prisoners comme dans Incendies (film dont on a vu l'affiche !), son précédent film. Le réalisateur québécois ne jure en effet que par Radiohead, le groupe anglosaxon incontournable, celui qui réunit des gens aussi différents qu'Yvan Attal, David Fincher, Brad Pitt, Guillaume Canet, Alfonso Cuaron, Richard Linklater, Cédric Klapisch, Cameron Crowe et Smaïn. Au point qu'on se demande finalement si ces gens sont si différents... Quelle est la frontière entre Fincher et Smaïn ? Elle est maigre, ça c'est sûr, et Johnny Greenwood est assis dessus, avec une guibole osseuse qui pend de chaque côté. Pour la petite histoire, on aurait aperçu David Fincher, Smaïn, Ed Norton et Brad Pitt échanger quelques verres dans le carré VIP du dernier show privé de Radiohead à Milan (Italie). Aurons-nous droit à un biopic de Smaïn par le grand duc d'Hollywood, l'auteur de Fight Club ? La rumeur cavale depuis maintenant !




Puisque le paragraphe précédent sur les influences de Villeneuve est un semi-échec, concentrons-nous sur l’œuvre en tant que telle, pour dire d'emblée qu'en 2h33, on est en droit d'attendre des personnages plus étoffés, plus mémorables. Si les acteurs font tout leur possible pour leur donner de l'épaisseur, à commencer par un honnête Jake Gyllenhall, les personnages ont bien du mal à exister en dehors de leur fonction. Jake Gyllenhall est enquêteur, alors il enquête. Hugh Jackman est un papa brisé par la disparition de sa fille, alors il se met en colère et perd la raison. Ne parlons pas des mamans, Maria Bello est condamnée à rester au plummard en s'enfilant des cachetons. A propos de Maria Bello, saviez-vous qu'elle a récemment fait son caméo ? On pouvait deviner qu'elle était au moins des deux bords, bi-sexuée, en regardant attentivement les scènes trash dont regorge sa filmographie, à commencer par A History of Violence, dans la version longue recommandée par David Cronenberg, le cinéaste de la chair, des muqueuses et de tout ce qui chlingue. Qui a vu cette version uncensored, le devil's cut du film, n'a pas pu oublier ces scènes supplémentaires, ces bonus bonnards où Maria Bello, après s'être grimée en pom-pom girl de pacotille pour satisfaire les bas besoins de son macho de mari, plie ce dernier à ses propres désidératas en le déguisant en écolière et en le labourant dans les escaliers avec un ustensile qui a perdu son nom lors de ce tournage et qui n'en a pas retrouvé depuis. D'ailleurs, même pour les miséreux qui n'ont vu que le fameux 69, transformé en 96 dans la version x-rated, il suffisait de décoller le regard de ce putain d'artiste qu'est Aragorn pour mater le regard haineux, rêveur, ailleurs, de Mario Bella, pour le moins "not interested".




Comment revenir au film après ça ? Peut-être en disant que la fin retombe comme un soufflet. On aurait carrément préféré que le personnage tourne en rond encore longtemps, cherche le criminel toute sa vie, que le film dure, dure, dure, des heures, des jours, des semaines qui sait ? Mais qu'il ne s'arrête pas comme ça... Pas là-dessus. Le film semble chercher son souffle à la fin. C'est pas tous les jours qu'on mate un film qui ventile, qui cherche de l'air, qui tire des taffs dans le vide pour pas clamser sous nos yeux faute d'oxygène, tout bleu. On conseillera quand même peut-être ce film asphyxié à tous les jobastres qui se ruinent la vie devant les documentaires glauques de la TNT à base de criminels malades et de serial killers en folie, et qui ne zappent que pour atterrir sur les séries TV policières de TF1 ou de Canal+, Cold Case, Cold Squat, Portés disparus, l'instit, Les Experts, C'est pas Sorcier, Mentalist, Nip Tuck, True Blood, Médium, Lie to me, Profiler, 36 chiens des quais des orfèvres, La Planque, Narco, Trafico, La Garde-à-vue, Le Prisonnier, Crimes, Missions pas possibles, Affaires congelées, Dexter, JAG, La Crim', Central Nuit, Les Cordier Juges et keufs, Braquo, Esprits criminels, Body of bullet proof et consorts. Prisoners vous permettra de conjuguer votre passion pour le meurtre et ce grand écran que vous délaissez tant, même si c'est le genre de film dont on ressort en disant "Ouesh...", ou, pour les plus bavards : "Ouesh, ouesh, qu'est-ce qu'y se passe ?".


Prisoners de Denis Villeneuve avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal et Paul Dano (2013)

1 octobre 2012

Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants

Quiconque a vu ce film se souvient de cette scène où le couple que forment Yvan Attal et Charlotte Gainsbourg fait une bataille de bouffe à travers un immense appartement parisien à dix briques le mètre carré. La baston est rythmée par la drôle de chanson de Burt Bacharach, avec ses chœurs guillerets et ses voix haut perchées, qui accompagne une course poursuite assez comique, digne d'un dessin animé, dans Butch Cassidy and the Sundance Kid de George Roy Hill. Attal et sa femme regardent le film à la télé quand ils commencent à se tartiner de Nutella et à se balancer gaiement des giclades énormes de moutarde et de ketchup au visage, n'épargnant aucun des murs de leur gigantesque baraque dans des allers et retours répondant directement à ceux de Robert Redford et Paul Newman, les cow-boys du film de Roy Hill. Yvan Attal communique avec l'histoire du cinéma dans cette séquence, il dialogue directement avec le cinoche, il réinvente le western à la sauce mayonnaise, il se torche avec notre cinéphilie. Attal marche dans les pas du cinéma américain moderne, lui qui se veut le digne héritier du cinéma de papa de Claude Berri, qui joue le rôle de son propre paternel dans le film.



Au-delà du clin d’œil cinéphile lourdingue et de la nullité de la séquence, ce qui frappe, et là je pense que vous serez tous d'accord, c'est la façon dont les personnages fusillent à bout portant la caution de leur palace en réduisant consciencieusement en bouillie chaque parcelle de leur appartement. Je ne sais pas vous mais moi j'enrage de les voir faire, de devoir les mater en train de dégommer le moindre recoin d'un loft à cent bâtons le nanomètre carré au bas mot, de répandre des milliards de plumes d'oreiller (cf. l'affiche) sur le sol maculé de flotte, de confiture, d’œuf pourri, d'Actimel, de pinard et de purée de leur chambre avant de s'entre-dégommer au milieu de la pièce pour ajouter un peu de fluide séminal à la béchamel ambiante. Pour peu qu'on imagine la femme de ménage (parce qu'il faut en avoir une, que dis-je, il faut en avoir une armée pour se permettre de telles frasques) qui devra nettoyer ce chantier le lendemain matin, et c'est une envie de meurtre qui nous prend.



N'importe qui de normalement constitué ne supporte pas cette scène et ne peut la regarder sans se dire que les personnages sont de gigantesques cons. Qu'ils sont beaucoup trop cons même, anormalement cons, à un point qui rompt l'effet de fiction. On ne marche plus, c'est pas crédible ! A la limite on pouvait faire semblant de croire à Alain Chabat en couple avec Emmanuelle Seigner, ou à Johnny Depp craquant sur Charlotte Gainsbourg au Virgin en écoutant Creep de Radiohead. C'est difficile à avaler mais après tout si Depp a été marié pendant trente ans à Vanessa Paradis, il peut bien tomber sous le charme de Gainsbourg, autre enfant-star sortie de la cuisse de Jupiter grâce à un papa bien placé, massacrant la chanson comme la comédie, dotée d'une mâchoire non-négligeable et affichant un poids plume d'enfant de huit ans. Et puis Radiohead ça peut faire des miracles. Qui n'a pas fini une soirée trop arrosée dans le pieu d'une fan, même pas très jojo, de Karma Police ? Le film se veut d'ailleurs un clip complet et atroce de tous les hits du groupe. Attal en place au moins dix intégralement dans sa bande son pour recouvrir ses plans en caméra tremblée le représentant lui et sa bande de potes, des personnages plutôt irritants qu'il voudrait proches de ceux d'Husbands... La musique est absolument omniprésente, comme dans les pires rejetons de chez Sundance. Mais, pour revenir au sujet, si on peut à la limite gober le reste d'un script souvent ignoble, on ne peut pas, on ne peut décidément pas croire à ces gens qui détruisent leur appartement de milliardaires avec un smiley gros comme ça collé sous le nez. Faut-il être plein aux as comme Attal et Gainsbourg eux-mêmes pour tourner une telle scène sans se poser de question et sans se douter que le quidam qui matera leur film tiquera forcément au moins là-dessus...



Deux scènes plus tôt (je vous refais le film à l'envers, ça ne peut pas être pire qu'à l'endroit) Gainsbourg, qui se doute de quelque chose et soupçonne son mari de la tromper, est au bistrot, commande un café, pleure et part en payant mais sans toucher à sa tasse. Je vous le dis : j'ai mal devant cette scène. J'ai envie de crier à l'autre charlot de Gainsbarre de le boire son putain de café à 10 euros la mini-tasse en plein Montmartre, d'au moins y tremper les lèvres, au pire de le verser dans son sac si vraiment elle n'a pas soif et n'a pas la tête à boire un café. Mais on ne fait pas ça ! J'ai peut-être trop longtemps vécu - et aujourd'hui encore - en faisant attention à mes dépenses et en mettant un point d'honneur à ne pas jeter l'argent par les fenêtres, peut-être aussi qu'à force de me faire taper sur la gueule par ma femme quand j'ai le malheur de ne pas finir mes boîtes de céréales j'ai acquis une sorte de conscience aiguë de la nécessité de ne pas gâcher, je ne sais pas, mais ces scènes-là me démolissent littéralement. Apparemment Yvan Attal s'en régale quant à lui. Son film en lui-même est un semblable gaspillage, de temps et d'argent, autant le sien que celui des pauvres malheureux comme moi qui auront vu son long métrage sur écran géant à l'époque sans pouvoir se plaindre.


Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants d'Yvan Attal avec Yvan Attal, Charlotte Gainsbourg, Alain Chabat, Emmanuelle Seigner et Claude Berri (2004)

24 mars 2012

38 témoins

A l'heure où un certain nombre de critiques, de presse comme de radio, s'emploient à dédaigner ou à balayer d'un revers de main injuste le nouveau film de Lucas Belvaux, ce film que nous trouvons remarquable, Thomazinette (invité régulier du blog) et moi-même avons décidé de le défendre et de dire tout le bien commun que nous en pensons.

38 témoins s'ouvre par de longs plans très beaux et déjà captivants sur un gigantesque porte-conteneurs escorté par deux remorqueurs et progressant sur la mer du Havre. La caméra de Belvaux filme en plan d'ensemble cette lourde industrie et sa marche tranquille, puis s'attarde sur les grues du port encore lumineux avant de nous transporter par un enchaînement de plans fixes dans une rue déserte, la nuit, puis vers un détail sur le trottoir, une tache sombre et liquide, avant que ne nous surprenne brutalement un plan toujours aussi silencieux et déserté sur le corps d'une femme allongée dans le hall sombre d'un immeuble, couchée dans une flaque de sang. La police arrive, les ambulances à leur suite, le corps est emporté et peut alors commencer le récit de ce film librement adapté des événement survenus en 1964 dans un quartier du Queens à New-York, où une jeune femme, Kitty Genovese, avait été assassinée par un homme sous les fenêtres de ses voisins, témoins immobiles du crime supportant les cris de la victime sans réagir.



A l'instar semble-t-il du roman de Didier Decoin (Est-ce ainsi que les femmes meurent ?), qui se basait déjà sur ce fait sordide et que le film prend pour support, Lucas Belvaux s'intéresse à la vie des témoins du crime après le crime, quand il n'y a plus rien à faire, quand l'action est passée et qu'il ne reste plus qu'à exister, pour soi et avec les autres, malgré ce qui vient d'arriver. Le cinéaste achève ainsi le travail de distanciation vis-à-vis de l'action entamé dans Rapt, son précédent film, qui décrivait d'un côté les conditions de détention de la victime, et de l'autre les prises de positions de ses proches et collaborateurs, en les détachant d'une action (l'enlèvement d'un homme de pouvoir par un commando exigeant rançon) sur laquelle ils n'avaient aucune prise concrète, impuissants à entrer dans la scène du rapt et contraints à rester cloîtrés dans leur rôle de purs spectateurs témoins. Désormais l'action est complètement évacuée du film, qui arrive lui-même après la bataille, à l'image du personnage de Louise (Sophie Quinton), qui rentre au petit matin d'un voyage d'affaires en Chine et qui retrouve Pierre (Yvan Attal), son compagnon resté au Havre, en même temps qu'elle découvre le décor du meurtre avec ses vastes taches de sang recouvertes de sable, qui s'est déroulé sous ses fenêtres quelques heures plus tôt et dont elle apprendra plus tard que Pierre y a assisté sans agir, comme du reste 37 autres témoins muets.



Le cinéma de Lucas Belvaux montait régulièrement en puissance après la trilogie Un couple épatant, Cavale, Après la vie, avec La Raison du plus faible puis avec le fameux Rapt, et cette progression exponentielle n'est pas démentie par 38 témoins, le nouveau brillant long métrage du réalisateur belge. On y retrouve donc Yvan Attal dans le rôle principal d'un film de fait divers que l'on pourrait qualifier de polar ou plutôt de thriller psychologique sombre absolument focalisé sur l'humain. Point de véritable action à l'horizon puisqu'elle est immédiatement évacuée par le cinéaste, et de fait point de véritable dénouement à espérer - l'enquête n'intéressant pas le moins du monde Lucas Belvaux - sinon en ce qui concerne la volonté du personnage d'Yvan Attal de retrouver le sommeil afin de paradoxalement se réveiller d'une nuit sans fin, mais aussi concernant la possibilité même du couple qu'il forme avec Louise, union lourdement compromise après que Pierre a laissé mourir une femme par lâcheté et l'a d'abord caché à sa compagne comme aux autorités. C'est donc la torture psychologique subie par le témoin coupable et ses relations à l'autre que Lucas Belvaux prend immédiatement pour cibles, et si les protagonistes du film peuvent d'abord passer pour des personnages-idées, représentations dépersonnifiées censées correspondre aux profils-types bien étiquetés d'un film à thèse basé sur un drame exemplaire, il s'avère très vite qu'il n'en est rien et que ce sont bel et bien des personnes que nous avons sous les yeux, prises dans une histoire singulière loin des bassesses du tract ou de la pure démonstration socio-psychologique.



Le film s'extirpe du piège des personnages-idées grâce entre autres à des acteurs excellents et parfaitement dirigés par le cinéaste : Yvan Attal et Sophie Quinton bien sûr, mais aussi Didier Sandre dans le rôle du procureur, que l'on est ravi de retrouver longtemps après l'avoir apprécié dans Conte d'Automne, et même Nicole Garcia, qui incarne une journaliste du Havre Libre. Le talent des comédiens sauve souvent les scènes de l'éternel reproche du "trop écrit". Exemplairement quand le procureur expose ses théories et ses raisons pour ne pas souhaiter poursuivre en justice les 38 témoins coupables de non-assistance à personne en danger. Mieux encore dans cette séquence cruciale où Pierre s'assied face à sa femme endormie, en pleine nuit, pour faire des aveux qui n'en sont pas, puisqu'il se confesse à quelqu'un qui précisément ne l'entend pas. Les répliques du personnage sont alors un peu trop "littéraires" (quand le personnage parle de ce cri qui "traverse le béton, les murs, les volets, mes mains aussi, qui broie mon cerveau comme une balle" - retranscription de mémoire et sans promesse d'exactitude), mais le jeu de l'acteur fait oublier cette littérarité et confère aux dialogues une crédibilité suffisante pour que tout cela paraisse finalement très juste. D'autant que le personnage semble être du genre plutôt taiseux et qu'il a mûri cet aveu des heures durant dans son esprit, ce qui explique l'analyse assez précise et sincère qu'il porte sur son non-geste. Quant aux formules de roman qu'il emploie pour décrire sa douleur, ce ne sont jamais que celles que nous employons tous au quotidien pour raconter notre propre histoire, piochant très naturellement dans les textes littéraires ou dans les films pour revivre ou réécrire le cours de nos vies. On se plaint suffisamment, et à juste titre, de ces mauvais films qui nous présentent des personnages inconséquents qui ne comprennent rien à ce qui leur arrive, font des choix aberrants et ne savent s'exprimer qu'en monosyllabes, pour se réjouir enfin d'un tel scénario qui soumet à notre regard des caractères simplement réfléchis, sensés, capables de penser sur eux-mêmes et de verbaliser par instants leur vérité. Reste, il est vrai, que beaucoup de choses passent par les dialogues, donnant parfois le sentiment que le film s'écrit plus qu'il ne se filme et pallie à un déficit de mise en scène par un verbiage trop explicite.



Sauf que Belvaux fait quand même montre d'une maîtrise assez exceptionnelle dans le traitement de son sujet. Son style de plus en plus direct, incisif, serein et intelligent fait systématiquement mouche sans faire d'éclats inutiles, avec une efficacité redoutable et une économie de moyens appelée par une précision sans faille, comme en témoigne l'ouverture du film, mise en condition impeccable et sorte de programme qui annonce la tonalité de l’œuvre, tout en retenue et en tension sourde. Le cinéaste installe une ambiance bien particulière, tranquille et pesante à la fois, et son film progresse sur une ligne droite sans dérèglements stricts, avec seulement quelques creux de vagues (les scènes qui se déroulent dans le port industriel) et, en contrepoint, des instants prégnants particulièrement saisissants, comme celui où Pierre prend sa femme dans ses bras faute de pouvoir parler et avouer ce qu'elle sait déjà, ou comme la fin du film, magistrale, centrée sur cette idée géniale de la reconstitution du meurtre organisée par la PJ, qui évite le sempiternel flash-back de la plus digne et pertinente des façons, nous faisant re-parcourir la scène (moins celle du crime que celle du délit, celle des témoins qui ont entendu, vu et qui n'ont pas bronché) sans nous la montrer, puisqu'elle appartient à un instant T irrécupérable. Loin de tout racolage ou de tout sensationnalisme gratuit, Belvaux prend son parti de la réalité propre à tout fait divers : contrairement à ce que prétendent les journalistes, ces derniers sont bien en peine de nous faire "vivre" ou "revivre" le drame, et nulle image n'en reste que celles que les photographes (de presse ou des équipes de criminologie) peuvent éventuellement faire d'un cadavre après-coup. Le cinéaste fait ladite photo au début de son film, avec ce plan fixe sur le corps allongé dans le sang, puis il ne filmera jamais la scène invisible, se limitant avec une grande intelligence à la faire raconter par la journaliste qui croit la voir en observant un bout de trottoir et qui se contente en réalité de l'inventer, au point de gêner Louise qui l'interrompt dans son récit morbide. Et se limitant aussi, donc, à la fin, à cette reconstitution hasardeuse qu'en font les policiers et dont nous ne voyons quasiment rien sinon l'expression des témoins (passés : les voisins, Yvan Attal, Natacha Régnier, etc. ; et présents : la journaliste, le procureur), et qui nous donne en revanche à entendre l'écho du cri atroce que simule une policière pour tenter de reproduire celui de la victime. Il ne reste aucune image de la scène et le cinéaste n'en fabriquera pas, maintenu dans une rigueur intellectuelle et narrative sans concession, resserrant toute son attention sur le seul écho de ce cri qui déchire autant la nuit que les gros plans de visages des témoins dans une scène extrêmement puissante cinématographiquement, qui prend littéralement aux tripes par le seul usage discordant qui est fait d'un son anachronique posé sur des regards aveugles.



Le film donne à réfléchir sur des idées passionnantes et foisonnantes qui émanent directement de sa mise en scène, Belvaux accédant ainsi à un stade de raffinement sans doute jamais atteint auparavant dans sa carrière. L'histoire et le traitement qu'il en fait regorgent de questions posées par la spatialité, qui lancent autant de sondes de l'âme humaine. Le dispositif du film, une espèce de mélange improbable entre Fenêtre sur cour et 12 Hommes en colère appliqué à une seule et même rue d'un quartier du Havre, sert de terreau au questionnement de la place des cinq sens en politique, et du rôle tenu par chacun d'eux. Le film sillonne la démarcation que l'on fait d'habitude entre les sens dits "nobles", la vue et l'ouïe (ceux dont se sert un témoin), et les sens "bestiaux", le toucher, l'odorat et le goût. On peut aussi dire que les deux premiers sont des sens publics et les autres des sens privés. Or Belvaux montre des chocs et des télescopages entre ces deux catégories de sens, qui passent par toutes ces fenêtres et la position de spectateur que prennent les voisins les uns vis-à-vis des autres, chacun se regardant en chien de faïence d'un regard de méduse à vous paralyser ; mais aussi par la très belle scène en voiture où Louise exhorte Pierre à se confier, lui disant à plusieurs reprises : "Ne me touche pas ! Regarde-moi ! Parle-moi !", et où, aveugle et muet, il ne peut rien faire d'autre que la prendre dans ses bras, comme pour réparer à posteriori le geste qu'il aurait dû faire au moment du meurtre. Et, lors de la scène finale, Louise ne peut viscéralement plus toucher Pierre, qui devient un corps étranger, sale, souillé. Aucun des voisins-témoins de la rue ne se touchent entre eux quand ils se rencontrent. Ont-ils "senti" l'impérieuse nécessité d'intervenir avec son corps, de se frotter au crime au moment où il avait lieu ? Et s'ils l'ont senti, comment ont-ils pu ne pas y réagir ? Chacun de ces trente-huit témoins est comme une ouïe et une vue atrophiée et son inscription charnelle flotte entre un espace privé qui n'existe plus (puisque tout se sait et tout se voit), et un espace public qui n'existe pas encore, car rien n'est initié en commun, ni pendant ni après le crime. Lucas Belvaux s'intéresse et nous intéresse à cette façon indifférente qu'a chacun des sens de nous ouvrir au monde ou de nous en protéger.



Le film traite aussi de la façon dont chaque personnage est "rejeté sur soi et donc en quelque sorte rejeté du monde"*. Le monde, la scène du monde, la scène du crime, est un lieu vide et inaccessible dès le départ, dès le moment où personne n'y réagit ; le cri de la victime est un cri sans voix (d'où l'idée de ne faire entendre ce cri que lors de la reconstitution des faits, et de le faire entendre comme sorti de nulle part), une interpellation sans réponse, qui pénètre pourtant chacun des témoins au point de les racrapoter sur eux-mêmes, dans leur douleur égoïste. Tous les voisins qui fleurissent le lieu du crime et y déposent des bougies se rachètent une intégrité et une cohérence personnelle, agissent dans un pur quant à soi, d'eux-mêmes à eux-mêmes, sans autre souci que de se blanchir. La journaliste va prévenir le couple du brûlot accusateur qu'elle publiera le lendemain pour ne pas s'en vouloir, pour être en paix avec elle-même. Elle reproche d'ailleurs à Louise la même attitude dans une démonstration de culot inouïe puisque c'est le seul personnage à ne pas agir dans ce sens. Encore que la jeune femme semble souffrir le comportement de son compagnon moins pour ce qu'il représente en tant que tel que parce qu'elle s'identifie à la victime, autre charmante jeune femme rentrant seule chez elle la nuit, et parce qu'elle prend conscience qu'elle aurait pu être à sa place, et qu'alors son propre fiancé ne l'aurait peut-être pas aidée. Quand elle s'approche de la scène du crime, Louise est prise d'un malaise, défaille, et s'appuie au pilonne exactement comme l'a fait la jeune fille assassinée avant de succomber dans le hall de son immeuble, quand soudain une voisine vient lui porter secours, secours qu'elle refuse avec violence, comme pour accuser les témoins d'agir trop tard. Pierre quant à lui se veut pénitent, "le pénitent, le pénitent, le pénitent est humble, il s'agenouille, à genoux !" Il veut encaisser pour retrouver une épaisseur à travers le regard de la justice, défait qu'il est par sa lâcheté. Le personnage en appelle précisément au regard de la justice pour qu'il se substitue à son propre regard qu'il ne supporte plus, lui qui se voit observé en permanence par un voisin étrange, posté face à sa fenêtre et le dévisageant sans broncher. Cette apparition peut être perçue de manière réaliste : ce voisin aux mœurs particulières harcèle Pierre pour qu'il n'avoue pas ; ou sous un angle plus fantastique, peut-être inspiré du Locataire de Polanski, incarnation de l’œil qui était dans la tombe et qui regardait Caïn. Pierre voudrait en somme être libéré de ce regard, ou du futur et inévitable regard-juge de sa femme, par un jugement extérieur qui le soulagerait enfin. Il est donc impressionnant de voir chacun continuer à se déplacer avec sa fenêtre double-vitrage devant lui hors de son appartement, de les voir chercher le contact des autres et du monde en titubant. Belvaux, qui a l'habitude de montrer de belles actions (sinon dans l'intention du moins dans la réalisation) initiées à plusieurs, un kidnapping bien ficelé, un braquage lancé confiant à la gueule du monde, montre ici le négatif quotidien des entreprises communes exceptionnelles : comment elles sont souvent, et banalement, avortées, rétractées.



Sur ce point la critique des Cahiers du Cinéma (entre autres…) est un peu bâclée, qui s'attriste que le film invite le spectateur à se poser la question "Qu'aurais-je fait ?". Alors que pendant la totalité du film on nous montre des gens qui se posent exactement cette question-là, la question de l'intégrité et de la cohérence personnelle, du repli dans la volonté d'être en paix avec soi-même et du marasme absolu dans lequel une telle attitude, généralisée, plonge la ville du Havre. Le film n'invite pas à se poser cette question, il invite à se poser toutes les questions sauf celle-là… C'est pour démontrer l'inanité et le problème moral d'une telle question qu'on fait un film sur la non-assistance à personne en danger. En entretien Lucas Belvaux rectifie et dit que la question qui se pose n'est pas celle-là mais "Que fallait-il faire ?", et il est triste qu'il ait à le préciser tant son film parle pour lui. 38 témoins nous pose la question de la possibilité de vivre en n'ayant rien fait au moment où il fallait agir, de la potentielle persistance du regard amoureux porté par une femme sur un homme qui n'a rien fait pour en sauver une autre qui aurait pu être elle. A ce titre la toute fin du film aurait pu rester dans la suggestion - à l'image de ces espèces de champ-contrechamp dos-à-dos où Pierre et Louise sont assis sur le même canapé sans se regarder, filmés l'un après l'autre ensemble bien que séparés par un abîme - en montrant Louise plus que jamais distante de Pierre et quittant la pièce pour marquer leur désunion finale. La voir prendre sa valise dans la minute et quitter les lieux fait perdre en crédibilité au personnage, même si après un récit si finement et intelligemment mené, c'est un moindre mal.



Sans compter que le film nous offre un ultime plaisir dans l'invitation à réfléchir en exposant le conflit entre le pardon et la justice, entre l'amour et le jugement. Il est audacieux de réhabiliter le jugement dans les relations d'homme à homme, contre l'hypocrisie qui voudrait qu'on respecte, c'est-à-dire qu'on ignore, les décisions et valeurs de l'autre. Le film retourne la phrase de Spinoza : "Je me suis soigneusement abstenu de tourner en dérision les actions humaines, de les prendre en pitié ou en haine ; je n'ai voulu que les comprendre", pour affirmer la nécessité de juger ce qui est de toute façon incompréhensible et incommunicable. Et la situation se complique quand le jugement vient tuer l'amour. Comment faire quand on sait qu'il faut juger plutôt qu'ignorer, et quand on espère néanmoins que l'amour saura surmonter ce jugement (parce qu'un regard peut aussi porter de l'amour). C'est tout le dilemme du très beau personnage de Louise, impressionnant de finesse, très réussi, qui sert de pivot narratif au spectateur du film et à Lucas Belvaux lui-même, le cinéaste faisant preuve de la même finesse dans le portrait de ce personnage et dans la direction de l'actrice qui l'incarne que dans la mise en scène générale de son œuvre, accomplissant ainsi un film ô combien réussi et précieux. Belvaux poursuit l'édification d'une œuvre cohérente, riche et tenue qui nous le rend aussi passionnant que sympathique. Cet homme est intelligent et il réalise des films réfléchis dans lesquels il parle intelligemment pour rendre les gens eux-mêmes plus intelligents. Il offre à son public de belles opportunités de penser, sans les prendre de haut, avec une lisibilité intellectuelle très noble, loin de toute arrogance ou obscurité, privilégiant un profond travail de regard et de mise en scène infiniment riche de sens. Qu'il en soit remercié et dûment félicité.

* "Toutes les théories qui nient que les sens soient capables de nous donner le monde refusent de reconnaître la vision pour le plus noble et le plus parfait de nos sens et lui substituent le toucher ou le goût qui sont bien les sens les plus privés, ceux dans lesquels le corps se sent surtout lui-même en percevant un objet. Tous les penseurs qui nient la réalité du monde extérieur approuveraient Lucrèce qui disait : « Car le toucher, rien que le toucher (par tout ce que les hommes nomment sacré) est l’essence de toutes nos sensations corporelles ». (…)
Cet argument ne peut se fonder que sur les expériences sensorielles dans lesquelles le corps est nettement rejeté sur soi et donc en quelque sorte rejeté du monde où il se meut normalement. Plus la sensation interne est forte, plus l’argument devient plausible. Descartes suit le même raisonnement : « Le seul mouvement dont une épée coupe quelque partie de notre peau nous fait sentir de la douleur, sans nous faire savoir pour cela quel est le mouvement ou la figure de cette épée (…)
»" - Hannah Arendt dans Condition de l'homme moderne.


38 témoins de Lucas Belvaux avec Yvan Attal, Sophie Quinton, Nicole Garcia et Didier Sandre (2012)

3 mars 2012

R.I.F. (Recherches dans l'Intérêt des Familles)

Attal, Elbé. Elbé, Attal... La rencontre de deux monstres sacrés du cinéma. Le Heat français. J'attendais gros de ce film. Le premier film d'un ex-flic, ce qui nous promettait quelque chose de âpre, de réaliste, un thriller brut de décoffrage. Prenant exemple sur l'abominable femme-flic Tonie Marshall, c'est en effet au tour de ce mystérieux "Franck Mancuso" d'entamer une carrière dans le cinéma après avoir servi les forces de l'ordre. Ne me demandez pas pourquoi deux pointures de l'envergure d'Attal et Elbé, deux stars qui croulent sous les propositions, ont dit "oui" et ont accepté de tourner pour un débutant. Le projet a dû leur plaire. Le scénario ? "Du béton armé" selon les dires de cet ex-flic, apprenti cinéaste, qui a écumé tous les plateaux télé à la sortie de son petit bébé car ses deux stars étaient bien trop occupées à enchaîner les tournages. Alors, in fine, qu'en est-il de cette Recherche dans l'Intérêt des Familles ?


Une sacrée brochette...

Attal incarne un flic qui en a ras la casquette, bouffé par son boulot trop prenant où il est obligé de sauver des vies et d'être héroïque 24h/24. Son couple bat de l'aile. Il ne se souvient plus du prénom de son fils. Franck, peut-être. Pour se rabibocher avec sa femme et renouer avec fiston, rien de tel qu'un week-end en famille à la campagne. En Lozère, plus précisément, le salaire d'un flic n'étant vraisemblablement pas assez élevé pour se payer mieux (par contre ils roulent pratiquement tous en BM, allez comprendre). Mais bien évidemment rien ne se passe comme prévu. Sur le trajet, Attal fait une embardée terrible en essayant d'éviter un sanglier. La bestiole est saine et sauve mais le Scénic ne redémarre plus. Attal a beau taper sur le volant, rien n'y fait. Sa femme commence à l'ouvrir, le ton monte, le môme Franck quitte enfin sa Nintendo DS des yeux pour demander "Quand est-ce qu'on arrive ?" avant de se rendre compte que le paysage ne défile plus. La torgnole n'est pas loin. Un vieux lozérien de passage embarque la petite famille vers la station service la plus proche dans son 4x4 dégueulasse. Une main sur le volant, l'autre dans son slip, le vieux plouc mate très lourdement le décolleté pourtant peu ragoûtant de Madame Attal. En réaction, celle-ci se reboutonne jusqu'au gosier et Attal adresse son premier "regard de tueur" de tout le film, ce qu'il reproduira donc à qui mieux mieux par la suite, sa paupière folle l'aidant beaucoup. Arrivés à la station, l'engueulade entre Attal et sa femme reprend de plus belle. Énervé, très con et ayant vraisemblablement regardé très peu de thrillers moisis dans sa vie, Attal décide de laisser sa femme seule à la station service et de repartir avec son fils quand arrive enfin la dépanneuse. Le moteur du Scénic se met à rugir sans que le mécano ne touche à rien. Attal lui demande "Vous avez touché à quelque chose ?!", il lui répond "Non que dalle, j'ai juste ouvert le capot, parole. Vous, par contre, vous avez au moins touché aux clés, rassurez-moi ? Autrement je vous conseille de l'amener au plus tôt chez Volvo. C'est quand même pas net tout ça. Chez Volvo !" Le mécano fait preuve d'esprit, il ne doit pas être lozérien. Ni une ni deux, Attal et son fils retournent à la station. Bien entendu, sa femme n'y est plus. Elle a disbaru. Attal inspecte les alentours et découvre un paysage de désolation dont les couleurs vont du jaune pisse au brun-rouge en passant par le gris le plus terne. Sa femme est introuvable. Il est donc contraint de s'en remettre aux policiers locaux, à commencer par Elbé. Le comédien, auquel le bleu marine va fort bien, incarne un flic droit dans ses bottes dont la première hypothèse (la femme a mis les voiles à cause des disputes incessantes avec son mari) s’avérera fausse et poussera Attal à mener l'enquête par ses propres moyens en employant la manière forte.


"Si elle n'est pas retrouvée d'ici 48h, c'est mort !" ne cesse de répéter l'impitoyable Elbé au pauvre Attal. Un tableau statistique confirmant ces dires nous sera proposé juste avant le générique final. Accablant !

La suite de ce remake à peine déguisé du Breakdown de Jonathan Mostow nous réservera autant de surprise que son introduction, c'est-à-dire aucune. On suivra le film uniquement pour le spectacle offert par nos deux stars aux abois, pour le ridicule involontaire de certaines situations et pour cette triste volonté affichée par Mancuso d'être le plus réaliste possible alors que son film est par ailleurs miné d'incohérences idiotes. Ainsi, quand l'expertise sanguine prouvera que le sang retrouvé dans la remorque d'un 4x4 est celui d'un sanglier et non celui de sa femme, Attal poussera un râle de mécontentement tout à fait déplacé. On relèvera tout de même quelques bonnes répliques ici ou là, comme lorsque Elbé prie Attal de bien vouloir aller dormir et que celui-ci lui répond, survolté, "Vous voulez que j'aille roupiller alors que ma femme est peut-être entre les mains d'un enculé ??!". A ce moment-là, on a envie de lui dire que si son ravisseur est bel et bien un enculé, il ne s'en tire pas trop mal. Mais c'est moche... On notera aussi une sacrée faille dans le jeu d'acteur d'Attal : ce que j'appelle le "jeu sans ballon", c'est-à-dire le dialogue sans interlocuteur présent à l'image, autrement dit : la façon dont il joue les appels téléphoniques. Attal devrait s'inspirer de Jean-Pierre Bacri et du coup de fil inoubliable qu'il donne à un taxi dans le si sympathique Cuisine et dépendances lors d'une scène géniale qui devrait servir de modèle à tous les acteurs un peu éclairés. Au téléphone, Attal est une sous-merde, y'a pas d'autres mots. Il ne sait pas jouer ça. C'est pas dans ses skills. Et c'est bon à savoir. Cela devrait être précisé sur son CV, tout comme il est mentionné qu'il ne maîtrise aucun art martial ni aucune langue en dehors du français, ce qui lui ferme quelques portes.


Attal découvre, atterré, la dvdthèque du lozérien de base...

On pourra aussi établir un constat encore plus affligeant à la vue de R.I.F. Il n'y a donc pas que les films d'horreur minables qui dressent un portrait dégueulasse du monde rural, au sens large, comprendre : tout ce qui n'est pas Paris. Des films d'un autre genre le font aussi, en s'enfonçant parfois même davantage dans la caricature, la bêtise, le ridicule, et en osant le pire, comme c'est le cas ici. Dépeinte comme le trou du cul du monde dont on rappelle la densité d'habitants ("10 au kilomètre carré", 15 en réalité) en s'en moquant connement, la Lozère selon Docteur Mancuso est donc un département désolé. Un endroit maudit rempli "d'hommes de Néandertal", des "chevelus" qui passent leurs vies à "glander dans des bistrots" et dont tous les actes sont guidés par l'alcool quand ça n'est pas "le cul, toujours le cul" (les guillemets indiquent que je cite mots pour mots le personnage d'Elbé, ce gardien de la paix qui est donc supposé protéger ses semblables). Selon Mancuso, le lozérien est bête, laid, vulgaire, mal rasé, malpropre, pire que négligé, complètement oublié, plus proche de la bête que de l'être humain. C'est le cas de tous ceux que l'on croise dans son film méprisable qui nous donne souvent l'impression de voir un de ces survivals pitoyables où d'affreux dégénérés hantent systématiquement les zones trop éloignées des villes.

En France, si la culture du dtv existait, ce film serait sorti en dtv. RIP RIF.


R.I.F. (Recherches dans l'Intérêt des Familles) de Franck Mancuso avec Yvan Attal et Pascal Elbé (2011)

13 décembre 2010

The Tourist

Quand j'ai découvert l'affiche de ce film j'étais sur le cul. J'avais entendu dire qu'un remake d'Anthony Zimmer était sur les rails mais j'y croyais pas. Aussitôt dit aussitôt fait. C'est vrai qu'ils sont allés vite pour le torcher ce film-là. Avec un tel matos de base aussi... une vraie mine d'or. Je vous le remets en mémoire : dans l'original, Yvan Attal, au top de sa forme, marchant sur l'eau, prend le TGV Paris-Marseille. C'est une nouvelle ligne, et il prend son pied parce que c'est la première fois qu'il va aussi vite. En face de lui, en 1ère classe, vient s'asseoir celle qu'on ne présente plus : Sophie Marceau. Sophie Marceau en quelques chiffres : membres de son fan-club ? In counting... Chaque seconde c'est mille fans de plus. Braveheart, 36 oscars, elle fait la nique à Mel Gibson, rien que ça, rien que lui ! La Boom, La Boom 2, le 3, le 4, autant de "boom" dans le box office mondial. 36 000 couvertures du magazine Elle, dont la moitié tapissées de microbes et de semence dans les salles d'attente des bons dentistes. Oubliez Garbo, Bardot, Romy Schneider et toutes ces starlettes d'un soir. Marceau c'est Anna Karénine, c'est les plus grands rôles, les plus grands personnages de la littérature écrits plusieurs siècles avant sa naissance rien que pour elle. C'est Camille Claudel, c'est Laure Adler, c'est le Décalogue. En bref, Sophie Marceau c'est une bonne actrice, et on oublie trop souvent de mentionner son talent, parce qu'elle joue vraiment mal, même quand elle est dans son propre rôle en interview. Elle est chiante comme la pluie, rarement vu quelqu'un d'aussi creux, mais on l'adore.




Bref dans Anthony Zimmer c'est Marceau qui vient s'asseoir pile en face du siège d'Attal, genou contre genou. Croyez-moi, Attal voit rouge et passe tout le reste du film à essayer de se sortir de ce guêpier. Qu'un gars comme Attal se fasse draguer par Marceau, mais moi j'achète, j'ai marché, je marche, je cours. Et ce scénario cousu de fil de blanc, j'étais persuadé que les ricains allaient bientôt nous le voler. L'exception culturelle française mon cul ! Tout ce qu'ils achètent on le leur vend... Et si encore ils faisaient leur boulot, ces photocopieuses de mes deux...




Revenons donc au cas The Tourist. Et concentrons-nous peut-être sur le choix du couple vedette : Angelina Jolie et Johnny Depp. Erreur au casting. Yvan Attal est interprété par Angelina Jolie et Sophie Marceau par Johnny Depp. Ils se sont trompés de sièges dans le teoz, et se sont aussi trompés sur l'affiche, matez voir les blazes, ils sont pas du bon côté. La vieille règle de l'ordre alphabétique, il faut parfois s'asseoir dessus, amis graphistes à la noix. Y'a aussi le "O" de "Tourist" qui est ressorti en noir à l'impression mais je suppose que c'est un détail à côté de l'inversion des rôles qui nous rappelle Volte-face, le chef-d'œuvre de John Woo, réunissant les deux stars les plus brillantes d'Hollywood : John Travolta et Nicolas Cage, de quoi peut-on rêver de mieux ? Quand t'as deux phénomènes comme ça, deux monstres, tu poses ta caméra, tu les bloques devant, et t'attends l'étincelle. Mais retournons à The Tourist parce que j'arrête pas de foutre le camp de cette critique mais faut s'y coller, The Tourist donc, ce goof diffusé à grande échelle, volontaire ou pas ? J'en sais que dalle. L'idée de ces cons de ricains : inverser les sexes. L'idée se tient. Jusque là tout va bien. Mais les acteurs en présence posent question.




Parlons du cas Angelina Jolie. Grande actrice ? Tous les goûts sont dans la voiture, comme dirait mon père, certes mais celui-ci doit venir d'un coin très reculé de notre écosystème. Elle remplace Yvan Attal. Or, Attal c'est l'homme qui a pris le cœur de Charlotte Gainsbourg, c'est Dom Juan... Elle a séduit qui, Jolie ? Brad Pitt ? Le plus bel homme sur Terre ? Dom Juan aussi, Jolie ? J'en sais rien. Je suis paumé.




Allez passons à Depp, sur lequel il y a tant à dire. Depp ! Depp... L'homme qui voulait vivre sa vie, une pure icône, une légende vivante urbaine, un idéal masculin, dire du mal de lui c'est s'attirer toutes les foudres, c'est se faire Judas. Mais Depp... L'homme connu pour choisir ses rôles... avec une liberté sidérante et avec un soin de maniaque en prime... Il choisit de tourner le remake d'Anthony Zimmer ! Et après avoir tourné dans les 36 suites des Pirates des Caraïbes, ahah ! Pirates de Caraïbes c'est quoi ? C'est l'adaptation cinématographique d'une attraction de Disneyland Paris. Je l'ai pas inventé ça ma parole, c'est connu, c'est dans toutes les bonnes encyclopédies consacrées au 7ème Art. Depp choisit si méticuleusement ses rôles qu'il a choisi de tenir le premier rôle de l'adaptation cinématographique d'un manège. Ma foi. Il faut de tout pour faire un monde. Le bonheur des uns fait le malheur des autres. C'est comme aller au parc du coin, faire un tour de balançoire, trouver ça géant, être gonflé à bloc de sensations et réaliser un film là-dessus où on verrait les gens se balancer. Après tout Pirates des Caraïbes c'est jamais que des gens qui se balancent dans un bateau à l'épreuve des vagues et qui reçoivent un peu d'écume dans la gueule entourés de trois esclaves : Keira Knightley, Pénélopé Cruz dans le prochain, et l'inénarrable gueule d'ange Orlande Bloom. Dans le genre série sur les caraïbes je préfère de loin "Cœur Caraïbes" avec Vanessa Demouy. Marceau, Demouy, même combat. Donc Depp, revenons-y... il choisit ses films celui-là. Soit. Et pendant ce temps sa femme revient régulièrement en France nous susurrer des conneries dans un anglais qu'elle ne maîtrise pas et avec une voix de frein à main. A d'autres. A d'autres Depp. L'homme qui a appelé ses deux filles Lilly Rose et Wilson Oruma.




Vous avez vu ce look d'enfer ? C'est le dernier en date, qu'il se traîne aux avant-premières de sa dernière merveille... Costard deux pièces en tweed surmonté d'un foulard mauve, chapeau melon, bottes de cuir, lunettes aux verres teintés de mauve également, cheveux raides comme la justice, visage maquillé à la Michael Jackson et lisse comme un testicule, raie au milieu qui doit certainement mener tout droit vers un trou de balle impeccable parce que la seule raie comparable à ça c'est celle d'un cul. Ok il a été beau, il l'est toujours. Je suis pas en train de dire que Johnny Depp est laid, je ne suis pas fou, d'ailleurs j'accepte qu'il reprenne le rôle de Marceau, je trouve que c'est donnant-donnant. Il est peut-être beau le matin, il est peut-être du matin... Faut s'envoyer un tas d'antidépresseurs pour vivre avec les petites Lilly Rose et Nelson Mandela, ça l'a peut-être amoindri, abîmé. Il ressemble comme deux gouttes d'eau à mon cousin schizo. Ils ont la même trajectoire de vie. Ils étaient sublimes à moins de vingt ans, mais après... Y'a une mort après la vie.

Quelques mots sur le réal : Florian Henckel von Donnersmarck.


The Tourist de Florian Henckel von Donnersmarck avec Johnny Depp et Angelina Jolie (2010)

16 septembre 2009

Les Regrets

La grande question posée par Cédric Kahn est la suivante : peut-on être heureux au présent sans faire table rase du passée. Et le cinéaste répond : "non". Chacun aura sa réponse. Le film m'a beaucoup déçu. J'attendais mieux de Cédric Kahn après Feux rouges, qui n'était certes pas un grand chef-d'œuvre mais qui réservait son lot de bonnes surprises et faisait preuve de pas mal d'originalité et de finesse. Jusqu'au premier quart des Regrets, j'étais emporté plus ou moins par la même envie de voir plus loin. Je retrouvais un peu du talent de Kahn pour donner une sacrée envie par de petits riens (l'intelligence du cadre, la création d'un temps singulier, telle direction d'acteur ou tel mouvement de caméra), pour susciter le désir de voir le plan suivant et celui d'après. Mais arrive le personnage interprété par Philippe Katerine qui vient perturber les relations des deux personnages principaux et le spectateur en même temps, lequel faisait alors presque partie du couple formé par les protagonistes. Le film n'en finira pas de s'égarer dans des méandres narratifs ennuyeux et dans un immobilisme (va-viens-va-viens) soporifique, avec répétition des scènes de passion sexuelle, de culpabilité, de retrouvailles et de séparations de quais de gare en stations services et d'hôtels en hôtels.



De quoi largement décrocher. Et personnellement j'ai été aidé dans ce décrochage malheureux par des personnages auxquels je ne croyais pas, ou dont je me foutais éperdument. Leur amour passé, éternel et évident, l'est peut-être pour eux (et ça n'est pas un mal que le cinéaste nous évite un laborieux retour en arrière psychologique), mais cet amour-là n'était pas si évident que ça pour moi. Sans parler d'Yvan Attal qui passe le film à remettre sa mèche folle en arrière, et Valéria Bruni-Tedeschi, à tout jamais coincée dans le même rôle, qu'une petite armée de coiffeurs et maquilleurs fantômes ont aidée à entrer dans celui-ci comme dans les autres : blafarde, hagarde et mal coiffée, pour qu'on y croie, et on n'y croit que trop. Le seul personnage auquel on serait tenté de s'intéresser, avec lequel on serait même prêt à compatir s'il n'était pas là pour servir la soupe aux deux principaux, c'est bien celui de la femme d'Yvan Attal, quittée pour une tarée mal attifée, et qui fera tous les sacrifices pour tâcher d'attirer les derniers regards de son mari.



L'idée était intéressante mais à force de nous égarer, de nous détacher de ces pauvres personnages et de s'enliser dans une mise en scène gauche et cliché, contre quoi Kahn semblait sobrement se battre dans son précédent film et dans le premier quart d'heure de celui-ci, Les Regrets, beaucoup trop longs, finissent par beaucoup, beaucoup ennuyer. Reste que le film est parfois intéressant ou touchant, et que c'est déjà pas si mal dans le cinéma français populaire actuel. Mais il l'est beaucoup trop peu pour compter en-dehors de ce type de considération.


Les Regrets de Cédric Kahn avec Yvan Attal, Valéria Bruni-Tedeschi et Arly Jover (2009)

9 septembre 2009

Partir

Cette critique c'est David contre Goliath, et je suis dans le rôle de celui qui se fait marrave par la bête. A part le jeu de mot pourri qui consiste à dire au début de la séance: "T'as bien pris ton billet ? Parce qu'on voit Partir", le film ne permet jamais de sourire. C'est une descente aux enfers en un seul acte et trois personnages, dont une femme, qui est le départ de feu de l'histoire. Cette femme c'est Kristin Scott Thomas. Autrement dit le fantôme anglophone le plus célèbre du cinéma Français. On sait tous qu'elle est actrice mais de là à citer sa filmographie... Elle a bien explosé en vol avec Le Patient anglais (traduction douteuse de "The English Patient" en VO), film pourtant célèbre dont on peut dire que les deux auteurs de ce blog sont "passés à travers". Même depuis la mort d'Anthony Minghella, pas moyen qu'on s'y intéresse. Et pourtant son décès a été autant médiatisé que celui de Thierry Gilardi, les deux hommes ayant eu le même pouvoir d'incursion dans le petit cocon familial français. Christine Scott Toujours c'est les yeux cernés de bleu les plus connus du cinéma.




Dans ce film elle est ballotée entre la froideur d'un Lillois mesquin aux yeux dans les mains (comme dans Le Labyrinthe de Pan) sous les traits ingrats d'Yvan Attal, et la chaleur d'un Sergi Lopez en grande forme, fort de 100 kilos de testostérone enfouis sous le couvercle d'une carrosserie d'acier à peine voilée par un t-shirt Quetchua trop grand pour lui. On n'a pas suffisamment dit à quel point cet acteur Franco-Espagnol est l'éternel espoir du cinéma tantôt ibérique tantôt franchouillard. Entre parenthèses, Sergi Lopez annonçait récemment dans une interview accordée à Télérama qu'il met un point d'honneur à accomplir la moitié de sa carrière de chaque côté des Pyrénées dans un affreux grand écart qui nous laisse imaginer son churro chatouillé par le plus haut sommet de ce massif montagneux, à savoir le Pic d'Aneto. Que dire de plus sur Attal qui n'ait jamais été dit... Cet homme-anguille, capable de se faufiler dans n'importe quelle production française à jamais marquée de son sceau. Si, la question qui se pose, et qui occupe actuellement plusieurs laboratoires scientifiques en France, détrônant le mystère de la théorie du Big Bang, c'est la suivante : Quel film a bien pu faire "exploser" Yvan Attal ? En tout cas dans ce film, il est out standing.




 Ce film, pour en revenir au film, m'a fait un effet rare. Voir ce film fut pour moi l'équivalent d'une journée passée aux urgences, au Pôle Emploi, en hôpital psychiatrique, en prison, en maison de retraite, ou devant un match de l'équipe de France de Domenech, soit dans les endroits les plus déprimants du monde. Ça m'a foutu un cafard de tous les diables. J'ai pensé à toutes les choses qui pourraient aller mal dans ma vie. J'ai eu le sentiment que mon existence était sans issue. J'allais méga bien avant d'entrer dans la salle de cinéma, en sortant j'avais un bourdon gros comme ça. On imagine que Catherine Corsini a vécu cette histoire ou presque et qu'elle a eu envie de nous faire ressentir le mal qu'elle a pu traverser. Sauf que cette souffrance est condensée sur une heure et demi de film, soit l'équivalent d'une liqueur forte à avaler tout rond. Je me demande encore pourquoi la réalisatrice a jugé bon d'insérer dans son récit morbide un gag Chaplinesque voué à précipiter l'idylle adultérine du film, quand Sergi Lopez essaie d'arrêter une bagnole lancée en pente du plat des pieds.




Ce film nous apprendra aussi qu'on passe à l'acte (de tuer) plus facilement qu'on ne le croit : un ronflement de trop et le coup est parti. Il nous apprend encore que certains ménages français possèdent un fusil d'assaut logiquement rangé dans la penderie. Il nous apprend tant de choses, et à la fois si peu quand il nous serine que sans fric on ne fait rien. Selon Corsini, si l'argent ne fait pas le bonheur, il nous tient quand même par les couilles. Peut-être... Comment croire à cette romance utopique où les deux amants ne partagent rien d'autre que du sexe, du sexe, rien que du cul ? Tout est à l'écran. Comment croire à ce chirurgien - joué donc par le phénomène Attal - qui n'aura pas pensé à s'exercer sur sa propre tronche incendiée par le temps et des forceps un peu maladroits à la sortie du vagin de Serge Gainsbourg (je confonds tout mais je m'en fous), et qui n'a d'autre idée quand sa femme veut le quitter que de la séquestrer chez lui ?




 Que dire de la mise en scène de Catherine Corsini, dite "sobre et élégante" par de nombreux critiques. Si l'adjectif "sobre" s'applique à tous les films tournés en pilote automatique mode "drunk & stunted", alors Partir rentre pile poil dans cette catégorie. Si élégant veut dire filmer des grues et des parkings souterrains en plan fixe, alors ouais mention bien à Corsini. Le seul moment du film, lors de la stonsba entre Attal et Scott Thomas, où il se passe semble-t-il un truc, qu'on qualifiera de faux-raccords sans avoir l'air d'y toucher, ça reste une pauvre idée qui consiste à faire un parallélisme, rien moins que ça, entre le fond et la forme...




Bref ce film m'a foutu un giga bourdon, un capharnaüm insensé. Dans ce film, la femme doit tuer le mari impuissant pour s'épanouir sexuellement. Mais c'est oublier que le fric compte un peu, car un gros zgeg dans une cabane en bois, passé un certain âge, ça ne suffit pas. Et dans ce scénario diabolique, Corsini place le contexte de la crise via une chiée d'allusions plus ou moins finaudes à Sarkozy, ça va d'un banquier qui lui ressemble étrangement à un gros autocollant "Sarko" sur un bulldozer planté au milieu du décor. En gros ce film c'est le mythe de Méduse revu et corrigé par Corsini.


Partir de Catherine Corsini avec Yvan Attal, Kristin Scott Thomas et Sergi Lopez (2009)