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31 mars 2020

Ça : chapitre 2

J'avais choisi de voir le verre à moitié plein devant le chapitre inaugural de l'adaptation du roman fleuve de Stephen King, en faisant preuve d'une grande mansuétude, histoire de ne pas encore passer pour le type qui tombe systématiquement à bras raccourcis sur un film qui a fait le buzz à sa sortie. Impossible d'adopter la même "positive attitude" devant sa suite, réalisée dans la foulée par le même Andy Muschietti, après un casting quasiment effectué par les fans sur internet. Enthousiasmés par le premier volet, ces derniers s'étaient en effet amusés à trouver des ressemblances physiques entre les jeunes acteurs composant la bande des Losers et des stars établies toutes désignées pour les incarner à l'âge adulte. C'est ainsi que la rouquine au centre de toutes les convoitises prend désormais les traits de Jessica Chastain, non mécontente de satisfaire ses followers en validant le choix des réseaux sociaux, de retrouver le réalisateur avec lequel elle avait déjà collaboré pour le médiocre Mama et d'ajouter, au bout du compte, une nouvelle erreur de parcours à sa filmographie. A ses côtés, nous retrouvons également James McAvoy, en leader mollasson du groupe, bégayant et sans charisme, avec toujours au moins une main dans la poche, Bill Hader, imbuvable dans le rôle du boute-en-train de service, et d'autres tocards embarqués dans la même galère.




Ce deuxième chapitre commence très très mal, continue ainsi pendant plus de deux plombes, et se termine de la pire des manières, dans un grand n'importe quoi épouvantable qui réussit à dépasser toutes les saloperies scénaristiques, toutes les épreuves visuelles et auditives subies précédemment. J'éprouve un sincère et immense respect à tous les courageux qui ont subi, du début à la fin, ce spectacle interminable et d'une laideur inouïe sur grand écran, sans perdre leur calme ni quitter la salle prématurément. Ce film dure 2h49. Deux heures et quarante-neuf minutes. Vous m'avez bien lu. C'est intenable. D'autant plus que cela ne s'enfonce pas de façon progressive dans la nullité la plus crasse, ça l'est immédiatement, d'entrée de jeu. J'ai utilisé la très pratique fonction de mon lecteur qui me permet de faire des bonds dans le temps de 15 secondes. Puis 30. Puis 1 minute, etc. Je le reconnais. C'était trop pour moi, désolé. Ça reste bénévole tout ce que je fais là, faut pas pousser, d'autant plus que mon intérêt initial était déjà très relatif et ne tenait à pas grand chose. Ma curiosité morbide, encore et toujours... Et, pour être tout à fait honnête avec vous, peut-être la présence de Jessica Chastain, qui ici se ridiculise totalement.




Alors qu'ils étaient des gamins vaguement attachants et sympatoches dans le premier film, les Losers sont à présent des adultes méprisables qui rivalisent de connerie et dont les échanges sont une vraie épreuve pour les nerfs. Leurs retrouvailles dans un resto chinois miteux annoncent parfaitement la couleur. Ils sont tous hystériques, chacun enfoncé dans le stéréotype qu'il est supposé incarner, la palme revenant sans doute à Bill Hader, dont on se met à souhaiter la mort immédiate (de son personnage). Avant cela, on s'était déjà farci une succession de scènes minables et grotesques où le black de la bande, le seul à être resté dans la ville où frappe Ca, appelle ses anciens potes les uns après les autres pour leur demander d'honorer une promesse dont aucun ne se souvient. Ces petits coups de fil occasionnent vomissements, accidents de bagnole, crises de panique... Tout y passe. Le spectateur découvrant ainsi les situations de chaque personnage, 27 ans plus tard. Andrés Muschietti donne dans la psychologie de bas étage, c'en est désespérant. Beverly qui, gamine, se faisait battre par son père, vit désormais sous la domination d'un mari hyper violent, évidemment, et l'appel de son vieil ami occasionne une correction impressionnante dont elle ne devrait pas pouvoir se relever. Comme elle reste une rebelle dans l'âme, elle porte tout de même encore des jeans troués. Tout ces portraits d'adultes au marteau-piqueur viennent probablement du bouquin de King, mais ils auraient pu être plus finement amenés.




Cette mise en place laborieuse est ponctuée de flashbacks inutiles qui ont le don de nous montrer que Muschietti prend son audience pour une masse d'imbéciles complets. Malgré la longueur extrême, le scénario est truffé de raccourcis, d'incohérences, de facilités. La séquence qui nous retrace les origines de Ça est particulièrement douloureuse, pour l'intellect comme pour les sens. Pour nous réveiller, on se paye de temps en temps une scène de trouille complètement foirée qui donne systématiquement lieu à un déluge d'effets spéciaux hideux. Fort du succès retentissant du chapitre 1, Muschietti a semble-t-il bénéficié d'un free pass de ses producteurs, il a pu se faire plaisir et mettre en scène toutes ses visions. Il ne fallait pas... Cette imagination qui se veut débridée, imprévisible, accouche simplement de choses très laides et de situations répétitives. Cela impressionnera peut-être les enfants, fera, au mieux, rire les ados et exaspérera les plus grands. Andy Muschietti confirme qu'il est un guignol XXL du cinéma d'horreur actuel en nous resservant des motifs dont il abusait dès son tout premier long métrage. Ce type-là a dû être traumatisé par une vieille sorcière décharnée dans son enfance et nous en payons les pots cassés.




Le film étale sa richesse en nous proposant aussi quelques guest stars de pacotille. Dans l'ordre, on se tape donc Xavier Dolan, dans le rôle de la première victime, un homosexuel pris pour cible par des péquenauds et achevé par le clown tueur (l'acteur-réalisateur québécois a dû être enchanté de jouer dans la suite d'un film qu'il avait ardemment défendu sur instagram via un post dispensable et ridicule où il mettait sa notoriété au service d'une production qui jouissait déjà d'une visibilité hors norme). C'est ensuite le revenant Peter Bogdanovitch qui joue son propre rôle, un vieux metteur en scène à la ramasse qui adapte un des scénarios pourris inventés par le perso campé par McAvoy, pour une apparition qui n'ajoute rien à sa légende... Et c'est enfin le King himself, Stephen de son prénom, qui vient faire son petit numéro en brocanteur mal luné, preuve en images que cette adaptation est totalement adoubée par l'écrivain. On se rappelle alors que cela n'a jamais été un gage de qualité, bien au contraire : il n'y a qu'à jeter un coup d'œil à ses tops annuels ou juste l'écouter un peu dès qu'il l'ouvre et donne son avis sur le cinoche pour s'en assurer. Le type est dans le gaz complet. Reconnaissons tout de même qu'il est la créature la plus flippante que l'on croise ici... non mais quel freak ! Je sais qu'il ne faut pas s'en prendre au physique, encore moins quand il s'agit d'un vieillard sénile au bout du rouleau, mais connaissant l'animal, peut-être ressent-il une espèce de plaisir malsain à être devenu lui-même si effrayant. L'écrivain s'adonne à l'autodérision quand il reproche à son interlocuteur et alter ego à l'écran (McAvoy) de ne jamais réussir les fins de ses livres. Ce clin d’œil lourdaud et métadébile pourrait nous faire sourire s'il ne correspondait pas à la stricte vérité, que nous confirme ce si pénible Ça chapitre 2, dont la puanteur contamine et fait définitivement oublier les modestes et à peine décelables qualités du précédent opus. 


Ça : chapitre 2 d'Andrès Muschietti avec Jessica Chastain, James McAvoy et Bill Hader (2019)

12 juin 2019

If....

Le festival de Cannes vient de passer et nous ne nous sommes même pas fendus d'un petit édito pour débriefer le palmarès, ce qu'aurait fait tout bon blogueur ciné. On ne peut pas toujours être à l'affût. Mea culpa. Pas un mot non plus sur la finale de Roland Garros. C'est honteux. Cannes, c'est quand même pas tous les ans. En prime cette année le festival avait lieu en France. A défaut de tirer de grandes leçons de cette édition (la principale étant qu'un président de jury absolument médiocre peut décidément offrir un palmarès intéressant), j'ai envie de vous parler d'une palme d'or, au pif. C'est déjà ça. Et c'est tombé sur If...., avec quatre points de suspension, ce n'est pas une coquille, lauréat de l'édition de 1969, film anglais réalisé par Lindsay Anderson en 68, avec Malcolm McDowell dans son premier rôle au cinéma, qui lui vaudra d'être repéré par Stanley Kubrick pour Orange Mécanique, trois ans plus tard, Alex DeLarge étant le prolongement direct du personnage qu'il interprète ici.





La date du film, les affiches (originales et plus récentes) et un certain nombre de dialogues invitent à lire If.... comme une fable révolutionnaire, mais à le voir aujourd'hui on le perçoit surtout comme précurseur de ces films qui ont montré la rébellion meurtrière de jeunes adolescents face à une société trop normée et corsetée. If...., dont le titre sonne comme un avertissement, une prémonition des tueries de masse qui se sont depuis longtemps généralisées aux États-Unis et qui font aujourd'hui partie du décor, se déroule presque intégralement dans un collège privé d'Angleterre, où la jeunesse est violemment pliée aux codes absurdes d'une institution à la fois scolaire, religieuse et militaire qui délègue son embrigadement à une poignée d'élèves plus âgés voués à faire régner l'ordre et la peur avec zèle. Trois élèves, menés par Malcolm McDowell, et bientôt rejoints par une serveuse rencontrée dans un bar local, prennent peu à peu des libertés avec cette autorité, la contestent de plus en plus vivement, avant de se soulever dans une explosion de violence armée.





C'est un peu Le Cercle des poètes disparus mais sans Monsieur Keating (RIP Robin Williams, a beloved uncle taken from our lives but never from our hearts), où la poésie passe par des collages sur les murs de la chambre des étudiants, collision entre la reine d'Angleterre, Charlotte Rampling posant nue, les Black Panthers, Hitler ou la guerre du Vietnam, et où le suicide par revolver devient un massacre à l'arme de guerre. Lors d'une scène étonnante, où les élèves sont conviés par leurs professeurs à un entraînement militaire, les révoltés se munissent de quelques balles réelles et, cachés dans un fourré, mitraillent le reste du groupe, sans faire de blessés... à ce stade. A la fin de la séquence, le directeur de l'école s'approche des insurgés et leur intime l'ordre de le rejoindre. Malcolm McDowell, alias Mick, sort alors de sa cachette, s'approche du directeur, le braque avec son arme et lui tire dessus, à blanc, avant de faire mine de le transpercer avec sa baïonnette. Cette scène sonne comme un écho à celle, au début du Target de Peter Bogdanovich, sorti la même année, où le jeune mass shooter s'entraîne à tirer au fusil dans son jardin et place soudain son propre père dans son viseur avec l'envie irrépressible de le descendre. Elle préfigure aussi la fameuse séquence, au mitan de Full Metal Jacket (Kubrick encore), où le soldat Baleine confronte son sergent instructeur dans les chiottes du dortoir.





Mais plus globalement, If.... évoque un film comme Elephant de Gus Van Sant, même si son régime esthétique n'est ni aussi passionnant ni aussi abouti. Le film de Lindsay Anderson, représentant du free cinema anglais, a peut-être charmé le jury cannois en son temps par une forme relativement audacieuse, marquée notamment par de brusques et somme toute arbitraires passages au noir et blanc, qui paraissent plutôt gratuits en définitive (et seraient dus, selon certaines sources, à des coupes budgétaires), à l'image de quelques tentatives d'humour absurde, comme ce moment où le directeur de l'école, après l'agression évoquée ci-dessus, sort soudain du tiroir d'un buffet dans son bureau, comme un vampire reposant dans un tombeau - saillies loufoques un brin surfaites mais quant à elle assez réjouissantes. Comme quand les insoumis, de corvée de nettoyage après leur dernière mise en scène, découvrent, avant de mettre la main sur un énorme arsenal d'armes lourdes, un bocal contenant un fœtus, au fond d'une armoire, métaphore singulière du système éducatif auquel on les astreint.





Mais ce qui marque, et qui évoque en partie et par anticipation le film de Van Sant, c'est la convergence des causes possibles de l'explosion destructrice finale : autorité écrasante, discours débiles prônant l'effort à l'exclusion de tout plaisir, enseignements pédants et humiliants, confusions historiques, harcèlement moral, physique et sexuel quand des élèves en plongent un autre dans la cuvette des toilettes ou quand un jeune garçon sert d'esclave sexuel à un plus vieux, violence sadique quand les trois rebelles sont battus par leurs délégués, poids de la culpabilité religieuse et de l'idéal militaire, etc. Tout cela contenu dans le regard déjà habité de haine froide et le visage doucement effrayant de Malcolm McDowell, et qui aboutit à une scène terrible où les révoltés, perchés sur le toit d'un bâtiment, bombardent et mitraillent à vue les autres élèves et les adultes de l'école sortant d'une messe, qui s'empressent à leur tour de prendre les armes pour répondre aux balles par les balles.


If.... de Lindsay Anderson avec Malcolm McDowell (1969)

26 avril 2015

Daisy Miller

Après un premier film qui sera aussi son chef-d’œuvre (Targets), un grand deuxième film reliant Ford au Nouvel Hollywood (The Last Picture Show), puis une comédie vaudevillesque sympathique trouée par une course poursuite mémorable (What's Up, Doc ?) et un road movie aussi drôle qu'émouvant (Paper Moon), Peter Bogdanovich tourne en 1974 son sixième long métrage, Daisy Miller, supposé être un jalon dans sa carrière. Pour le dire trivialement : le début des emmerdes. Le film est d’ailleurs assez peu connu et très peu vu aujourd’hui, mais il mérite sans doute un peu plus d’attention. Adaptation d’un roman d’Henry James, Daisy Miller fait le portrait de son héroïne éponyme, Annie P. Miller de son vrai nom, jeune américaine en voyage en Europe avec sa mère et son petit frère. C'est en Suisse qu'elle rencontre Frederick Winterbourne, américain lui aussi, mais depuis longtemps installé sur le vieux continent. Winterbourne est un personnage-narrateur : moins étoffé que Daisy Miller, il est un regard porté sur elle et un vecteur idéal pour le nôtre. Irrésistiblement attiré par la jeune femme, au point de la rejoindre bientôt en Italie, Frederick (Henry James avait-il lu et aimé L’Éducation sentimentale au point d'identifier son personnage à Frédéric Moreau, l'éternel soupirant ?) n’a de cesse que de plaire à la jeune blonde, que nous apprenons à découvrir, entourée de tous ses mystères, en même temps que lui. Car Daisy est une femme étonnante, aussi mobile dans l'espace que dans le verbe, libre, heureuse, et légère, que les bonnes manières des grands bourgeois du vieux monde n’atteignent pas une seconde et dont les sentiments enfouis resteront une énigme pour celui qui voudra la retenir.




Bogdanovich a tourné ce film (en dépit de tout ce qui aurait pu l’en dissuader, à commencer par un scénario peu vendeur en soi, selon ses propres dires), pour l’amour de Cybill Shepherd, qu’il avait déjà filmée dans son deuxième long, The Last Picture Show. Les deux tourtereaux venaient d’ailleurs de se mettre ensemble, mettant fin au premier mariage du cinéaste avec sa collaboratrice et scénariste Polly Platt, ce qui, on peut l'imaginer, ne laissa pas de placer le film sous les auspices d'une certaine culpabilité, du moins croit-on le percevoir quand on écoute le cinéaste revenir sur l'histoire de ce tournage. Bogdanovich devait à l’origine interpréter lui-même le rôle de Winterbourne, et laisser la réalisation à son mentor et ami Orson Welles, qui déclina l'offre, objectant que c’était à lui de mettre en scène cette histoire (et cette femme ?), ce que Bogdanovich fit, non sans puiser son inspiration, ici et là, chez le maître, pour quelques effets de mise en scène remarquables. Et, si Cybill Shepherd est moins craquante ici que dans sa première collaboration avec Bogdanovich (ce film marquerait-il la fin, terriblement prématurée, de l'actrice, plutôt que celle de Bogdanovich lui-même ?...), ou d'ailleurs dans Taxi Driver (tourné deux ans plus tard, et qui sera le dernier film important de la carrière de Shepherd), la faute peut-être à des costumes peu appropriés à sa physionomie et à un personnage par instants à la limite de l'agaçant, elle n’en est pas moins juste dans le rôle de cette américaine moins effrontée qu'inconsciente, qui, comme le dit la dernière réplique du film, et l’affiche à sa suite, « faisait ce qu’il lui plaisait ».




Les comédiens qui entourent la jeune femme, gravitant autour d’elle dans ces longs plans où elle se livre à des cascades verbales empressées et étourdissantes, ne sont pas de reste. A commencer par celui qui apparaît le premier et ouvre littéralement la porte du film, le petit frère de Daisy, Randolph C. Miller, interprété par James McMurtry, fils du romancier Larry McMurtry (auteur de The Last Picture Show, puis de sa suite, Texasville, également porté à l'écran par Bogdanovich, avec les mêmes comédiens, dont Cybill Shepherd, en 1990, pour un résultat infiniment moins mémorable). Le jeune garçon, avec son regard diablement expressif (on s’étonne qu’il n’ait pas davantage tourné par la suite – mais il fit carrière dans le rock !), s'inscrit dans la lignée du personnage principal d'Harold and Maude de Hal Ashby. Mais c’est surtout Barry Brown qui fascine dans le rôle de Frederick Winterbourne. Avec ses yeux couchés, son regard paradoxalement las et curieux à la fois, et ses moues fragiles, le comédien, qui aurait fait un magnifique Marcel Proust à l'écran, est idéal dans le rôle de cet homme né de l’hiver (la lubie des écrivains anglo-saxons de nommer leurs personnages d’après leur humeur a parfois du bon…), trop fixé, trop effacé, patient, dépassé et froid, trop influençable sûrement pour saisir la "marguerite" (…parfois moins), par définition éphémère, offerte à lui.




Selon les dires de Bogdanovich, l'acteur correspondait parfaitement, par son état d'esprit, au personnage, et l'on s'émeut d'apprendre qu'il s’est suicidé quelques années après le tournage. Grâce à lui, mais pas seulement, il se dégage du film – qui fait certes le portrait d’un monde finissant, mais cela vient de bien ailleurs que simplement de ce qu’il dit ou raconte – un sentiment profond, évident, très beau, de défaillance, de coup manqué, et de mélancolie. Le film lui-même, par son rythme, sa lumière, manifeste les signes d'une tristesse, d'un regret, et de cette culpabilité terrible qui étreint et éteint finalement Winterbourne, cet homme qui s'est rangé aux avis dominants et a blessé Daisy pour mettre du baume sur son orgueil, dans la dernière séquence. Il y a comme une sombre énergie souterraine qui parcourt le film et nous parcourt à travers lui, sans qu’il n’y ait rien de pénible là-dedans. Et le voile obscur qui tombe sur Winterbourne quand il se rend au chevet de Daisy, dans un plan absolument magnifique, pèse en fin de compte sur l'ensemble du film, en dépit des percées lumineuses pratiquées en son tissu par la présence naïve de son héroïne.


Daisy Miller de Peter Bodganovich avec Cybill Shepherd, Barry Brown et James McMurtry (1974)

15 juillet 2013

La Rochelle 2013 - 2ème partie



Suite de ce bilan sur le Festival International du Film de La Rochelle 2013, consacrée cette fois-ci aux hommages et autres rétrospectives programmés cette année. Avec plus de 300 films à l'affiche en une semaine, impossible de tout voir, des choix s'imposent, cruels mais nécessaires. Vous ne lirez donc rien ici sur les hommages à Andreas Dresen, José Luis Guerin ou William Kentridge, ni sur le grand hommage au cinéma chilien. En revanche j'évoquerai rapidement celui rendu à Jerry Lewis, ainsi que les rétrospectives sur le cinéma indien et sur Billy Wilder. C'est ce dernier qui a eu mes faveurs, avec cinq films découverts en une poignée de jours, et je ne le regrette pas. Mais gardons ça pour la fin et commençons plutôt par une petite pépite issue du Nouvel Hollywood :


Paper Moon de Peter Bogdanovitch (1973)


Road movie de 1973 signé Peter Bogdanovitch, Paper Moon ("La barbe à papa" en français) va ressortir incessamment sous peu, et c'est une excellente nouvelle. Assez classique dans la forme, très Nouvel Hollywood dans le ton, le film raconte l'histoire, dans le mid-west, d'Addie, une petite fille qui, en assistant aux funérailles de sa mère, fait la connaissance de son probable père. Ce dernier gagne sa vie en faisant du porte à porte pour extorquer quelques dollars à des veuves éplorées en leur vendant au prix fort des bibles soi-disant commandées par leur défunts époux avant de passer l'arme à gauche. Il accepte de conduire Addie chez sa tante afin qu'elle y soit élevée, mais sur la route, la gamine, vrai garçon manqué plein de bon sens et d'ingéniosité, se révèle un précieux allié dans l'art du commerce. Chacun trouve rapidement son compte dans cette nouvelle association de malfaiteurs : lui peaufine ses arnaques, elle demeure aux côtés de son père.

Proche dans l'esprit du Robert Mulligan de To Kill a Mockingbird, côté classique, comme du Wim Wenders d'Alice dans les villes, côté moderne, le film possède un charme fou. Bien pensé, bien écrit et bien filmé, Paper Moon est en prime très drôle, parce qu'il est aussi, et surtout, magnifiquement interprété. On parle souvent de la performance de Tatum O'Neal dans le rôle de la petite Addie, qui reçut à l'âge de 10 ans l'Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle pour ce film, et qui fut donc la plus jeune actrice récompensée par ce prix, mais si la petite fille (devenue héroïnomane ensuite, c'est une autre histoire) est brillante, c'est en bonne part grâce à celui qui lui donne la réplique, son père à la ville et à l'écran, Ryan O'Neal, remarquable dans son rôle d'escroc à la petite semaine et de père en devenir. L'alchimie entre le père et la fille, leur complicité, leur amour vache, passe à travers l'écran et participe grandement de la beauté du film, qui fonce plein fer vers un happy end mièvre mais l'évite au dernier moment et n'en devient que plus touchant.


Le Salon de musique de Satyajit Ray (1958)


La Rochelle rendait hommage au centenaire du cinéma indien, et ce fut l'occasion de découvrir sur grand écran Le Salon de musique, grand classique de Satyajit Ray, parfaitement fidèle à sa réputation. Le film raconte la déchéance d'un seigneur indien, propriétaire d'un palais et mécène de grands musiciens, qui sacrifie tout, y compris sa famille, à son amour de la musique et du faste.

Satyajit Ray, quand il ne construit pas un montage hypnotique sur des numéros de danse magistraux (qui évoquent Le Fleuve de Renoir, d'autant que l'acteur principal du film rappelle vaguement Marcel Dalio, l'éternel marquis de La Cheyniest de La Règle du jeu), compose des scènes absolument sublimes où il illustre l'orgueil des puissants en jouant sur le motif du reflet et des images : reflet de l'immense lustre du palais miré dans une tasse de café, ou du personnage dédoublé dans les miroirs de sa vaste demeure (le seigneur s'admire régulièrement dans une glace encadrée par les portraits de ses illustres et nobles aïeux, tel un arbre généalogique surdimensionné où l'égo est littéralement écrasant). Le fort du film, c'est que Satyajit Ray fait saillir les véritables événements de son récit en les ramassant sur des temps très courts, comme s'il s'agissait de simples articulations. Et c'est ce qu'ils deviennent réellement, puisque les moments prégnants, fugaces, impactent violemment la vie du personnage dans la durée, cette durée de la peine, des regrets et de la solitude dans laquelle le cinéaste nous immerge admirablement.


Docteur Jerry et Mister Love de Jerry Lewis (1963)


Le festival de La Rochelle rendait aussi hommage au grand Jerry Lewis, dont les films ressortent en grappe au cinéma ces jours-ci. Oubliez à tout jamais le Professeur Foldingue d'Eddy Murphy au profit de l'original, Docteur Jerry et Mister Love, signé Jerry Lewis en personne, infiniment plus drôle, plus fin et plus intelligent. Notre cher comique, auquel pas mal de comédiens actuels doivent tant (à commencer par Jim Carrey), est parfaitement exquis dans le rôle d'un professeur de chimie bigleux et grimaçant, aux dents de cheval et aux cheveux gras, maladroit comme pas deux, voire complètement crétin, qui, pour répondre aux surprenantes avances de sa plus belle étudiante (incarnée par la playmate Stella Stevens, qu'on avait aimée dans son rôle de putain au cœur d'or chez Peckinpah dans The Ballad of Cable Hogue), invente une potion capable de le transformer en séducteur irrésistible, aussi imbu de lui-même que conquérant, plein de bagout et roi de l'autocélébration, superbe et insupportable : Buddy Love.

Et le plus remarquable c'est que Jerry Lewis parvient à faire rire, et bien rire, dans la peau du professeur débile autant que dans celle du très supérieur Mister Love, dont l'arrogance est parfois exquise, et qui se montre génial quand il pousse le directeur de l'école à réciter Shakespeare en caleçon, débout sur son bureau. Le "nutty professor" quant à lui, personnage qui a évidemment les faveurs du cinéaste et du public, a droit à quelques morceaux de gloire, de l'introduction, où le laboratoire de chimie explose, à la scène de bal final, où il suffit à Jerry Lewis de danser d'une façon bien particulière pour nous écrouler de rire.


Assurance sur la mort de Billy Wilder (1944)


Mais, outre un hommage à Max Linder, la grande rétrospective rocheraise cette année honorait l'immense Billy Wilder. Le premier (dans l'ordre chronologique de la filmographie du cinéaste) des cinq films que j'ai pu voir grâce au festival, Assurance sur la mort, est un film noir pur jus, et un excellent cru. Réalisé en 44 et adapté d'un roman de James M. Cain par Wilder lui-même et Raymond Chandler, le film est totalement inscrit dans son genre. Tout y est ou presque : le beau noir et blanc entre ombre et lumière ; le récit au passé et tout en flashback sous forme de confession du héros criminel mal en point (Fred MacMurray), enregistrée sur un magnéto à l'attention de son ami enquêteur (Edward G. Robinson) ; l'art de la séduction exercé par une experte en manipulation sur un amant prêt à devenir meurtrier dès après la première prière de sa promise ; le meurtre prémédité et arrangé par un personnage principal agent des assurances au fait des failles de la police ; les clopes au bec et les allumettes craquées pour les amis sur tous les supports et en toutes circonstances, etc. Mais le premier élément sans doute reste la femme fatale, incarnée par la belle Barbara Stanwyck, dont la première apparition, en serviette de bain en haut d'un escalier, est particulièrement soignée par le cinéaste, qui n'en était qu'à son quatrième film mais montrait déjà une maîtrise incroyable des codes génériques, de la narration et de la mise en scène. 

On se délecte de la conception du crime comme de sa mise en œuvre, lors de laquelle Wilder, à l'instar du grand Hitchcock, parvient à faire en sorte que le spectateur se ronge les ongles en espérant que le couple star de son film, de cupides amants meurtriers, ne se fera pas prendre et pourra commettre son horrible forfait en toute tranquillité. Le plaisir n'est pas moindre quand le délicieux Edward G. Robinson, collègue du héros et grand pro de la traque à la fraude aux assurances, cherche la faille, ou quand il allume une ultime cigarette à son meilleur ami dans le dernier plan du film.


Le Gouffre aux chimères de Billy Wilder (1952)


Le Gouffre aux chimères était paraît-il le film préféré de Wilder dans sa longue et belle filmographie, et même si on lui préfère un autre titre - son chef-d’œuvre absolu, Boulevard du crépuscule - on le comprend. Le Gouffre aux chimères, réalisé un an plus tard, traite d'ailleurs un sujet assez proche. Féroce satire du monde du journalisme et des médias, le film raconte l'histoire de Charles Tatum (Kirk Douglas), reporter d'envergure passé par tous les grands journaux du pays et viré de chacun d'eux pour excès d'alcool ou d'orgueil, qui atterrit dans un trou perdu, au sein du petit journal local d'Albuquerque, bien décidé à se refaire en repartant de zéro. Après quelques mois passés dans les bureaux endormis de cette rédaction sans envergure, notre journaliste, aussi ambitieux que prétentieux, est embarqué sur la route d'un reportage minable sur la chasse au crotale quand il entend parler d'un quidam coincé dans une grotte abritant de très anciennes tombes indiennes, où l'homme, espérant dénicher quelques poteries de valeur, a été surpris par un éboulement. Charles Tatum s'y rend aussitôt, non pour venir en aide à la victime mais pour enfin tenir une histoire à raconter, un feuilleton susceptible de lui rapporter gros.

Bientôt la grotte devient un immense camping pour les curieux, puis un gigantesque parc d'attraction touristique, où les badauds attendent vaguement l'issue de la tragédie grossie et entretenue par le reporter, qui fait durer le suspense au mépris de la vie de son nouveau sujet d'article favori. Comme d'habitude chez Wilder, aussi grave soit le sujet, l'humour est là, et d'un bout à l'autre, quand bien même on passe d'un ton de comédie, au début du film, lorsque Tatum débarque dans le petit journal du coin, à un véritable drame cruel et grinçant, qui dit tout de l'ignominie du journalisme cupide et meurtrier et de la quête insatiable de sensations d'un public excité par l'odeur du sang et prêt à tout pour en tirer profit. Attaque brillante des dérives des médias, le discours engagé du film est porté par des plans magnifiques, du fond de la grotte éboulée jusqu'au surplomb de la nouvelle ville festive bâtie autour du mort en sursis. Le lien entre ces deux réalités, et le support même de ce pamphlet, n'est autre que l'allégorique Charles Tatum, et Wilder se livre à une impressionnante étude de caractère, sublimée par son acteur, le gigantesque Kirk Douglas, aussi époustouflant ici que dans ses grands rôles chez Minnelli (dans le dytique Les Ensorcelés et Quinze jours ailleurs), qui passe par tous les registres de jeu et nous embarque immédiatement avec lui dans la fiction.


La Vie privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder (1970)


Film assez méconnu de Wilder, La Vie privée de Sherlock Holmes, réalisé en 1970, a la particularité de ne pas être l'adaptation d'une nouvelle de Conan Doyle mais bien un scénario original, une variation sur les personnages de Holmes et de Watson, excellemment interprétés par Robert Stephens et Colin Blakely. Il est déjà fort appréciable de voir un Sherlock Holmes parvenant à résoudre mille énigmes par les grâces combinées de son ingéniosité et (surtout) de son exceptionnelle érudition, à une époque où le détective de légende, tel qu'interprété par Robert Downey Jr., est réduit peu ou prou à un boxeur abruti. Nos contemporains auraient fort à apprendre de Wilder, qui démythifie son personnage (forcé de porter sa tenue comique pour coller aux récits que Watson tire de leurs aventures, et finalement incapable de trouver le fin mot de l'histoire) sans le rendre méprisable.

Le film de Wilder, qui ne brille pas spécialement par la qualité de son intrigue (l'enquête, pas vraiment trépidante et donc peu fascinante, est totalement tirée par les cheveux, mêlant entre autres une poignée de nains, la reine d'Angleterre et le monstre du Loch Ness), bénéficie malgré tout d'un excellent scénario et réjouit par ses saillies humoristiques constantes, par la façon discrète qu'il a d'évoquer la dépendance de son héros à la cocaïne, ou par la finesse avec laquelle Wilder filme sans la filmer l'homosexualité latente du couple formé par Holmes et son docteur (encore et toujours avec beaucoup d'humour, par exemple dans la séquence mémorable où Watson, en nages et euphorique, danse avec une troupe de demoiselles en furie très vite remplacée, après un mot glissé par Holmes à l'une de ces dames, par un groupe de mâles musclés plus enjoués que lui). Un film sans prétention mais fort plaisant.


Avanti ! de Billy Wilder (1972)


Comédie un brin trop longue, notamment à cause d'un enchaînement de fausses fins, et qui perd un peu d'énergie dans des intrigues parallèles parfois superflues, Avanti! fonctionne malgré tout à merveille et reste un vrai plaisir. Ses longueurs et autres circonvolutions s'expliquent d'ailleurs quand on lit les propos de Wilder : « Il y a une phrase de Renoir sur la différence entre les réalisateurs "européens" et les réalisateurs "américains", par exemple entre Lubitsch, Wyler, Siodmak, Zinnemann, Sirk et moi d'un côté, et Ford ou Hawks de l'autre : en Amérique, tout marche comme sur des rails, alors que les films européens comportent toujours de charmants détours inattendus ». Quid alors d'un "Américain européen" revenu tourner en Europe ? Le cinéaste voulait plus de liberté après avoir vu les studios charcuter La Vie privée de Sherlock Holmes, et partit donc tourner son film en Italie, renouant avec ses comédies hollywoodiennes des années 50 et 60 (Certains l'aiment chaud, La Garçonnière, Irma la douce) tout en favorisant leur renouvellement par un changement d'air radical. On retrouve ici le si sympathique Jack Lemmon, acteur fétiche du cinéaste, fidèle à lui-même, mais on découvre en revanche, face à lui, la peu connue Juliet Mills, qui fait très bonne figure et incarne bien le sentiment de liberté susmentionné (drôle d'impression de se retrouver nez-à-nez avec une paire de seins filmés plein cadre dans une comédie, même tardive, dans la lignée de celles de la période Code Hays).

Avanti!, drôle et savoureux à souhait, raconte l'histoire d'un homme d'affaires américain convoqué en Italie pour rapatrier le corps de son père, décédé dans un accident de voiture. Sur place, l'homme apprend que son père entretenait là de façon très régulière une relation extra-conjugale de longue date. Abasourdi, il rencontre en prime la fille de la maîtresse de son père, et se voit contraint et forcé (en tout cas dans un premier temps...) de rejouer avec elle les scènes de la vie amoureuse cachée de leurs aïeux. Comme le film lui-même, qui rejoue et prolonge, non sans une certaine mélancolie, un cinéma passé, voire suranné, mais que l'on a tant aimé. Dans la fraîcheur comique et romantique ambiante, certains gags sont plus que jamais d'actualité, quand un agent de la CIA conseille au délectable personnage du maître d'hôtel italien devenu complice de Jack Lemmon d'éviter de s'installer à Damas, zone trop dangereuse, avant de rectifier : Damas plutôt que New-York… ou quand le même type, à propos des italiens dont la pause déjeuner s'étendrait de 13h à 16h, s'exclame : "On leur donne un fric pas possible pour les aider et ils n'en foutent pas une…"


Fedora de Billy Wilder (1978 - ressort sur les écrans le 21 août 2013)


Avant-dernier film de Billy Wilder, tourné sans l'aide des studios qui lui avaient tourné le dos, produit par Wilder lui-même et son scénariste attitré I.A.L. Diamond, Fedora est une réponse, en 1978, à l'inoubliable Boulevard du crépuscule de 1950, avec le même génial William Holden dans le rôle principal. L'histoire est plus ou moins la même. Elle est aussi plus ou moins inversée puisque William Holden n'est plus ce scénariste en difficulté soudainement pris au piège par une ancienne star du muet devenue folle, prête à renouer avec les projecteurs car persuadée de n'avoir pas pris une ride et d'être toujours la plus grande actrice du monde, il est cette fois-ci dans la peau d'un réalisateur lui-même impatient de tourner à nouveau et pour cela bien décidé à retrouver Fedora, une grande actrice de l'âge d'or hollywoodien, retirée sur une île grecque depuis trop longtemps. Sauf que Fedora est elle-même prisonnière, enfermée, aux sens propre et figuré, sur un rocher isolé, où une vieille comtesse, un médecin, une gouvernante et un garde du corps la surveillent, et dans son personnage médiatique d'autrefois. Le film, dont le tournage a semble-t-il été pour le moins chaotique, souffre d'une baisse de régime dans sa deuxième partie, entièrement consacrée à un récit explicatif  énoncé par l'un des personnages et illustré par de nombreux flashbacks, eux-mêmes dépourvus de véritables enjeux car principalement destinés à illustrer les explications parfois superflues récitées en voix-off. Mais, en dépit d'un déséquilibre entre les deux moitiés du film, le dispositif reste pertinent, la première partie déployant dans un récit romanesque toute une intrigue énigmatique autour de la question de l'identité de Fedora, tandis que William Holden et nous-mêmes sommes emportés par la fiction, dupés par une machination complexe et éblouis par le feu des projecteurs comme par le soleil de Corfou ; avant que la deuxième partie ne révèle en mode mineur l'envers du décor, les coulisses moins glorieuses, sinon sordides, de la grande machine hollywoodienne, avec à la clé une critique précoce mais déjà particulièrement juste des dérives de la chirurgie esthétique.

Le film reste donc absolument délectable, et même assez magistral, pour, entre autres, toute sa première partie, à commencer par son introduction, cette séquence incroyable et frappante du suicide de Fedora qui se jette sous un train à la façon d'Anna Karénine, mais aussi pour la voix-off géniale du grand et vieux William Holden, qui commente l'enterrement de Fedora au début du film et nous évoque Humphrey Bogart, sous la pluie, assistant aux funérailles de Maria Vargas (Ava Gardner) au début du mythique La Comtesse aux pieds nus, et puis pour la drôlerie de Billy Wilder aussi, qui crée un nouveau personnage de maître d'hôtel complice et facétieux dans la lignée de celui d'Avanti!, pour le raffinement absolu de sa mise en scène encore, d'une élégance admirable en dépit de l'étroitesse probable du budget, délicate jusque dans l'art du fondu enchaîné, prépondérant dans un récit tout en flashbacks. Cet avant-dernier film du cinéaste, que l'on sent assez loin de ce que l'artiste devait espérer, et que l'on aurait du reste peut-être pris avec hauteur en 1978, pour son classicisme affiché ou sa nostalgie revendiquée (à noter une belle apparition du vieil Henri Fonda, qui fait écho aux rôles et apparitions de Stroheim ou Keaton dans Sunset Boulevard), apparaît aujourd'hui comme le testament particulièrement bouleversant d'un immense metteur en scène.


Quoi de mieux pour clôturer ce bilan sur cet excellent festival que l'un des derniers jalons de la filmographie d'un immense cinéaste. Cette conclusion est aussi une ouverture puisque Fedora ressort au cinéma le 21 août 2013. Je vous conseille chaudement d'aller le découvrir en salles, et je félicite La Rochelle de l'avoir présenté avec un peu d'avance. Le festival aura permis de découvrir des nouveautés en avant-première, partagées entre déceptions et vrais coups de cœur, et surtout de rattraper un certain nombre de classiques parfois drôles, parfois touchants, parfois splendides, parfois tout ça. Rendez-vous peut-être l'année prochaine pour une nouvelle édition et, qui sait, un nouveau bilan...