10 juillet 2013

Artistes et modèles

Buddy-movie drôle et débile, comédie romantique et musicale, slapstick acidulé et absurde, adaptation pop et satirique des premiers comic books, Artists and Models, réalisé par Frank Tashlin en 1955, est au final un vaste film-gag, bancal et sympathique. C'est l'histoire de deux compères, Rick Todd (Dean Martin) et Eugene Fullstack (Jerry Lewis), venus à New-York pour faire carrière dans l'industrie de la bande dessinée, le premier en tant qu'illustrateur, le second comme scénariste. A ceci près que nos deux gais lurons ratent tout ce qu'ils entreprennent et se font virer de tous les petits boulots dénichés par Rick, principalement à cause d'Eugene, un authentique abruti. Cette spirale de l'échec s'enraye enfin quand ils rencontrent leurs voisines, Abby Parker (Dorothy Malone), illustratrice chez l'éditeur de comics Murdock, et Bessie Sparrowbrush (Shirley MacLaine), qui travaille chez le même éditeur comme secrétaire et modèle. Deux histoires d'amour vont aussitôt se faire jour en parallèle, l'une unissant Dean Martin à Dorothy Malone, l'autre Jerry Lewis à Shirley MacLaine, le tout sur fond de grosse pitrerie vaguement politique (on sait que certaines bandes dessinées de l'époque ont fait dans la propagande anticommuniste) et de satire du monde de la pop culture (la première séquence, où une pin-up géante dessinée sur un panneau publicitaire devant un gratte-ciel avale littéralement Eugene, lecteur autiste de comic books, puis recrache les pages arrachées d'une de ses bandes dessinées, donne le ton).




Le scénario donne dans le grand n'importe quoi. Au début du film, toute une séquence s'enfonce progressivement dans une forme de comique du merveilleux quand Eugene enseigne en chanson à son ami Rick que l'esprit peut tout, que l'imagination fait vivre et que ceux qui savent croire en leurs rêves peuvent supporter les pires conditions. Les deux acolytes sont à ce point sans le sou qu'ils n'ont rien à manger, et Eugene commence alors à faire des gestes dans le vide, à mimer des actions diverses, qui provoquent dans la réalité des sons impossibles (le bruit d'une bouteille de vin qu'on débouche, la musique d'un piano, quand il se met à pianoter sur une simple planche à dessin, etc.), un peu comme dans cette scène du Hook de Spielberg où les enfants perdus réapprennent aux vieux Peter Pan la foi dans les puissances de l'imaginaire, jusqu'à ce que la table vide devant lui se transforme en un gigantesque banquet matérialisé par une providentielle vue de l'esprit. Cette dimension purement magique du récit de Tashlin disparaît ensuite brutalement au profit d'un humour plus terre-à-terre, quand Jerry Lewis doit par exemple monter et descendre cinq fois d'affilé les escaliers de l'immeuble pour faire le lien entre le téléphone du rez-de-chaussée et son ami Rick, qui attend à l'étage, allongé dans son bain, que son collègue lui rapporte les propos de son interlocuteur. Eugene termine sa course si essoufflé qu'il doit mimer la fin du message et faire comprendre chaque mot à Rick par un rébus, dans un comique de gestuelle un brin forcé.




Artistes et modèles prend finalement l'aspect d'un film à sketchs burlesque, où tous les gags ne se valent pas (on ne rit pas des masses quand Jerry Lewis essaie par exemple de se libérer de son ostéopathe en créant une pyramide humaine sur la table de massage) mais s'enchaînent sans discontinuer.  On passe d'un comique de références (avec cette scène où la CIA espionne nos héros et où un homme caché derrière des jumelles évoque, avec la voix de James Stewart, le fait d'opérer depuis une "rear window") et d'auto-références (quand l'une des filles taquine Dean Martin à propos d'un chanteur qui aurait cartonné grâce au tube "That's amore"), au pur cartoon, vers la fin du film, quand le bout des chaussures de Jerry Lewis se retrousse sous l'effet du baiser de Shirley MacLaine. Idem quand les deux amis propulsent des armures de chevaliers vides dans les escaliers pour repousser leurs assaillants, qui ne sont autres que des agents du KGB venus tenter de capturer Eugene. Il faut préciser que le jeune homme, rendu crétin par la lecture abusive de livres pour enfants au ras des pâquerettes, fait des cauchemars chaque nuit qui le poussent à inventer des histoires de créatures et de rayons laser à haute voix, entrecoupées de sortes de cris de bébé aigus assez géniaux. Rick se met à écouter et à noter les rêveries somnambuliques de son compère pour les tourner en scénario de bande dessinée, sauf qu'Eugene a rêvé malgré lui d'un code secret très cher à la CIA, poussant les Russes à essayer de s'en emparer en lançant à ses trousses une espionne nommée Anita, interprétée par nulle autre que la grande Anita Eckberg… Les registres comiques varient, donc, même si l'absurde règne dans ce scénario complètement tiré par les cheveux et qui part absolument dans tous les sens.




Au final le film est assez agréable en partie pour cette liberté de ton et pour cette folie burlesque du script, mais aussi et surtout grâce à ses acteurs. Jerry Lewis en fait des tonnes et devient vite assez lourd, ne parvenant que très rarement à faire sourire à force de loucher, de surjouer et de grimacer bêtement toutes les trois secondes sans dépasser la stupidité crasse de son personnage. On est très loin du talent comique déployé dans Docteur Jerry et Mister Love. A ses côtés, évidemment, le beau Dean Martin, tout en sobriété, se révèle finalement plus drôle que son sidekick (le duo comique se séparera un an après), grâce à des phrases toutes bêtes dites sur le bon ton. Finalement, les deux acteurs et leurs personnages s'équilibrent, d'autant que le film tout entier fonctionne sur l'alternance entre un beau couple romantique (Martin/Malone) et un drôle de couple comique (Lewis/MacLaine), à l'image de ces deux séquences qui s'enchaînent (illustrées ci-dessus et ci-dessous) où les parades amoureuses se font sur la même chanson ("Innamorata") chantées de façons très diverses par Dean Martin ici et Shirley MacLaine là.




Car le duo comique masculin ne va pas sans les deux stars féminines du film. Dorothy Malone pour commencer, toute en sourcils bruns, cheveux blonds, regards hautains, nez retroussé et jolis pieds peinturlurés, la femme fatale hollywoodienne toujours très classe, l'éternelle LaVerne dans La Ronde de l'aube de Douglas Sirk. Mais la belle blonde n'a finalement qu'un petit rôle comparé à celui de l'adorable et mutine Shirley MacLaine, censée faire la paire avec Jerry Lewis, mais qui l'écrase complètement. L'actrice apparaît pour la première fois dans le film en costume de "Bat Lady", filmée de pied en cap par un Frank Tashlin inspiré, dans un mouvement de caméra ascendant sur ses belles gambettes gainées façon Betty Boop du plus bel effet. Elle insuffle un surplus de vie, de beauté et de légèreté au film quand elle gonfle ses lèvres et fait papillonner ses sourcils de manière volontairement grotesque pour séduire Jerry Lewis, ou quand elle lui fait son numéro de chant et de danse sur la rampe d'escalier dans un maillot de bain jaune qui lui sied à ravir. La comédienne a raconté le tournage de cette séquence et le départ furieux de Jerry Lewis à la fin de la première prise. L'acteur était vexé d'être supplanté par une petite comédienne et de n'être pas le pôle d'attraction comique de l'affaire. On le comprend tant il paraît plus benêt qu'il ne devrait en lançant trop maladroitement ses affaires en l'air à chaque fois que Shirley lui crie son amour en chanson. C'est bien elle qui nous colle un sourire béat et que l'on admire dans cette scène. C'est peut-être bien elle en fait que l'on admire tout au long du film.


Artistes et modèles de Frank Tashlin avec Dean Martin, Jerry Lewis, Shirley MacLaine et Dorothy Malone (1955)

8 juillet 2013

Le Labyrinthe de Pan

Ce n'est pas au deuxième semestre 2013 que vous trouverez une analyse du Labyrinthe de Pan sur ce blog, ça non. Ça ne nous ressemble guère. Par contre, faire le bilan sur ce film dix ans après sa sortie, c'est plus dans notre genre. Le film de Guillermo del Toro a été sélectionné et applaudi à Cannes en 2006. Pan, comme il est de coutume de l'invectiver, était sur les starting blocks pour remporter le Prix d'Interprétation Masculine, du moins jusqu'à ce que Guillermo del Toro n'avoue à Gilles Jacob que Pan n'était qu'un être de pixels et de fiction. Il était question que le film lui-même s'en tire avec la Palme d'Or du festival, du moins jusqu'à ce que le jury, à l'unanimité, mette fin à cette fausse rumeur lancée par Didier Allouch, fan numéro un de Guillermo del Toro. Le film repartit en fin de compte la queue entre les jambes, mais auréolé d'une réputation qui allait se confirmer et même se renforcer à sa sortie en salles en novembre de la même année.




C'était peut-être notre première sortie commune au cinéma. Nous étions en couple depuis peu. On s'était mis d'accord sur qui ferait la cuisine avant le film et qui ferait la vaisselle trois mois plus tard, on avait prévu de sécher les cours du lendemain si le film finissait trop tard, on avait décidé de qui charrierait le ciné et de qui charrierait le macdale d'après. Bref, on était prêts. C'était l'époque bénie où il suffisait que l'un d'entre nous propose un ciné pour que l'autre dispose, sans autre forme de procès, pour faire plaisir, pour cultiver une relation naissante, pour encore faire attention à l'autre quitte à concéder un petit effort de temps en temps. A l'époque, c'est évidemment Félix qui a dit : "On va voir le prochain Del Toro ? Phénomène de Cannes !". Il avait vu Cronos et L'Echine du diable et Del Toro faisait alors partie des rares espoirs du cinéma fantastique. Quand nous sommes sortis de la salle, j'ai coincé cette enflure de Félix en lui demandant ce qu'il en avait pensé, sans attendre, et sans lui donner le moindre indice sur mon propre avis, hormis un ticket de cinéma déchiqueté, mâchouillé et broyé, avec une montre dessinée dessus et griffonnée quart d'heure par quart d'heure dans le noir : "Alors t'en as pensé quoi ?". Après ça, le piège n'a plus jamais fonctionné, et aujourd'hui encore, quand on sort du ciné, on ne crache pas un mot, ni l'un ni l'autre, pas avant de se retrouver, parfois sept ans après les faits, devant un ordi pour déceler le vrai du faux.




Que nous raconte Le Labyrinthe de Pan ? L'histoire d'une gamine dont la mère enceinte passe son temps à se contorsionner, et qui, pour fuir les horreurs de l'Espagne franquiste (sous Franco), horreurs incarnées par son beau-papa, un officier franquiste infect (Sergi Lopez), se réfugie dans un univers mental tout aussi sordide. Un faune, nommé Pan dans la version française, la montre du doigt et lui dit qu'elle est la princesse d'un monde souterrain. Il lui faut toutefois franchir trois étapes pour y accéder. On va arrêter là ce résumé parce que franchement, qui ne le connaît pas ? Les trois étapes sont incarnées par un gros corbac, un type sans mirettes qui a ses yeux dans ses mains (comme notre rédacteur pigiste Joe G., qui se balade dans toutes les rues de Paname où il s'arrange pour croiser quelques phénomènes les paumes grandes ouvertes tournées vers l'arrière histoire d'en prendre plein la vue), et un autre dont on ne se souvient plus. C'est dire si le petit chef-d'oeuvre de Del Toro nous a marqués. Après une petite recherche sur wikipédia (dont la page hallucinante consacrée au film nous rappelle à quel point il a pu se trouver des fans absolus), il s'avère que la dernière épreuve consiste à se vider de tout son sang et à mourir. Ce décès ouvre la porte du royaume souterrain à la jeune fille afin qu'elle y règne, sauf que le monde en question n'est qu'une allégorie de la mort. Ce film est un manifeste. Ce film est un plaidoyer. Nous avons reconnu sa nature, mais pas sa fonction. C'est un brûlot. De quoi, ne nous demandez pas.




Cherchons la réponse dans quelques critiques éclairées et éclairantes. Brazil nous dit que le film de Del Toro est « une des plus belles choses qui soit arrivé (sic.) au cinéma cette année ». Cette critique étant déjà obsolète, passons à la suivante, signée L'Ecran Fantastique, selon qui Le Labyrinthe de Pan serait « un vivace plaidoyer pour le fascisme (...) à la violence d'autant plus insoutenable qu'elle est réaliste ». David Doukhan, de Mad Movies, encore tout tremblotant et couvert de bleus, écrivait à l'époque : « une claque visuelle de tous les instants ». Aurélien Ferenczi, de Télérama, qualifie le film de « conte noir, fascinant et émouvant, qui milite avec talent contre la puissance cathartique des fables ». On y voit déjà un peu plus clair. Le film a reçu 95% de critiques positives de cet acabit, et on ne compte plus les expressions toutes faites du type : "fable tragique exaltée", "fable de larmes et de sang", "maestria de fou", "une bouffe dans la gueule", "un groooooos coup de pied au cul !" et ainsi de suite. Dix ans après, il serait intéressant de savoir ce que tous ces gens pensent du dernier succès d'un cinéaste qui depuis ne se bat plus pour justifier qu'il n'est pas le frère de Benicio del Toro mais bien pour faire entendre au monde qu'il n'est pas un pur salop. Et il a fort à faire quand on le voit placer ses billes sur mille et un projets boiteux, qui se caractérisent tous par un penchant pour le fantastique et le merveilleux et par le goût douteux pour les petites filles brunes aux grands yeux globuleux. Tout comme son réalisateur et mécène, la petite princesse du monde de Pan, Ivana Baquero, a eu du mal à enchaîner. Mais sa carrière reste plus respectable que celle du cinéaste puisqu'au lieu d'accumuler les taudis elle s'est contentée de laisser pisser l'adolescence et de ne strictement rien branler. Sa filmographie est une page vierge.

PS : N'oublions pas que le film a été classé troisième derrière Shining et Labyrinthe dans la catégorie des meilleurs films de labyrinthes.


Le Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro avec Ivana Baquero et Sergi Lopez (2006)

6 juillet 2013

La Charge des tuniques bleues (The Last Frontier)

En 1860, dans l'Oregon, la guerre de sécession à peine débutée, trois trappeurs, Jed Cooper (Victor Mature), son collègue Gus (James Whitmore) et leur ami indien Mungo (Pat Hogan), quittent la montagne où ils ont chassé tout l'hiver pour vendre leur butin. Mais à peine ont-ils fait un pas dans le film qu'ils sont détroussés par une bande de Sioux. Les premières images montrent la marche des trappeurs à flanc de montagne, puis vient un plan large qui met l'action en route et déploie déjà tout le talent d'Anthony Mann : nos trois hommes marchent vers la caméra, s'arrêtent soudain et regardent autour d'eux tandis que des indiens pénètrent le cadre par les flancs, à quelques pas du trio. Dans le même plan, d'autres indiens accroupis font leur apparition par le bord inférieur du cadre, en même temps que s'élève la caméra dans un mouvement ascensionnel qui lui fait surplomber la scène. Immobiles devant la montagne enneigée qu'ils viennent de quitter, les trappeurs sont encerclés. Puis Mann revient au plan américain sur les trois hommes et achève la séquence avec l'humour et l'ingéniosité qu'on lui connaît : nos trois gaillards décident de s'allonger dans l'herbe et de manger un morceau en bavardant au milieu d'une horde d'indiens patibulaires armés jusqu'aux dents. Ils ne broncheront pas davantage en abandonnant leurs armes et leurs chevaux aux Sioux pour sauver leur vie.


Une fois n'est pas coutume chez Mann, la communauté amicale ne se compose pas sous nos yeux, elle est donnée d'emblée.

Démunie, la petite compagnie décide de faire route vers le Canada, mais Jed veut d'abord se rendre à Fort Shallan pour qu'on lui rembourse sa marchandise, volée par les indiens en guise de représailles contre l'armée. Sauf que la rétribution des trappeurs passe par un engagement inattendu. Jed, Gus et Mungo viennent garnir les rangs du fort, en tant qu'éclaireurs, à défaut de porter l'uniforme bleu des soldats de l'Union, comme Jed en rêvait. A partir de là des tensions vont se créer, particulièrement entre Cooper, homme libre, "sauvage" même selon les militaires, et Marston (Robert Preston), le colonel en charge du fort. Humilié après avoir conduit 1500 hommes au massacre dans la bataille de Shiloh, qui lui a valu le surnom de "boucher", et doublement humilié depuis que le chef des Sioux, Red Cloud, a réduit l'un de ses forts en cendres, Marston est bien décidé à regagner ses galons en massacrant son ennemi peau rouge, quitte à envoyer au feu la bleusaille placée sous ses ordres ainsi que la poignée de "misfits" rejetés par l'armée qu'on lui a confiés, et quitte à laisser les civils de fort Shallan sans défense. Mais ce ne serait qu'un demi-motif de conflit entre les deux mâles dominants du film si la femme du colonel, Corinna (Anne Bancroft), n'avait tapé dans l’œil du trappeur au grand cœur, soucieux de se civiliser au point de projeter de se marier une fois parvenu à endosser l'uniforme.


Les civilisés d'un côté, les barbares de l'autre. Reste à savoir de qui l'on parle.

Le film est porté par des personnages absolument attachants, à commencer par les trois trappeurs, bande d'amis soudés, gouailleurs et buveurs, incarnés par de fiers acteurs, avec Victor Mature au premier rang. Opposé à un colonel aux mâchoires serrées et au regard froid, proche du personnage incarné par Henry Fonda dans Le Massacre de Fort Apache de John Ford, le grand Victor Mature, bonhomme très physique au sourire de doux ivrogne et aux cheveux explosifs, rayonne par sa présence. Surtout quand cet être d'instinct, goguenard et téméraire, s'éprend de la belle et policée Anne Bancroft, encore loin de son rôle de cougar sublime et supérieure dans Le Lauréat de Mike Nichols, ici toute frêle et timorée mais pleine de charme, y compris quand le personnage de Victor Mature se révèle aussi peu civilisé que le prédisaient les militaires en la giflant pour son indécision. Aucun personnage n'est borné aux contours d'un stéréotype fermé - et attachant ne veut pas forcément dire sympathique - pas même celui du colonel, homme blessé et soucieux de reconquérir son image, entre autres auprès de sa femme, plaçant le courage au-dessus de tout au mépris du bon sens, que ce soi-disant courage pousse son sous-fifre à l'insurrection ou le conduise lui-même et toute sa troupe au suicide.


L'art de construire des espaces de conflits et d'utiliser au maximum le paysage.

Si le film souffre un tantinet de quelques incohérences, notamment en ce qui concerne le comportement de Jed au sein du fort, dont la logique voudrait qu'on l'ait mis aux arrêts, voire passé par les armes, au moins dix fois dès la moitié du film, et définitivement quand, ivre mort, il tente de décourager les soldats de suivre le colonel au massacre en pleine cérémonie militaire ; et si le happy end, probablement imposé par le studio, semble idéologiquement douteux, bien qu'amusant, le film de Mann se tient parfaitement et fait sacrément plaisir à voir, comme tous les westerns du maître. Le cinéaste s'interroge sur l'ultime frontière entre civilisation et barbarie sans tomber dans la facilité, et tourne des scènes d'une simplicité qui n'a d'égale que leur puissance d'évocation, comme quand l'indien Mungo abandonne Jed Cooper pour retourner dans la montagne parmi les siens, regagnant "sa place", en intimant au trappeur et futur soldat de regagner la sienne au sein du fort.


Dustin Hoffman a bien failli donner la réplique à une cougar chauve... Cette image explique peut-être en tout cas le légendaire feu au cul de Mrs Robinson (Anne Bancroft) dans le film de Mike Nichols.

Mann jongle entre duels psychologiques et combats physiques (à noter une belle scène de bagarre, très violente, entre Jed et le sergent du fort), excelle autant dans les scènes de comédie que dans les scènes de drame, dans les séquences d'intimité amoureuse (le gros plan sur Victor Mature qui empoigne Anne Bancroft et l'embrasse de force en pleine nuit et à pleine bouche derrière une baraque du fort) comme dans les grands mouvements de combat (où un autre mouvement d'appareil ascensionnel fait sensation, quand Jed grimpe à un arbre et découvre les indiens tapis dans la forêt sur une crête, prêts à fondre sur les tuniques bleues en contrebas). Déployant des caractères bien trempés et immédiatement captivants au sein de paysages incroyables, filmés dans un beau cinémascope et ouvrant à tous les jeux de guerre possibles et imaginables, Anthony Mann parvient à rendre chaque situation savoureuse et contribue une fois de plus à donner ses lettres de noblesse au western.


La Charge des tuniques bleues (The Last Frontier) d'Anthony Mann avec Victor Mature, Robert Preston, Anne Bancroft, James Whitmore et Pat Hogan (1955)

3 juillet 2013

Monstres & Cie

"Nous faisons peur et nous le faisons bien", nous dit l'affiche. "Nous faisons des affiches et nous les faisons mal", a-t-on envie de répondre. Mais s'il n'y avait que la tagline à bousculer... Le titre ? Un couac géant ! Monsters, Inc., qui signifie "La compagnie, des monstres", est devenu Monstres & Cie, qui n'a rien à voir. Qui sont les compagnons de ces montres que le titre nous vante tant ? Et puis il y a tout le reste... Tout le travail de sape de Pixar. A-t-on déjà fait plus laid que cette boule verte puante avec un œil au milieu de la tronche ? A côté de lui ? Un grand schwarzy au menton démesuré et à l'air obstinément con. Notez que les deux monstres sont à poil mais dépourvus de toute troisième jambe, alors que celle du gros lard devrait pendre entre ses guiboles velues de façon très ostentatoire. Le design de ces personnages a passé tous les filtres possibles, des simples graphistes en passant par les directeurs artistiques et producteurs de ce dessin animé toxique.


Une porte.

Ce film a marqué d'une certaine manière le début du troisième millénaire. Une époque bénie pour Pixar. Tous les paquets de céréales furent envahis de pacmans et d'étrons verts. Les carrières de Billy Crystal et de John Goodman, alors au fond du Grand Canyon, se retrouvaient projetées de nouveau en direction de la Lune grâce à leurs facéties vocales. Quel duo ! Ma parole. Billy Crystal c'est une évidence. Mais John Goodman, fallait y penser ! Un acteur gros et massif pour incarner un monstre gros et massif. Quelle bonne idée ! Trivia : Billy Crystal est borgne mais personne ne le sait ! Et John Goodman a des cornes grosses comme ça à cause de sa femme volage. Il les ratiboise chaque matin. Il souffre en outre d'une spina bifida (maladie génétique qui fait pousser une petite queue au bas du dos de certains nourrissons) à l'instar de Guillermo del Toro (d'où son film L'échine du Diable).


Bouh !

Un mot sur le pitch histoire d'être dans le coup pour affronter le deuxième volet. Il existerait une entreprise embauchant des monstres dont le métier est d'ouvrir des portes afin de pénétrer dans les placards des enfants pour cultiver leurs peurs nocturnes. Cette mission n'est pas gratuite : le cri des enfants est la source d'énergie, et l'unique source d'énergie possible, dans le pays des monstres (c'est aussi le cas pour les serpents dans la vraie vie). Sauf que, trop bonne idée, il s'avère que les monstres ont encore plus peur des enfants que les enfants n'ont peur des monstres (idem encore une fois pour les serpents dans la vraie vie). A noter qu'avec cette histoire Pixar ne fait que recycler la mythologie grecque, mais passons. Donc évidemment, un jour, un enfant s'introduit dans le pays des monstres. Ce qui crée une panique incommensurable. Dans le deuxième volet, Monstres Academy, qui est un prequel, on revient sur la scolarité difficile du duo star de l'affiche. Inutile donc de connaître le pitch du premier volet pour piger le second, au contraire même.


Vérification faite : pas de "troisième jambe".

Dès qu'on mate le premier film, en tout cas, on s'en chie au froc. Il est TROP bien. C'est le jour où on l'a vu au ciné qu'on s'est dit, et tous dit : "J'aime Pixar, je suis désolé". On a tous téléchargé ensuite les fameux courtrajmé de Pixar. Celui des piafs sur la ligne à haute tension. Terrible. Celui des petits nuages, qui renvoie Burton à ses pénates. Une tuerie. Celui du petit garçon qui ne voulait pas devenir grand. Ouf. Celui de la lampe qui voulait se faire des amis. Merveilleux. Celui de l'énorme gland sautillant bien que noyé entre deux couilles velues. Auch. Par contre celui-là, c'est un CD gravé par le grand frère de Félix, Brain Damage, à une époque où il tournait à 12 seigues par jour. Ce n'est donc peut-être pas un film Pixar, plutôt un Private. Dans tous les cas c'est tout aussi mignon.


Monstres & Cie de Script Doctor (2001)

1 juillet 2013

The Box

Après Donnie Darko, on attendait tous le nouveau bébé de Richard Kelly. Il a bien sorti Southland Tales mais personne ne l'a vu. Donc on attendait toujours le film d'après Donnie Darko. Or, que constate-t-on devant The Box ? Que Richard Kelly a subi le sort de l'avion dans son premier film phare : il s'est crashé. Commençons par le début : toc, toc, toc. Qui est là ? Frank Langella. J'ai une mallette et une proposition indécente pour vous. Ok, je t'ouvre, je suis trop conne, je suis Cameron Diaz (truisme). En quoi consistent les termes de ce dilemme machiavélique ? Une valise contenant 500$ (soit 238€) offerte à celui qui osera appuyer sur le bouton rouge d'une grosse boîte, lequel bouton, une fois actionné, entrainera la mort d'un être humain au hasard dans le monde. Pour ce qui nous concerne le défi serait vite relevé. Nos loyers respectifs coûtent la bagatelle d'environ 600 doublons par tête de pipe. Et cinq cent dollars américains c'est pile ce qui nous manque pour finir le mois en général. En outre on a déjà tué un ouvrier de la DDE un matin brumeux sur l'autoroute, qu'on a retrouvé sous notre capot en arrivant chez nous après cinq heures de trajet. On a mal dormi de toute une nuit mais en buvant deux ou trois verres de lait sucré (le lactose permet d'endormir les bébés), c'est passé et finalement on a pu pioncer. Donc nous sommes rodés.


Un billet de 500 dols ou la vie d'un quidam ? James Marsden et Cameron Diaz hésitent. Ils n'ont pourtant pas hésité à saloper leur appartement avec un papier peint susceptible d'ôter la vue et la vie. Le cinéaste se focalise sur cette tapisserie à motifs "ruche d'abeille" typique des 70s qui nous accapare totalement et qui nous pousse à nous questionner sur cette génération dorée qui avait un goût de chiotte à tout rompre mais qui avait aussi le génie d'aller marcher sur la lune.

Quand, en 2010, t'as Cameron Diaz qui fend ton affiche en deux, quand c'est la star de ton film, quand c'est ton argument sexy, t'as quelques wagons de retard et tu fais pitié. Cameron Diaz a accepté le rôle parce qu'elle y voit double et qu'elle a cru lire "The Botox" sur le scénario. Elle s'est dit : "Ouais je m'en injecte un biberon tous les matins, donc porqué no". Quand la star féminine alléchante de ton film c'est Cameron Diaz et quand son personnage de prof de lycée souffre d'un horrible pied-bot qu'elle exhibe sous le nez de ses étudiants écœurés, t'as tout simplement un petit grain. Quand la star masculine de ton film c'est James Marsden, que tout le monde confond avec Michael Madsen, Guy Pearce et Mads Mikkelsen, t'es dans le tiers monde du cinoche mais t'as au moins sous la main un acteur qui assure ses propres cascades sans être assuré.


Ne vous y trompez pas, elle commence par les prendre en traitre en leur montrant son pied normal, et pourtant y'a déjà un étudiant qui détourne la tronche au premier plan, dégoûté par la vie.

La première heure de ce film situé dans les années 70 sans aucune raison apparente nous montre tous les personnages qui déambulent devant le bouton rouge en le jaugeant et en roulant les épaules comme des sardines serrées dans une boite entre l'huile et les aromates, hésitant à appuyer une bonne fois pour toutes sur le champignon quitte à se foutre dedans, comme un candidat de Question pour un champion qui connaît pas la réponse mais qui l'a sur le bout de la langue, excité en prime par un Julien Lepers dopé à mort. Dans ce film Lepers c'est Frank Langella et il a la gueule défoncée (il en manque la moitié, et on se rend compte qu'il y a des trucs essentiels sur un visage en le regardant), car c'est en fait un extra-terrestre envoyé là pour... on s'en rappelle plus. Le film est tiré d'une nouvelle de feu Richard Matheson, le célèbre pourvoyeur d'idées en or et/ou en contreplaqué du cinéma de genre hollywoodien quand ce dernier s'est enfin lassé de Stephen King ou de Philip K. Dick. C'est à ce génial vivier humain de scripts que l'on doit par exemple Duel, Je Suis une légende, L'Homme qui rétrécit, et ainsi de suite. C'est l'homme de la situation quand il s'agit de trouver une idée simple, accrocheuse et cinégénique qui s'étalera sur 90 minutes. Mais parfois ses idées sont trainées dans la boue, la preuve.


The Box de Richard Kelly avec Cameron Diaz et James Mardsen (2009)

27 juin 2013

Dark Skies

Dark Skies débute sur les chapeaux de roue. C'est à ma connaissance le seul film d'horreur dont le moment le plus flippant survient dès la toute première seconde, alors que le film n'a, à vrai dire, pas du tout commencé. C'est une citation que l'on doit à Arthur C. Clarke, une pointure de la science-fiction, qui aurait écrit un jour : "Two possibilities exist : either we are alone in the Universe or we are not. Both are equally terrifying." Des mots terribles qui apparaissent blanc sur noir lors du générique d'ouverture et qui ne manquent pas de nous procurer le premier et seul frisson du film. Vous pourrez ressortir cette citation en soirée lorsque le sujet de conversation s'y prêtera, cela fera toujours son petit effet, à condition bien sûr de la placer au moment opportun, de la prononcer en anglais et avec conviction, elle perdrait autrement beaucoup de son impact. Pour ma part, ce film m'a simplement rappelé cette citation, car mon frère Poulpard, ufologue amateur de son état (il préfère le terme d'ovniologue), l'avait faite imprimer sur la première page de sa thèse de biologie dont le sujet, portant sur les interactions entre plantes et herbivores dans un contexte d'invasion biologique, était pourtant "à des années-lumières, que dis-je, à des milliards d'années-lumières !" comme lui a répété son plus virulent examinateur lors de sa soutenance, malgré les menaces physiques et verbales de notre mère sise juste derrière cet énergumène.


D'étranges constructions faites avec les ustensiles de cuisines...

C'est donc ainsi que débute Dark Skies, minuscule film d'horreur qui ressemble à s'y méprendre à un mauvais épisode de X-Files, où une famille de banlieusards américains se retrouve prise pour cible par des extraterrestres invisibles. Ces extraterrestres adorent vider les tiroirs et mettre la cuisine sens dessus dessous pendant la nuit, ce qui fait d'abord croire à des crises de somnambulisme du petit dernier de la famille (il est toujours facile de pointer du doigt le plus faible), les parents étant vraisemblablement fans de Step Bro et peut-être un brin naïfs et cruels. A un rythme suffisamment soutenu pour maintenir l'attention, les péripéties et phénomènes paranormaux accompagnant les intrusions extraterrestres s'enchaînent et se veulent de plus en plus inquiétantes. Cela fait un mois que j'ai vu le film, et je me souviens seulement de cette scène où une flopée d'oiseaux vient s'écraser sur les fenêtres de la maison, comme s'ils étaient irrésistiblement  attirés par cette modeste et banale bâtisse. Quoique non, je me souviens aussi de ce superbe passage où la fort sympathique Keri Russell (la maman) se tape plusieurs fois la tête contre la porte vitrée de sa demeure, en proie à de violentes migraines dues aux ondes néfastes propagées par les aliens.


Des dessins chelous, inspirés par des nuits agitées...

Le film prend une tournure grotesque mais salutaire (on peut enfin en rire pleinement !), quand le petit couple s'en va chez un expert en ufologie (un ovniologue donc) dont ils ont trouvé l'adresse sur internet. Ce dernier, après leur avoir fait passer un questionnaire ridicule (à base de "Un membre de votre famille a-t-il saigné du nez récemment ? Des animaux se sont-ils comportés de façon inhabituelle autour de chez vous ? Votre chien répond-il à son nom ? Avez-vous pensé à mettre du papier alu autour du pénis de votre mari ?"), leur apprend qu'ils sont la cible des Gris, l'espèce extraterrestre la plus souvent observée sur notre planète, et qu'ils risquent très probablement une abduction. L'illuminé est incarné par J. K. Simmons, une "tronche" bien connue du cinéma américain (notamment vue dans Juno et la trilogie Spider-Man de Sam Raimi), et l'acteur s'en donne à cœur joie, semble-t-il bien conscient de l'énormité de la situation, lui dont le personnage est condamné à porter des lunettes aux verres teintés et un vieux sombrero bien enfoncé sur le crâne pour, dit-il, "limiter les intrusions des Gris, télépathes malveillants capables de commander nos actions à distance".


Nos perruches perdent la tête !!

Pour impressionner la galerie, l'expert rappelle alors le b.a-ba de l'ufologue lambda à son auditoire crédule en édictant point par point la fameuse classification de Hynek, celle qui inspira Steven Spielberg en 1977. De la même façon que la citation d'Arthur C. Clarke, vous pouvez placer cette échelle astronomique lors de soirées entre amis voire lors de rendez-vous professionnels à couteaux tirés, quand une intervention de haute volée s'impose dans le but de mettre un point final à toute conversation tout en sauvant les apparences. Je vais donc vous faire part de cette classification de façon détaillée, en m'appuyant simultanément sur mes souvenirs du film et mes expériences personnelles (ne me remerciez pas).


J. K. Simmons livre une prestation assez ébouriffante, il faut bien l'admettre. Il est à fond dans son rôle.

La Rencontre Rapprochée du 1er type (RR1) est celle où le ou les témoins voient un OVNI, quel qu'il soit, à moins de 150 mètres. Le spécialiste des ovnis de Dark Skies avoue être passé tout près d'une RR1 dès l'âge de 6 ans. Hélas, il se tenait à 152 mètres de l'appareil venu du ciel quand il affirme l'avoir vu de ses yeux vus. Encore amer, il ajoute en serrant les poings "A deux centimètres près ! A deux centimètres près !". Après avoir retrouvé ses esprits, J. K. Simmons précise que 8 américains sur 10 effectuent une rencontre rapprochée du 1er type avant l'âge de 55 ans et sont mauvais en géométrie. Keri Russell porte alors la main à la bouche pour jouer la stupéfaction. C'est mignon.


Adepte des "nipples" et autres "see through", Keri Russell apparaît souvent en simple pyjus dans Dark Skies. Notons hélas que de simples gommettes bien placées suffirait à respecter son intimité.

Selon Joseph Allen Hynek, la Rencontre Rapprochée du 2e type (RR2) succède logiquement à la Rencontre du 1er type. Pour qu'une RR2 soit reconnue et attestée, il faut que l'OVNI laisse des preuves matérielles, comme des traces au sol, des mokos ou des fèces, voire pire. L'ufologue un chouïa allumé du film de Scott Charles Stewart désigne alors du bras la vieille étagère qui décore sobrement son salon et sur laquelle trônent une collection de merdes impressionnantes venant forcément d'outre-space. Keri Russell fait encore la moue. On en mangerait !


C'est pendant la nuit que les Gris font tout leur ramdam dans la cuisine. Cela a le don de faire sortir Keri de ses gonds.

En ce qui concerne la RR2, une précision est à faire pour vous autres lecteurs, nouveaux ufologues avertis. Certains pensent en effet que les cercles de récolte, les fameux "signes" qui ont inspiré M. Night Shyamalan, entrent dans cette catégorie. Mais les ufologues sont extrêmement divisés sur ce point, surtout depuis qu'il a été prouvé par A+B que ces étranges symboles étaient l’œuvre de deux paysans farceurs, as du râteau au propre comme au figuré. La déclassification de ces cercles de récolte en RR2 par le Center for UFO Studies en mars 1980 a même provoqué un important schisme parmi les ufologues, définitivement séparés en deux écoles de pensées. Chez les dissidents, on a constaté à cette même période un vif regain d'intérêt pour la classification que l'on doit au français Jacques Vallée (cocorico !), beaucoup plus précise et austère, et donc moins amusante. Dans Dark Skies, le personnage campé par J. K. Simmons préfère ne pas aborder la question pour ne pas rouvrir une plaie encore mal cicatrisée.


Ci-dessus le "crop circle" que réalisa mon frère Poulpard une nuit d'insomnie, dans le champ en face de la ferme de nos parents. En guise de punition, papa nous retira la prise péritel de notre SuperNes. Nous la cherchons encore. 

Les choses deviennent enfin plus intéressantes avec la Rencontre Rapprochée du 3e type (RR3) : le ou les témoins voient un OVNI et ses occupants, ou seulement les prétendus occupants d'un OVNI sans ce dernier (dans ce cas-là, la RR3 présente ceci d'original qu'elle ne se cumule pas systématiquement à une RR1). La "rencontre de Kelly-Hopkinsville" et le "grand meeting de Valensole" sont classés en RR3. Je classe ma JAPD en RR3. Et le pauvre J. K. Simmons accumule à son grand regret les RR3. Quand ça tourne mal, ces rencontres débouchent parfois sur une Rencontre Rapprochée du 4e type (RR4) : le ou les témoins prétendent alors avoir été enlevés par les occupants d'un OVNI. Ces RR4 sont plus rares, dans le sens où les personnes ne reviennent pas toujours pour effectuer le récit de leurs abductions. Elles n'en constituent pas moins l'une des plus populaires catégories inventées par Hynek et de nombreux films en ont proposé une illustration, sans qu'aucun ne parvienne à véritablement marquer les esprits (Intruders, Xtro, Communion, Fire in the Sky, The Forgotten, Fourth Kind... ces titres ne vous disent rien ? Normal).


On ne garde tout de même pas un mauvais souvenir de LA scène d'abduction de Fire in the Sky avec ses aliens particulièrement hideux. Dommage qu'elle ne survienne qu'après deux heures d'ennui.

Remédions aux carences de Dark Skies et précisons qu'il existe deux types de RR4 : dans une "RR4 de classe 1", les victimes sont non consentantes et peuvent éprouver une déformation grave de la réalité, des trous de mémoire, des symptômes caractéristiques du traumatisme du rapt tels que la crainte et l'inquiétude, des effets physiologiques comme la paralysie et une désorientation dans le temps et l'espace. C'est exactement ce qui finit par arriver à la famille de Dark Skies (spoiler). Mon frère Poulpard présente quant à lui la particularité d'avoir à la fois été l'auteur puis la victime puis de nouveau l'auteur d'un RR4 de classe 1. Je considère personnellement comme une RR4 de classe 1 la journée portes ouvertes du collège Joseph Delteil de Limoux effectuée quand j'étais en CM2. Les "RR4 de classe 2", bien que techniquement qualifiés d'enlèvement, sont des cas où le témoin déclare avoir suivi volontairement l'entité. Il s'agit parfois des conséquences du coup de foudre d'une jeune demoiselle pour un individu venant certes d'ailleurs mais répondant par miracle aux critères de beauté de notre planète (à savoir un sexe long, épais et dur). Kelly Kapowski affirme ainsi avoir été attiré par "un sosie de Brad Pitt au corps vert-de-gris" le 14 juillet 1978, en plein Arkansas. Quand le coup de foudre est réciproque, la RR4-2 peut rapidement entraîner une RR7 (un ou plusieurs témoins ont un rapport sexuel avec le ou les occupants d'un OVNI), mais, pour ne pas vous perdre, reprenons plutôt dans l'ordre...


 Joseph A. Hynek et Jacques Vallée : bien qu'opposés par les ufologues du monde entier, les deux hommes se respectaient mutuellement. Notons que Jacques Vallée inspira à Spielberg le personnage incarné par François Truffaut dans Rencontres du 3ème type et que Hynek y fait une apparition.

La rencontre Rapprochée du 5e type (RR5) est celle où le ou les témoins prétendent être entrés en communication avec les occupants d'un OVNI. Certaines personnes prétendant avoir vécu une RR5 se sont révélés être de purs affabulateurs. D'autres, qui visaient à mettre en garde leurs semblables, ont récemment tenté de démontrer que le 39 49 était une ligne directe vers une RR5 assurée et souvent traumatisante. Ce type de rencontre ne se produit pas dans Dark Skies, les extraterrestres du film pouvant se définir comme de véritables anti-woody aliens dans le sens où ils ne causent et ne blaguent jamais. La Rencontre Rapprochée du 6e type (RR6) ne fait plus rire personne : pour qu'elle ait lieu, un ou plusieurs témoins (ou animaux) doivent être blessés ou tués par un OVNI ou ses occupants. On peut alors parler d'une "mauvaise rencontre" ou d'une "rencontre fatale", comme l'indique mon frère Poulpard, alien ufologue amateur. Les cas de mutilations de bétail qui ne trouvent pas d'explication rationnelle sont souvent imputés à une RR6 (pour l'anecdote, le tout premier épisode de la série South Park traite avec humour de la RR6). La mort de mon chat Leviathan, dont le cadavre a été retrouvé recouvert d'abjectes cicatrices, a d'abord été classée en RR6 par mon propre papa avant d'être déclassée suite aux aveux du petit Dimitri, mon enfoiré de voisin psychopathe. Pour en revenir au film, J. K. Simmons déclare que la RR6 est la plus atroce des rencontres, étant donné qu'elle laisse généralement la victime en vie, mais traumatisée pour le restant de ses jours, or "mieux vaut crever après ça, croyez-moi" comme le personnage le répète à 36 reprises exactement (j'ai compté). Les RR7 et suivantes existent bel et bien, mais elles sont moins indispensables. Savoir par-cœur les cinq premières catégories élaborées par Hynek suffisent à briller en société et même au delà...


Quelques portraits d'Entités Biologiques Extraterrestres réalisés d'après les témoignages. Presque toutes correspondent à des "Gris". Certains farceurs ajoutent parfois à cette sinistre galerie une photographie noir et blanc en pied d'Amélie Nothomb. 

A part enrichir votre culture générale par ces précieuses connaissances et faire de vous une bestiole de foire en soirées (ce qui n'est déjà pas rien, avouons-le), Dark Skies ne vous apportera pas grand chose. Le grand film sur les rencontres du 4e type reste donc à faire. On se demande un peu pourquoi Dark Skies connaît les honneurs d'une sortie en salles quand tant d'autres restent sur les étagères. La jolie frimousse de Keri Russell, dont la régularité des traits n'a d'égal que la petitesse de sa poitrine (malheureusement personne n'est parfait), ne suffit pas à se sentir quelque peu concerné par les malheurs de cette bien terne famille, en proie à des petits hommes gris qui ne marqueront pas l'histoire de la science-fiction mais qui vous feront peut-être effectuer une recherche Google en leur honneur (c'est ce que j'ai fait, j'avoue). En ce qui me concerne, je me suis senti obligé de vous parler de ce film à cause de cette sortie inattendue sur grand écran, et c'est là qu'on sent les terribles contradictions de la vie d'un blogueur ciné, affirmant n'être guidé que par sa passion de cinéphile, mais obéissant sans rechigner au diktat impitoyable de l'actualité. 


Dark Skies de Scott Charles Stewart avec Keri Russell, Josh Hamilton, Dakota Goyo, Kadan Rockett et J. K. Simmons (2013)

25 juin 2013

La Fille du 14 juillet

La Fille du 14 juillet, premier film signé Antonin Peretjatko, fait un bien fou et tombe à point nommé. On entend les mots "révolution", "réveillez-vous !", "liberté" ou "horizon" là-dedans, et c'est tout le programme du film, dont l'auteur fait partie de tout un mouvement de jeunes cinéastes français (mis en avant par Les Cahiers du cinéma dans le numéro d'avril 2013), s'inscrit dans la continuité d'Un monde sans femmes, et nous adresse une piqûre de rappel : on peut rire devant un film français d'aujourd'hui, rire franchement, rire intelligemment. Racontant l'histoire d'une petite bande improvisée de jeunes gens diplômés partis en vacances faute de travail pour mettre le grappin sur une fille envoûtante, dont la fête est gâchée quand le gouvernement avance la rentrée d'un mois par mesure d'austérité, le film parle non seulement de notre époque (quasiment tous les gags font écho à l'actualité, des flics qui tirent sur les délinquants au flash-ball à la soupe qui suinte d'une assiette trouée en passant par cet enfant déguisé en cloporte kafkaïen qui intime à ses parents de se réveiller avant d'être abattu par une cartouche au chloroforme), mais parle surtout de et à nous autres, qui ressentons un besoin fou de soleil, de départ et d'aventure, de vacances en somme, et de repos, ne serait-ce que pour l'esprit. Le film satisfait à merveille notre soif d'insouciance, de décrochage, de rire et de folie, en un mot comme en cent, de liberté. Et cette liberté, cette légèreté de ton avec lesquels Peretjatko renoue enfin, nous sortent la tête hors de l'eau, hors d'une comédie à la française moribonde (on vous en parlait dans notre édito du 8 septembre 2012) et plus généralement de tout un cinéma français de l'asphyxie (on apprécie la petite pique adressée par le cinéaste à Un Prophète de Jacques Audiard).




Comme Guillaume Brac, Antonin Peretjatko ne vient pas de nulle part et ménage ses influences dans un mélange d'inspirations diverses, avec une prédominante Nouvelle Vague, et notamment godardienne. On retrouve avec bonheur l'humour bon enfant du Godard première période. A bout de souffle est immédiatement convoqué, et un certain pacte de lecture aussitôt instauré, quand Truquette (Vimala Pons) ouvre le film en vendant La Commune ! à la criée au milieu du défilé militaire du 14 juillet comme Patricia Franchini (Jean Seberg) vendait le New-York Herald Tribune sur les Champs Élysées. C'est Pierrot le fou qui prend ensuite le relai, avec ce road movie peuplé de pieds nickelés escrocs et branleurs confrontés aux forces de l'ordre, et cette virée en vacances forcées, plus ou moins définitives malgré les velléités gouvernementales, mêlant romance colorée, drôlerie et violence (on croise des meurtres de sang froid et on entend des coups de feu ici et là, qui rappellent la mitraille sonore dans la séquence du film de Godard où Belmondo et Karina rejouent la guerre du Vietnam pour plumer des touristes américains). On se rappelle aussi l'humour Truffaldien, celui d'Agnès Varda dans le sketch de Cléo de 5 à 7 mettant en scène Godard (encore lui) et Karina (encore elle), et la gaieté estivale de certains films de Rozier ou de Rohmer. Sans oublier le sens du burlesque d'un film aimé de ce dernier, La Campagne de Cicéron, de Jacques Davila, même si La fille du 14 juillet se veut beaucoup plus comique. Peretjatko combine ces inspirations sans tomber dans le carnet de citations. Mieux, elles se justifient d'autant plus que le cinéaste propose un double mouvement vers l'arrière, vers l'ère d'opulence, de plein-emploi et de départs en vacances de cette France bien révolue que parcouraient nos parents et grands-parents, et vers l'avant, vers ce que nous souhaiterions vivre depuis très longtemps : de pures vacances débraillées. Les échos multiples au meilleur du cinéma de nos aïeux se justifient aussi par cette phrase que prononce Vincent Macaigne dans un café : "les souvenirs c'est comme des voyages". Antonin Peretjatko fait rejaillir une foule de souvenirs cinématographiques chargés de joie et d'inconséquence dans un film qui nous fait ainsi voyager doublement.




Cette tendance "rétro" trahit d'ailleurs une nostalgie bien légitime, qui ne se contente pas de ressasser le passé mais s'acharne à en extirper une énergie vitale pour se projeter coûte que coûte (la Delorean mythique de Retour vers le futur n'est peut-être pas là complètement par hasard). Le film a beau enchaîner les gags à un rythme effréné (quitte à ce que certains tombent à plat, mais le cinéaste tente tout et l'euphorie du mouvement général nous pousse si vite au gag suivant que les ratés sont digérés avec le sourire), il est troué de moments d'accalmie, quand on voit les personnages se fixer pour confesser leur soudaine mélancolie ou leurs accès de colère (à l'occasion d'une soirée rétrospective chez l'ubuesque docteur Placenta notamment, qui avec quelques autres personnages secondaires évoque également les comédies de Joël Seria). Ces brèves pauses dans le déferlement comique du film sont des moments de béance, d'essoufflement, certes éphémères mais témoignant d'une souffrance bien d'aujourd'hui. D'autres percées font place aux rêveries tchekhoviennes des personnages amoureux, qui se projètent dans la neige, en total décalage avec ce film de plage, et qui, tournant le dos à des situations romanesque tragiques et allégoriques (un village dévasté par la peste et le choléra, un autre intégralement rasé par le feu), se permettent de précieux élans romantiques, lorsque Hector et Truquette se disent "je t'aime" dans des plans d'une poésie tout aussi précieuse dans le cinéma français contemporain que l'humour ambiant.




Ce sont ces changements de vitesse qui font la richesse et la force du film de Peretjatko, et qui magnifient son aspect sur-découpé, presque décousu, de premier film et de film à sketchs. Il y a un foisonnement là-dedans qui rafraîchit son monde, une joie de raconter aussi, de s'amuser, qui peut passer par le simple fait de montrer les filles (et de très jolies filles, à commencer par la belle Vimala Pons) toutes nues, pour la blague, comme c'était si banal autrefois dans les comédies françaises. Qui passe aussi par des tentatives formelles bienvenues, que ce soit sur l'ensemble du film, avec un travail de montage qui instaure un rythme rapide et des effets d'ellipses participant de beaucoup aux effets comiques, ou dans les détails, comme avec ces quelques fermetures à l'iris, clins d'oeil au cinéma d'autrefois (Peretjatko fait aussi appel aux feuilletons de Feuillade quand Truquette revêt une combinaison noire pour un numéro de cirque qui rend un sincère hommage au cinéma de trucages et de gadgets des premiers temps), ou véritables vecteurs de poéticité dans les scènes romantiques déjà évoquées. On pourrait aussi parler du jeu sur le hors-champ, dans la scène du départ en voiture sous le pont parisien, de l'utilisation de l'espace, dans celle du repas chez les Placenta, ou du travail sur les mouvements de caméra, avec entre autres le fameux panneau aux mille interdictions sur la petite plage envahie par nos hurluberlus. Et puis il y a des scènes plus complètes encore, qui combinent les procédés et les effets sur le spectateur, comme celle, proche du Blake Edwards de The Party (et en cela du cinéma d'Emmanuel Mouret), qui montre nos jeunes gens faisant la fête dans la fumée d'un feu où ils pourraient bien tous brûler, n'était l'amour et l'humour qui les tiennent et qui les sauvent.


La Fille du 14 juillet d'Antonin Peretjatko avec Vimala Pons, Vincent Macaigne, Grégoire Tachnakian, Marie-Lorna Vaconsin et Serge Trinquecoste (2013)