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31 octobre 2022

Xtro

Xtro, c'est d'abord un titre du tonnerre. Jamais expliqué, nul besoin, il claque et c'est bien suffisant pour le justifier. Sur un fond de ciel étoilé, il apparaît soudainement, déchirant l'écran d'une lumière blanche agressive et aveuglante. On peut penser à The Thing, sorti juste avant, sans compter la musique signée par le réalisateur lui-même, Harry Bromley Davenport, constituée à 100% de synthétiseurs hurlants, malmenés, martyrisés : elle nous explose aux oreilles d'entrée et peut évoquer un Carpenter sous acide. Le thème tapageur, que l'on entend lors de ce générique d'introduction, est une vraie pépite. Le cinéaste-musicien composait sans doute là son petit chef-d'œuvre musical personnel, parfait pour accompagner son magnum opus cinématographique. Il réalisera par la suite deux autres Xtro, des films non connectés directement au premier mais essayant de surfer sur son modeste succès et dépeignant eux aussi de très mauvaises rencontres extraterrestres. Notons aussi que celui qui commença sa carrière en tant qu'assistant de Nicholas Ray avait également participé, deux ans auparavant, au scénario de ce film de fantôme poignant avec Mia Farrow qu'est Le Cercle infernal, et nous aurons fait le tour de l'œuvre connue de cet homme-là. Un artiste maudit et torturé, à n'en pas douter, qui, du seul fait qu'il ait commis Xtro, occupera à jamais une place à part dans mon cœur de cinéphage. 



 
 
Xtro comme extraterrestre peut-être, il y a au moins trois lettres en commun, non ? Ce titre râpeux s'oppose au phonétiquement plus mignon et doux E.T., à l'instar de l'affiche et de sa tagline, "Some Extra-Terrestrials AREN'T friendly !". Plus que le récit d'une succession d'entrevues sanglantes avec un alien belliqueux appelé à éliminer le casting méthodiquement, Xtro est d'abord le récit d'un enlèvement tragique. Le petit Tony joue tranquillement avec son papa dans le jardin de leur cottage quand le bâton balancé au chien ralentit sa course en tournoyant anormalement dans les airs (sympathique clin d'œil au 2001 de Kubrick) puis fend le ciel en deux dans un feu d'artifice soudain. Une lumière blanche envahit alors le cadre, les éléments se déchaînent, le gosse s'agrippe au mur et se tient en retrait tandis que son père disparaît, dans un flash assourdissant. Puis le garçon se réveille en sursaut, trois ans plus tard. Il habite désormais dans un immeuble de Londres aux côtés de sa mère, de son beau-père et d'une jeune fille au pair française. L'enfant est encore traumatisé par l'événement auquel nous venons juste d'assister et qu'il revit en cauchemar. Ses nuits sont agitées, des phénomènes inexplicables se produisent : il se réveille dans une mare de sang, qui n'est pas le sien, ce qui n'inquiète donc pas le docteur flegmatique venu à domicile. Au même moment, dans la campagne anglaise, à quelques kilomètres de là, un objet non identifié s'écrase et son sordide occupant s'en extirpe. La créature, ignoble, s'en prend à un couple qui passait par-là en voiture avant de s'inviter chez une habitante isolée : elle l'agresse par surprise puis la féconde par la bouche. La jeune femme violée finit par se relever, ensanglantée, sous le choc, puis son ventre se déforme, gonfle au point de crever, s'en extrait alors le père disparu du petit garçon... Bien sûr, ces scènes-là ont dû être assez salissantes, vous imaginez bien.



 
 
Pendant ces premières minutes, où nous sommes encore dans l'expectative mais déjà plutôt séduit par le caractère écœurant des scènes où la créature immonde s'affiche, on craint un peu d'avoir affaire à un énième avorton d'Alien dont le budget riquiqui serait brillamment éclipsé par les choix crasseux et le sens de la débrouille des techniciens. On se doute que le carnage va continuer ainsi, mettant à l'honneur ces effets spéciaux artisanaux et particulièrement crados, conçus avec application par une équipe de dangereux maniaques. Mais plus le film avance, plus il devient bizarre, glauque, imprévisible et singulier. Son intérêt redouble au moment du retour du père dans sa petite famille. L'acteur qui incarne le daron-alien, Philip Sayer, est franchement excellent, très difficile à cerner, peut-être parce qu'il ne savait pas non plus où le menait ce scénario malade, allez savoir. Il incarne tantôt une sorte de menace froide et subtile tantôt une figure paternelle retrouvée et bienveillante. On comprend qu'il veut remettre la main sur son fils, très vraisemblablement pour l'emporter avec lui vers un ailleurs inconnu  – il pourrait aussi bien revenir d'une planète lointaine que d'une autre dimension, l'apparition lumineuse aux contours indéfinis ne nous éclaire en rien, s'agirait-il d'une brèche vers un autre espace-temps ?... Les réactions des uns et des autres au retour du papa sont d'une amusante simplicité, Harry Bromley Davenport fait dans la psychologie minimaliste, il permet au spectateur de jouer un rôle actif, l'invite à combler les manques. La maman est plutôt confuse, son nouveau compagnon passablement agacé, le gosse tout simplement heureux de retrouver son papounet, et la jolie blonde au pair s'en fiche pas mal car tout ce qu'elle veut, c'est pouvoir continuer de folâtrer en douce avec son boyfriend. L'au pair est jouée par Maryam d'Abo, vague sosie de Nastassja Kinski, pour sa première apparition à l'écran, quatre ans avant de réaliser son rêve, incarner une James Bond Girl : elle se montre ici assez peu pudique et apporte quelque chose de pétillant à ce personnage terriblement accessoire de jeune fille oisive, à l'insolence discrète, dont la langue maternelle refait ponctuellement surface quand il s'agit de se plaindre, de répugner à la tâche. 



 
 
Le retour du doppelgänger paternel, et les réactions pour le moins circonspectes qu'il suscite, installe une ambiance délétère et atone totalement inattendue dans l'appartement londonien. Seul le gamin se réjouit donc de la nouvelle situation et se contente de regarder son père bouche bée quand il le surprend dans sa piaule en train de gober les œufs de son serpent domestique (quelle idée aussi !). Le film monte d'un cran dans l'étrangeté répugnante et presque loufoque à partir du moment où le père transmet, par succion, à son cher fils des pouvoirs surnaturels dont nous n'avions eu jusque-là qu'un incompréhensible aperçu (des objets fondus ou en surchauffe au contact du papa, comme ce téléphone public devenu réglisse pendouillant). Le réalisateur et scénariste atteste d'alors d'une inventivité farfelue, sans limite, pour notre plus grand plaisir d'amateurs d'objets filmiques non identifiés et d'extravagances en tout genre. Fort de ses nouveaux dons, le gosse, plus tout à fait lui-même, s'amuse dans sa chambre avant l'heure du dodo et parvient, depuis son lit mezzanine, à donner vie à ses jouets, par la seule force de sa pensée, lors d'une scène troublante où la simplicité du montage et des effets de lumière ont de quoi fasciner, tout en nous ménageant quelques surprises pour la suite. Ces quelques jouets, désormais animés et agrandis, seront autant d'alliés du petit garçon, à présent du même bord que son père, dans l'accomplissement de leurs sombres projets... Harry Bromley Davenport, qui a peut-être écrit le scénar sous influence ou en tout cas dans un état second, comme touché par une grâce morbide, convoque ainsi : un GI-Joe à l'échelle humaine, un clown râblais particulièrement flippant, une panthère noire féroce, un tank qui tire dorénavant à balles réelles et une toupie particulièrement affutée guère plus soumise à la gravité... Voir ensuite ce drôle de bestiaire en action est un petit régal de cinéphile déviant, croyez-moi.



 
 
Pour que vous ayez une idée du niveau de bizarrerie atteint ici, dites-vous que le papa possédé se shoote au gaz de ville, peut-être par nostalgie, pour renouer avec l'atmosphère de sa planète ou de sa dimension d'origine ; sachez aussi que le serpent de compagnie du garçon finit par s'échapper et par atterrir dans la salade composée de la voisine du dessous, une vieille bique acariâtre qui s'acharne tellement sur l'aventureux reptile qu'il termine à l'état liquide, ce qui est toutefois bien pratique pour le transvaser avec soin dans une poche plastique, le ramener à son jeune propriétaire et ainsi entretenir de bonnes relations de voisinage... Le GI-Joe grandeur nature vengera la bestiole comme il se doit lors d'une des meilleures scènes du film, notamment en raison de la crédibilité étonnante du soldat : probablement animé par un expert du mime aux gestes robotiques qui, associés au costume militaire et au masque de plastique qu'il porte, font parfaitement illusion et font de lui la vedette potentielle d'une interminable série de slashers (à quand le spin off ?). Une fois qu'on a vu ça, on n'est peu étonné de constater l'usage qui est fait du réfrigérateur de la cuisine par l'enfant et son clown complice : après une préparation aussi méticuleuse qu'incompréhensible pour nous autres, étrangers à l'univers xtro, le frigo sert de réceptacle à une demi douzaine d'œufs xtroterrestres fraîchement pondus par la fille au pair, transformée en une espèce de hôte-zombie répugnante dans la baignoire de la salle de bain (l'aspect de la pitoyable chose évoque L'Invasion des profanateurs de sépultures, version Kaufman, en plus abject encore ; on peut aussi penser à ce que découvrent Ripley et sa bande lors de la visite du terrier des aliens dans l'opus de James Cameron...).



 
 
La diablerie d'Xtro réside aussi dans d'infimes détails. Des détails visuels qui intriguent, placés là sans raison, comme ce portrait de Staline accroché au mur de la loge du concierge de l'immeuble, ou le ridicule décomplexé des poses prises en arrière-plan par les modèles du beau-père, photographe de profession. Autant de touches de cet humour insaisissable, disséminé ici et là, qui participe pour beaucoup à la singularité du film, par ailleurs très premier degré, et de son ambiance malaisante, inconfortable, dur à définir autrement que par cette expression anglaise devenue courante dans la bouche des plus jeunes. "What the fuck ?!". Une chose est sûre : le britannique Harry Bromley Davenport est un cinéphile aux goûts raffinés, j'en veux pour preuve les affiches françaises de quelques classiques d'avant-guerre qui décorent l'entrée de l'appartement. Son film d'horreur malsain et sans frein, qui tape dans l'exploitation pure, contient par ailleurs de nombreuses références. Mais celles-ci sont introduites dans un contexte si insolite et l'ensemble est truffé de détails si curieux que Xtro se dégage sans souci de toute pesante parenté, il existe pour lui-même, brillant d'un sombre éclat, porté par une rare conviction. A ce titre, vu la tonne de trouvailles qu'il y a là-dedans, le potentiel parfois inexploité de certaines d'entre elles (peut-être en raison du manque de moyen), et le caractère confus ou nébuleux du scénario pour de nombreux aspects, on se dit presque qu'il y aurait un remake à faire d'Xtro, quelque chose de plus cadré, maîtrisé, qui pourrait développer des pistes laissées en suspens grâce à un budget plus conséquent. Et à la fois, Xtro est une œuvre unique, un one shot inespéré, à la magie miraculeuse, dont le charme fétide réside aussi et surtout dans sa difformité fascinante, dans sa fragilité suintante. Impossible à reproduire, à l'évidence.



 
 
Difficile d'aborder le cas Xtro sans dire quelques mots sur ses fins alternatives. Deux conclusions différentes ont été tournés, elles sont disponibles dans les bonnes éditions DVD et même facilement visibles sur Youtube. J'ai une nette préférence pour celle initialement désirée par le cinéaste, qui nous quitte sur une note plus ambiguë, incertaine et conforte l'appréciable étrangeté du film, l'éloignant du gore et de l'effet choc assez facile de l'autre version, moins conforme à l'esprit et l'atmosphère finement développée jusque-là. Je serais curieux de connaître les positions des fans sur ce sujet, mais la mienne est convaincue. Il y a donc de quoi s'amuser, sourire, frémir et être révulsé devant Xtro, petite pelloche chelou faite avec amour et entrain, pourtant très vivement critiquée à sa sortie, stabilotée parmi les videos nasties au Royaume-Uni et devenue culte bien plus récemment, comme par la force des choses, l'évidence, son originalité absurde et sa monstruosité débridée ayant fait de ce film, remis à l'honneur dans différents festivals spécialisés ces dernières années, un titre particulièrement apprécié au fil du temps. Une sacrée curiosité, le joyau de Harry Bromley Davenport, un artiste détraqué : on peut presque regretter que cet homme-là ait choisi le cinéma, un business à l'évidence trop cruel pour lui et la pleine expression de son talent. Réjouissons-nous, au moins, que ce film existe, que ce flot d'images cauchemardesques et de situations aberrantes soit bel et bien visible dans notre dimension, sur notre planète, dans cet espace-temps ; nous sommes contemporains d'Xtro, terrifiante fissure en zigzag de notre rassurante réalité.


Xtro de Harry Bromley Davenport avec Philip Sayer, Bernice Stegers, Simon Nash et Maryam d'Abo (1982)

1 novembre 2018

Le Cercle infernal

Le Cercle infernal fait partie de ces titres méconnus du cinéma fantastique que quelques amateurs tiennent en haute estime et s'échangent encore sous le manteau, incitant ardemment à leur redécouverte. J'avais moi-même envie de le voir depuis des lustres puisqu'il figurait dans le fameux numéro de Mad-Movies consacré aux "100 meilleurs films fantastiques" paru en 1996, une liste certes propice aux déceptions, mais également riche en petites pépites oubliées et autres obscurités qui valent effectivement le détour. Le film de Richard Loncraine, sorti en 1977, y avait donc bel et bien toute sa place. Adaptation d'un livre de Peter Straub, Le Cercle infernal joue sur plusieurs tableaux, se situant quelque part entre le gros mélodrame et le pur film de maison hantée, il se consacre avant tout à nous dresser le portrait d'une mère endeuillée, qui ne parvient pas à se remettre de la mort accidentelle de sa fille (dès la première scène, lors d'un banal petit-déjeuner qui commence bien mal la journée et installe d'emblée une ambiance assez glauque !).




Mia Farrow campe donc Julia, cette maman dévastée par la mort de sa fille unique qui quitte son époux et s'en va vivre dans une nouvelle maison dès sa sortie de l'hôpital où elle était restée pour se remettre du choc. Arrivée sur les lieux, elle ressent rapidement une étrange présence, qu'elle ne craint pas vraiment et qui lui rappelle sa fille. Obnubilée par celle-ci, Julia va mener des recherches dans l'objectif de faire la lumière sur le passé de cette maison, un passé qui la renvoie à son drame personnel... Inutile d'en dire plus pour en révéler le moins possible, le scénario n'ayant lui-même pas tant de secrets que ça à révéler et se déroulant sur un rythme très tranquille (on est très loin des scénars actuels des films du même genre, qui partent trop souvent dans tous les sens). Richard Loncraine coche la plupart des topiques du film de maison hantée avec, au programme : séance de spiritisme, portes qui grincent, radiateur qui s'allume tout seul, enquête sur le passé de ladite maison, etc. Tout y est et, si la tension n'atteint jamais des sommets, ça reste plutôt bien fait. On n'a jamais la trouille mais on sent que ça n'est pas là le principal objectif du cinéaste, qui prend surtout soin de travailler son atmosphère, à l'évidence le plus grand atout du film.




Avec ses couleurs et ses lumières vaporeuses et automnales, Le Cercle infernal baigne dans une ambiance mélancolique à souhait où l'on se laisse facilement aller. Mia Farrow, de par sa présence lunaire et gracile tout à fait adaptée au fantastique, y est comme un poisson dans l'eau. L'actrice dégage très naturellement une fragilité qui sied idéalement à son personnage. La musique de Colin Towns, et son leitmotiv délicat et entêtant, apporte aussi beaucoup au charme suranné d'un film qu'il aurait peut-être été difficile de situer dans le temps. On peut toutefois regretter que le réalisateur, à la démarche très classique, n'exploite pas à fond le potentiel d'une histoire qui aurait pu davantage semer le trouble entre fantasme et réalité (voire développer l'idée d'une boucle temporelle, d'un monde parallèle ou que sais-je). A côté de ça, il se perd dans quelques scènes de morts "accidentelles" tout à fait dispensables, n'apportant pas grand chose au récit. Dick Loncraine a cependant le bon goût de nous abandonner sur un dernier plan magnifique, qui nous hante quelques temps après la projection en nous enveloppant durablement dans sa tristesse. Cette conclusion terrible, particulièrement sombre et réussie, nous quitte de la meilleure façon possible et vient nous rappeler les vraies qualités d'un film qui, sans sa lenteur relative et son manque de vraie fulgurance (à l'exception du plan final donc), jouirait peut-être d'un autre statut aujourd'hui. 


Le Cercle infernal (Full Circle) de Richard Loncraine avec Mia Farrow (1977)

22 mai 2018

Outland

Adolescent, je feuilletais régulièrement le Mad-Movies numéro 100 qui comprenait un long dossier spécial consacré aux "100 meilleurs films fantastiques" selon la rédaction du magazine. Je consultais ce dossier avec amour et même avec sérieux, en notant les films déjà vus et en retenant bien les noms de ceux que je souhaitais voir au plus vite. Parmi ces 100 films, figuraient quelques titres étonnants, moins évidents, des invités surprises pourrait-on dire. Je cite, la plupart de mémoire : La Grande Menace de Jack Gold, Wolfen de Michael Wadleigh, Les Clowns tueurs venus d'ailleurs de Stephen Chiodo, C'était demain de Nicholas Meyer, L'Amour avec des gants de Maurizio Nichetti, Appel d'urgence de Steve de Jarnatt, Truly, Madly, Deeply d'Anthony Minghella ou encore Messe Noire d'Eric Wetson.




Depuis, j'ai pu découvrir quelques-uns de ces films et j'avoue avoir souvent été déçu tant mon attente et mes espoirs étaient peut-être devenus trop grands au fil du temps. Pourtant, Appel d'Urgence est un petit "post-nuke" au charme réel, Wolfen est un film de loup-garou urbain au scénario inspiré et Messe Noire est une série b qui contient quelques fulgurances gores marquantes et originales. Malgré tout, force est de reconnaître qu'aux côtés des chefs-d'oeuvre de John Carpenter, Tobe Hooper, Steven Spielberg ou William Friedkin, ces films demeurent d'une importance bien plus modeste. Mais c'était aussi le charme de ce dossier spécial, Mad-Movies y avait mêlé avec malice des incontournables, des classiques et, évidemment, des absents de marque qui, à l'époque, avaient fait jaser. Et son intérêt résidait principalement dans ces titres plus obscurs qui titillaient forcément la curiosité de par leur présence aux côtés de grands films mieux connus, à la notoriété solidement établie.




Parmi ces films, il y avait aussi Outland de Peter Hyams, un titre qui m'intriguait tout particulièrement en raison de l'image qui accompagnait l'article : un astronaute en pleine crise de panique coincé dans son scaphandre. Cette image est issue de la première scène du film, qui nous présente une équipe de mineurs au travail sur Io, satellite de Jupiter exploité pour son minerai. Un incident incompréhensible survient alors : l'un des ouvriers se met à halluciner, perce volontairement sa combinaison et meurt à la dérive dans l'espace, après que sa tête a explosé dans un effet spécial digne du final de Total Recall. Bien décidé à comprendre ces incidents qui se répètent sur Io, un marshal fédéral (Sean Connery !) mène l'enquête, quitte à mettre sa propre vie en danger. Il lèvera peu à peu le voile sur un trafic de drogue parfaitement organisé et même encouragé par la grande entreprise gérant les exploitations minières, dans le but de décupler la productivité des ouvriers.




Vous l'aurez peut-être deviné à travers mon résumé de l'histoire : Outland est un véritable western spatial autour d'une vraie figure de shérif incarné par un très bon Sean Connery. A l'orée des années 80, Peter Hyams voulait réaliser un western mais, le genre étant passé de mode, les producteurs lui ont fait "tut tut tut". Il a ainsi simplement délocalisé son histoire, de l'Ouest jusqu'aux confins du système solaire, sur une minuscule planète, Io, qui devait même donner son joli nom au film. Le scénario signé Peter Hyams s'inspire d'ailleurs nettement du fameux film de Fred Zinneman, Le Train Sifflera Trois Fois. On y retrouve également un shérif seul contre tous devant faire face à la corruption et à la lâcheté ambiante. Si le film de Zinneman était une dénonciation déguisée du maccarthysme, Outland s'avère être une critique bien sentie du capitalisme à tout rompre et pointe du doigt les méthodes inhumaines d'une sorte de multinationale futuriste obnubilée par le profit.




Bien que la direction artistique d'Outland soit bonne et que le film ait une certaine allure, il faut reconnaître qu'il a aujourd'hui un peu vieilli. L'alternance entre des scènes d'incidents causées par la drogue et celles nous montrant l'avancement de l'enquête du marshall est un peu répétitive dans la plus grande partie du film. Le dernier tiers manque de rythme et peine malheureusement à maintenir l'attention. En fin de compte, le film de Peter Hyams trouve surtout son intérêt dans le beau personnage auquel Sean Connery parvient à donner vie, un homme qui a atterri là, au fin fond de l'univers, par dénigrement, désireux de prouver qu'il vaut mieux que ça en allant au bout de ses convictions. La plus belle scène du film est celle où, en lent travelling avant cadrant le visage de l'acteur, Sean Connery exprime sa volonté de faire ses preuves, de donner un sens à sa présence sur Io. La relation d'amitié et de confiance que son personnage construit peu à peu avec sa seule aide dans la station minière, la docteure jouée par une excellente Frances Sternhagen, est l'autre point fort du film. Quelques répliques teintées d'humour et une progression lente vers cette belle amitié nous font croire et nous attacher à ce duo original. Face à eux, Peter Boyle campe parfaitement un imbuvable homme de pouvoir, orchestrant sans aucun scrupule le trafic, et ses confrontations avec Sean Connery donnent toujours lieu à des scènes réussies.




Hélas, malgré des acteurs impeccables et toutes ces autres qualités bien réelles qui font de lui un film au demeurant sympathique, Outland m'a encore laissé un léger goût d'inachevé, moi qui voulais une nouvelle fois découvrir une véritable pépite sous-estimée du cinéma de genre. Ma quête des autres films non vus de la fameuse liste de Mad-Movies n'est pas terminée pour autant et j'ai par exemple toujours aussi hâte de découvrir Le Cercle infernal de Richard Loncraine dont l'aperçu présent dans le numéro spécial, une Mia Farrow effrayée en pleine séance de spiritisme, m'a toujours titillé...


Outland de Peter Hyams avec Sean Connery, Frances Sternhagen et Peter Boyle (1981)

15 septembre 2012

Dark Horse

Le dernier film de Todd Solondz colle au gros cul de son personnage principal, Abe (Jordan Gelber), un trentenaire paumé, un attardé en surpoids souffrant d'un début de calvitie ("a big curly-headed fuck", pour reprendre l'insulte lancée à John C. Reilly par Will Ferrell dans Step Brothers), mal fringué (survêtements, maillots XXL de la NFL, polos Ralph Lauren roses, chaussettes blanches pour sandales noires, collier en argent à son nom), pas très malin, pas très drôle, plutôt lourd, bref un type qui n'a rien pour lui, un authentique loser sans vie sentimentale, sans vie aucune à vrai dire, un gros nerd, un geek à la ramasse, un "young adult", véritable Tanguy vivant chez ses parents et travaillant (mal) dans la médiocre boîte de son père qui n'en peut plus de lui et qui l'encourage à reprendre ses études pour suivre le chemin de son grand frère chirurgien, qu'Abe déteste parce qu'il a réussi, contrairement à lui, l'éternel outsider, le "dark horse" du titre, le raté total. Imaginez un doublon de Michael Scott, le personnage interprété par Steve Carell dans The Office, mais sans la drôlerie du comique américain, physiquement en porte-à-faux entre James Gandolfini et Seth Rogen (je cite ce dernier parce qu'on se croirait parfois devant une comédie Apatow - comédies déjà rarement drôles - mais traitée sur le mode tragique), et vous aurez une bonne idée du pivot narratif auquel nous soumet Solondz de la première à la dernière minute de son film. 
 
 
Tout ce que tente le personnage rate systématiquement, et à chaque fois qu'il se plante ou qu'on le bâche, Abe rentre chez lui dans son énorme pick-up jaune, se gare devant la maison familiale filmée en plan d'ensemble, sort du véhicule, se dirige vers l'entrée, porte la clé au-dessus de son épaule et appuie sur la télécommande qui produit ce bruit, "twout-twout", signalant que les portes de la voiture sont verrouillées. Suit invariablement un plan de l'intérieur de la maison, caméra proche de l'inénarrable poste de télévision fixé par le père hébété coiffé de son petit postiche gris d'américain moyen forcément minable (Christophe Walken), tandis qu'à côté de lui sa femme mal attifée et forcément non moins minable (Mia Farrow) se penche vers le couloir sur sa gauche et demande "ta journée s'est bien passée Abe ?" quand on voit ledit Abe traverser le couloir (avec l'allure et la tronche de son homonyme dans le jeu vidéo Oddworld) vers sa chambre sans un regard et sans un mot pour ses vieux parents fatigués et ringards à souhait. C'est un gimmick du film de Solondz et si la répétition de cette scène est censée nous faire rire, elle n'y parvient pas. Si en revanche elle se limite à vouloir dire la morne banalité du quotidien d'un perdant, elle y parvient très bien. Mais au prix de quelle triste facilité et de quel ennui pour nous autres… 
 
 
On s'ennuie tellement devant ce film (au point d'avoir envie de quitter la salle environ une fois tous les quarts d'heure et de trépigner sur notre fauteuil dans la dernière demi heure en priant pour que chaque nouvelle scène soit la dernière), qu'on se demande comment Todd Solondz a pu trouver l'énergie pour passer autant de temps à le réaliser. Rien ne présente le moindre petit intérêt là-dedans. Le film essaie d'être drôle de temps en temps, il est même à deux doigts d'y parvenir à deux ou trois timides instants, notamment quand Abe tente un panier à deux points à côté de Miranda (Selma Blair), illustre inconnue qu'il a choisie pour être sa femme, et rate sa cible avant de lancer un regard terrible à la fille qu'il courtise et de se lever pour aller ramasser son projectile. Mais dans cette scène comme ailleurs le gag (qui tient moins au geste qu'à la tronche de celui qui le rate) est à peine ébauché et n'aboutit pas, d'autant que devant tant de misère intellectuelle et émotionnelle, devant le portrait acharné de personnages aussi entièrement pathétiques et pitoyables, on ne peut se laisser aller au rire, pas plus d'ailleurs qu'à l'émotion, car le film effleure aussi quelques potentialités du côté de l'empathie pour ces dégénérés de la middle-class américaine zombiesque, mais il s'avère rapidement impossible d'être réellement touché par ces épaves que le cinéaste se complait à accabler tant et plus. 
 
A force de surenchère misérabiliste, la "satire de l'american way of life" (marotte de Solondz et formule favorite de ceux qui l'encensent) devient un défilé de cas sociaux trop gros pour être vrais, trop lourds pour fonctionner, des parents déprimés et résignés d'Abe à celle qu'il demande en mariage au bout de deux heures par pur désespoir et qui est une suicidaire également planquée chez ses parents à quarante ans passés, écrivaine ratée et mal dans sa peau, récemment larguée et atteinte qui plus est de l'hépatite B… Les personnages, qui forment tous une galerie cohérente de malades, une sorte de "Planet of the Abes", pour faire un jeu de mot terrible, en deviennent même antipathiques, à l'image de Miranda donc, qui traite Abe comme une vraie merde quand elle s'étonne que le baiser qu'il lui donne ne soit pas "aussi horrible qu'elle l'imaginait" puis quand elle l'invite à une soirée où se trouvera son ex-compagnon Mahmoud, un drôle de personnage d'arabe gay-friendly, sans se douter qu'Abe y sera forcément mal à l'aise. Le non-héros lui même passe rapidement pour un débile quand on le voit déambuler dans sa chambre multicolore remplie à craquer de figurines du Seigneur des anneaux (qui encombrent aussi son bureau) et décorée aux couleurs des Simpsons et autres Gremlins, puis quand il fait visiter cette antre du geek de base à sa future femme en se vantant de posséder la réplique exacte du chapeau de tel personnage secondaire de James Bond… Quand la naïveté et la sincérité confinent autant à l'inconscience et à la connerie, le personnage passe de vaguement attachant à carrément agaçant, et dès lors plus rien de ce qui peut lui arriver (mais rien ne lui arrive) ne nous importe tant soit peu.
 
 
Et puis quand il s'est rendu compte qu'il ne nous racontait strictement rien que l'on n'ait déjà vu mille fois et que son film était absolument vide de tout, point de vue scénario comme mise en scène, Solondz s'est dit qu'il allait se rattraper aux branches en glissant dans son récit une petite dimension psychologico-fantastique de derrière les fagots. C'est ainsi que de temps en temps, et plus nettement à la fin du film, Abe reçoit la visite imaginaire de membres de son entourage, qui lui apparaissent tantôt pour le réconforter (la secrétaire de son père, qu'il fantasme en cougar pleine aux as), tantôt pour le pousser à bout (sa mère et son frère aîné notamment). Le procédé est malheureusement rigoureusement anodin et stérile, y compris à la fin, quand Solondz exploite cette combine pour finir son film tant bien que mal et nous représenter le rêve comateux plus mortel que jamais d'un personnage pour le coup entre la vie et la mort. Un peu plus tôt dans le film, quand il fait visiter la maison de ses parents à Miranda, Abe lui montre fièrement l'encadrement d'une porte et lui dit que son père y a marqué l'évolution de sa taille au fil des âges, mais quand la jeune femme lui fait remarquer qu'elle ne voit rien il doit préciser que son "con de" paternel a tout recouvert en changeant le papier peint (là aussi on frôle le rire, mais on ne fait que le frôler), et quand, à la fin du film, Abe, personnage condamné et plus désespéré que jamais, va décoller une languette de tapisserie pour mettre à jour les vieilles inscriptions sur le mur, Solondz fait un lent travelling arrière dans le couloir pour délaisser son personnage seul dans l'étroite obscurité, réduit à sa taille d'enfant par l'élargissement du cadre, la tête appuyée contre le chambranle de la porte pour sans doute pleurer. C'est un assez bon résumé du film : on se demande d'abord ce qu'il veut nous montrer tout en pressentant que ça risque de ne pas vraiment changer le cours de notre vie ; quand on finit par en avoir le cœur net on ne découvre sous la fine couche d'intériorité psychologique et fantasmagorique rien de plus que ce qui était annoncé (la dépression affective sans rémission de l'américain(e) moyen(ne) et les désirs croisés d'êtres qui ne les assouvissent jamais) ; puis on regarde le personnage sombrer lamentablement en prenant nos distances, via un cliché visuel usé jusqu'à la corde (ce lent travelling arrière des familles), un raccourci parmi tant d'autres qui empêche toute implication et pousse vers l'indifférence absolue au mieux, vers le mépris au pire. Solondz nous a montré quatre vingt cinq minutes durant des cas désespérés sans faire preuve d'un minimum d'amour pour eux, ni d'un minimum d'humour pour nous, ou ne fût-ce que d'un début de talent de conteur ou de filmeur, et quand la chose s'arrête on commence par se demander "à quoi bon ?", puis on tente de respirer à nouveau. 
 
 
Dark Horse de Todd Solondz avec Jordan Gelber, Selma Blair, Christopher Walken et Mia Farrow (2012)

6 décembre 2011

Rosemary's Baby

Avec Rosemary's Baby, son quatrième film, réalisé en 1967, Roman Polanski revient au film d'horreur sérieux après l'excellente semi-parodie Le Bal des vampires, et il signe ce qui restera certainement comme sa plus grande œuvre, en tout cas la plus célèbre, qui vient s'inscrire directement dans la lignée de sa précédente et superbe réussite dans le genre, Répulsion. Avec Rosemary's Baby, le cinéaste retourne vers une folie paranoïaque bien citadine où le chez soi est le lieu de tous les troubles et où le voisinage est immédiatement présenté comme infernal. De réaliste et pathologique dans Répulsion, la folie devient ici beaucoup plus ambiguë, balançant entre l'hypothèse psychologique et celle du complot, et générant donc un doute crucial quant à la nature même du récit (sommes-nous devant un film d'horreur fantastique ou devant un portrait psychopathologique ?). Un long suspense génialement captivant naît de ce doute fondateur, car contrairement à Carole dans Répulsion, Rosemary (incarnée par une étonnante Mia Farrow) n'est pas immédiatement présentée comme un cas médical, bien au contraire.



Rosemary est une femme tout ce qu'il y a de plus normal, or c'est bien lorsque nous sommes en présence d'une situation banale, anodine, quotidienne et familière que le grain de sable (ou de folie) venu enrouer la machine nous terrifie le plus ; et inquiéter le spectateur d'un bout à l'autre de son film, c'est ce que Polanski a décidé de faire, avec un talent inouï. C'est ainsi que le scénario se pare d'une très forte dimension fantastique, ne nous représentant plus in medias res les images mentales d'un sujet critique avéré, comme dans Répulsion, mais nous introduisant dans le quotidien d'une femme ordinaire et saine d'esprit qui, après avoir élu domicile avec son époux comédien dans un immeuble ancien de Manhattan, et au contact d'un couple de vieux voisins envahissants et horriblement crispants, voit sa vie peu à peu basculer tandis qu'elle attend un enfant, sans que l'on ne puisse savoir décidément si ses mésaventures sont le fait d'une véritable conspiration maléfique ourdie contre elle ou celui d'un pur hasard qu'elle prendrait volontiers et malgré elle pour une manigance de son entourage. Impossible de dire (du moins jusqu'à la fin du film, frappante, et qui a de quoi laisser chancelant, mais que nous tâcherons de ne pas révéler, du moins pas sans prévenir, pour ceux qui n'ont pas encore vu le film) si Rosemary n'est qu'une future mère paranoïaque victime d'une psychose de la persécution liée à l'enfant qu'elle porte et qu'elle entend protéger coûte que coûte, ou si son entourage immédiat (les affreux voisins horripilants et mystiques, mais aussi l'époux trop absent, incarné soit dit en passant par l'immense John Cassavetes) la manipule et se veut le sinistre coupable de son mal. Le scénario est extrêmement bien ficelé et il repose sur cette hésitation cruciale entre les deux hypothèses, soit sur un calque du principe scénaristique du Soupçons d'Hitchcock dans lequel Joan Fontaine ne parvenait pas à savoir si son époux était un escroc ou si sa propre paranoïa l'inculpait à tort, sans pour autant proposer la même quantité extravagante de revirements permanents.



En outre Polanski parvient à nouveau à déplacer l'horreur la plus subtile en plein milieu urbain, au cœur de New-York, dans un appartement soi-disant hanté, au sein d'un immeuble vétuste et lugubre qui se fait le théâtre d'un suicide par défenestration dès le début du film, mais aussi dans maints lieux de la ville, y compris les plus ouverts et fréquentés, et de surcroît en plein jour (ne citons que la mémorable séquence de la cabine téléphonique…). Désireux de ne pas cantonner la terreur aux ambiances rurales et à l'obscurité de la nuit, Polanski se place dans la continuité d'Hitchcock et de ses Oiseaux (là encore ne citons que la mémorable séquence de la cabine téléphonique !), entre autres. On retrouve ainsi dans Rosemary's Baby bien des thèmes de Répulsion, qui affichait la même volonté d'insinuer la peur dans les failles du béton, au cœur même de la civilisation urbaine. Parmi les autres rapprochements que l'on peut faire entre les deux films, il y a la dimension de satire sociale, la mise en scène d'une phobie de la manipulation et du viol, et bien sûr la thématique de la folie psychologique incommensurable née d'un impénétrable mélange de la manifeste convoitise d'autrui d'une part, du cauchemar et du délire d'autre part, la figure de "l'autre" étant considérée comme celle de l'insatiable dévorateur de son prochain, un enfer sur pattes de dissimulation et de cannibalisme, capable par tous les moyens de s'emparer de ses proies par le corps autant que par l'esprit.



Polanski réalise avec ce film une œuvre absolument brillante où l'on retrouve toute l'expression de son génie de metteur en scène, un savoir-faire tel que le cinéaste est capable, par l'art du montage, de créer dans l'esprit du spectateur des images qui n'existent pas dans le film mais que l'on sera convaincu d'avoir pourtant vues. Beaucoup de spectateurs sont en effet persuadés d'avoir vu de leurs yeux vu un plan, à la fin du film, qui n'y figure tout simplement pas. Et c'est précisément parce que Polanski ne fait pas ce plan, parce qu'il ne montre pas ce contrechamp ô combien attendu au plan de Mia Farrow découvrant son enfant, se contentant au lieu de ça d'une ligne de dialogue évoquant les yeux du bébé, et jouant qui plus est sur la mémoire du spectateur qui demeure, comme Rosemary, hanté pour le reste du film par les images littéralement horribles vues pendant la scène grandiose du cauchemar, qu'il fait naître dans l'imaginaire du spectateur une image très nette et diablement précise qui se veut d'autant plus puissamment effrayante qu'elle n'existe pour chacun que dans son propre esprit, le spectateur devenant par là même aussi paranoïaque que l'héroïne qu'il a suivie avec empathie d'un bout à l'autre de l’œuvre.



La conclusion du film (et je conseille ici à ceux qui ne l'ont pas vu et qui envisagent de le voir bientôt de ne pas lire ce qui suit et de sauter directement au paragraphe suivant) est assez incroyable puisqu'elle assied la dimension fantastique du scénario en recalant définitivement le soupçon de paranoïa que nous pouvions jusqu'alors légitimement porter sur l'héroïne : Rosemary est bel et bien victime d'un complot fomenté par ses voisins et leurs amis médecins, tous membres d'une secte de sorciers satanistes (le film recoupe par cet aspect "diabolique" avec certains classiques de l'horreur, de L'Exociste de William Friedkin à La Malédiction de Richard Donner), qui ont su gagner à leur cause le mari de Rosemary, appâté par la promesse d'une carrière d'acteur florissante. Le but de ces adorateurs de Satan n'est rien moins qu'engendrer le fils du Diable et pour cela d'exploiter grâce à maints rituels et autres breuvages maléfiques très hitchcockiens (on pense là encore évidemment au verre de lait lumineux de Soupçons) la grossesse opportune de Rosemary, qui devient ainsi la mère de l'Antéchrist et qui, à la fin du film, conclusion ô combien pessimiste et cruelle, abattue par sa défaite, semble presque se résigner à cet état de fait, impuissante puisqu'ayant d'ores et déjà perdu la bataille, l'unique bataille qui importait à ses yeux : protéger son enfant. Rosemary n'avait aucune chance, seule contre tous, à commencer par ses voisins, Roman et Minnie Castevet, "the Castevets", parvenus sans mal à embrigader son mari, John Cassavetes, et peut-être, qui sait ?, le cinéaste lui-même, Roman Castevet Polanski...



Ce film magistral aura marqué ses spectateurs au fer rouge et influencé bon nombre de réalisateurs, avec en première ligne le David Lynch de Mulholland Drive (qui reprend dans son film le couple de vieux voisins, mais aussi d'une certaine façon la figure du diable, et gonfle le portait au vitriol de la société du spectacle hollywoodien) et Darren Aronofsky pour Black Swan (qui s'approprie la représentation angoissante de l'appartement urbain étroit et trompeur et raconte l'histoire d'une autre paranoïa démentielle). Le film remporta un franc et bien mérité succès public et critique et se plaça au sommet du box-office, nominé en prime aux oscars. C'est alors en pleine consécration que Polanski fut frappé par la tragédie du meurtre de sa femme, qui le plongea dans une longue dépression et fut sans aucun doute un frein dans l'emballement prodigieux de sa carrière. Toujours est-il que Rosemary's Baby est absolument génial, qu'on ne se lasse pas de le redécouvrir, et qu'en ce qui me concerne je l'aime un peu plus à chaque nouvelle découverte.


Rosemary's Baby de Roman Polanski avec Mia Farrow, John Cassavetes, Ruth Gordon et Sidney Blackmer (1968)

7 mai 2008

Le Péril jeune

En 1995 Cédric Klapisch débarque sur les grands écrans du festival de Venise avec Le Péril jeune. Dès l'annonce de sa sortie dans les journaux le film fait fureur, un journaliste de France-Soir fait même l'éloge du film dans ses colonnes. Et quel film puisque, doit-on le rappeler, Le Péril jeune était un long métrage de haute volée sur la jeunesse, fustigé par le lauréat du Lion d'Or de la Mostra de Venise 1997 (soit deux palmarès plus tard) à savoir Takeshi Kitano. Ce dernier remportait la récompense suprême pour son film Hana-Bi, un remake sentencieux du fameux Hannah et ses soeurs de Woody Allen dans lequel l'acteur Japonais Tetsu Watanabe faisait des pieds et des mains pour reprendre au pied levé un rôle tenu de main de maître par Carrie Fisher dans la version originale tandis qu'à ses côtés Takeshi Kitano lui-même se chargeait de prendre les traits de Mia Farrow sous un maquillage qui n'aura laissé personne de marbre à Venise, la ville sous-marine. Takeshi Kitano, en recevant son Lion d'Or de deux mètres par trois lourd de plusieurs tonnes, fustigeait le film de haute voltige de Klapisch en ces termes: "Terriblement traumatisé par la fin du film de Cédric Klapisch et la paralysie d'un de mes collègues, blessé au cours d'une fusillade, je me retire de la vie cinématographique. En 1995, après avoir vu le film de Klapisch, j'ai commis un hold-up pour soulager les misères de ceux qui m'entouraient. La sérénité du dernier voyage que je vais entreprendre avec ma femme vers le mont Fuji, sera brisée par le souvenir de Cédric Klapisch". C'est en tout cas ce qu'a traduit un intérimaire du discours de remise de prix de Takeshi Kitano devant un parterre de professionnels de la profession tous plus stupéfaits les uns que les autres. En Japonais dans le texte ça donnait quelque chose comme : "Kikujirô no natsu". Certains contestataires écrivirent des critiques oriflammes pour dénoncer l'incapacité des traducteurs simultanés de la Mostra de Venise édition 1997 en prétendant que Kitano n'avait fait que donner de but en blanc le titre de son prochain film : Kikujirô no natsu. L'affaire est rentrée dans l'ordre quand le film en question est sorti en France en 1999 sous le titre L'été de Kikujirô, levant ainsi le doute quant à la traduction faite à Venise, manifestement plus proche de la réalité.


Le Péril jeune de Cédric Klapisch avec Romain Duris, Vincent Elbaz et Nicolas Koretzky (1995)