Affichage des articles dont le libellé est Federico Fellini. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Federico Fellini. Afficher tous les articles

5 juillet 2022

Sollers Point - Baltimore

Après Hamilton, Putty Hill et I Used to Be Darker, Matthew Porterfield continue son exploration de sa ville natale de Baltimore, en se focalisant ici tout particulièrement sur le quartier de Sollers Point, à travers le portrait de Keith, un jeune homme fraîchement sorti de détention et contraint de résider chez son père. Débarrassé de son bracelet électronique mais limité dans ses déplacements, Keith renoue progressivement le lien avec sa famille, ses anciennes fréquentations, et nous arpentons la ville avec lui. Il est l'élément révélateur des plaies qui strient ce quartier périphérique pavillonnaire défavorisé, frappé par la désindustrialisation depuis des décennies, parasité par un racisme latent et plombé par le trafic de drogue. Keith sera-t-il rattrapé par son passé ou parviendra-t-il à se relever pour de bon ? Replongera ? Replongera pas ? Matthew Porterfield est un cinéaste un peu plus subtil que cela, et ce ne sont pas ces enjeux triviaux qui nourrissent véritablement son film, dont l'intérêt, plus original, est ailleurs. 



 
 
Sur un canevas a priori très rebattu, couru d'avance, le réalisateur parvient de nouveau à nous livrer une œuvre différente, personnelle, sincère, qui ressemble davantage à la photographie minutieuse d'un lieu, de sa situation à un moment précis, par le biais d'un homme qui s'y débat et en est le fruit, qu'au récit classique de la quête de rédemption ou de la chute définitive d'un repris de justice. Le cinéaste néglige tout suspense, se permettant à peine de développer des amorces de situations dignes d'un polar et déjà familières au spectateur. Il ne s'appesantit jamais sur les très rares éclats de violence dont son personnage principal finit par être l'auteur ou la victime. Et il semble également refuser mordicus toute scène forte, se privant d'en faire ressortir une du lot, alors que l'on sent pourtant que le talent pour les mettre en boîte, propice aux fulgurances formelles, est bien là. Tout cela au profit d'une cohérence et d'un équilibre général jugés plus précieux, qui produisent un effet à retardement sur son audience, touchée par le parcours incertain de ce jeune homme, saisi au cœur de son milieu.



 
 
Puissamment incarné par le beau McCaul Lombardi, sorte de mix rajeuni assez heureux entre Brad Pitt, Kevin Bacon et un avant-centre du LOSC, Keith existe pleinement à l'écran, nous comprenons l'essentiel de son passé, qui nous est révélé en pointillés, puis nous le suivons, malgré tout, malgré ses mauvaises décisions et son caractère impulsif, attentif à cette bonté évidente qui l'anime aussi et que le réalisateur cerne avec sensibilité. A vrai dire, Matthew Porterfield, avec la délicatesse et l'acuité de regard qui le caractérisent depuis ses débuts, accorde une place de choix à tous ses personnages, à tous ces individus que l'on ne croise parfois que le temps d'une seule scène, nous proposant une série de portraits toujours justes et concis. De la camée que Keith ramasse au bord de la route une paire de fois au chef de gang illuminé qui lui livre un discours sentencieux, en passant par son père désemparé, incarné avec une belle présence par un étonnant Jim Belushi, tous composent par petites touches une vue d'ensemble cohérente, qui nous apparaît graduellement et dont on ne doute guère de l'authenticité. 

 

 
 
Des ellipses discrètes permettent au film de progresser à son rythme, le réalisateur ne s'adonne guère au filmage caméra à l'épaule, rivée au dos du personnage principal, comme cela est très souvent de mise dans ce type d'histoires, pour un procédé beaucoup plus fin. Il filme les errances de son personnage principal en nous proposant des plans très "horizontaux", où nous le voyons évoluer dans les paysages urbains magnifiquement filmés, qu'il traverse avec sa démarche si caractéristique. Ces plans larges, à la composition très soignée, nous placent en observateur, ils éveillent naturellement notre curiosité pour la géographie de la ville, photographiée avec talent. Rien ne vient appuyer ce qui nous est montré, comme le dénote aussi l'absence de bande originale, pour le choix de musiques diégétiques, toutefois variées et bien présentes, qui complètent joliment le dessin (du metal nerveux qu'écoute Keith dans sa chambre au rap verbeux que compose l'une de ses connaissances). Matthew Porterfield se dit d'abord influencé par le cinéma américain des années 70, il cite Le Récidiviste ou Blue Collar en interviews, et sa démarche nous rappelle également le néoréalisme italien, le dernier plan évoquant Les Nuits de Cabiria de Fellini.

 

 
 
Ainsi, Matthew Porterfield ne filme pas une chute ou une rédemption tant attendues, il s'inscrit dans un projet plus ambitieux et, bien que l'on sente davantage ici la volonté de s'aventurer en lisière de genres bien codés et de contrecarrer les attentes de spectateurs habitués à ce type de récits, Sollers Point s'inscrit en pleine cohérence avec son œuvre et affirme son style, sobre, empreint d'une belle humanité, consacré à dresser avec bienveillance et recul le portrait d'une frange de la société américaine déshéritée, marginalisée, piégée. Loin de tout misérabilisme, tout en retenue, il dresse un tableau nuancé de la situation, sans tomber dans les facilités, sans énoncer aucun discours lourdaud sur un déterminisme social qui condamnerait notre ex-détenu à échouer. Alors certes, il manque encore un petit quelque chose pour que son cinéma s'impose, peut-être faudrait-il qu'il dépasse cette espèce d'humilité et de distance qui l'empêchent de prétendre à une autre dimension et en tout cas d'atteindre le grand public, mais, en tant que tel, je continuerai à le suivre et à vous conseiller ses films, de plus en plus persuadé que ce Matt Porterfield est définitivement un très bon gars !
 
 
Sollers Point - Baltimore de Matthew Porterfield avec McCaul Lombardi, Jim Belushi et Zazie Beetz (2018)

3 mai 2010

Nine

Nine, dont le titre au Québec est "Neuf", est un film à voir. On l'a lancé pour bouffer devant, Félix et moi : il est resté sur l'écran 17 minutes montre en main. La séquence d'ouverture c'est quelque chose. Unique en son genre. Daniel Day-Lewis joue un réalisateur de comédies musicales italiennes pour Cinecitta, dans les années 50, un Fellini foireux. Il est en manque d'inspiration, s'assied dans un studio vide, et là il voit danser (ce qui, dans le film peut se traduire par marcher lentement et comme un tapin sur le bord de la 113) pour lui toutes les femmes de sa vie, sa reum (Sofia Lorren, filmée par un type qui manifestement ne la connaît pas et n'a pas plus de respect pour elle que je n'en ai pour lui), une critique de cinéma américaine sans charisme (Kate Hudson) et toutes les autres dames à l'affiche du film. La scène dure 6 minutes, sur la chanson la plus officiellement laide de l'histoire de la musique. Bref il faut voir cette scène pour constater les dégâts et se réjouir de connaître ce qui peut se faire de plus visiblement nul dans le cinéma, pour des millions de dollars, en toute impunité.



Le truc qui fait que les comédies musicales c'est fini et définitivement fini, et qu'Hollywood devrait arrêter d'en produire (et là je ne parle même pas de ce film-là qui est en dessous de tout), c'est que Hollywood, plus que jamais, ne monte des films que sur des stars de cinéma "banquables". Or ces gens-là ne savent ni chanter ni danser. Même en prenant 12 mois de cours intenses avant le tournage, qui feront baver les journalistes et notamment l'équipe de Denisot, on ne devient pas danseur, ni chanteur. Autrefois quand Fred Astaire dansait, c'était beau, parce que c'était un danseur. Dans Top Hat, la caméra est fixe, en plan large, et Fred Astaire a intérêt à faire le spectacle (il le faisait) parce qu'on voit ce qu'il y a dans le bonhomme avec ce genre de mise en scène. Aujourd'hui, avec la louma, les dizaines de milliards de plans qui se succèdent sans qu'on ne voie rien, précisément on voit que dalle, et que ce soit le chanteur nul à la télé ou la star Hollywoodienne au cinéma, ils peuvent être affligeants, être totalement dépourvus de contenance, 100% bidons, ne pas savoir bouger, n'avoir aucune prestance ni aucun talent, de toute façon on ne voit rien et les mouvements vertigineux de caméra font impression à leur place sur tous ceux qui n'ont aucune exigence. Le pire c'est qu'ils se croient vraiment géniaux, à tous les niveaux, tous ces abrutis. Nicole Kidman qui chante elle-même dans Moulin Rouge, et maintenant Daniel Day Lewis qui ose pousser la chansonnette, alors qu'il possède, dès qu'il tente de produire une mélodie, une voix glaçante. Et pire encore, nous autres Français, tout le reste du monde, nous trouvons ça génial ! Et on nous bassine avec les Américains si cool qui font un "show" énorme aux Oscars, qui chantent et qui dansent, qui savent tout faire. Oui ils savent tout faire, ils font tout (ils sont très professionnels, certes), ils font absolument tout très mal. Ils chantent mal, dansent mal, jouent mal, (filment mal, mais ça tout le monde le sait). Qui a déjà enduré les Oscars ? Personne. Personne sans souffrir d'entendre des chansons pourries chantées et dansées par des gens qui ne savent faire ni l'un ni l'autre mais qui se contentent d'oser, avec une outrecuidance folle, comme peuvent oser les gens beaux qui n'ont rien à perdre et à qui l'on pardonnera tout parce que les virevoltes de la caméra, les effets pyrotechniques à cent milliards la seconde et les tarés survoltés au montage emballent tout ça et rattrapent le massacre. Ces gens-là sont parfois effectivement beaux mais souvent nuls. On le sent que le film m'a mis les nerfs en pelote et que je pourrais tuer, y compris des gens qui n'ont rien fait ?



A ce sujet il y a autre chose à voir d'urgence dans les 17 premières minutes de ce film atroce. C'est à peu près entre la minute 14 et la minute 17, voire au-delà, je ne sais pas, j'ai éteint. On peut assister en direct à l'auto-sabotage d'un comédien. D'habitude, quand un acteur relativement bon devient mauvais, ça se fait progressivement, on a l'intuition de sa décadence, comme les oiseaux ces gens-là se cachent pour mourir. Là, pour une fois, ce mini-suicide artistique peut être vu en face, peut être daté, admiré à tout jamais. Parce que, croyez-moi, si vous faîtes partie des gens qui appréciaient Daniel Day-Lewis, qui le considéraient comme un grand acteur, eh bien croyez-moi, si vous regardez ce film, à la 14ème minute vous verrez un artiste se suicider, se saborder, et on assiste à ce grand bond sur une mine antipersonnelle impuissant, heureux tout de même, regardant cet acteur chanter sa propre fin et sauter sur lui-même dans un échafaudage, passant et repassant sa tête dans chaque trou de l'édifice en grimaçant et en déblatérant des conneries d'une stupidité maximale. Daniel Day-Lewis, que l'on surnomme DDD pour aller plus vite, s'en remettra sans doute. On compte sur lui.



P.S. : Au tout début du film, la première réplique de D-Day Lewis est: "On n'arrête pas de tuer son propre film. On le tue quand on en parle...". Puis il donne une chiée d'autres manières de tuer son film, que le réalisateur de cette daube semble avoir rigoureusement appliquées à son bébé. On regrette que le réalisateur de cette connerie (oui je me répète mais je ne citerai jamais son nom), n'ait pas laissé clamser son chef d'œuvre dans l'œuf. En tout cas j'aimerais avoir buté Nine en essayant d'en causer. Neuf c'est le nombre de mois que je passerai en réclusion à perpétuité pour avoir pris un selfie avec la très procédurière Marion Cotillard lors de sa montée des marches à Cannes et pour l'avoir mise sur internet. A bon entendeur !


Nine de Rob Marshall avec Daniel Day-Lewis, Marion Cotillard, Penelope Cruz, Kate Hudson, Nicole Kidman et Sophia Loren (2010)