27 février 2011

Chasse à l'homme

Ce film de Fritz Lang fait partie des classiques qui ressortent au cinéma en ce mois de février 2011. C'est à cette occasion que j'ai pu découvrir cette œuvre parmi les premières que l'immense cinéaste allemand a réalisées après son exil en Amérique. Sa fuite vers le pays de la liberté fut motivée par la proposition que lui avait faite Goebbels de diriger le cinéma de propagande du parti Nazi. C'est en réaction à cette offre diabolique, et avant même l'entrée en guerre des États-Unis, que Lang tourne Man Hunt en 1941, thriller politique à charge contre le nazisme qui résonne comme une exhortation à l'engagement de l'Amérique dans la guerre. L'histoire du film, qu'un panneau introductif présente comme une fable initialement parue dans les journaux et qui fit grand bruit, est celle du Capitaine anglais Thorndyke (Walter Pidgeon), célèbre chasseur de fauves, qui, en 1939, à la veille de la guerre, tient Hitler au bout de sa lunette. L'homme se contente d'abord d'appuyer sur la gâchette d'un fusil qui n'est pas chargé, tel un chasseur sportif refusant de tuer mais satisfait d'avoir remporté sa traque. Et puis finalement, l'occasion faisant le larron, Thorndyke charge son arme et s'apprête à faire feu lorsqu'une sentinelle s'empare de lui.





L'officier allemand Quive Smith (Georges Sanders), chargé d'interroger Thorndyke après que ses hommes l'ont passé à tabac, et lui-même grand chasseur, propose à son prisonnier de le libérer sans contrainte s'il accepte de signer un document attestant qu'il a bel et bien essayé de tuer le Führer et que cette tentative d'assassinat était commanditée par le gouvernement anglais. Un tel aveu permettrait à l'Allemagne de faire porter le chapeau de cette tentative de meurtre à l'Angleterre pour une déclaration de guerre aussitôt justifiée. Mais Thorndyke, droit dans ses bottes bien que mis à rude épreuve, refuse l'offre de l'Allemagne, à l'image du cinéaste qui le met en scène. Lang semble alors se permettre quelque scénographie bien osée pour son époque et pour un tel sujet. Au cours du débat emporté qui oppose les deux chasseurs et officiers, un plan, assez long et plutôt insistant, surprend. Un plan très composé qui représente Quive Smith, filmé en plan américain et penché en avant vers l'ombre projetée au sol de son prisonnier, hors-champ, assis et avachi. Il semble alors assez manifeste que le manche du sabre de l'officier allemand, porté à la ceinture, représente un sexe en érection tutoyant l'ombre du visage éreinté de son adversaire anglais, victime d'une tentative de viol psychologique. Ou quand un souffle de symbolisme hitchcockien (on pense à l'ombre projetée de Gregory Peck et de son rasoir tenu à hauteur de ceinture dans Spellbound) s'empare de Lang.




Pour en revenir à l'histoire : refusant obstinément de coopérer, Thorndyke finit par réussir à s'échapper après une chute vertigineuse et une course poursuite haletante dans la forêt. Ou quand le chasseur devient chassé, poursuivi par une meute de chiens hurlants qui se substituent à leurs maîtres grâce aux prodiges de la mise en scène. A bord d'un bateau à destination de Londres, Thorndyke est aidé par un enfant espiègle et courageux, interprété par Rody McDowall, le futur Cornelius de La Planète des singes ici âgé de 13 ans, dont le personnage est si attachant qu'on s'attendrait à le voir accompagner le héros jusqu'à la fin du long métrage.





Mais il n'en est rien et Thorndyke ayant débarqué à Londres, le gamin généreux est vite remplacé par un autre personnage, Jenny, une ravissante jeune femme anglaise affublée d'un terrible accent cockney et douée d'une gouaille à tout rompre, interprétée par l'adorable Joan Bennett, qui devait ensuite devenir une égérie de Lang et tourner pour lui dans trois autres films, dont le génial La Femme au portrait. Se liant d'amitié, sinon plus, avec Jenny, Thorndyke échappe à ses poursuivants nazis qui quant à eux trouvent de l'aide dans un Londres infesté de ressortissants allemands. On retrouvera d'ailleurs le sentiment d'assister à un thriller d'Hithcock à l'occasion de plusieurs séquences de poursuite dans les bas-fonds londoniens, notamment dans la scène du métro, où un John Carradine quant à lui tout droit échappé de La Chevauchée fantastique de Ford poursuit notre héros. Cette séquence permet à Lang d'installer un motif récurrent du film, repris de ce fameux plan sur Hitler piégé dans le viseur d'un fusil à lunette : à trois reprises, quand il s'agira de tuer un ennemi nazi, cette idée du viseur reviendra pour mieux désigner le Mal, ce nazisme qui ne concernait que trop peu les américains de son temps et que Lang attaque violemment, l'accusant frontalement et fantasmant sa fin.




Après tout un jeu de course-poursuite, Thorndyke croit être parvenu à se faire oublier, mais Quive Smith met la main sur lui et le piège dans la grotte où il croyait avoir trouvé refuge. Fritz Lang refuse alors de faire dans le classique happy ending (et que ceux qui voudraient découvrir le film évitent de lire ce qui va immédiatement suivre), puisque l'officier allemand apprend à sa proie que Jenny, la petite anglaise pleine de vie qu'il commençait à aimer, est morte tuée par ses sbires. Via ce cruel revirement de dernière minute, ce crime survenu lors d'une ellipse mais bien réel néanmoins, à l'image des tueries commises en Europe, loin des regards américains, Lang affirme et répète aux consciences de son pays d'accueil qu'il entend bien dénoncer des assassins sans scrupules. A la fin du film et la guerre ayant éclaté, après avoir tué Quive Smith d'une flèche tirée dans la tête grâce à un arc dernier cri fabriqué sur le pouce avec les lattes de son lit de troglodyte, Thorndyke apparaît sautant en parachute sur Berlin, son fusil sniper fièrement porté sur la poitrine, porté par l'envie d'en découdre de nouveau avec la cible de toutes les cibles.




Chasse à l'homme, souvent considéré comme un "mineur" de Fritz Lang, n'en est pas moins un sacré film. Le scénario aurait facilement pu se révéler médiocre entre d'autres mains, mais Lang en fait un excellent film grâce à son inénarrable talent de metteur en scène. La séquence de duel finale, opposant les deux chasseurs qu'une paroi de roche sépare, devient mémorable parce que Fritz Lang crée un espace tel que nous ne l'oublierons pas. Quant au plan final, je n'ose imaginer l'effet qu'il put avoir à la sortie du film, réalisé rappelons-le en 1941. Voir le héros parachuté sur l'Allemagne nazie avec son fusil à lunette pendu au cou pour affronter de nouveau Hitler, et cette fois-ci avec la ferme intention d'en débarrasser le monde, a dû faire un sacré effet sur le spectateur de l'époque, pris du désir de croire en cette fable et d'espérer le succès d'un tel libérateur. Je dis "croire en cette fable" car ce film, loin de toute basse propagande, est un thriller qui revendique une grande dimension fictionnelle en même temps qu'il est un film engagé et engageant.


Chasse à l'homme de Fritz Lang avec Walter Pidgeon, Joan Bennett, Georges Sanders, John Carradine et Rody McDowall (1941)

8 commentaires:

  1. Ouep, c'est vraiment un super film, à tel point que j'ai été étonné de voir qu'il était considéré comme un mineur de Lang. Je me demande qui, aujourd'hui, saurait faire preuve d'une telle maitrise et de tels efforts pour un film "mineur". Sans parler de l'audace qu'il y a à pondre un tel film à une telle époque..
    Tel tel tel

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  2. Superbe film, comme tous ceux de Fritz Lang d'ailleurs

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  3. C'est le remake du film de John Woo avec Van Damme ?

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  4. Le plan avec le sabre est super trop bien.

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  5. Magnifique film et excellent article! Par contre t'as un peu spoilé quand même!

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  6. Merci.

    Pour le spoil j'avais prévenu t'avoueras :)

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