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17 juillet 2014

Grace is Gone

J'ai vu le seul film dont Clint Eastwood a composé la musique originale sans en avoir écrit le scénario ni assuré la mise en scène. Je ne pouvais pas garder ça pour moi ! Sous l'insistance des frères Weinstein, l'ancien maire de Carmel a en effet charitablement envoyé au jeune cinéaste James C. Strouse les chutes d'enregistrement de la musique de Million Dollar Baby. Après une journée passée à s'arracher les cheveux sur Fruity Loops avec l'aide indispensable de son cousin troubadour, James C. Strouse est parvenu à tirer une mignonne petite balade au piano à partir des déchets d'Eastwood. C'est ce morceau très lacrymal que l'on entend à différents moments du film, recyclé à toutes les sauces, ma préférée étant sa version la plus minimaliste où l'on devine seulement les râles du "mage de Carmel", s'essayant sur son piano, sans oser accoucher de la moindre note. Un remix techno house réalisé par le groupe Crazy Monkeys, disponible en libre écoute sur Deezer, enrichit simplement le morceau original d'un rythme dansant qui l'égaye considérablement mais il est hélas absent du long métrage. Il a en effet été jugé qu'il ne collait guère à l'ambiance déprimante et cafardeuse de l’œuvre très personnelle signée James C. Strouse, également auteur du scénario.




John Cusack a refusé 300 pour ce rôle, au plus grand bonheur de l'opportuniste Gerard Butler. L'acteur, très impliqué dans la vie de son pays, voulait ici démontrer son engagement politique. Il souhaitait s'élever face à George W. Bush dans, disait-il, "la crainte d'une deuxième réélection", réélection qui était de toute façon rendue impossible par le XXIIème amendement de la Constitution des États-Unis. Cusack l'ignorait et, quand on le lui faisait remarquer, il se défendait d'être simplement acteur, et non historien. Plus largement, cela lui tenait à cœur de prendre position contre la guerre en Irak et contre la guerre de manière générale, son grand cheval de bataille. C'est ainsi qu'il accepta le rôle de cet homme s'occupant seul de ses deux filles tandis que sa femme est engagée en Irak dans l'infanterie américaine. Alors qu'il prépare des cordons bleus de la marque Père Dodu (le meilleur rapport qualité-prix) à ses filles en attendant leur retour de l'école, Cusack apprend par la bouche de deux soldats en costards et au look de croque-mort que sa femme a trouvé la mort dans une attaque surprise menée par les troupes de Saddam Hussein. On est à peine au quart d'heure du film et John Cusack affiche dès lors un masque de cire qu'il n'abandonnera plus jamais.




Ne demandant pas plus de précision à ses deux oiseaux de malheur, Cusack leur referme la porte au nez, retourne mécaniquement à ses cordons bleus, les retourne une fois ou deux pour qu'ils soient dorés de chaque côté, consulte l'emballage pour être sûr d'appliquer strictement la recette, puis lâche sa spatule en bois, le regard perdu dans le vide. Il se dirige ensuite vers son salon où il échoue sur un ignoble fauteuil tapissier. Au meilleur de sa forme, l'acteur choisit alors de saisir sa tête entre ses mains pour nous montrer toute la tristesse et le désespoir de son personnage. Il en profite pour arranger discrètement sa coupe de cheveux et faire le beau gosse (marque de fabrique de l'acteur). A l'arrivée de ses deux filles, il n'aura pas bougé d'un iota, les mains littéralement vissées sur le haut du crâne, le séant bien enfoncé dans son fauteuil. Dans un réflexe d'auto-défense compréhensible, il choisira de ne rien dire à ses filles et de repousser au plus tard le moment de leur annoncer la terrible nouvelle. Il préfèrera les inviter soudainement à prendre la voiture (un 4x4 Volvo) et à filer vers un parc d'attraction à l'autre bout des États-Unis, Walibi Florida, pour leur faire plaisir, les amuser, et mieux chasser l'insupportable réalité. Et nous voilà partis pour un road movie sous morphine... 




Grace is Gone n'est pas un mauvais film, c'est un film totalement anodin que l'on regarde sans passion mais sans être dérangé, en attendant patiemment cet instant fatidique où les deux petites gamines sauront enfin. Quand ce moment arrive, à la toute fin bien entendu, nous sommes plutôt agréablement surpris par son traitement, sans toutefois trouver ça formidable, loin de là. Disons que Grace is Gone parvient à ne jamais trop tomber dans le pathos, ce qui, pour les canons hollywoodiens, est déjà pas trop mal vu son sujet. James C. Strouse dépeint le deuil de Cusack sans prendre de risque, timidement, comme s'il n'osait pas. Sans rien faire de notable ni de désagréable. Finalement, on se souviendra de Grace is Gone comme l'un de ces nombreux films anti-Bush sortis à cette période et on le rangera par exemple aux côtés du nettement plus mauvais Dans la vallée d'Elah de Paul Haggis ou du médiocre The Messenger d'Oren Moverman. Les performances des deux gamines sont bien plus à saluer que celle de John Cusack, qui en fait parfois des caisses dans ce rôle taillé sur mesures. L'acteur a notamment eu la sale idée de s'inventer une démarche ridicule pour donner vie à son personnage. Il marche en canard et les jambes totalement rigides, à tel point que j'ai d'abord cru qu'il avait deux jambes en bois ! Comme à leur habitude, les frères Weinstein ont organisé une campagne acharnée autour de l'acteur pour que celui-ci finisse par obtenir le Saint Graal, un Oscar. Il ne fut même pas nominé et ce n'est que justice ! Par contre, la bande originale pourtant tout à fait moisie de Clint Eastwood décrocha de nombreuses récompenses, mais aucune ne fut jugée suffisamment prestigieuse par la star pour que celle-ci ne daigne se déplacer et la recevoir en mains propres. On ne se refait pas... 


Grace is Gone de James C. Strouse avec John Cusack, Shélan O'Keefe, Gracie Bednarczyk et Alessandro Nivola (2008)

21 février 2012

Collision

Je me demande parfois si je suis normal. En effet, quand j'ai vu ce film au cinéma, il y a près de 7 ans, l'ensemble des gens dans la salle avait l'air extrêmement satisfait. Je m'en souviens comme si c'était hier, cela m'avait particulièrement choqué. Une fois la séance terminée, un homme brun âgé d'une quarantaine d'année avait même levé les poings au ciel en signe de victoire. Véridique ! Pour ma part, je me rappelle avoir baissé la tête en signe de dépit. Je souhaitais quitter la salle le plus vite possible ; mais, cinéma d'arts et essais oblige, les lumières prirent leur temps pour se rallumer, uniquement une fois le générique terminé, et je ne tenais pas à gâcher ce moment de plaisir intense à mon voisin qui semblait si heureux et qui prenait littéralement son pied. Il me fallut donc patienter, en encaissant cette musique de fin très cliché, un peu comme les trois quarts des situations de ce film choral d'une lourdeur sans nom.




Malgré un nombre de stars impressionnant à l'affiche, le film se noie. Je vous énumère les acteurs : Don Cheadle (entr'aperçu dans Hotel Rwanda), Jennifer Esposito (un hymne aux bienfaits du métissage), Matt Dillon (abonné aux rôles de connards pas malins et qui devrait se poser des questions), Ryan Phillippe (deux "p", deux "l" répète-t-il toujours à longueurs d'interview tout en lâchant deux caisses façon mitraillette et en mimant un oiseau qui décolle), Sandra Bullock (dans un rôle très difficile qui a dû souvent lui faire dire "What the fuck am I doing here ??") et d'autres comme Brendan Fraser (peu crédible mais qui s'en sort dans son rôle de procureur libéral) ou Thandie Newton (qui, dans la vraie vie, a nommé son premier enfant Ripley Scott, en forme de double hommage très appuyé au papa d'Alien). Les scènes-choc s'enchaînent jusqu'à ne plus rien provoquer chez le spectateur ; surtout qu'à la fin, ou disons la dernière demi heure de ce film si long, elles sont toutes au ralenti ! J'avais vraiment l'impression de regarder une pub EDF-GDF, sans oublier la bande-son omniprésente, composée essentiellement de chants plaintifs où une femme vraisemblablement très malheureuse ne s'exprime que par des "Ooooooh-oooouuuhh-yèèè". Cela doit être la même bonne femme triste qui a signé tous les ignobles jingles pubs de France Télévision, vous savez, ceux que l'on peut seulement entendre en milieu d'après-midi et qui nous flinguent la journée. Affreux.




Ce chassé-croisé de destins comme Hollywood en raffole finit donc par ennuyer copieusement, par agacer sévèrement, ou par faire rire franchement, quand on décide, dans un réflexe d'auto-défense salvateur, de prendre tout ça au second degré. Bien sûr, quand on rigole à la mort d'un personnage, on peut se poser des questions quant à la qualité de ce film, où la psychologie est traitée à "coups de haches", comme le dit mon paternel, à tel point qu'on a la sensation de regarder la pire des séries télé. Il faut revoir cette scène où Sandra Bullock, se trimballant dans son immense baraque en chaussette, le téléphone vissé à l'oreille, glisse honteusement dans l'escalier et manque de se briser la nuque. Ce passage atteint un sommet de ridicule ! Pas grand chose à reprocher aux acteurs finalement, je préfère tout mettre sur le dos de Paul Haggis, qui signait là son premier film après avoir été le scénariste attitré de Clint Eastwood. Pour la subtilité, Paul, il faudra repasser. Ton film est une enclume ! Tout ça pèse des tonnes ! Et dire que certaines critiques, à l'époque, avaient parlé d'"un parfait mélange de Magnolia et Short Cuts"... Pauvre Altman, il a dû prendre un coup de vieux, et il n'y avait aucune raison d'insulter si cruellement le jeune Paul Thomas Anderson. Télérama avait raison !




Élevé au rang de film faisant partie des "meilleurs de tous les temps" par les votes parfois très difficilement compréhensibles du site IMDb, Collision s'avère au final être une arnaque totale et une fausse alerte pour moi qui, à l'époque, espérais réellement quelque chose de bon. Jeune et innocent, j'y allais vraiment avec les meilleures intentions et les plus grands espoirs. Il faut dire que le film passait pour une vraie pépite fraîchement remise au goût du jour. Il avait été auréolé de l'Oscar suprême, à la surprise générale, et il était même ressorti en salles outre-Atlantique spécialement pour concourir à cette prestigieuse cérémonie. La preuve que celle-ci n'est qu'une vaste blague, des ententes et des arrangements entre les studios les plus puissants. Avec du recul, Collision apparaît comme l'infâme porte-drapeau de ce cinéma américain post 11-septembre qui cherche à nous dépeindre une société cloisonnée et qui se veut lourdement réconciliateur, dépassant les clivages à coups de bazooka et de scènes larmoyantes indigestes. Avec ce cocktail explosif dont il avait trouvé l'odieuse formule, Paul Haggis signait là des débuts en fanfare derrière les caméras. Depuis, le réalisateur canadien n'a jamais su renouer avec le succès et j'en suis ravi. Il s'est perdu Dans la vallée d'Elah, réquisitoire contre la guerre encore une fois très lourdaud, puis il a tourné le remake d'un thriller français efficace, Pour elle, en le rendant long et chiant. Deux mots qui résument très bien ce qu'était déjà Collision. A fuir.


Collision de Paul Haggis avec Don Cheadle, Thandie Newton, Sandra Bullock, Jennifer Esposito, Matt Dillon, Brendan Fraser, Terrence Howard, Ryan Philippe et Michael Peña (2005)

18 août 2011

A bout portant / Pour elle

Il y a quelques années, Fred Cavayé vivait en Cité U et occupait son maigre temps libre à écrire des scénarios. Il s’octroyait parfois le plaisir d’aller au cinéma pour voir les derniers John McTiernan ou Michael Mann, des films qu’il regardait avec des étoiles plein les yeux, des rêves plein la tête. Aujourd’hui, Fred Cavayé est le cinéaste français qu’Hollywood nous envie le plus. Deux films l’ont fait exploser :  Pour elle et A bout portant, deux thrillers sans temps mort ou des pauvres types sans histoire se retrouvent dans la merde du jour au lendemain et doivent sauver leurs bonnes femmes si peu dégourdies en un temps record. Des tag-lines similaires fendaient les affiches de ces deux films : « Il a 72 heures pour sauver celle qu’il aime et la sortir de cabane ! » pour le premier, « Il a 3 heures et des brouettes pour retrouver sa femme et lui faire la peau ! » pour le second. En ce qui me concerne, quand je lance un film de Fred Cavayé, je lui donne un gros quart d’heure pour me choper. Si Pour elle avait réussi à me captiver du début à la fin, réalisant là une vraie prouesse, ce n’est pas le cas de son dernier rejeton, qui m’a très tôt perdu.




Il faut dire que dans Pour elle, on suivait Vincent Lindon en train d’échafauder un plan machiavélique pour extirper Diane Kruger de prison. Un Vincent Lindon égal à lui-même, capable de sauver n’importe quel film par sa seule présence, le regard fou, les tics survoltés et le front hyperactif. Dans A bout portant, le héros n’est autre que Gilles Lellouche. "Gilles Lellouche", "héros"… voilà des mots que je ne pensais pas devoir associer un jour. Et pourtant, Fred Cavayé a osé. L’acteur n’a cependant pas grand-chose à se reprocher, il fait de son mieux, avec ce que la Nature, dans un malheureux hasard, lui a donné : un profil d’aigle inélégant, une voix de beauf trop familière, une piètre allure générale, le dos toujours un peu voûté, le cou en avant, le regard vide et stupide. Cette piteuse panoplie ne fait pas de son personnage quelqu'un que l'on veut voir réussir et vaincre. Mais si le film n’est pas parvenu à me captiver, ce n’est pas spécialement sa faute. Je me suis simplement retrouvé face à l’impossibilité de me passionner pour cette histoire de flics ripoux et magouilleurs, très loin de la simplicité et donc de l’efficacité du pitch de Pour elle, qui passe désormais pour une vraie réussite dans le genre.




Qui plus est, j’ai très tôt repéré que le gros souci venait de Gérard Lanvin, qui campe donc le gros méchant tirant toutes les ficelles. J’ai vite compris que le comédien était dans un rôle de sale con inhabituel vu qu’il ne décroche jamais les mâchoires et parle toujours de sa voix la plus grave, sans jamais articuler. L’acteur a peut-être pris du plaisir à jouer un méchant de façon si grossière, mais pour nous autres spectateurs, c’est un bien triste spectacle qui s’offre à nous. A part ça, les personnages ne font que se courir après, se menacer, se tirer dessus, viser à côté, à court de munitions se tabasser et finissent souvent par se tabasser et s'invectiver en rappelant le peu de temps qu'il reste avant la fin du film ; un film qui, de mon côté, m'a paru bien long. Ces individus nerveux ne peuvent jamais se faire confiance et doivent toujours s'assurer que l'un a les mains vides quand l'autre fait mine de s'approcher. C'est un climat d'incertitude et de haine assez usant, pesant, d'autant plus quand on est, au quotidien, assez travaillé et miné par un avenir très flou, par la sale tronche de notre président, par des relations pas toujours faciles avec un animal domestique et par le triste état du monde en général. Las et abattu, j’ai vite décroché d'A bout portant. Des fois, on a pas envie de voir des gens passer leur temps à se foutre sur la gueule. 





Pour elle avait eu le bonheur d’être remaké par Paul Haggis et Russell Crowe via le film Les Trois prochains jours. Il paraît que lorsque Fred Cavayé a appris la nouvelle, il n’y a pas cru. Il se serait exclamé « Russell Crowe, le Russell Crowe de Point Break ? Non mais arrêtez les conneries, c’est de la folie douce, c’est un rêve de gosse qui se matérialise ! J’avais 8 ans quand j’ai écrit cette histoire à la con, dans ma Cité U à Nanterre-les-olives, et voilà que le grand Russell Crowe va l’incarner ?! Anything for She, a dream come true, sans blague ?! Je n’en reviens pas ! ». Après en être revenu, Fred Cavayé aurait plus tard ajouté « Quand j’ai vu mon nom accolé à celui de Russell Crowe sur le net, j’ai inséré mon doigt dans mon ventilo pour m’assurer que je ne rêvais pas. J’ai perdu un doigt. J’en reviens juste toujours pas ! » A bout portant, renommé Point Blank par des distributeurs internationaux visiblement bien peu soucieux que ce titre soit déjà pris mille fois, passera-t-il à son tour à la moulinette hollywoodienne ? On peut l’imaginer. Moi je vois déjà Shia LaBoeuf à la place de Gilles Lellouche, courir dans tous les sens, tout étonné de ne pas voir des twingos se transformer en Lego ! Et j'imagine bien Bob Duvall dans le rôle du flic véreux sans scrupule.


Pour elle de Fred Cavayé avec Vincent Lindon et Diane Kruger (2008)
A bout portant de Fred Cavayé avec Gilles Lellouche, Roshdy Zem et Gérard Lanvin (2011)

20 avril 2011

Les Trois prochains jours

Je suis déçu. Déçu par ce film et par le traitement qui en a été fait. Si je ne m’abuse, il devait s’agir du remake "made in USA" de Welcome, le pamphlet contestataire de l’insaisissable Philippe Lioret, porté par la superstar Vincent Lindon. Et je me réjouissais par avance qu’un tel brûlot social soit repris par la grande machinerie hollywoodienne pour ainsi voir son impact dédoublé, que dis-je, octuplé ! Quand j’ai su que Paul Haggis reprenait le flambeau allumé par Lioret, ça faisait sens, et je trouvais tout à fait logique qu’un cinéaste ayant prouvé qu’il était sensible aux questions de société s’attaque à un tel projet. Il n’y a qu’à se balader Dans la vallée d’Elah ou se prendre son Crash frontal pour s’en assurer : cet homme se sert de son art pour transmettre un message de paix et d’amitié entre les peuples. En somme, un artisan de l'universel. Quand j’ai appris que Vincent Lindon était remplacé, poste pour poste, par Russell Crowe, je me disais que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, tel un remake approuvé John Carpenter, et que l’on se dirigeait tout droit vers le chef d’œuvre ultime tant espéré. Je sais pas vous, mais moi, entre d’un côté la tronche ravagée, les milles tics par minute et le charisme vagabond de Barry Lindon et de l’autre, la voix abîmée par l’alcool, le regard las et l’allure rustique de son collègue australo-néo-zélandais, mon cœur balance et, dans tous les cas, chavire. Tandis que le second est un éternel amoureux des chevaux, à tel point qu’il a bien du mal à s’en séparer entre chaque tournage, le premier perd ses cheveux dès qu’il n’est pas sous les feux de la rampe, cheveux qui repoussent par magie dès qu'un projecteur est braqué sur son crâne par un intermittent du spectacle. Autant de points communs surprenants qui m’amenaient à penser qu’il s’agissait du choix idéal.


Sur ce cliché pris à la sauvette, vous avez le seul type qui arrive à avoir la classe sur une plage du Nord-Pas-de-Calais en hiver.

Mes premiers doutes sont apparus lorsque j’ai pris connaissance du titre choisi pour la version américaine du film de Lioret. Assez naïf, j’avais déjà imaginé que le film aurait pu s’intituler Bienvenue, comme un pied-de-nez amical adressé à l’œuvre initiale. J’étais loin du compte… Mais ça n’était que le début d’une série de désillusions terribles dont j’ai à présent du mal à me remettre. Je m’étais déjà longuement amusé à américaniser le scénario de Philippe Lioret avant d’avoir vent de la trame réelle du film de Paul Haggis. Aussi je m’étais mis à penser que la piscine du remake serait plus longue, que Russell Crowe se trimballerait tout autour dans un monokini plus saillant que le bas de survêt jadis porté par Lindon, une tenue mettant plus judicieusement en avant le mastodonte de petit-petit-petit-fils d'aborigènes qu'est l'acteur oscarisé. Et surtout, je m'étais dit que le clandestin, prenant alors les traits d’un cubain égaré à Homestead (Florida), aurait désormais pour but de traverser le détroit de Floride à la nage, et non la Manche, toujours guidé par le même espoir de rejoindre sa fiancée restée au pays. Hélas, j’avais tout faux !


Sur ce cliché, admirez l'effort fait par Russell Crowe pour ressembler à tout le monde et à personne à la fois, une girl-next-door au masculin, l'alter-ego baraqué de Paul Hagard de l'est.

Je suis tombé des nues face à ce thriller décousu et lent, où un Russell Crowe qui n'a vraisemblablement pas l'intention de jouer le rôle du mari transi et prêt à tout pour sortir sa bien-aimée de sa geôle, mais plutôt celui du pervers sexuel qui se complaît à prendre discrètement des photos des entre-jambes des demoiselles ayant eu le malheur de se trouver en jupe face à cet étalon venu tout droit d'Océanie et dont le visa expire dans deux jours ! En somme, nous sommes bien loin des méthodes de l'actor's studio mises à mal par Al Pacino dans Maniac Cop, retitré Serpico en France. Dans le script, le personnage incarné par Russell Crowe se donne pour mission de sortir sa bonne femme de taule afin d’aller vivre un avenir plus radieux en Thaïlande avec leur fils autiste. On se rend compte que Welcome est bien loin, et la transformation du projet pourrait faire l’objet d’une thèse passionnante. Un bémol cependant : pourquoi risquerait-on sa vie à libérer sa femme de prison lorsque celle-ci a le physique disgracieux d’Elizabeth Banks ? Là encore, le film français, où la jeune femme était incarnée par la charmante Diane Kruger, l’emporte haut la main et enterre son remake américain. "Bigger, louder, better, dick stronger" ? Pas convaincu.


Les Trois prochains jours de Paul Haggis avec Russell Crowe et Elizabeth Banks (2010)

11 février 2008

Dans la vallée d'Elah

Dans la vallée d'Elah est le second long métrage de Paul Haggis, un sale type qui a déjà réalisé Crash, grande daube récompensée à la surprise générale par l'Oscar du meilleur film il y a deux ou trois ans. Le gars s'est d'abord fait connaître en signant le scénario de Million Dollar Baby, dont tout le monde a fait l'éloge. Il est désormais le scénariste attitré de la chute de Clint Eastwood : il a signé les deux scripts du diptyque sur Iwo Jima. Auréolé d'une belle réputation, Monsieur Haggis, hagard mais hardi, a cru bon de passer derrière la caméra pour mieux pourrir nos vies tranquilles de cinéphiles. Crash, aka Collision, était déjà d'une niaiserie et d'une lourdeur épouvantable mais parvenait parfois à être involontairement très drôle (qui ne garde pas un souvenir ému de la chute de Sandra Bullock dans les escaliers et ce fameux gros plan sur les chaussettes glissante de l'actrice ?) ; c'est donc avec une certaine crainte que je me lançais dans la vallée d'Elah.




Academy Award Winner Tommy Lee Jones habite une maison tranquille avec sa femme Acadamey Award Winner Susan Sarandon, mais on sent bien qu'un petit truc les empêche d'être tout à fait heureux. A vrai dire il semble même y avoir un conflit latent entre Tommy Lee Jones et Susan Sarandon. On apprend par la suite que Tommy Lee Jones est un ancien militaire, patriote convaincu, qui a forcé leurs deux garçons à s'engager dans l'armée dès l'âge limite atteint, pour un résultat des courses assez mitigé voire totalement déprimant. L'aîné est signalé disparu, vraisemblablement mort en parachute, sectionné en deux par une impitoyable ligne à haute tension, lors d'une séance d'entraînement mal conçue. Tommy Lee Jones doit à présent assumer. Mais un morceau du corps présumé de son fils n'a jamais été retrouvé, celui comprenant la tronche et le torse, ce qui ne facilite guère la tâche de son père lorsqu'il est question de l'identifier à la morgue à partir des seuls panards largement carbonisés. Tommy Lee doute donc toujours, il se demande s'il s'agissait bel et bien des panards de son gamin, qu'il ignorait être pied-bot.




Quant au second gamin, parti en Irak la fleur au fusil pour participer à installer la démocratie dans ce pays de sauvages (sic !), il est signalé disparu. Le gars est censé être revenu au pays mais il ne répond pas au téléphone. Alors Susan Sarandon commence à tourner en rond dans la cuisine tandis que Tommy Lee s'active sur internet pour le retrouver. Hélas Google n'est pas d'une aide très précieuse et Tommy's Dinner Jones décide d'aller directement à sa caserne pour comprendre où son fils a pu passer. Pendant le trajet, Tommy accomplira un acte citoyen d'un grand symbolisme en remettant d'aplomb un drapeau américain qui flottait à l'envers (scène très touchante, du grand Haggis). Une fois arrivé là-bas le grand Tommy est très cordialement accueilli, on lui dit que son fils était un super type surnommé "le Doc", un mec hyper droit comme un i, bien dans ses baskets. A part ça on ne l'aide pas beaucoup, et Tommy arrive seulement à piquer le téléphone portable de son fils, qui prenait la poussière dans un placard entre une revue porno et un gode-ceinture. Ce portable lui permettra de mater des vidéos enregistrées en Irak, histoire de bien faire comprendre aux spectateurs à quel point c'est naze d'envoyer des jeunes gens se battre là-bas.




Pendant ce temps, des flics retrouvent des bouts de corps humain brûlés dans un champ à proximité de la caserne. Les restes de la victime sont dans un état détestable, mais après analyse le constat est sans appel : il s'agit du fils de Tommy Lee Jones (pas le parachutiste hein, l'autre !). Papa Tommy, plutôt amer, fait tout de suite part de la mauvaise nouvelle à Susan Sarandon qui lui raccroche au nez mais décide cette fois-ci de l'accompagner lors de l'identification du corps. Cette fois ça ne fait aucun doute : bien qu'il ait le teint plus bronzé qu'à l'accoutumée, le morceau de visage noirci qu'ils ont sous les yeux est bien celui de leur fiston. Dès lors, Tommy Lee Jones erre, littéralement, dans la vallée d'Elah, et le film nous montre cette errance, sans détour ni tabou.




Et c'est là que je me suis endormi. J'ai vu 1/2 heure de film et j'en ai inventé la moitié. Ensuite je crois que Tommy Lee Jones apprend que son fils était un drogué, un bon moyen d'oublier les horreurs qu'il a vu en Irak, et il est aidé par Academy Award Winner Charlize Theron (sans maquillage) pour piger les circonstances de sa mort. Apparemment c'est une bande d'immigrés chicanos qui lui a fait la peau en échange d'un peu d'herbe. Ils l'ont ensuite brûlé dans le simple but de se réchauffer, car les nuits d'hiver sont rude au Nouveau-Mexique. Bref, j'ai pas bien suivi. C'est encore un gros mélo hollywoodien tout pourri, dénué d'humour et de légèreté, où on retrouve la même subtilité que dans Crash pour tenter de retirer quelques larmes aux spectateurs et lui asséner une grande leçon de morale. Triste Paul Haggis, c'est sans doute un brave gars mais il ne devrait pas faire de films !


Dans la vallée d'Elah de Paul Haggis avec Tommy Lee Jones et Charlize Theron (2007)

Demons

"Avec Demons, je voulais repousser les limites du supportable" voici ce que déclara le réalisateur italien Lamberto Bava, visiblement très fier de lui, lors d'une interview accordée à une journaliste française tétanisée. Dans la carrière du vieux briscard Lamberto Bava, il y a clairement un avant et un après Demons. Dans la vie de ceux qui l'ont vu également.

Véritable fiasco lors du dernier festival de Cannes où le film, enfin édité, fut rejeté par tous les distributeurs et provoqua malaises et évanouissements, Demons fait partie de ces rares œuvres maudites que seuls les vrais connaisseurs se refilent sous le manteau, à l'abri des regards. Il est donc tout à fait logique qu'il ait terminé dans mon lecteur dvd, où je l'ai regardé deux fois de suite : la première normalement, et la seconde accompagnée des commentaires goguenards d'un réalisateur toujours sous le charme du fessier rebondi de son actrice (on en mangerait !). Il se déclare même très fier d'avoir réussit à l'inscrire sur son tableau de chasse durant le tournage ! Un tournage qui fut apocalyptique : inondations, fonte des glaces, neige, chute de boue, dénivellation de terrain impromptue, soleil, gel qui affecta les récoltes de maïs... tous les éléments semblaient être déchainés, unis contre Bava pour que son film affreux ne voie jamais le jour. Mais des conditions aussi chaotiques ont peut-être participé malgré elles à ce que le film ait cette ambiance si poisseuse et désagréable !  




Combinaison d'Evil Dead et de La Couleur Pourpre : le premier pour le choix d'une caméra en roue libre, le second pour l'omniprésence de noirs à l'écran (soyez rassurés, tous finissent en petits morceaux), Demons annonce la couleur dès les premières minutes, lors d'une scène d'introduction à vous glacer le sang qui aura le mérite d'éliminer très tôt les spectateurs non-avertis. Une jeune fille est dans sa chambre, elle étudie en écoutant de la musique. C'est alors que son père entre en défonçant la porte, armé d'un scie-sauteuse dernier cri, du type de celles que l'on ne trouve qu'en Amérique, dans l'un de ces magasins de self-defense qui suffiraient à anéantir le Pérou sans difficulté. Suite à un véritable carnage filmé sans complaisance, le père attend ensuite la maîtresse de maison avec impatience...




Stop, j'arrête là, je vous ai déjà partiellement spoilé ce film en vous dévoilant l'arme du premier crime, alors je préfère ne pas en dire plus. Sachez-juste que c'est personnellement le premier film où je vois une octogénaire enceinte se faire avorter sans utilisation de forceps ou autre ustensile médicinal. Cette scène harcèle littéralement les yeux et je ne fus pas étonné d'apprendre par la suite, en regardant le making-of, qu'ils avaient réellement perdu l'actrice sur le tournage (de toute façon à deux pas du trépas). Le film, ou du moins cette scène, lui est d'ailleurs dédicacée puisque lors du fondu au noir (qui enchaîne sur une scène non moins affreuse qui invite le spectateur à assister à une opération chirurgicale sur une personne non anesthésiée), on peut lire "In your memory, Fabiola Toledo". Une scène d'anthologie pour un film coup de poing, qui entraina de nombreuses poursuites judiciaires à l'encontre de Bava qui dû, entre autres, se tenir éloigné d'une distance d'au moins 50 mètres de toutes caméras pendant une période de 5 ans. Cela ne l'a pas empêché de remettre ça très vite, en signant le haïssable Tortures Ancestrales l'année suivante, seul film que les autorités italiennes ont interdit avant même l'achèvement du scénario. Crash, de Paul Haggis, est enterré et oublié... 

 
Demons de Lamberto Bava. Genre : gore hardcore, sous-genre : enucleation movie (1985)

8 février 2008

Man From Earth

Voici une œuvre assez particulière, et une affiche bien grandiloquente pour un film dont l'unique décor est une cabane en bois et dont les seuls effets spéciaux sont les génériques d'ouverture et de fin tapés à l'ordinateur. En 2007 Jérôme Bixby a porté son projet aux producteurs d'Hollywood qui ont tous refusé en bloc. Et puis le film s'est quand même fait. Mais sans le moindre dollar. Oui parce que le scénario de Bigsby, c'est pas rien. Et puis Bixby avait jusqu'ici uniquement écrit des scénarios pour The Twilight Zone et Star Trek (il fait un clin d’œil à la série à la fin) alors il n'était pas question de lui filer le même budget qu'à Paul Haggis. L'histoire est simple : un professeur d'université déménage et ses amis viennent lui dire au revoir chez lui. Ils se rendent compte qu'il a un Van Gogh qui semble authentique, un burrin qui date du paléolithique assez incroyable etc. Le héros finit par demander à ses amis pontes universitaires, en biologie, histoire, psychologie et ainsi de suite, s'il serait possible qu'un homme vive 14000 ans. Là ils se marrent, puis finissent par répondre à sa question en voyant qu'il a pas l'air de blaguer. Évidemment que non c'est pas possible MAIS c'est possible. Les biologistes élaborent ça pendant 10 minutes histoire que le spectateur fasse pas trop chier. Bref vous l'aurez pigé notre héros leur explique que c'est de lui dont il cause. Il est né homme de Cromagnon, il a 14000 ans (si vous voulez piger matez le film, ils expliquent tout ça très bien). Alors gros huis-clos, engueulades, interrogatoires, revolver sur la tempe, couteaux sous la gorge, doute, colère, remontrances, menaces de mort, cours d'histoire, théories fumeuses et billevesées.



Notre héros a voyagé avec Colomb, il a connu Van Gogh, avant ça il a assisté à la séparation des terres et aux déplacements des plaques tectoniques, il a rencontré Buddah qui l'a formé jusqu'à sa mort, et enfin, last but not least, Jésus Christ, c'était lui. Tout ça, croyez-le ou non, est très crédible et quasi déroutant, en tout cas ses amis cartésiens en chient des ronds de chapeau tant c'est rondement ficelé. Faut voir la sale gueule que tirent ses potes quand notre héros leur annonce qu'il est Jésus Christ. "Montre donc voir tes cicatrices aux poignets, salop !", "Mais je vous dis que je marque pas". Puis quand on lui demande pourquoi il s'est fait appeler "Jésus", il répond : "ben moi à la base c'est John, Josh à la rigueur, mais moi c'est John, Jésus c'est une déformation, ça me gène pas mais je me reconnaitrai pas immédiatement dans la rue si tu m'appelles Jésus. Je préfère John. Ou Josh." Seulement voilà il déménage tous les 10 ans, dès que les gens commencent à lui dire "mais tu vieillis pas ?" A la fin, sous la pression, ils sont bouleversés, leur vie va partir en couille et certains le menacent de le faire interner, il leur avoue tout, c'était une farce, un canular, un piège, une embuscade, la rigolade. Tout ça c'était pour se marrer.



Tout le monde le traite en cœur de "FILS DE PUTE", surtout Tony Todd, fameux acteur noir, très accroché à l'histoire (pas seulement dans le film, ce type est souvent là pour jouer les seconds rôles de mecs crédules parce qu'il gobe tout ce qu'on lui dit et oublie même qu'il tourne des scénarios de fiction, ce type ne joue pas). Puis tous les amis se barrent, soulagés, et d'avoir le fin mot de l'histoire, un fin mot apaisant, et de ne plus jamais revoir un menteur aussi con. Mais il reste Richard Riehle, fameux acteur gros et vieux, qui était le plus dubitatif et le plus haineux à l'encontre de John (le héros) et qui l'a forcé à dire que c'était faux. Et avant qu'il ne soit parti le héros dit à une amie que c'était vrai, que tout était vrai, et ce faisant donne un des noms qu'il a porté, et qui s'avère être le nom d'un proche du vieux gros dans son enfance. Le gros en crève illico d'une crise cardiaque et le héros se taille vers la frontière du Mexique. Le scénario de taré le voilà. En rajoutant mille détails et autres démonstrations pour lier tout ça et y donner un sens plausible, ce qui est assez réussi. Vous vous demandez comment il a pu survrire aux maladies, aux épidémies, aux hommes, pendant tout ce temps, John vous répondra avec le sourire. Il a réponse à tout. Donc j'ai bien aimé, c'est très osé, c'est méga con, et c'est bien ficelé sur le papier, d'ailleurs ça aurait dû rester couché sur du papier glacé. Le même film réalisé en France, avec Vincent Lindon dans le rôle de Jean (Christ), Jean-Pierre Marielle dans le rôle du biologiste qui se marre, Pierre Arditi dans le rôle du noir qui y croit à fond et Jean-Pierre Bacri dans le rôle du psychologue que les histoires du héros font pas marrer du tout, qui a perdu sa femme la veille et qui voudrait bien lui faire ravaler son histoire en bois à coup de gifles et c'est gigantesque.

Jérôme Bulbykin est à ce point sans le sou qu'il a créé un site où on peut lui donner des dollars si on a aimé son film en bois : http://www.manfromearth.com/


Man From Earth de Richard Schenkman avec Tony Todd et Richard Riehle (2007)