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5 mars 2019

Violences sur la ville

Drôle de film que cet Over the Edge, trop injustement méconnu par chez nous, sorti en 1979 et signé Jonathan Kaplan, un curieux cinéaste qui n'a rien réalisé de très notable par la suite, si ce n'est peut-être Les Accusés (principalement connu pour la prestation oscarisée de Jodie Foster). Réintitulé Violences sur la ville dans sa version française, ce film traite de thèmes délicats avec une radicalité tout à fait déconcertante aujourd'hui, surtout dans ce qui se présente, a priori, comme un teen movie bon enfant et sympathique. Le tout premier plan situe l'action : une ville nouvelle, une petite banlieue nommée New Granada, présentée par un panneau comme "la ville de demain, aujourd'hui". Quelques lignes apparaissant à l'écran nous informent cependant que le film se base sur une histoire vraie qui s'est déroulée dans une ville semblable dont les architectes et urbanistes avaient omis de prendre en compte que plus d'un quart de la population avait moins de 15 ans. Que font de si nombreux jeunes quand ils se retrouvent livrés à eux-mêmes dans un espace qui n'a guère été pensé pour eux ?




Pour tromper leur ennui, les gosses vont évidemment faire quelques conneries et fumer pas mal de joints, tout en passant beaucoup de temps dans le seul endroit qui leur semble réellement dédié : un centre pas franchement flambant neuf, où ils peuvent jouer aux cartes, au billard et, surtout, se retrouver, sous le regard de la seule adulte du coin qui a l'air de vraiment s'intéresser à eux avec bienveillance. Après une petite altercation avec un flic zélé, les tensions vont aller crescendo et nous suivrons surtout les mésaventures de Carl (Michael Kramer, dont il s'agit de la seule apparition marquante au cinéma) et de son pote Richie (Matt Dillon, dans son tout premier rôle, affublé d'un look assez terrible, avec jean taille méga haute et t-shirt ultra court révélant son ventre d'adolescent), de leurs journées agitées au collège à leurs soirées éméchées. Jonathan Kaplan choisit de coller aux baskets de ces ados tout à fait crédibles et plutôt attachants, amenés à évoluer dans des décors plutôt craignos, sans horizons possibles. Carl habite une maison pavillonnaire, il se réfugie dans la musique, qu'il écoute au casque, à plein volume, isolé dans sa chambre (The Cars, Van Halen, Cheap Trick, Ramones et Jimi Hendrix formant ainsi une BO en phase avec son époque) ; de son côté, Richie vit dans un des appartements d'une barre d'immeuble sordide où nous ne rentrons jamais et aurait davantage tendance à s'abandonner dans la drogue.




Moins doué quand il s'intéresse aux adultes, Jonathan Kaplan filme avec une belle acuité ces groupes de gamins. Leurs relations amicales et amoureuses sont particulièrement bien dépeintes, l'adolescence est fidèlement représentée, de la manière la plus simple possible. Le réalisateur nous donne seulement l'impression de regarder ces jeunes personnages en face, pour ce qu'ils sont, sans les juger ni les glorifier. Quelques scènes s'avèrent même assez touchantes, je pense tout particulièrement à cette petite parenthèse amoureuse où le jeune personnage principal, reclus dans une maison en travaux abandonnée, passe une première nuit avec sa copine. Nous les retrouvons au petit matin et nous les voyons s'embrasser dans l'embrasure d'une baie vitrée, avant le départ de la fille. Derrière eux, les nuages ont une forme menaçante, avec l'impression qu'une fumée d'explosion ou d'incendie s'élève au loin, annonçant les événements à venir. La mise en scène inspirée de Jonathan Kaplan, avec ce lent recadrage, depuis l'intérieur de la maison abandonnée et à travers la baie vitrée, sur l'adolescente qui s'éloigne, nous rappelle joliment le fameux plan de La Prisonnière du désert.




Une autre scène étonne par la douceur qu'elle dégage d'une façon très naturelle, celle où Carl retrouve le caïd qui l'a passé à tabac quelques temps auparavant, lors d'une parenthèse inattendue de calme et de réconciliation. Après s'être pris une gamelle en moto sous les yeux de Carl, qui l'observait en cachette, le caïd tombe un peu le masque pour nous apparaître dans toute sa simplicité (le jeune acteur est excellent). Comme beaucoup d'adolescents, Carl est naturellement attiré par les rebelles (son copain d'infortune joué par Matt Dillon en est un autre) et il éprouve une drôle d'admiration pour ce garçon à peine plus âgé que lui, qui vit à l'écart et semble assumer sa marginalité. D'un seul coup, au-delà des règles de narration et des conventions de scénario habituelles, nous nous retrouvons juste avec deux grands gamins qui s'assoient, discutent et se rapprochent, tout en continuant à se défier gentiment et avec une certaine complicité... Cela donne une scène très vivante, très belle qui fait partie de ces quelques moments de grâce que nous réserve ce film surprenant.




Over the Edge prend une tournure étonnante dans sa dernière demi-heure, survoltée et quasiment digne de l'un des meilleurs films de siège de John Carpenter (l'ambiance s'en rapprocherait presque). Dans une inversion ironique du rapport de force et une réappropriation brutale de l'espace par les jeunes, ces derniers enferment les adultes (parents, professeurs, flics et autres gestionnaires de la ville) dans leur collège et laissent libre cours à leur frustration dans un déchaînement de violence festif, insolent, revendicatif et amusé. Cette frénésie nous mènera tout droit vers une conclusion au goût très amère, brutalement amenée par une ellipse soudaine qui achèvera de faire du film de Jonathan Kaplan une chronique adolescente violente, pessimiste, ambiguë et toujours actuelle. Représentatif de son époque, à la charnière des années 70 et 80, Over the Edge pourrait être le résultat d'une sorte de croisement improbable entre Steven Spielberg et Don Siegel ; un film sombre, intense et émouvant, comme les américains savaient en faire à la pelle à cette période et qui mérite donc amplement d'être redécouvert.


Violences sur la ville (Over the Edge) de Jonathan Kaplan avec Michael Kramer, Matt Dillon, Pamela Ludwig, Harry Northup et Vincent Spano (1979)

21 février 2012

Collision

Je me demande parfois si je suis normal. En effet, quand j'ai vu ce film au cinéma, il y a près de 7 ans, l'ensemble des gens dans la salle avait l'air extrêmement satisfait. Je m'en souviens comme si c'était hier, cela m'avait particulièrement choqué. Une fois la séance terminée, un homme brun âgé d'une quarantaine d'année avait même levé les poings au ciel en signe de victoire. Véridique ! Pour ma part, je me rappelle avoir baissé la tête en signe de dépit. Je souhaitais quitter la salle le plus vite possible ; mais, cinéma d'arts et essais oblige, les lumières prirent leur temps pour se rallumer, uniquement une fois le générique terminé, et je ne tenais pas à gâcher ce moment de plaisir intense à mon voisin qui semblait si heureux et qui prenait littéralement son pied. Il me fallut donc patienter, en encaissant cette musique de fin très cliché, un peu comme les trois quarts des situations de ce film choral d'une lourdeur sans nom.




Malgré un nombre de stars impressionnant à l'affiche, le film se noie. Je vous énumère les acteurs : Don Cheadle (entr'aperçu dans Hotel Rwanda), Jennifer Esposito (un hymne aux bienfaits du métissage), Matt Dillon (abonné aux rôles de connards pas malins et qui devrait se poser des questions), Ryan Phillippe (deux "p", deux "l" répète-t-il toujours à longueurs d'interview tout en lâchant deux caisses façon mitraillette et en mimant un oiseau qui décolle), Sandra Bullock (dans un rôle très difficile qui a dû souvent lui faire dire "What the fuck am I doing here ??") et d'autres comme Brendan Fraser (peu crédible mais qui s'en sort dans son rôle de procureur libéral) ou Thandie Newton (qui, dans la vraie vie, a nommé son premier enfant Ripley Scott, en forme de double hommage très appuyé au papa d'Alien). Les scènes-choc s'enchaînent jusqu'à ne plus rien provoquer chez le spectateur ; surtout qu'à la fin, ou disons la dernière demi heure de ce film si long, elles sont toutes au ralenti ! J'avais vraiment l'impression de regarder une pub EDF-GDF, sans oublier la bande-son omniprésente, composée essentiellement de chants plaintifs où une femme vraisemblablement très malheureuse ne s'exprime que par des "Ooooooh-oooouuuhh-yèèè". Cela doit être la même bonne femme triste qui a signé tous les ignobles jingles pubs de France Télévision, vous savez, ceux que l'on peut seulement entendre en milieu d'après-midi et qui nous flinguent la journée. Affreux.




Ce chassé-croisé de destins comme Hollywood en raffole finit donc par ennuyer copieusement, par agacer sévèrement, ou par faire rire franchement, quand on décide, dans un réflexe d'auto-défense salvateur, de prendre tout ça au second degré. Bien sûr, quand on rigole à la mort d'un personnage, on peut se poser des questions quant à la qualité de ce film, où la psychologie est traitée à "coups de haches", comme le dit mon paternel, à tel point qu'on a la sensation de regarder la pire des séries télé. Il faut revoir cette scène où Sandra Bullock, se trimballant dans son immense baraque en chaussette, le téléphone vissé à l'oreille, glisse honteusement dans l'escalier et manque de se briser la nuque. Ce passage atteint un sommet de ridicule ! Pas grand chose à reprocher aux acteurs finalement, je préfère tout mettre sur le dos de Paul Haggis, qui signait là son premier film après avoir été le scénariste attitré de Clint Eastwood. Pour la subtilité, Paul, il faudra repasser. Ton film est une enclume ! Tout ça pèse des tonnes ! Et dire que certaines critiques, à l'époque, avaient parlé d'"un parfait mélange de Magnolia et Short Cuts"... Pauvre Altman, il a dû prendre un coup de vieux, et il n'y avait aucune raison d'insulter si cruellement le jeune Paul Thomas Anderson. Télérama avait raison !




Élevé au rang de film faisant partie des "meilleurs de tous les temps" par les votes parfois très difficilement compréhensibles du site IMDb, Collision s'avère au final être une arnaque totale et une fausse alerte pour moi qui, à l'époque, espérais réellement quelque chose de bon. Jeune et innocent, j'y allais vraiment avec les meilleures intentions et les plus grands espoirs. Il faut dire que le film passait pour une vraie pépite fraîchement remise au goût du jour. Il avait été auréolé de l'Oscar suprême, à la surprise générale, et il était même ressorti en salles outre-Atlantique spécialement pour concourir à cette prestigieuse cérémonie. La preuve que celle-ci n'est qu'une vaste blague, des ententes et des arrangements entre les studios les plus puissants. Avec du recul, Collision apparaît comme l'infâme porte-drapeau de ce cinéma américain post 11-septembre qui cherche à nous dépeindre une société cloisonnée et qui se veut lourdement réconciliateur, dépassant les clivages à coups de bazooka et de scènes larmoyantes indigestes. Avec ce cocktail explosif dont il avait trouvé l'odieuse formule, Paul Haggis signait là des débuts en fanfare derrière les caméras. Depuis, le réalisateur canadien n'a jamais su renouer avec le succès et j'en suis ravi. Il s'est perdu Dans la vallée d'Elah, réquisitoire contre la guerre encore une fois très lourdaud, puis il a tourné le remake d'un thriller français efficace, Pour elle, en le rendant long et chiant. Deux mots qui résument très bien ce qu'était déjà Collision. A fuir.


Collision de Paul Haggis avec Don Cheadle, Thandie Newton, Sandra Bullock, Jennifer Esposito, Matt Dillon, Brendan Fraser, Terrence Howard, Ryan Philippe et Michael Peña (2005)

29 avril 2009

Prête à Tout

En réalisant ce film j'ai le sentiment que Gus Van Sant a juste voulu vérifier un truc. De toute façon je crois que tous, plus ou moins, un jour ou l'autre, on se l'est posée cette question. Souvent pendant l'adolescence. A part peut-être le Ché, on s'est tous demandé à un moment si on était vraiment hétéro/homo ou si on n'était pas quand même un poil homo/hétéro (et vice versa). C'est un truc naturel. Bon Gus Van Sant il s'est posé la question une fois adulte et il a décidé de vérifier en faisant ce qu'il sait faire de mieux, à savoir un film. Alors il a demandé autour de lui, ou bien a-t-il fait un sondage IFOP, on n'en sait rien, toujours est-il qu'il s'est renseigné auprès du Hollywood Wall Of Fame et que c'est le nom de Nicole Kidman qui est sorti du chapeau.




Il a écrit le pire film porno possible en retirant toutes les scènes pour adultes. Et il a filmé Nicole Kidman au sommet de ses formes, dans chaque plan de son film, sous toutes les coutures, dans toutes les tenues, toutes les positions, avec les comportements et les regards les plus concupiscents et libidineux possibles. C'était le test ultime. Et ça n'a pas loupé. L'équipe du film (cast and crew confondus) comptait 273 personnes, parmi lesquels une proportion estimée de 32 gays (hommes et femmes mêlés), et tous ont confirmé leur orientation sexuelle. L'ambiance était électrique sur le plateau, qui fut le lieu de tous les déballages sexuels. Par ailleurs c'est un film noir assez sympa avec aussi Joaquin Phoenix et Matt Dillon.


Prête à Tout de Gus Van Sant avec Nicole Kidman, Joaquin Phoenix, Casey Affleck et Matt Dillon (1995)