mardi 20 mars 2012

Le Bleu des villes

C'est avec grand plaisir que nous laissons aujourd'hui place à notre cher invité Thomazinette, critique belge à la plume acérée et au style inimitable, déjà auteur de brillants articles sur Rabbit Hole et La Permission de Minuit.

On pourrait caractériser les films de Stéphane Brize-lames de la manière suivante : il y a toujours une chanson populaire ou une expression musicale dans ses films (cf. le beau texte de Rémi sur Mademoiselle Chambon) ; ses dialogues sont minimalistes (avec souvent à un ou deux seul(s) moment(s) du film un grand coup d'éclat verbal) ; l'environnement des personnages est plutôt austère (la "province" du centre dans ce qu'elle détient de grisaille) ; ceux-ci sont ce qu'on pourrait appeler des gens simples (pour ne pas les fustiger avec le terme "simplets") ; et la mise en scène est très sobre, sans pour autant se faire oublier devant l'histoire qu'elle raconte. Les plus impatients devant cette tempérance me demanderont : "pourquoi diable mater les films de Justin Brizou s'ils sont tellement tiédasses !?" Alors que tout cela pourrait faire fuir ou lasser le chaland, pas une fois il n' a échoué à atteindre ma sensibilité. Faut dire que les histoires racontées sont, de facto, toutes des histoires d'amour, et elles m'ont semblé à chaque fois touchantes, justes et réussies.


La grande scène d'action du film se passe pendant le générique d'ouverture. "Comme ça, c'est fait", aurait déclaré Brizé après l'avoir tournée.

Celle-ci, c'est l'histoire de Solange, une femme flic (Florence Vignon), et de son mari médecin légiste, un mec plutôt lourdaud joué par Antoine Chappey ; un couple en train de perdre le peu d'amour restant de ce qui les a unis il y a cinq ans. J'ai aimé comment dès la première scène, où on voit Solange essayer de mettre un PV à un camion en l'escaladant, accompagnée sous la pluie et la grisaille par quelques douces notes de musiques, le ton est donné pour tout le film et les prochains. Une connivence arrive naturellement avec la durée de cette présentation qui effleure avec tact le rigolo et l'émotion. C'est simple et ça fait effet ! Ensuite le couple, et le caractère de chacun, sont traités avec une distance juste, sans cacher leurs défauts, en admettant ceux-ci comme des vulnérabilités et des entraves, reconnues comme telles. Pour ça, de manière générale, Brize-Automnale est très fort, parce qu'il montre ce qui pourrait agacer ou faire s'apitoyer, et désamorce toute occasion de prendre en pitié ses personnages pour leurs faiblesses. Jamais j'ai eu l'impression en voyant un de ses films de me trouver face à l'histoire de quelqu'un de foutu, d'inerte, de bon à plaindre. Mal barrés, ça ils le sont ses personnages : qui souhaite voir son amour aller à la dérive ? Mais leurs malheurs et erreurs sont regardés à hauteur d'homme, avec la possibilité et l'exigence d'assumer et de continuer. C'est aussi ce qui rend ces personnages touchants et révoltants : je me suis retrouvé dans les heurts amoureux de ce couple, du mari qui est en train de paumer complètement sa femme, tout comme par ailleurs j'étais complètement d'accord avec ses décisions à elle. Il n'y a pas de fausse pudeur ou de précautions face à ces vulnérabilités, et c'est ce qui rend leur traitement cruel et éclatant. Il va chercher des perles de grandeur dans une huître à l'aspect pas sensationnel ! Et puis je note aussi dans ce film une belle scène d'éclat, qui concentre en quelques mots bien acérés les séquences quasi silencieuses qui l'entourent.


Tour à tour colérique, menaçant, désarçonné, suppliant et paumé, Antoine Chappey a eu l'audace de faire parler plus souvent son index que sa langue.

Il y a aussi l'exploit de ne pas agacer par la présence de Mathilde Seigner. Inlassablement prise pour une conne, cette actrice a du être surprise de se voir dirigée de manière apaisée et à hauteur égale ; ça la rend en tout cas sympathique, ce qui change de bien d'autres de ses apparitions à l'écran. Je n'en ai pas encore parlé, parce que son rôle ne me paraît pas essentiel au propos du film, qui est de raconter la fin d'un amour. Mais en même temps, il y a quelque chose de polarisateur dans la présence de Seiguer à l'affiche, ça y ajoute une autre dimension, que je viens de me refourguer à moi-même en pensée : Mathilde-Jésus Seigneur-Marie-Joseph joue la vieille amie du patelin, la copine d'enfance qui a "percé" (non pas une membrane de peau pleine à ras-bord de sébum, mais) les barricades de la grande-ville en y présentant la météo à la TV tous les jours comme une star de la télé qu'elle est. Lors d'une séance de dédicace dans sa ville natale, une rencontre avec Solange réactive pour celle-ci l'espoir d'une autre vie possible. À nouveau, j'admire pour cette partie de l'histoire la finesse et la franchise de Brizotto : il pourrait se laisser aller, il pourrait monter les deux mondes l'un contre l'autre, faire le procès de l'hypocrisie de celui d'en haut, de la naïveté de celui d'en bas, et de la domination que ces stéréotypes perpétuent. Mais il donne la même dignité au personnage de Seigner qu'aux autres. Par son regard, il ne la considère pas moins que les autres comme quelqu'un de simple et d'humain. Fallait le faire et il l'a fait ! Et il y a une scène qui rend bien effectif ce désamorçage à mon sens, c'est lorsque le commissariat de Solange organise le César de la meilleure flic, la dent d'Akéla du meilleur distributeur de PV, la fleur rouge de la femme en bleu. Tout un tintouin qui passe cent mille lieues au-dessus de la tête de notre Fromange, et elle a bien raison, et elle se casse avant la fin parce qu'elle s'en fout complètement, et moi avec.


Papier-cul brun ou papier-cul blanc ? Pour Solange, excédée, l'engagement politique ne passera bientôt plus par ces broutilles...

Donc ce film, en plus de parler d'amour, parle d'égalité et annule la domination. L'égalité qui est un préalable à l'amour (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas des forces propres à chacun, au contraire), et qui permet non seulement l'amour de l'aimé, mais aussi l'amour du monde. Car en voulant recommencer, Solange cherche aussi une place dans le monde, elle prend le temps de se poser et de se demander ce qu'elle veut vraiment faire pour le monde. Ce film est donc un hiatus dans l'amour, qui est montré sainement, sans masquer sa difficulté et sans s'en décourager.

Vous aurez pigé qu'avec sa petite histoire, ce film me parle et pas qu'un peu, et surtout m'aura fait parler comme un moulin !


Le Bleu des villes de Stéphane Brizé avec Florence Vignon, Antoine Chappey et Mathilde Seigner (1998)

13 commentaires:

  1. Tu donnes bien envie de voir ce film, Thomazinette ! Ton enthousiasme est drôlement communicatif.

    RépondreSupprimer
  2. Je me suis imprimé ce texte pour pouvoir me lover et le frotter contre mon corps en me couchant ce soir.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Frotte-toi donc, frotte-toi donc, rien ne me remplit plus d'aise :D

      Supprimer
  3. Colin Farrell20 mars 2012 17:25

    Super film, super réalisation, Stéphane m'a trop Brizé les couilles avec son film à la con !

    RépondreSupprimer
  4. En tant que personnification du mot "chicot", je trouve ce détournement du débat sur des histoires de "papier-cul" déplorable...

    RépondreSupprimer
  5. Arrête tes salades, c'est un bon film.

    RépondreSupprimer
  6. Au départ c'est moi qui étais pressenti pour le rôle de Mathilde Seigner, et c'est pas d'égal à égal qu'elle m'a chipé la place. Je l'ai toujours en travers de la glotte...

    RépondreSupprimer
  7. Excellent article, d'autant que je n'aurais jamais eu l'idée d'aller voir ce film...

    RépondreSupprimer
  8. Lu ton article, regard vaste, juste, sensible...
    C'était trop cool à lire, j'aimerais avoir ce sentiment plus souvent !
    J'avais envie de te de dire en passant..

    RépondreSupprimer
  9. Et c'est un sarthois qui le dit!

    RépondreSupprimer