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10 mai 2014

Pompéi

Critique IRT (in real time) de Pompeii (prononcez « Pompé2i », comme «M2iB»). Critique IRT donc d’un film IRT. Oui car je l’ignorais mais Kiefer Sutherland joue dans ce film, et l’acteur réclame que tout ce qu’il tourne soit découpé en 24 épisodes d’une heure (dont 18 minutes de pub aux USA) et se déroule IRT. Paul W. S. Anderson, le réalisateur, n’a pas pu obtenir des studios de faire durer le film un jour, mais il a vite soulagé son acteur en obtenant de ses financiers que le récit s’étende grosso modo sur 24 heures de temps et que le film soit tourné de manière à donner l’impression au spectateur qu'il se déroule en temps réel. On a même droit, à intervalles réguliers, à la petite horloge jaune sur fond noir qui vient interrompre l’action pour décompter les secondes avec cet effet sonore aussi insupportable qu’inoubliable, imitant autant le tic-tact d’une bombe à retardement que les battements d’un cœur sous 700 bars de pression : skun-tcha, skoun-tcha ; skun-tcha, skoun-tcha, ad libitum.


"Mate un de mes films, Sátántangó par exemple, ça va te buter et j'aurai la paix fumier..."

Kiefer Sutherland incarne le grand méchant du film, à la tête d’une légion romaine qui, dans l’introduction, massacre un campement de rebelles celtes, une tribu d’adorateurs des chevaux et des cheveux, donc des écolos, donc des gentils. Un petit garçon est évidemment témoin de tout ça et voit, au ralenti, son père et sa mère se faire tuer. Il se réveille le lendemain du génocide (car il sera le dernier de sa lignée, c'est toujours plus terrible) sous un tas de cadavres et finit planté, les sourcils froncés, devant un bel arbre où les romains ont mis ses ancêtres à sécher comme des sauciflards humains. Séquence suivante, deux gros lards de romains à bouclettes en toges violettes, avec du laurier dans les oreilles et un grain de raisin au bout de chaque crayon, matent des combats de gladiateurs dans un semblant d’arène en plein cœur de Londinium. « J’en ai raaaaaaaaas le cul de ces Thraces de merde, je veux du nouveau ! », déclare le plus laid des deux. Soit mais fallait pas jouer dans un péplum vérolé qui prend ses bases sur l’ouverture du script de Conan le barbare, qu’on croit revoir vingt ans après, remaké par des bras cassés dans une esthétique hideuse qui croit devoir s’inspirer du 300 de Zack Snyder, et surtout avec un sérieux pitoyable aux antipodes des excès ironiques et bravaches de John Milius, qui faisait tuer un chameau innocent à son Schwarzenneger d’un seul coup de poing idéalement placé pour mieux nous dérider. Au lieu de ça, Paul W. S. Anderson espère nous identifier à un énième idiot du village comme Hollywood nous en fournit tant ces derniers temps, j’ai nommé Kit Harington, surnommé tout au long du film "le Celte". Son entrée en scène, qui est aussi son entrée dans l’arène, pectoraux luisants toutes voiles au vent et barbe de trois jours finement taillée à la serpe, ainsi que les gros plans sur sa tronche de cake en train de hurler au ralenti en filant des coups d’épée dans ses dix adversaires balayés en deux temps trois mouvements, donnent le ton. Comment peut-on encore tourner des conneries pareilles ?


Ce type-là, marchand d'esclaves couard et perfide, qui soudoie un garde pour monter seul dans un bateau au moment de l'éruption, finit par recevoir une énorme boule de feu sur les anglaises.

Troisième séquence et le Celte, ce débile profond, prénommé Milo (non, pas comme Michael Caine dans Le Limier, plutôt comme un clebs de compagnie), réduit en esclavage et tiré à l’aide d’une chaîne par un type désagréable qui grogne à chaque fois qu’il donne un petit coup sec sur ladite chaîne, va soigner un cheval blessé (en fait lui rompre la nuque d’un coup sec pour abréger ses souffrances). Dame Cassia, pintade locale jouée par une Emily Browning tout simplement effrayante, aime aussi beaucoup les chevaux (comme on le verra plus tard dans une belle scène aux côtés de son fidèle écuyer noir, Félix, qui sera la première victime du volcan ; on ne peut pas tout faire, être un valet noir de troisième zone dans un grand spectacle hollywoodien et espérer survivre à la première demi heure), descend de son carrosse et vient aider l’esclave celte à tenir le canasson pour qu’il puisse lui rompre l’anévrisme sans difficulté, tombant aussitôt amoureuse de ce bellâtre au grand cœur et aux gros muscles. Après une bagarre de chambrée entre notre Celte et un Thrace très costaud (pas jouasse depuis que son nouveau coloc a tué son frère, prénommé Female, dans un combat de cage), Milo fait la rencontre d’Atticus (non, pas comme Gregory Peck dans To Kill a mockingbird, plutôt comme un esclave noir). Atticus est un gigantesque esclave, noir. Scarifié, les yeux écarquillés dès qu'il cause et la voix sortie en ligne droite des tréfonds de son propre slip (alors qu’il n’en porte pas), notre gladiateur émérite est interprété par Adewale Akinnuoye-Agbaje (qui non content d’avoir un nom compte putain de triple au Scrabble, joue la comédie comme quand on a quatre ans et demi et qu’on fait semblant d’être méchant, donc toujours très énervé, dents serrées et grimace merdique à la clé). Et pendant ce temps le volcan commence à se réveiller en douceur.


Je me demande si un seul type dans l'histoire de l'humanité a déjà parlé en faisant cette moue, même un type vraiment furax.

Chaque réplique qu’échangent Milo et Atticus est un délice d’innovation. « Ne t’inquiète pas le Celte, si je voulais te tuer, je l’aurais déjà fait ». Bien envoyé. Dans les dents. D’ailleurs tous ces gens ont des dents parfaites, d’une blancheur éclatante, divinement alignées, fou pour des esclaves et pour l’époque non ? En même temps les deux créature féminines du film sont donc Emily Browning et Carrie-Anne Moss, deux êtres de sexe féminin dont le morphotype me semblait pourtant assez clairement estampillé XXIème siècle. A quand Jennifer Aniston en Marie-Antoinette ? Ou Nicole Kidman, avec sa vieille tronche entièrement fondue et remoulée, dans la peau de Grace Kelly ? Mais revenons à nos deux gros cons. Voilà que débarque une scène de baston très longue dans l’arène, mais qui n’est qu’un entraînement, une répétition générale avant le combat du lendemain devant un public en délire. Ou comment faire deux scènes avec une seule histoire de remplir, d’en donner pour son argent au spectateur mâle en sueur venu en prendre plein la vue, et de ne pas montrer quand même qu’une foule de citadins cramés par la lave, car au fond c’est juste ça Pompéi. Bel échange ensuite, de retour dans la geôle : « Je peux te faire une promesse. Quand tu mourras, le souffle viendra de devant, et il viendra de ma main ». Réponse de Milo à son adversaire du lendemain : « Je peux te faire une promesse aussi, quand tu mourras, ta mort sera rapide, et elle viendra de ma main ». Échange de regards entendus et fondu au noir (au sens technique du terme, pas au sens d'un fondu sur Adewale Akinnuoye-Agbaje).


J'ignore qui fait le plus peine à voir.

Retour de Kiefer Sutherland, toujours aussi bon comédien, qui a bien fait de signer pour une 9ème saison de 24 étant donné l’odeur fétide qui se dégage de sa filmographie en décomposition depuis une bonne quinzaine d’années. Il prend ici un accent pointu qui, couplé à sa voix rauque, lui donne un air con de première qualité. Mais on sent que son personnage ne sera pas très fouillé, tandis que du côté des gladiateurs trépanés ça discute sec en taule : « Ton bras gauche est plus faible que le droit » lance Atticus dans un éclair de génie. « Sans déc’ ! » répond l’autre, à cran. Après quoi on a droit à la minute clins d’œil appuyés à mes films préférés dont les dvds sont affichés sur trépieds dans mon entrée de Paul W.S. Anderson. C’est d’abord le gladiateur noir qui lâche « Why so serious ? », réplique fétiche du Joker de Nolan, puis la servante, noire elle aussi, d’Emily Browning, qui parle du héros à sa maîtresse en l’appelant « l’homme qui murmurait à l’oreille des chevals ». Fin de la minute clins d’œil de dingues, travaillée au cordeau, puisque nous découvrons désormais que Kiefer Sutherland, aka le sénateur Corpus, probablement menacé par un attentat terroriste, comme tout sénateur dans un film impliquant Kiefer Sutherland, veut épouser Dame Cassia, évidemment éprise quant à elle de Milo, l’esclave celte condamné aux fers. Et, dans ce remake misérable du Gladiator de Ridley Scott, bientôt teinté de relents de l’ineffaçable 2012 de Roland Emmerich, on sent se profiler un combat à mort entre les deux queutards dans la ville en flammes, tel celui qui opposa Leonardo DiCaprio à Billy Zane sur le Twitanic englouti de James Cameron.


Le taulard enfermé depuis un brin trop longtemps.

Retour dans la cellule des deux gladiateurs et premier tremblement de terre, minime encore, mais suffisamment fort pour faire tomber un gode grossièrement taillé, et à visage humain, que notre ami Atticus avait érigé bien en évidence contre un mur de la pièce, sur une sorte d'autel, entouré de quelques chandelles comme autant d’invites à la relaxation. Kit Harington, qui vient de recevoir quinze coups de fouet pour avoir parlé non seulement à un cheval mais à Dame Cassia, et que son nouveau pote soulageait à l’instant de ses douleurs en lui épongeant gentiment le dos, fait une grimace inimitable en découvrant le pot aux roses. Malaise. Puis la conversation repart comme si de rien n’était quand Djimon Hounsoun II, tout en ramassant le godemichet pour le remettre à sa place, et sans épargner à son collègue de zonzon un regard ô combien concupiscent, raconte à son frère ennemi que Rome lui a pris toute sa famille et qu’il les rejoindra tôt ou tard dans le royaume de Zeus. S’ensuivent d’interminables scènes de combat, si longues qu’il ne reste bientôt plus que 35 minutes (sur 1h45) au Vésuve pour rétamer Pompéi. Ou un peu moins, puisqu’en voyant un énorme champignon de fumée et de cendre sortir du cul du volcan, et alors que le sol se dérobe sous ses pieds, Milo n’a qu’une idée en tronche, continuer à cogner sur le bras droit du grand méchant (sur le serviteur du sénateur si vous préférez, il ne cogne pas littéralement sur le membre supérieur droit de Kiefer Sutherland), qui jadis tua son papa.


Le fameux gode en glaise d'Atticus.

Je vous passe la fin en real time mais en accéléré : le volcan casse l’ambiance et le champion de Pompéi et des zonards sauve la belle Cassia de la prison où le sénateur l’avait cloîtrée (ils auront quand même le temps de regarder la servante noire tomber dans un éboulement). Quant à Atticus, il aperçoit une mère séparée de sa fille dans la foule et sauve l’enfant du tsunami qui s’abat sur la ville, en bon samaritain qu’il est, nous donnant droit au fameux regard terrifié par-dessus l’épaule de l’acteur noir qui va bientôt crever (pour lequel tout cinéaste doit payer des royalties à Roland Emmerich). Millième jabar dans l’arène, sous les projections du volcan, où le héros crie le nom du méchant qui ne se tient pourtant qu'à cinq mètres de lui, où ledit méchant se barre pour échapper aux éruptions du volcan en promettant à ses centurions très cons 100 dinars s’ils tuent son ennemi juré quitte à y passer aussi, et où le bon copain noir se sacrifie enfin pour le héros, tuant le bras droit très costaud mais muet (ou juste très bête) du sénateur. Combat terminal du gentil contre le méchant, puis baiser final du couple héroïque qui préfère sauver un cheval que se sauver lui-même et qui finit très logiquement en cendres (un peu comme si Jack et Rose, à la fin du blockbuster de Cameron, avaient préféré se geler les amandons en couple pour ne pas faire couler l'armoire).


Quand Paul W. S. Anderson a textoté Roland Emmerich pour lui demander s'il pouvait utiliser son plan-signature, Emmerich a répliqué : "Tu ferais mieux de pas signer le chèque si t'as pas le fric en caisse".

Il fallait bien Paul W. S. Anderson, véritable cas clinique, pour filmer le déclin d’une population assez conne elle-même pour aller s’installer au pied d’un immense volcan en activité. Le réalisateur de Mortal Kombat, d'Event Horizon, des trois (et bientôt quatre) Resident Evil et d’Alien W. S. Predator, est forcément un type pas totalement réfractaire à l’idée de recevoir des jets de pierre et autres torrents de boue. On raconte que, lors de quelques avant-premières électriques de ses précédents films, des gens auraient lancé des cigarettes incandescentes sur ses vêtements dans l’espoir qu’il prenne feu. Un type particulièrement décidé lui aurait même envoyé une véritable torche enflammée, objet pourtant pas évident à introduire discrètement dans un UGC. En tout cas, et ça ce n’est pas une rumeur, sur le tournage du film, Kiefer Sutherland, qui n’a pas non plus dix tonnes de scènes et qui les a toutes mises en boîte en une journée, a déclaré aux journalistes : « I'm federal agent Jack Bauer, and today is the longest day of my life ». Impossible de savoir s’il a dit ça par simple habitude ou si vraiment cette journée de tournage était pire que les pires 24 heures de la vie de merde de Jack Bauer.


Pompéi de Paul W. S. Anderson avec Kit Harington, Kiefer Sutherland, Emily Browning, Carrie-Anne Moss et Adewale Akinnuoye-Agbaje (2014)

28 août 2013

L'Aube rouge

Il était temps qu'Hollywood réchauffe un peu la guerre froide. C'est chose faite avec ce remake d'un film de propagande anticommuniste oublié de John Milius, sorti en 84, avec Patrick Swayze et Jennifer Grey (le couple phare de Dirty Dancing) mais aussi Charlie Sheen, Léa Thompson (l'éternelle maman de Marty McFly) et Harry Dean Stanton. L'aube "rouge" du titre ne désigne donc pas les menstruations de Légola, l'elfe de Peter Jackson, qui dans le 2ème épisode du Seigneur des Anneaux annonçait fièrement à ses camarades la venue de ses premières règles par cette phrase inoubliable : "Une aube rouge se lève, beaucoup de sang a été versé dans la nuit". Le "rouge" de "l'aube" du titre désigne bien la grande menace coco. Au début du film, la Corée du Nord envahit les États-Unis avec l'aide de la Russie. Au départ c'était censé être un coup des Chinois, mais les droits de distribution faisant loi, la production a préféré se donner la Corée comme ennemie, mieux vaut se fâcher avec 24 millions de spectateurs potentiels qu'avec un 1 milliard et demi.




Tout au long du générique d'ouverture, un petit topo réalisé à partir d'images réelles nous explique que les USA sont affaiblis par la crise économique et que l'armée américaine est disséminée dans le monde entier pour résoudre des tas de conflits internationaux. Les très belliqueux Coréens, alliés aux Russes, en profitent pour lancer une grande opération d'invasion et d'occupation des États-Unis. Des parachutistes pleuvent sur le pays et en un coup de baguette à riz la "bataille" est terminée. On ne saura rien de la réaction européenne, ni de toutes les complications en chaîne qu'un tel événement pourrait provoquer. Trop compliqué. Le film se concentre sur une petite ville du Nord-Ouest des USA, et plus précisément sur une poignée de lycéens, nommés les Wolverines, du nom de l'équipe de football locale, qui vont former la résistance...




Les Américains n'ont aucune histoire personnelle de résistance à l'envahisseur à mettre en images à grand renfort de drapeaux sanctifiés et d'auto-masturbation patriotique. Ils ont péroré sur l'attaque subie à Pearl Harbor, et sur celle du World Trade Center, mais, dans sa courte et dense histoire, leur pays n'a jamais subi l'occupation. Il ne leur reste donc plus qu'à fantasmer. Fantasmer la jeunesse rebelle, le maquis, les embuscades, le sabotage, les représailles, les camps de concentration, les messages radio codés ("John a de longues moustaches !"), la guérilla urbaine, les collabos, etc. Et qui sont leurs héros imaginaires ? Des adolescents, évidemment, miroirs de ceux, assis dans la salle, que le film se tue à abrutir. Des sportifs et leurs copines pom-pom girls (tous incarnés par des sous-acteurs majoritairement fort laids, le bien nommé Josh Peck en tête), dirigés par un ancien soldat de retour d'Irak (Chris Hemsworth, qui trimballe toujours sa gueule de gigantesque abruti), lui-même fils d'un flic héroïque (opposé au maire noir de la ville qui est un vendu, et dont le fils, le seul membre noir des Wolverines, sera bien sûr la brebis galeuse sacrifiée avant la fin).




Finalement c'était pas si con cette guerre en Irak : toute une génération de formée en cas d'invasion, et prête à former les gamins du pays. Pas un mal non plus que tous les enfants du pays jouent en masses à Call of Duty (le jeu manque même à l'un d'eux dans la montagne, alors qu'il le vit en vrai), car ces petites gens, hauts comme trois pommes, manient la mitrailleuse de guerre comme des chefs avant même d'avoir siroté leur première bière. De toutes façons ils préfèrent le coca, pour accompagner leurs repas quotidiens au fast food, c'est donc également une chance que le pays fourmille de Subways, puisque les résistants peuvent s'y ravitailler discrètement, le service étant particulièrement rapide et les prestations peu onéreuses. Et puis une veine qu'on trouve tout un arsenal de guerre dans le moindre chalet de vacances dans ce beau pays pas du tout paranoïaque que sont les États-Unis, c'est idéal pour faire face au potentiel débarquement des armées de l'envahisseur communiste.




Dans ce flot d'idéologie gerbante, on trouve aussi quelques répliques, au milieu des scènes d'action à la con, qui laissent vraiment songeur, et qui parviennent à faire regretter l'original signé Milius, teen movie guerrier tourné sous Reagan par un type aussi fin et serein que le papa de Conan le barbare, et pourtant moins crétin, moins extrémiste et moins unilatéral que le remake qui nous est présenté aujourd'hui, encore plus pur dans sa propagande. En matière de réplique catastrophe, le grand discours de Chris Hemsworth à ses jeunes recrues, formées à l'art de la guerre en trois heures et quart, se place là : "On s'en sort pas mal pour une bande de gamins. On va se battre, et on va continuer à se battre, parce que c'est plus facile maintenant. On y est habitués. Vous autres par contre vous allez devoir faire un choix difficile. Parce qu'on ne va pas vous vendre la guerre. C'est trop laid pour ça. Mais quand on combat dans son propre jardin, quand on combat pour sa famille, c'est un peu moins douloureux, et ça fait un peu plus sens. Parce que pour eux, c'est juste un endroit. Mais pour nous, c'est notre patrie." On ne va pas vous vendre la guerre mais on va quand même vous la vendre un peu, et dans un film qui la montre quand même bien belle.




Après des lustres d'invasion, de colonisation et de guerres sales, l'Amérique rêverait-elle d'une guerre propre, légitime, défensive, héroïque ? Combattre enfin pour défendre dignement son beau pays et sa belle liberté, sans intérêts mal placés et sans arrières-pensées ? Il faut bien se donner des raisons d'être patriotique... Red Dawn assouvit le fantasme d'inverser les rôles et vient couronner sans détour l'entreprise de ce cinéma hollywoodien qui se donne bien du mal pour faire pleurer le monde sur le sort tragique (fictif) des États-Unis et faire régner la peur en prévoyant une apocalypse imminente venue d'un Orient quelconque, apocalypse rouge dont, in fine, la sacro-sainte Amérique increvable, elle et elle seule, finirait par nous sauver. Et le film se clôt très délicatement sur l'image d'un groupe de prisonniers courant au devant de leur liberté le Stars and Stripes dressé bien haut en évidence.





Le scénario pousse loin son désir de voir l'Amérique devenir la victime glorieuse de l'affaire et repousse les limites de la connerie dans une belle scène où Chris Hemsworth dit de sa voix d'outre-tombe poussée dans les graves pour se donner de l'aplomb, et du haut de son charisme de catcheur trépané : "Les viêtcongs nous ont appris comment la petite mouche peut rendre le buffle taré". Véridique. Et le pire c'est que le film pourrait devenir vaguement intéressant si ses auteurs osaient présenter ces chers américains comme des salopards de longue date conscients de ce statut et espérant qu'on les attaque vraiment afin de finalement obtenir l'opportunité rêvée de faire amende honorable et de renverser la vapeur. Mais dans une autre séquence, particulièrement émouvante elle aussi, Hemsworth, toujours lui, ajoute : "Avant nous étions les gentils en mission à l'étranger, maintenant c'est à nous de foutre le chaos dans leur organisation, c'est à nous d'être les méchants !" Et voilà que je saigne du nez.


L'Aube rouge de Dan Bradley avec Chris Hemsworth, Josh Peck, Adrianne Palicki, Josh Hutcherson, Isabel Lucas, Jeffrey Dean Morgan et Edwin Hodge (2013)

25 juillet 2011

Les Dents de la mer

Troisième film de Steven Spielberg, sorti en 1975 et responsable non seulement d'une terrible baisse de fréquentation des plages jusque dans les années 90 mais aussi d'un grand nombre de phobies infantiles, Les Dents de la mer est un des films les plus connus de son auteur et parmi les plus célèbres de l'histoire du cinéma. Qui n'a pas vu ce film ? Même la jeune génération doit au moins en avoir entendu parler. Jaws reste aujourd'hui un efficace nid à frissons et c'est un des rares films qui aura su à ce point originer et entretenir une psychose bien réelle de son monstre star. L'argument est simple : un grand requin blanc, autrement appelé Carcharodon carcharias, espèce considérée comme faisant partie des plus grands poissons prédateurs vivants, rôde aux abords de la plage d'Amity Island.




Une nuit, alors qu'un groupe d'étudiants fait la fête en bord de mer avec l'attirail indispensable de cheveux longs, chansons folk et coïts ensablés, une jeune femme part se baigner nue au large et se fait dévorer par le monstre. Les autorités retrouvent les restes de son corps déchiqueté au petit matin, sans être sûrs de comprendre ce qui a pu causer de tels dégâts sur un être humain, quand bien même les lambeaux de chair qu'ils ont sous la main ne laissent que peu de place au doute. Préférant expliquer l'accident par l'irresponsabilité de la jeune hippie, qui serait allée nager trop près de l'hélice d'un bateau selon leurs analyses, les fédéraux ont tôt fait d'étouffer l'affaire. Mais Martin Brody (Roy Scheider), le shérif local fraîchement installé sur l'île avec son épouse et ses deux garçons, va tout faire pour fermer la plage et interdire la baignade, avec l'appui de Matt Hooper (Richard Dreyfuss), un scientifique en océanographie passionné qui ne laisse planer aucun doute sur la nature du tueur féroce de la jeune fille. Le maire d'Amity Ville (Murray Hamilton) l'entend autrement et compte bien éviter un mouvement de panique qui impliquerait la fuite des touristes et de lourdes pertes économiques pour l'île. En guise de compromis, la plage reste ouverte au public sous la surveillance des gardes-côtes. Quand le grand blanc s'en prend à de nouvelles victimes, un pêcheur puis un enfant, les autorités acceptent finalement d'engager le fier et taciturne Quint (Robert Shaw), chasseur de requin aguerri, ivrogne et borgne, qui réclame 10 000 dollars pour débarrasser l'île de la bête gigantesque. La deuxième partie du film embarque donc à bord du petit bateau de Quint, l'Orca, et accompagne le trio formé par le shérif aquaphobe, le scientifique chevronné et le chasseur intrépide, partis au large à la chasse au requin.




Après le succès de son premier film réalisé pour la télévision puis exporté au cinéma, Duel, où un camion fou s'en prenait à un automobiliste lambda, Spielberg se consacra pour le grand écran à un road movie à la sauce seventies, Sugarland Express, qui, dans la veine des Bonnie and Clyde, Badlands et compagnie, racontait la tragique cavale d'un couple de jeunes paumés à travers la vieille Amérique. Malgré ses grandes qualités le film ne trouva pas son public. Aussi Spielberg décida-t-il de retourner à ce qui avait lancé sa carrière, une sorte de pré-slasher détourné à la sauce catastrophiquo-horrifique, en adaptant le roman de Peter Benchley : Jaws. Le lien qui unit Duel aux Dents de la mer est entériné à la fin du film quand le requin sombre au fond de l'océan dans un bouquet massif de sang comme le lourd et puissant camion du premier film de Spielberg qui plongeait dans un canyon au ralenti, entouré d'un large nuage de poussière. La chute des deux créatures - iconiques et sans justifications, vouées à pousser l'homme dans ses derniers retranchements, l'humain condamné à affronter ses peurs et sa propre mort - est marquée d'un cri de dinosaure strident et métallique qui préfigure peut-être le célèbre Jurassik Parc. Cette fin en apothéose, couronnée par un Roy Scheider vainqueur hurlant de joie, marque cependant l'écart entre le premier film d'auteur du cinéaste, à la fin duquel Dennis Weaver commençait par sauter nerveusement sur lui-même après sa victoire contre le camion diabolique avant de s'asseoir au bord du canyon l'air traumatisé par son épreuve.




Roy Scheider quant à lui retrouve Richard Dreyfuss une fois le requin atomisé et les deux hommes rentrent à la nage dans un happy end qui ne leur laisse guère de séquelles morales, Spielberg et le cinéma américain entrant alors dans l'ère triomphale des grands blockbusters. Jaws est aujourd'hui considéré comme le premier du genre, il remporta trois Oscars et battit des records au box office. Le succès du film porta Spielberg aux nues (même si la reconnaissance absolue vint avec E.T.) et lui permit d'avoir la carrière que l'on sait (qui est aujourd'hui en chute libre mais qui nous offrit un grand nombre de pépites). Mais ne boudons pas notre plaisir, tout blockbuster qu'il fut et bien que père d'une déferlante de films plus ou moins misérables, Jaws reste un excellent film, et les ingrédients de sa gloire sont aussi simples que savoureux : un référent connu de tous (la plage, les vacances), une peur partagée, celle des requins, un suspense permanent et croissant, soulevé par cette bête tueuse énorme mais invisible, et des personnages haut en couleurs opposés les uns aux autres mais faisant face dans l'adversité. Spielberg se joue du spectateur avec brio grâce à une mise en scène redoutable, que peu de réalisateurs pourraient revendiquer aujourd'hui, comme lorsque le requin est représenté en vue subjective par la caméra naviguant dans les fonds marins au début du film, accompagné par cette musique inoubliable composée par John Williams, à base de cordes graves haussant le rythme crescendo. Le cinéaste en montre le moins possible, si bien que la terreur reste hors-champ, invisible y compris pour le spectateur qui doit se méfier de ce qu'on lui montre et qui l'apprendra à ses dépens quand la caméra reprend plus tard dans le film sa position subjective pour s'approcher des jambes des baigneurs avant qu'on ne découvre que l'aileron du requin émergeant à la surface est... en plastique, conduit par des enfants farceurs : la musique était absente, le requin aussi. On ne se fera pas avoir deux fois et quand la musique revient, la peur avec.




Lorsque la créature apparaît soudain dans toute sa démesure, vers la fin du film, l'événement n'est que plus terrifiant. Spielberg filme Roy Scheider (qui quelques scènes plus tôt à lâché son fameux "We're gonna need a bigger boat") assis au bord du bateau qui balance de la viande saignante à la mer pour attirer la bête en regardant Quint posté dans la cabine, quand l'énorme requin, appelé par la composition du plan mais néanmoins surprenant, surgit de l'eau dans le dos de l'acteur, gueule grande ouverte sur une rangée de crocs énormes, la bille de son œil noir roulant sur elle-même avant qu'il ne s’immerge aussitôt. Le mannequin du requin est relativement très mal fait par rapport aux effets spéciaux d'aujourd'hui, mais il n'en est pas moins criant de vérité et sa matérialité même lui donne du corps, une présence effrayante que ses traits presque grossiers rendent encore plus saillante. S'il avait pu être réalisé par effets numériques il aurait été de tous les plans et ne nous aurait jamais effrayé de la sorte. Ou comment regretter cette époque où les réalisateurs ne pouvaient pas "tout" montrer et s'en servaient pour mieux suggérer.




J'en veux pour preuve que la scène la plus inquiétante du film est une scène de dialogue, sans la moindre action ni la moindre goutte de sang, aucun cri, aucun requin à l'horizon. Car à l'époque le cinéma populaire à grand spectacle et à effets spéciaux pouvait encore se targuer de créer des personnages et de leur écrire des dialogues. Vers la fin du film, avant que la fière équipée de chasseurs ne prenne pleinement conscience de la puissance de la bête et de l'aspect rancunier de sa personnalité (qui la poussera bientôt à réduire le bateau en miettes et à engloutir l'un de ses passagers), les trois compères se reposent une nuit sur les fauteuils usés de la cabine de l'Orca, autour de quelques bouteilles d'alcool. Ils se montrent les uns les autres leurs diverses cicatrices, petit jeu que Quint remporte haut la main avant de se lancer dans un long monologue pour ensuite expliquer l'histoire de sa plus belle plaie. Le texte, écrit paraît-il par Howard Sackler et John Milius, est excellent et sublimé par le jeu génial de Robert Shaw (auquel les deux autres acteurs, non moins géniaux, répondent par leur mutisme et leurs regards parlants). Le vieux chasseur de requin raconte l'histoire vraie (quelque peu romancée pour les besoins du film) de l'USS Indianapolis et de son naufrage, le plus meurtrier dans toute l'histoire de la marine américaine. Le navire, parti livrer les composantes de la bombe atomique d'Hiroshima à une base américaine dans le pacifique, fut torpillé durant son voyage de retour par un sous-marin japonais et coula en 12 minutes. Sur les 1196 membres d'équipage, 300 sombrèrent avec le navire et 900 hommes durent survivre à l'hypothermie, la déshydratation et surtout aux attaques des requins. Quatre jours plus tard un bateau de patrouille découvrit les survivants : seuls 316 marins sur 900 s'en étaient sortis. Les autres furent en grande partie massacrés par un banc de requins rendu glouton par tant d'agitation et par les premières effusions de sang. Cette histoire est évidemment poignante en soi mais elle l'est doublement racontée par Robert Shaw, avec ses yeux pétillants, sa gueule burinée, son sourire narquois, sa voix rocailleuse et son accent qui roule les "r". Ce long monologue, dit dans un bateau menacé par la nuit et par un requin géant, devient la scène la plus angoissante d'un blockbuster d'action comme on n'en fait plus.


Les Dents de la mer de Steven Spielberg avec Roy Scheider, Richard Dreyfuss, Robert Shaw et Murray Hamilton (1975)