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13 juin 2012

Des Vents contraires

Ce film-là je parie que vous n'en avez pas entendu parler à sa sortie, et si vous en avez croisé la promo vous l'avez aussitôt effacé de vos mémoires, pour une simple raison : vous n'en aviez rien à foutre. Des Vents contraires est un de ces films qui sortent par dizaines et qui composent une grande partie du paysage cinématographique français, une sorte de majorité silencieuse. Chaque semaine on voit trois ou quatre films minimum de cet acabit qui sortent imperturbablement sur les écrans alors que tout le monde ou presque s'en fout complètement. A la limite ça fera passer une après-midi pluvieuse déjà flinguée devant Canal +, ou un dimanche soir cafardeux sur TF1, pas plus. Ces films-là sont de plus en plus souvent réalisés par des acteurs ou des actrices, dont les noms célèbres et les trognes connues assurent un minimum d'éclairage médiatique vital aux producteurs frileux. Neuf fois sur dix ces acteurs "passés derrière la caméra" bien que n'ayant rien de spécial à dire ou à montrer, viennent nous raconter des histoires intimes vaguement autobiographiques, des histoires de papa ou de maman disparus. Jean-Paul Rouve (Jean-Paul Rouve !) sort aujourd'hui même son deuxième film (après le nullissime Sans arme, ni haine, ni violence ; Dieu m'est pourtant témoin que j'ai maté ce navet armé jusqu'aux dents, chargé à bloc de haine à l'égard de Rouve et paré pour l'ultra-violence), et à cette occasion il est allé donner des leçons de mise en scène sur le plateau de Ruquier samedi dernier ("on peut faire des choses ma-gni-fiques ! Et très simplement ! A condition de savoir placer la caméra !"), tout en assurant qu'il ne se considère nullement comme un cinéaste... Son film, Quand je serai petit, raconte une énième histoire de papa paumé et de déficit affectif chez l'enfant abandonné, sujet certes potentiellement passionnant, voire primordial, à condition de ne pas en tirer de sombres téléfilms que seules Audrey Pulvar et Natacha Polony peuvent trouver "sublimes". Je cite Pulvar : "Il y a des plans fixes sur le clocher du village ou sur les rues du quartier qui sont de véritables tableaux magnifiques, extraordinaires, des images qui vous resteront dans la tête toute votre vie !". Faut-il n'avoir rien vu et ne pas s'en soucier pour déblatérer de telles conneries à l'antenne à une heure de grande écoute. S'extasier sur les plans de coupe de Rouve Jean-Paul et crier au monde que c'est du grand cinéma, c'est non seulement un crime contre l'humanité, mais c'est ce qu'on appelle un suicide médiatique.



Mais revenons à Des Vents contraires, le deuxième film réalisé par l'acteur Jalil Lespert, connu pour avoir joué et plutôt bien joué chez Laurent Cantet (Ressources humaines) ou Xavier Beauvois (Le Petit Lieutenant). Autant le dire tout de suite, pour son deuxième passage derrière la caméra Jalil Lespert n'a pas montré la patte de l'expert. L'histoire du film ? On la connaît par cœur. C'est vaguement celle de mille romans et d'autant de films, c'est celle par exemple de Je vais bien, ne t'en fais pas, le triste film de Philippe Lioret écrit par Olivier Adam, auteur du bouquin qui a également inspiré Des Vents contraires... C'est celle aussi de Mères et filles, le récent film pour ménagères de plus de cinquante ans de Julie Lopes-Curval, avec Marina Hands qui tentait de soutirer des informations à sa mère, Catherine Deneuve, sur le parcours de son arrière-grand-mère, Marie-Josée Croze, laquelle cinquante ans plus tôt avait quitté le foyer familial sans prévenir, abandonnant du jour au lendemain son mari et ses enfants pour ne plus jamais revenir. Le script n'est évidemment pas le même, mais on y retrouve le topos du personnage qui a perdu un être cher de façon mystérieuse et qui essaie de survivre à cette absence tout en tâchant de l'élucider, sans omettre de se fabriquer une retraite anticipée pour se reconstruire et retrouver son identité. Ici le film s'ouvre sur une dispute entre Benoît Magimel et Audrey Tautou, jeune couple en difficulté : elle est infirmière, lui est écrivain et ne parvient pas à boucler ses romans à cause de ses deux gamins dont il doit s'occuper toute la journée. Le ton monte autour d'un petit déjeuner à base de Cruesli Choco et de lait caillé. Magimel insulte carrément sa femme. "J'en peux plus, j'en VEUX plus", dit Tautou en gros plan. Le soir même elle ne rentre pas. Magimel appelle à l'hôpital puis chez une amie de sa femme, il reste cool mais ne comprend pas. Un an plus tard elle n'est toujours pas rentrée. Magimel commence à s'impatienter, il trépigne un peu, commence à être inquiet, on le serait à moins, et laisse ses gosses seuls chez lui pour aller se bourrer la gueule en boîte et s'y faire joyeusement tabasser. Il part finalement se mettre au vert avec ses enfants du côté de St Malo, bled qui l'a vu naître et où son frère a repris l'entreprise paternelle d'auto-école.



On espère vaguement que ce déménagement va permettre au scénariste de déballer l'événement majeur du film, et on se dit que si c'est le déménagement l'événement majeur en question, on va lentement souffrir. Malheureusement c'est le cas. On passera le reste du film à observer Magimel repeignant toute sa baraque pièce à pièce pour finalement la revendre dix minutes avant la fin de l'histoire. Tout ça pour ça. On le voit aussi essayer d'aider un voisin arabe joué par Ramzy, d'Eric et Ramzy, qui a enlevé son propre fils dont il n'avait pas la garde et que la police recherche activement. Magimel le ramène à la raison puis écoute son ami après lui avoir mis du NTM histoire de lui remonter le moral, avec une certaine efficacité. Le dialogue suivant nous vaut une très belle tirade de Ramzy, pleine de profondeur métaphorique : "Quand j'étais petit mon père lisait plein de bouquins sur le soleil, les étoiles, et il me disait qu'après un trou noir y'a la lumière, y'a Dieu". Sauf qu'après le trou noir pour Ramzy y'a un camion, qui le frappe de plein fouet dans un plan digne de celui où Brad Pitt se faisait empéguer par un poids-lourd au début de Rencontre avec Joe Black. Alors que Magimel venait de régler le problème de ce nouvel ami, père divorcé douloureusement éloigné de son fils, une gendarmette un peu zélée interprétée par Isabelle Carré, affublée d'une frange affreuse sans doute censée la rendre crédible dans ce rôle ingrat, vient arrêter Ramzy chez lui avec tout le GIGN et les équipes du RAID quand le suspect, pris de panique, tente de s'échapper et se fait aplatir par un véhicule en léger excès de vitesse mais dans son bon droit : le piéton menotté n'avait pas traversé sur les clous.



Bref Jalil Lespert a réuni ses amis comédiens (on retrouve aussi Bouli Lanners et Aurore Clément) pour leur donner plein d'émotions à jouer sur fond d'une de ces bandes originales à base de piano et de violon souffreteux qu'on devrait interdire à tout jamais à tous les réalisateurs de cinéma du monde. Bien que mis au service de personnages clichés, apparemment inévitables dans ce type de récit (le parent isolé acariâtre qui reprend goût à la vie en soulevant les vieux secrets de famille tout en aidant l'arabe dans la merde et en étant aidé par le bon bougre ventripotent du coin plein de bonne humeur ; le frère faiblard mais rassurant, qui a raté sa vie mais qui fait des efforts pour rester sympa ; la flic sèche mais humaine, dotée d'une frange qui la condamne à un métier sans éclat mais dont l'humanité perce sous des traits agréables, etc.), malgré cette galerie de stéréotypes donc les acteurs font le boulot, on peut leur reconnaître ça. Surtout Magimel, qui est parfois fabuleux comme il sait l'être, que ce soit quand il prend son air pénétré de mec dépressif cheveux aux vents et yeux plissés (il le tient sur 95% du métrage !), quand il regarde par la fenêtre alors qu'il est en pleine leçon de conduite et manque de faire un infarctus lorsque son élève (qu'il baisera ensuite, mais c'est une parenthèse) dirige sensiblement la voiture sous le capot d'une autre vers un crashtest grandeur nature imminent, Magimel redressant le volant au dernier moment en lâchant les dents serrés un très beau : "On t'a jamais dit de serrer à droiiiiiiite ?!", ou encore quand il dit à son fils : "Maintenant tu laves les cheveux de ta sœur" et que celui-ci répond "non", Magimel rétorquant "si", le gamin "non", Magimel "si !","non !", "si !", et ainsi de suite pendant 7 minutes montre en main.



Dans ce film il y a aussi Antoine Duléry, l'éternel second rôle des Mariages, Camping, Camping 2, 3, 4, 5, and counting. Faut le voir dans toutes ces scènes où il joue avec les enfants de Magimel comme les pires tontons gâteux jouent avec leurs neveux et nièce pour soi-disant les exciter un bon coup avant le repas, donnant envie à tout le reste de la famille, spectateurs forcés du spectacle de ce proche déficient, de le traiter de grosse enflure et de le rouer de coups de latte dès qu'il aura fini et que les gosses seront couchés. A la fin du film, et là gare au massive spoiler, Magimel apprend que sa femme est morte, dépecée par un taré récidiviste juste après leur dispute matinale et enterrée dans le jardin de ce voisin taré depuis plus d'un an. Magimel apprend la mauvaise nouvelle à ses bambins, et le fils de Magimel, révolté par la nouvelle, mu par une immense colère face à l'injustice, se réfugie dans les bras de son oncle Duléry et pleure tout en criant et en le rouant de coups. Il lui met une branlée impressionnante, à grand renfort de coups de poings à la chaîne, emporté par le rôle et par cette séquence poignante ! A ce moment là j'étais à la fois presque ému par la réaction physique à vif de ce gamin et presque jaloux qu'il ait eu un si bon prétexte pour tabasser Antoine Duléry un bon coup.



Le vrai problème du film c'est que Lespert n'a de cesse d'évoquer la question de la justice pour soi et de ses écarts nécessaires ou non avec la loi, celle des dissensions entre le bon sens et la bonne cause, ou de la culpabilité des victimes (Magimel a envoyé des textos d'insulte à sa femme assassinée ; le gros Bouli Lanners a tout perdu pour avoir renversé malgré lui un cycliste qui n'avait pas ses feux ; Ramzy a enlevé son fils pour le revoir...), mais le sujet, omniprésent, n'est jamais réellement traité et on ressort du film sans y penser, sans que l'émotion n'ait jamais complètement pris et sans que la réflexion n'ait porté ses fruits, les arguments qui la portent ne se résumant qu'à un regrettable enchaînement de facilités. Sur Allociné ils donnent sept bonnes raisons pour aller voir ce film, mais ils n'ont pas dû en trouver sept vu que la dernière c'est juste : "Les scènes de jeux sur la plage". Quand ceux qui ont adoré le film ne trouvent que ça à dire pour filer envie de le voir, y'a pas vraiment de raison de le descendre à leur place.


Des Vents contraires de Jalil Lespert avec Benoît Magimel, Audrey Tautou, Isabelle Carré, Bouli Lanners, Ramzy Bedia, Antoine Duléry et Aurore Clément (2011)

7 février 2012

Sport de filles

Nous accueillons aujourd'hui Simon, cinéphile actif et ami cher, pour nous parler de ce film étrange, auquel nous n'aurions pas accordé une grande curiosité sans son regard plutôt séduit porté sur l’œuvre de Patricia Mazuy. Mais sans plus attendre, place à la critique :

Voilà un film bien étrange. Un film « fou » à plusieurs titres, malaisant, déstabilisant, parfois irritant, mais qui se révèle au final extrêmement singulier, rempli d’inspirations fulgurantes et souvent fascinant. L’histoire n’est pas facile à résumer, mais pour simplifier : passionnée d’équitation, Gracieuse (Marina Hands) entre comme palefrenière dans le haras de dressage qui jouxte la ferme de son père. A la tête du haras, une riche propriétaire (Josiane Balasko) qui tient sous son joug, financier et « affectif », l’ancien champion de dressage allemand devenu entraîneur Franz Mann (Bruno Ganz), qui malgré son âge avancé suscite l’attirance des meilleures cavalières du monde, professionnellement comme sexuellement. Obsédée par l’idée d’avoir son propre cheval et de l’amener « au bout » (elle répète souvent cette phrase un peu mystérieuse dont on ne comprend jamais vraiment la signification exacte), Gracieuse tente d’attirer l’attention de Mann, non sans que de nombreux conflits éclatent entre elle, Mann, la propriétaire et sa fille, et la riche américaine maîtresse de Mann.



D’emblée le film déroute, dans sa forme comme dans son ton : il contient une dimension documentaire très forte, on sent que Mazuy connaît très bien le milieu qu’elle filme, ses codes, ses luttes de pouvoir, la place primordiale qu’y occupe l’argent et la façon dont ça rejaillit sur les rapports humains… Mais il n’a pour autant rien de naturaliste dans son traitement. Les dialogues ont quelque chose de très marqué, dans leur écriture très sophistiquée qui saute souvent d’une langue à l’autre, parfois même au sein d’une même phrase, comme dans la diction des comédiens. Beaucoup parlent français avec un accent étranger (Mann et son accent allemand, sa maîtresse et son accent américain), certains parlent une langue étrangère avec un fort accent français (Balasko en anglais et en allemand). Tout ça donne au film un rythme, un musique très étrange, un peu hachée, qui a au départ un côté affecté pas très agréable, auquel on finit par s’habituer et qui donne au film une identité forte. Mais il y a musique encore plus étrange dans ce film : celle de John Cale. Une espèce de rock instrumental très lent, qui donne l’impression d’un son un peu 80’s et sous-produit, et pour tout dire un peu kitsch, en lui-même et dans son utilisation (la façon dont Mazuy le fait entrer dans les scènes, la façon dont il accompagne ces images d’équitation…). Vraiment très curieux. En tous cas ça accentue le côté malade et un peu fou du film.



Pour en revenir aux acteurs : au-delà de leur diction, ils font preuve de fulgurances de jeu absolument étonnantes, qui d’évidence ont été très travaillées avec Mazuy : Marina Hands dégage quelque chose d’animal et de très beau, à la hauteur de son travail sur Lady Chatterley. Elle y parvient autant par son corps (littéralement habité et dont on sent la proximité réelle avec les chevaux – elle a fait une belle carrière de cavalière avant d’être actrice) que par sa voix et son visage, comme dans ces fins de scène où elle laisse échapper de petits cris, entre rire et râle de contentement. Où comme dans cette scène superbe où elle part en Allemagne rejoindre les autres au concours de dressage, où elle roule toute la nuit en répétant des litanies de combinaisons, le regard borgne exorbité et aveuglé par les phares des autres voitures, jusqu’à ce que son visage se superpose avec des chevaux en mouvement. Le jeu de l’actrice et la mise en scène de Mazuy se rejoignent dans une espèce d’exaltation assez démonstrative, très marquante, impressionnante sans être tape-à-l’œil. Bruno Ganz est au diapason. Entre vieillard en perdition et séducteur jouissant d’une aura intacte dans son milieu, l’ambivalence de son personnage est résumée par sa maîtresse américaine : « comment peux-tu être aussi sexy en étant aussi vieux et rabougri ? ». Le jeu de Ganz rend tout ça à merveille, il parvient à dégager un beau mélange de résignation et de rage rentrée, qui explose par intermittence.



La relation Gracieuse/Mann et son évolution est très étrange. Le film saute d’un point de vue à l’autre : on démarre avec elle, on poursuit avec lui, on revient sur elle, puis les va-et-vient se sont plus rapides et les deux se mêlent brièvement in fine. Comme il l’est explicitement dit dans le film, ces deux-là n’aiment pas les gens, ils n’aiment que les chevaux. Et leur « rapprochement » ne sert à l’un comme à l’autre que comme un facteur d’épanouissement de leurs rapports aux chevaux. L’idée est assez belle et culmine avec la scène sublime où Gracieuse, après son périple nocturne, parvient finalement à faire la démonstration de ses progrès (et de ceux du cheval « foutu » sur lequel elle a jeté son dévolu) auprès de Mann. Je ne veux pas vous raconter cette scène dans le détail, mais la puissance de sa mise en scène, et finalement sa puissance sexuelle, aussi intense qu’inattendue, est absolument impressionnante.



J’avoue ne pas connaître le reste du cinéma de Patricia Mazuy, mais ce Sport de filles fait forte impression. C’est un film souvent inconfortable, qui donne parfois une impression de ratage, ou en tous cas de fausseté et de déséquilibre, mais ces apparentes imperfections semblent curieusement volontaires et maîtrisées, et la singularité et la force du regard de Mazuy emportent finalement tout.


Sport de filles de Patricia Mazuy avec Marina Hands, Bruno Ganz et Josiane Balasko (2012)

7 juillet 2011

Marius et Jeannette

Si un jour on m'avait dit : "Je te donne cent balles pour critiquer Marius et Jeannette", j'aurais répondu : "Mange du crabe !". Et pourtant... Me voilà en train de plancher sur le chef-d’œuvre de Bob Guédiguian. Ce dernier s'est encore fait remarquer sur la Croisette, multipliant les gaffes comme Samy Nacéri, l'autre électron libre phocéen de la grande famille du cinéma Français qui n'a cessé de foutre à sac toute la croisette avec un maillot de l'OM floqué Niang sur le dos. Tous les prétextes sont bons pour piquer une crise : qui m'a empêché de garer ma BM dans l'entrée du Palais des Festivals, quel autre a dit du mal de José Anigo, et ce flic qui me regarde de travers parce que je suis immatriculé 13. Comme Nacéri, Guédiguian est plutôt à fleur de peau. Avec lui la jabar est vite commencée, et souvent il la termine. Et il s'en vante en plus. On a tous entendu cette déclaration du cinéaste Marseillais contre le dernier film de Woody Allen, Minuit à Paris, auquel il reproche de filmer un Paris de pacotille, peuplé d'américains plein aux as et peu soucieux des problèmes de leur pays d'accueil. Pour Guédiguian, la crise est un plat qui se mange chaud, c'est un problème qui devrait tous nous empêcher de dormir. L'éternel syndicaliste gauchiste considère qu'il est interdit de se marrer ou de s'évader par un quelconque effort d'imagination poétique sirupeuse dans ce pays qui pue la misère. Pour Guédiguian le malheur des uns fait le putain de malheur des autres. Ce cinéaste de la gauche-escabèche qui ne se sent plus depuis qu'il a tourné Marius et Jeannette - le Lost in translation Port-de-boucain - ne sera donc jamais tout à fait heureux puisqu'on peut présumer qu'il y aura toujours au moins un miséreux sur Terre. Où s'arrête la frontière de la compassion pour Robert Guédiguian ? A la Canebière ? A la France ? L'Europe ? Où ?


Gérard Meylan dans une séquence de pêche au gros néo-réaliste qui nous évoque le Stromboli de Rossellini.

Je voudrais parler de l'acteur Gérard Meylan, de la Comédie Française s'il vous plaît, qui interprète Marius dans le film et qui "n'a plus assez de musique dans le cœur pour faire danser sa vie" comme le dit Jacques Boudet dans le film avant de se voir rétorquer un très sincère : "Merde, Justin, merde !" par un Jean-Pierre Darroussin imbibé d'alcool. Car c'est aussi toute la poésie provençale héritée de Pagnol (cf. le titre) qui est contenue dans ce film de Guédiguian, injectée de Céline et de Vivaldi, et je le dis sans ironie. Mais je voudrais parler de Gérard Meylan. D'abord parce que personne n'en parle. Ensuite parce que ce type n'est pas du tout Marseillais, encore moins natif de la Bonne-Mère comme il essaie de le faire croire en interview. C'est un pur Breton comme l'indique son nom d'oiseau et son coffre de marin-pêcheur court sur pattes. Il a seulement pris l'accent de Fos-sur-mer pour plaire à Guédiguian et jouer dans tous ses films. Aussi n'a-t-il joué que dans les films de Guédiguian, à part pour le rôle d'un gangster des Martigues dans Rapt et, plus notablement, pour celui du fameux homme des bois dans Lady Chatterley. Gérard Meylan ressemble effectivement à Jean-Louis Coulloc'h, le véritable garde-chasse du film de Pascale Ferran, mais Meylan n'a pas eu le loisir de s'envoyer Marina Hands pour de faux car c'est juste un vrai homme des bois qui passe de temps en temps dans le champ et qui reste le plus souvent hors-cadre, dans la forêt, où il vit, et qui servit de plateau de tournage à Ferran. C'est un peu lui le secret derrière les scènes les plus poignantes du film. C'est lui qui est nu comme un ver derrière la caméra, toujours à l'affût, accroupi en train de chier entre les arbres. Il provoque ce regard électrique et pressé d'en finir qu'affichent les deux acteurs principaux dans les séquences les plus sensuelles. C'est bizarre que Meylan ne perce pas davantage au cinéma vu que l'accent du sud est plutôt apprécié des médias parigots, ce qui fait les choux gras de Julien Doré et a assuré une belle carrière à Laurent Paganelli, le sosie français de Greg Kinnear. En voila un autre imposteur qui s'est forgé un accent rutilant digne des plus terribles autochtones de "Plan de P" ou de Dignes-les-bains histoire de mieux faire son trou dans les vestiaires les plus malfamés. C'est bien connu que dans le football vaut mieux avoir l'accent marseillais, croyez-moi.


Marius et Jeannette de Robert Guédiguian avec Gérard Meylan, Ariane Ascaride, Jacques Boudet et Jean-Pierre Darroussin (1997)

14 mai 2011

Ensemble, nous allons vivre une très, très grande histoire d'amour...

Je vous présente le titre le plus emmerdant de l'Histoire du cinéma. Y'a tout dans ce titre, les points de suspension qui font chier, les virgules là où il n'en faut pas, la répétition de "très" qui perso me fait cracher des glaviots. Encore un titre de six pieds de long qui a remplacé Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) pour flinguer la mise en page de mon blog... Y'a tout pour faire rager dans ce titre. Mais surtout y'a le sens de ce titre. A qui peut-on décemment proposer d'aller voir ce film sans se faire lyncher ? Si on invite une personne à le mater au ciné, on se voit retourner deux majeurs tendus et clapotant contre la paume de leurs mains. Si on invite son père pour une soirée entre mecs c'est un coup à ce qu'il nous déclare "pédé" et nous coupe les vivres. Si on invite mémé c'est un coup à la faire marrer et donc potentiellement clamser vu qu'elle n'a pas le cœur très bien accroché. Si on le mate avec notre compagne, ça nous rappelle à quel point on est dans la merde... bref, ce film-là, cette torture de film, faut le mater seul, et seul c'est une torture.


Il brille auprès des médias parisiens parce qu'il passe pour une attraction, un alien, alors qu'il vient juste de Dax.

C'est un film de Pascal Thomas. Je me suis rendu compte que j'ai toujours eu du mal avec les types qui ont deux prénoms. Dans cette catégorie Philippe Lioret je l'encadre pas par exemple, et je suis pas spécialement fan de Lawrence Fishburne. Pascal Thomas est un habitué de la petite idée qui accouche d'un grand film, et par grand film j'entends grand par la durée, long métrage quoi, trop long pour son idée. Là l'idée c'est de filmer un caca d'oie, Julien Doré, dans une histoire d'amour qui se veut naïve. Je ne ferai pas allusion à Marina Hands car pour moi elle ne joue pas dans le film. Pour moi c'est Ophélie Winter qui donne la réplique à Julien Doré, le chansonnier coiffé avec des millions de barrettes, fichées sur une tête qui représente un tiers de la totalité de son corps, ce qui ne laisse pas d'étonner... Quand on l'écoute chanter si horriblement, on aimerait prendre toutes les barrettes qu'il a collées aux tifs et les lui agrafer à la tronche façon Pinhead dans Hellraiser.


Je me suis déguisé comme ça au dernier Halloween pour impressionner la galerie. Le soir même j'étais content, le lendemain un peu moins, on m'appelle "Casio".

Avec ce film à deux euros Pascal Thomas a voulu dépayser les parigots en prenant pour personnage principal un gros couillon venu du sud avec son accent du midi et tout ce qui va avec. Moi j'habite dans le midi, je suis né entouré de pareils énergumènes qui ne savent pas parler. J'en suis un moi-même. On appelle ça "l'accent chantant du sud", pour moi c'est la symphonie de l'enfer. Par contre j'adore regarder les films des frères Dardenne, je suis aux anges quand j'entends l'accent belge, si chantonnant, je prends mon pied.


Ensemble, nous allons vivre une très, très grande histoire d'amour... de Pascal Thomas avec Julien Doré et Guillaume Gallienne (2010)