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5 juillet 2023

Master Gardener

On l'aime bien Paul Schrader, mais il faut reconnaître qu'il tire un peu sur la corde là... Master Gardener est donc le troisième volet de ce que certains ont nommé sa "trilogie bressonnienne" pour tout ce qu'elle emprunte à l'auteur du Journal d'un curé de campagne ; trilogie qui risque même de bientôt devenir une tétralogie, si l'on en croit les derniers indices donnés par le cinéaste. Autant de films mettant en scène un personnage central abîmé par la vie, en quête de rédemption, et qui, chaque nuit, dans sa chambre, à la seule lumière d'une lampe de bureau, note ses pensées plus ou moins sombres dans son journal intime (d'autres ont intitulé cette trilogie "Man in a Room", mais rappelons-nous que Willem Dafoe griffonnait déjà des carnets entiers pour y étaler ses réflexions de dealer de drogue en pleine crise existentielle dans l'excellent Light Sleeper). Bref, Master Gardener s'inscrit donc dans la droite lignée de First Reformed et The Card Counter mais force est de constater que l'inspiration du cinéaste paraît cette fois-ci clairement sur le déclin. Si ce nouveau film se regarde sans aucune souffrance, Schrader restant appliqué et plein d'estime pour son spectateur, un léger ennui pointe parfois. Le vieux cinéaste paraît fatigué, trop sûr de sa recette, en roue libre, bien tranquille sur ses rails habituels.



 
On suit ce coup-ci un ancien membre actif (Joel Edgerton) d'un groupe de suprémacistes blancs, désormais sous protection judiciaire et jouissant d'une nouvelle identité après avoir aidé le FBI à nettoyer ses anciens rangs. Apparemment vacciné de ses orientations politiques passées, il s'est reconverti horticulteur des plus méticuleux pour les besoins de l'entretien quotidien de l'immense jardin d'une riche veuve (Sigourney Weaver). Leur relation va au-delà du simple rapport patronne / employé et leurs existences et routines bien huilées vont gripper un brin quand la veuve demandera à son jardinier de prendre sous son aile sa petite-nièce (Quintessa Swindell) pour lui transmettre son art et son savoir de jardinier hors pair. Ce décor et ce contexte, intrigants et plutôt singuliers, sont adroitement posés par Paul Schrader. On est content de retrouver Sigourney Weaver dans un rôle a priori intéressant et devant la caméra d'un réalisateur respectable. Joel Edgerton semble lui aussi faire l'affaire. Nous avons envie d'y croire et on espère encore avoir droit à un film au moins aussi bon que The Card Counter et First Reformed. En réalité, la première partie du film s'avèrera de loin plus réussie que tout ce qui suit l'arrivée de la petite-nièce...


 
 
Tout semble alors cousu de fil blanc. Le triste passé du personnage principal nous est révélé à coups de brefs flashbacks dont on aurait peut-être pu se passer. On ne croit pas une seconde en l'espèce de romance surgie de nulle part entre cet ancien skinhead et la petite-nièce métisse. L'actrice qui l'incarne est plutôt mignonne mais, la pauvre, son rôle est épais comme du papier à rouler ; elle n'amène avec elle que des lieux communs : ex-boyfriend violent à qui il va bien falloir régler son compte, addiction à la drogue trop bien dissimulée et vieilles rancœurs familiales qui vont faire éclater ce petit monde. Si l'on pouvait avoir une certaine curiosité pour les liens un peu malsains entre Weaver et Edgerton, on en a aucune pour ce qui se noue entre le jardinier et son élève. On ne comprend même pas ce que cette dernière peut trouver à son prof. Schrader ne s'y consacre tout simplement pas assez. Mais c'est bien dans le maître jardinier du titre que réside sans doute le plus gros souci. Nous avons là un acteur, Joel Edgerton, qui fait son maximum mais dont on finit par se dire qu'il n'est peut-être pas de la trempe d'un Ethan Hawke (forcément !) ou même d'un Oscar Isaac. Surtout, son personnage intéresse nettement moins, ne nous fascine guère. Car franchement, Paulo, tes histoires de rédemption, on commence à les connaître par cœur, on en a soupé. Reviens plus tard, et avec autre chose !


 
 
Bon, restons mesuré, Master Garderner n'a tout de même vraiment rien de honteux et n'est pas un mauvais film, mais il y a comme un décalage entre le sérieux et l'emphase que met Paul Schrader à nous raconter cette histoire et son réel intérêt. Le retour en forme et l'état de grâce du cinéaste américain sont-ils déjà derrière nous ? Réponse définitive lors de notre prochain rencard avec lui. On lui laisse encore le bénéfice du doute, lui qui a connu des bas tellement plus bas, et on continue de suivre avec plaisir sa grosse moue boudeuse sur les réseaux.
 
 
Master Gardener de Paul Schrader avec Joel Edgerton, Sigourney Weaver et Quintessa Swindell (2023)

4 mai 2021

Miracle

Ce film nous raconte l'exploit réalisé par l'équipe américaine de hockey sur glace qui a réussi à vaincre les invincibles soviétiques lors des Jeux Olympiques d'Hiver de 1980. Une véritable prouesse sportive que les commentateurs ont tôt fait de désigner sous l'appellation grandiloquente de "miracle sur glace", d'où le titre, et qui a même été désignée par la IIHF (Fédération internationale de hockey sur glace) comme le plus bel accomplissement réalisé dans ce sport. Il est vrai que la victoire des jeunes américains paraissait très improbable face aux ogres soviétiques qui dominaient totalement ce sport depuis près de vingt ans avec leur команда мечты (dream team en russe) ultra expérimentée au jeu inégalable. Mais relativisons cet exploit : les américains jouaient à domicile, peinards, rentrant chez eux pour retrouver père et mère après chaque match, tandis que les russes étaient encore en plein jet lag, éloignés de leur famille, sous le choc de la découverte de la société capitaliste américaine, si différente de la leur. Dans de telles circonstances, il n'y a en réalité pas de quoi être très fier de l'avoir emporté de justesse face à une bande de vieux russes désorientés qui avaient simplement hâte de rentrer à la maison. Ce détail précisé, concentrons-nous à présent sur le film de Gavin O'Connor, ici plus en forme que pour le récent The Way Back.




Le générique est à lui seul un véritable tour de force qui cueille le spectateur innocent dans son fauteuil : en deux minutes et dans un gloubi-boulga d'images d'archive étonnant, Gavin O'Connor parvient à synthétiser un siècle d'histoire des États-Unis d'Amérique ! Une histoire déjà bien orientée et fortement teintée de patriotisme, mais après tout, en lançant un tel film, on sait très bien à quoi s'attendre. Gavin O'Connor est bel et bien là pour nous raconter un miracle purement américain, des jeunes hommes venus des quatre coins du pays qui ont su s'unir sous l'aile d'un leader infaillible, leur coach illuminé, pour former une vraie équipe, une "famille", afin de vaincre l'ennemi soviétique sur la glace, en plein contexte de Guerre Froide. Miracle est également un film Walt Disney, les violons sont de sortie et accompagnent chaque moment un peu poignant, chaque scène clé. On ne fait pas dans la dentelle, et nous sommes donc prévenus dès les premières images.




Heureusement, le cinéaste peut s'appuyer sur des acteurs concernés, à commencer par l'irréprochable Kurt Russell dans la peau du célèbre Herb Brooks, qui nous offre le portrait crédible d'un entraîneur surmotivé par un regret personnel, désireux d'accomplir ce à côté de quoi il est passé dans sa jeunesse, une reconnaissance internationale. Il met pour cela en pratique des idées toutes simples mais nouvelles pour les hockeyeurs ricains, en s'inspirant également du modèle russe et des préceptes de Didier Deschamps, à savoir : le bon fonctionnement et la complémentarité de l'équipe sont plus importants que le talent des individualités. Food for thoughts... Les speechs prononcés par Kurt Russell atteignent toujours leur but. L'acteur n'en fait pas des caisses, il n'en a pas besoin. Face à lui, aucune star, les joueurs sont interprétés par des acteurs aux tronches toutes similaires mais plutôt sympathiques, que l'on a recroisées dans rien de marquant depuis.




Le scénario du film a aussi cette qualité qu'il ne s'embarrasse pas d'à-côtés encombrants qui freineraient la progression vers le climax tant attendu, le match contre l'URSS. Pas d'histoire de cœur. Pas de girlfriend un peu gênante. Et même sans cela, Miracle atteint déjà allègrement les deux heures. Les joueurs de hockey restent sur la glace et nous ne les voyons que très peu en dehors. Seule la vie conjugale du coach nous est un peu partagée, mais cela ne parasite pas vraiment le déroulement naturel du film, au contraire même, et le fait que la femme de Kurt Russell soit campée par l'agréable Patricia Clarkson participe beaucoup à la qualité de ces scènes. Il faut ensuite reconnaître un certain savoir-faire à Gavin O'Connor qui parvient sans souci à nous intéresser à cette équipe de hockey et à nous captiver lors des séquences de matchs énergiques et assez bien menées compte tenu de la réelle difficulté de filmer et rendre lisible un tel sport, si rapide et riche en bousculades. Le fameux match contre les soviétiques est à la hauteur de l'attente entretenue tout le long. On retrouve ici l'efficacité dont O'Connor a aussi su faire preuve dans Warrior, cet autre film sportif où Tom Hardy et Joel Edgerton jouaient deux frères amenés à en découdre en ultimate fighting. On retrouve également l'aspect patriote et cette grosseur du trait chers au cinéaste, jamais très finaud.




On attend désormais de pied ferme un film sur le regretté Loulou Nicollin et sa bande qui réussirent à devancer le géant parisien lors de la saison de Ligue 1 2011-2012. Assez disponible, Olivier Giroud pourrait facilement jouer son propre rôle et il s'agirait d'un hommage qui tomberait à pic pour un grand président parti trop tôt. Les dernières images de Miracle nous apprennent d'ailleurs que le pauvre Herb Brooks est décédé dans un accident de voiture avant même la fin du tournage. Une ligne précise "Il ne l'a pas vu. Il l'a vécu" et conclut comme il se doit ce film de sport tout à fait honnête.


Miracle de Gavin O'Connor avec Kurt Russell et sa team (2004)

6 avril 2021

The Way Back

Énième film américain sur le thème de la rédemption par le sport, The Way Back est aussi un véhicule conçu pour son acteur principal, Ben Affleck, visant à lui rapporter un peu de crédibilité après son naufrage en tant qu'Homme Chauve-Souris. Monsieur Ana de Armas incarne un immense tocard appelé à coacher une équipe de basket pour mieux abandonner ses canettes de bières bon marché auxquelles il est accro au point de les boire à la chaîne sous la douche (ces scènes de douche comptent d'ailleurs parmi les plus marrantes d'une année de cinéma il est vrai assez chiche en rigolade). C'est Gavin O'Connor qui s'est collé à la mise en scène et le bonhomme n'est pas réputé pour faire dans la dentelle. Les films de sport, ça le connaît, puisqu'il avait déjà filmé Tom Hardy et Joel Edgerton se taper dessus jusqu'au sang dans Warrior, qui constitue pour moi un meilleur souvenir de cinéphage dépravé en quête de petits plaisirs faciles. La psychologie s'y faisait aussi à gros coups de rangers (Hardy et Edgerton incarnaient deux frères, le premier étant entraîné par son propre père... bref, une bien belle histoire de famille !), mais il y avait une tension plus appréciable une fois coincé dans la cage de free-fight. The Way Back est d'un autre tonneau, le sport n'est qu'accessoire et sert tout juste de décorum. Ne vous attendez pas à vibrer lors de matchs de basket épiques suivis du banc de touche par un Ben Affleck en nage, non, il y a bien quelques scènes consacrées à cela, mais elles sont toutes plus bidons les unes que les autres. Et l'important, c'est Affleck : va-t-il contrôler ses nerfs ? Sombrera-t-il de nouveau dans l'alcool ? Va-t-il être un peu moins con et savoir se tenir ? L'acteur y met de sa personne, lui qui a également eu de gros problèmes avec la boisson et sortait tout juste de cure de désintox au moment du tournage lors duquel il était accompagné par un coach personnel (son ombre ou son reflet apparaît dans certains plans). C'est supposé donner une dimension encore plus touchante à ce film et il n'en fallait pas plus pour que les critiques américaines s'emballent et s'émerveillent devant la prestation pourtant à l'orée du ridicule de la star toute bouffie et ankylosée. C'est moche de s'en prendre à un homme à terre mais, vous l'aurez compris, j'ai passé un moment douloureux devant ce film lourdingue et pathétique. Je me suis quand même bien marré lors de ces quelques passages au montage désespérant où l'on voit le gros Benito enchaîner les bières en fondu enchaîné. Du grand art ! J'avais pas vu un truc aussi naze depuis waaaaaaaaaaaaaay back... 



The Way Back de Gavin O'Connor avec Ben Affleck (2020)

29 mars 2021

Midnight Special

Souvenir d'une trahison. Qu'est ce film sur le papier ? Que nous avait-on annoncé ? Que nous promettait-on ? A quoi pouvait s'attendre le quidam en errant sur IMDb avant la sortie du film, loin de savoir qu'il allait bientôt se faire enfler de ouf. Avant la projo, Midnight Special c'était la réunion miraculeuse et jamais espérée, même dans nos rêves les plus fous, du cinéaste amérindien le plus prometteur de sa génération (Jeff Nichols), d'une poignée d'acteurs et actrices bien sous tous rapports (Michael Shannon, habitué des lieux, Adam Driver, espoir depuis largement confirmé, Kirsten Dunst, actrice sous-estimée, sous-exploitée, sous tous rapports, et Joël Edgerton, espoir depuis largement déçu), et de tout un pan de l'histoire du cinéma de genre qui a bercé nos enfances et nos années d'insouciance, à savoir la SF, et plus particulièrement la SF estampillée tonton Spielby (Rencontres du troisième type) et tonton Carpie (Starman, dont le film de Nichols est pour ainsi dire un remake déguisé).
 
 
 
 
Sur le papier, il y avait de quoi rêver, mais certains, comme Jeff Nichols, ne se servent du support papier que pour se torcher et ensuite nous montrer la trace de leur œuvre avec un petit sourire en coin, satisfaits. Cette séance de ciné, trauma indélébile, fut pour vos serviteurs l'occasion de constater une fois de plus à quel point la passion du cinéma peut être douloureuse, prendre une tournure dramatique, et transformer en chienlit bien plus qu'un week-end, toute une ère géologique. A mesure que nous nous enfoncions dans nos fauteuils de cinéma, absolument inertes et rabougris, et que défilaient sur l'écran de longues minutes de chiasse pure, nos voisins de strapontins se sont alarmés et sont allés quérir à l'accueil une paire de défibrillateurs vieux comme le monde pour nous prodiguer un triple-pontage non-consenti dans un feu d'artifice pyrotechnique d'éclairs bleus et de nuages de fumée qui resteront comme les meilleurs effets spéciaux du film (dont, rappelons-le, la séquence finale, inoubliable, a été intégralement tournée dans les coursives à ciel ouvert de la faculté Jean Jaurès du Mirail de Toulouse).




Midnight Special de Jeff Nichols avec Michael Shannon, Adam Driver, Kirsten Dunst et Joël Edgerton (2016)

14 avril 2019

Boy Erased

Boy Erased est le deuxième long métrage en tant que réalisateur de l'australien Joel Edgerton, un acteur à la filmographie très inégale révélé par le bon polar de son compatriote David Michôd, Animal Kingdom, qui a depuis fait ses classes chez Jeff Nichols en étant, manque de bol, à l'affiche de ses deux plus mauvais films (Loving et Midnight Special, que l'on essaye encore de chasser de nos esprits). On peut toutefois être à pire école et Joel Edgerton entend bien, avec ce nouveau film, nous démontrer ses aptitudes de cinéaste et tout son sérieux. Il s'attaque pour cela à un sujet grave : les thérapies de réorientation sexuelle, en adaptant les mémoires de Garrard Conley. A dix-neuf ans, celui-ci a été envoyé dans un centre de conversion par ses parents, baptistes pratiquants, qui voyaient d'un assez mauvais œil les préférences naturelles de leur gamin.




Pour adapter cette histoire vraie, Joel Edgerton ne pend pas trop de risque, en choisissant d'emblée d'épouser le point de vue du gosse, et ne fait pas dans la dentelle, en multipliant les effets parfois lourdingues pour susciter notre émotion (ralentis et travellings insistants, accompagnement musical bien trop omniprésent et pénible...). On sent que le type s'applique du mieux qu'il peut et qu'il cherche à signer un mélo véritablement poignant, au message fort. Il atteste de son implication totale dans le projet en s'octroyant en outre le pire rôle du lot puisque l'acteur-réalisateur incarne également, avec toute la solennité que cela implique, le thérapeute en chef du centre de conversion, un salopard aux méthodes absurdes qui se prend pour sergent-instructeur de pacotille et un gourou illuminé. Côté mise en scène : quelques autres auraient fait mieux, beaucoup auraient fait pire, et il y a deux trois petits moments où Edgerton sait se montrer plus délicat. On peut tout de même se demander si la construction chronologique alambiquée de son film apporte réellement quelque chose...




Heureusement, Joel Edgerton peut s'appuyer sur des acteurs d'exception, à commencer par le couple de parents tout à fait crédible que forment Nicole Kidman et Russell Crowe. La première fait le taff, comme souvent, avec un acting haute précision qui laisse encore pantois. On sent que chaque micro détail est calculé au millimètre : une discrète variation d'intonation par-ci, un léger haussement de sourcils par-là, et ce regard qui reste fixe et intense malgré les larmes inondant ses yeux lors de cette scène-clé où elle affirme son soutien à son garçon... Cela pourrait être un poil énervant, mais c'est si bien rôdé qu'il n'y a rien à dire, on s'incline. Nicole Kidman a désormais une drôle de tronche, certes, mais elle n'a, à l'évidence, rien perdu de son talent. Une nomination à l'Oscar n'aurait pas été volée (quoique sa présence dans le navrant Aquaman annihile tout le reste).




Mais s'il y en a un qui crève littéralement l'écran, c'est bien Russell Crowe, en père à la ramasse, au ventre bedonnant, pasteur baptiste de son état, qui ne parvient pas à encaisser l'homosexualité de son fils. Le pauvre, il n'aura jamais de petit-fils biologique... Russell Crowe est énorme là-dedans. Dans tous les sens du terme. Il est très gros et il est très bon. Ce n'est pas l'acteur qui a pris des kilos pour le rôle, mais l'inverse. Il nous rappelle le grand comédien qu'il peut être quand il le veut bien. Lui aussi aurait mérité quelques récompenses. Là encore, tout est savamment calculé, mais c'est peut-être moins ostentatoire que chez sa partenaire à l'écran. C'est un vrai récital. Chaque scène où apparaît la star sort naturellement du lot. Le film monte d'un cran dès qu'il est dans le cadre. Un phénomène !




Au milieu de ces deux légendes, on aurait presque tendance à oublier la prestation du jeune Lucas Hedges dans le rôle principal du garçon effacé, mais celui-ci, très sobre, s'en tire avec les honneurs. A noter également la présence dans un rôle très secondaire de Xavier Dolan, qui répond toujours à l'appel quand on lui propose de jouer un homo devant la caméra d'un cinéaste beau-gosse. Il n'y a rien de particulier à dire sur sa performance mais je me devais de la relever pour préserver ma crédibilité de blogueur ciné, alerte et à l'affût. Tout comme je me dois à présent de clore ce trop long papelard avec une conclusion rapide et efficace. Je dirai donc que si Joel Edgerton a encore de gros progrès à faire en tant que cinéaste, il sait déjà s'entourer, car ses acteurs sauvent son film de la médiocrité.


Boy Erased de Joel Edgerton avec Lucas Hedges, Nicole Kidman et Russell Crowe (2019)

15 juin 2018

It Comes at Night

Très remarqué à sa sortie suite à une campagne promotionnelle bien menée et même présenté par la presse comme un "chef-d'oeuvre de l'horreur", c'est avec une certaine impatience que je me lançais dans It Comes at Night, le second long métrage du jeune cinéaste américain, Trey Edward Shults, dont le premier film, Krisha, avait déjà fait parler de lui outre-Atlantique mais demeure malheureusement invisible par chez nous. Le réalisateur s'aventure ici sur le terrain archi rebattu du genre post-apocalyptique, nous y suivons une petite famille cloîtrée dans une grande maison perdue dans la forêt, alors qu'une mystérieuse épidémie a ravagé le monde extérieur. L'arrivée d'une nouvelle famille va dérégler leur mécanique bien huilée. Dès les premières minutes, le film de Trey Edward Shults est un régal pour les yeux. La photographie est superbe. L'éclairage est toujours parfaitement géré, malgré la difficulté de suivre les personnages dans leurs déplacements, torche à la main, dans une maison constamment plongée dans le noir. La réalisation est elle aussi très soignée, la caméra, légère, flotte, navigue joliment et n'a aucune difficulté à nous plonger dans ce qui apparaît progressivement comme un huis clos des plus minimalistes. Les acteurs prennent également leurs rôles très au sérieux, à commencer par Joel Edgerton, avec ici des faux airs de Kurt Russell dans The Thing et très convaincant dans la peau du père dictant avec autorité la vie de toute la petite troupe.




Bref, tous les ingrédients semblent réunis pour prendre son pied et avoir effectivement affaire à une pépite du cinéma d'horreur indépendant américain, comme celui-ci nous en réserve quelques-unes chaque année, à condition d'être aux aguets. Et j'aurais adoré aller dans le sens des commentateurs les plus enthousiastes. Hélas, force est de reconnaître qu'au bout d'un moment, l'ennui dépasse très largement notre intérêt pour cette oeuvre trop aride qui ne réussit pas à nous chambouler en traitant d'une peur fondamentale, celle de l'étranger, et dont l'ambiance n'est guère assez singulière pour suffire à nous captiver. Trop de films du même acabit sont sortis sur nos écrans ces dernières années, à tel point qu'il serait même laborieux de chercher à les citer, et It Comes at Night échoue à s'en distinguer clairement. Au bout d'une heure de film, on se dit qu'il ne se passe vraiment rien. On en a marre d'assister aux cauchemars répétitifs de cet adolescent travaillé par la venue d'une femme plutôt charmante (Riley Keough), inquiet de tomber malade à son tour et soucieux du devenir de son chien qui a fui dans les bois. On s'en bat tout simplement les glaouis. Et, quand survient le générique final, on ne peut s'empêcher de se dire "Tout ça pour ça ?!". Si It Comes at Night est très joliment empaqueté, il ne renferme rien de particulièrement intéressant et nous fait un peu le même effet que le récent The Witch. Dommage. Trey Edward Shults a peut-être du talent, mais on espère qu'il aura aussi quelque chose à nous raconter la prochaine fois.


It Comes at Night de Trey Edward Shults avec Joel Edgerton, Christopher Abbott, Carmen Ejogo et Riley Keough (2017)

15 février 2017

Loving

Devinette : qu'est-ce qui est long, plat, lourd et qui a flingué ma soirée ? Réponse : Loving, de Jeff Nichols. Après le très décevant Midnight Special, excursion ratée dans la science-fiction intimiste, le cinéaste jadis si prometteur se compromet une nouvelle fois avec ce mélodrame au moins aussi creux que sa tagline française "L'amour plus fort que la haine". En parlant de tagline, il semblerait que Jeff Nichols se soit mis pour but de donner raison à cette citation facile qui faisait de lui "le nouveau Spielberg" et qui traversait l'affiche de son précédent film. Suite à Midnight Special, croisement bâtard entre Rencontre du 3ème type et Starman, Jeffrey Nichols signe ainsi son mélodrame historique, engagé pour la cause noire, tel un La Couleur Peuprou 2.0, dont on se serait volontiers passé... 




Comment le réalisateur croit-il que l'on pourra se passionner pour cette histoire telle qu'il choisit de nous la raconter ? Dans les années 50, les époux Loving sont exclus de leur état, la Virginie, où le mariage "interracial" est interdit par la loi. Quelques années plus tard et suite à une bataille judiciaire pendant la montée des droits civiques aux États-Unis, l'amour des Loving rendra inconstitutionnelles les lois interdisant les mariages "interraciaux". Le film de Nichols est la plate retranscription visuelle de ces quelques lignes qui pourraient être copiées de l'article wikipédia consacré aux Loving. Mais attention, ne croyez pas que Jeff Nichols a perdu tout ce qui faisait sa particularité. Loving n'est jamais désagréable pour les yeux, bien au contraire, le cinéaste conserve un style agréable et ne propose que de bien belles images à la lumière et au cadre très soignés. C'est là tout le bien que je dirai de son nouveau bébé.




En revanche, depuis deux films maintenant, il semblerait que Jeff Nichols ne sache plus du tout comment nous captiver, comment faire vivre ses personnages et donner du souffle à son scénario. Quand Loving commence, le couple est déjà formé. A l'exception d'une petite scène assez jolie où Richard Loving (Joel Edgerton) amène sa dulcinée (Ruth Negga) dans un champ pour lui dire, grosso mierdo, "Tu kiffes ce bout de terre ? Bah je viens de l'acheter pour quelques sous... J'y construirai notre maison. Tiens là, tu te tiens pile poil dans la cheminée", eh bien à part cette courte scène et cette tirade mignonnette, jamais nous ne sommes un tantinet touchés par l'amour qui lie les deux personnages. Celui-ci devrait exister très fort à l'écran pour que nous puissions ensuite être atteints par l'injustice cruelle qui frappe le couple, mais ça n'est jamais le cas. Et nous regardons les jolies images défiler à l'écran en se sentant très peu concerné, en luttant contre le sommeil et en attendant désespérément que quelque chose se passe, que le film prenne son envol. Ce qui n'arrive évidemment jamais. Même la partie davantage consacrée aux démarches judiciaires qui permettront au couple de retourner en Virginie est terriblement peu captivante. On est très loin de l'efficacité de certains films américains en la matière...




Face à un si morne spectacle, on se demande presque ce qui fait tant souffrir nos deux personnages, simplement condamnés à ne plus remettre les pieds dans leur état natal. Loving est si pauvre qu'il ne parvient même pas à nous mettre en rage contre cette injustice, qui apparaît comme bien peu de chose. On finit quasiment par prendre en grippe les Loving. Il faut dire que les acteurs ne nous aident pas beaucoup... Je doutais de la capacité de Joel Edgerton, d'ordinaire condamné aux seconds rôles, à porter un film sur ses épaules. Jeff Nichols m'a donné raison en confirmant mes doutes. Edgerton est insupportable là-dedans. On a envie de le secouer. Parce qu'il joue un type un peu rustre et taiseux du Sud, il passe tout son temps les bras ballants, la tête basse, la mine mauvaise, le dos courbé et le pas lourd, comme s'il portait toute la misère du monde sur les épaules. Sa compagne Ruth Negga s'en tire un peu mieux bien qu'elle soit parfois assez difficile à encaisser. L'actrice donnait plus de consistance à son personnage dans le méconnu Isolation, film d'horreur irlandais dans lequel elle incarnait une jeune vagabonde attaquée par un veau mutant... Son jeu est ici trop prévisible. Quand elle répond au téléphone, qu'elle entend à l'autre bout de la ligne "Mme Loving ? J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer", qu'elle s'accroche alors au mur en tirant une tronche pas possible, la bouche grande ouverte, la main sur la poitrine, les yeux exorbités, on a simplement envie que son interlocuteur enchaîne en disant "Non, je suis désolé, la bonne nouvelle, c'est pour ma pomme : je ne veux plus avoir affaire à vous, vous m'exaspérez, je vous devine, là, avec l'air grave, jouant si mal, et ça me suffit, j'ai eu ma dose. Adios !". 




Autre constat bien triste : Jeff Nichols livre un film sans vie et d'une monotonie affligeante. Le temps passe, l'histoire se déroule sur près de dix ans, le couple met au monde trois enfants (deux garçons, Donald et Romuald, et une fille, Gérald - autant de gamins dont on se fout éperdument), les années défilent, mais rien ne se passe, rien ne change. Des moments de joie pourraient ponctuer le film et nous permettre d'apprécier les Loving, d'éprouver des choses avec eux, de vivre à leurs côtés... Que nenni. On ne les voit ainsi jamais faire l'amour. Ça paraît bête à dire, mais pour un couple que nous ne voyons guère non plus se former, c'est encore plus difficile de croire en leur passion. Les Loving apparaissent comme une simple anecdote historique, trop platement mise en image. Film de Jeff Nichols oblige, Michael Shannon vient faire son petit numéro dans la peau du photographe du magazine Life dépêché pour immortaliser le couple vedette et sa bataille judiciaire. Comme il incarne un photographe, l'acteur porte en permanence son lourd appareil autour du cou. Cela le gêne beaucoup lors d'une scène de repas pénible où l'objectif traîne dans l'assiette. Le film est à l'image de cet appareil, de ce photographe et de l'image qu'il saisit : lourd, maladroit, d'un autre âge. La célèbre photographie de Life où le couple rigole, dans la position dite de la cuillère sur le canapé, devant la télé, dont nous voyons ici l'envers, recèle d'ailleurs plus de vie que l'intégralité du film de Jeff Nichols.




Jeff Nichols fait également preuve d'une maladresse qui nage à contre-courant de son propos. Il s'agit simplement de quelques dialogues mal écrits, de mots très mal choisis, et de personnages traités par-dessus la jambe, en l’occurrence les gamins Loving. Je fais ici allusion à cette scène durant laquelle Mme Loving regarde ses trois mômes s'amuser dangereusement dans les escaliers sa petite maison et déclare, dépitée, "Ils ne sont pas faits pour vivre ici, ils devraient jouer dans les champs", comme si elle parlait d'animaux trop malheureux d'être en cage... Une autre scène nous montre les trois marmots s'amuser dans la rue (ils sont intenables !), l'un des gamins traverse la rue pour récupérer un ballon et finit sur le capot d'une bagnole. Le conducteur n'est aucunement fautif, ce sont les enfants qui nous sont montrés comme étant inaptes à la vie citadine, trop sauvages pour intégrer les règles les plus basiques de sécurité (à savoir : mater à droite à gauche avant de traverser). Bref, c'est naze. En plus de se contrefoutre de ces trois petits dont les naissances ne sont guère filmées et auxquels Jeff Nichols ne s'intéresse jamais, on finit par les mépriser un peu. 




La musique est au diapason. Les violons sont de sortie. C'est lourd, lourd, lourd. Comme ces plans répétés sur les murs que construit Richard Loving, maçon de son état. Ses images de briques et de pelles transportant du béton qui jalonnent le film semblent là pour nous rappeler que ce sont les petites gens, les Loving et compagnie, qui participent, de par leurs luttes quotidiennes, à la construction d'une nation. C'est beau, c'est fin, c'est signé Jeff Nichols, cinéaste à l'inspiration en voie d'extinction... 


Loving de Jeff Nichols avec Joel Edgerton et Ruth Negga (2017)