4 février 2013

L'Appât (The Naked Spur)

Ce grand classique du western réalisé par Anthony Mann en 1953 a pour titre français L'Appât. Quel est donc cet appât dont les distributeurs français ont pu penser qu'il résumerait mieux le film que son titre original ? Peut-être Lina (Janet Leigh), la compagne du malfrat Ben Vandergroat (Robert Ryan), traqué par le chasseur de primes improvisé Howard Kemp (James Stewart) et ses deux associés de circonstances, rencontrés au début de la traque, le soldat déshonoré Roy (Ralph Meeker) et le vieux chercheur d'or Jesse (Millard Mitchell). Le bandit, une fois capturé par ses assaillants, se sert en effet de la jolie blonde pour détourner l'attention de ses geôliers. Ou bien s'agit-il, à la fin du film, du cadavre de l'un des membres du trio, dont le même truand use pour faire tomber les deux autres dans un traquenard ? Difficile à dire. Une chose est sûre, on retiendra plutôt le titre original : The Naked Spur, littéralement "L'éperon nu". Mann expliquait que ce drôle de titre était en fait tiré du nom du piton rocheux où il tourna la fin du film, dans les rocky mountains, et qui lui inspira l'arme utilisée par Jimmy Stewart lors de l'ultime combat. Le film s'ouvre d'ailleurs sur ce fameux éperon, filmé de façon peu banale : le premier plan représente en plan large et fixe une magnifique prairie verdoyante, dont la tranquillité est confortée par une musique paisible, quand la caméra panote brusquement sur la droite, accompagnée dans son vif mouvement horizontal par un emballement sonore, pour se retrouver braquée en très gros plan sur l'éperon de James Stewart, juché sur son cheval.




Cette ouverture peut rappeler cette scène de La Chevauchée fantastique de John Ford, juste avant la grande attaque des indiens, où un même plan d'ensemble sur Monument Valley était soudain chahuté par la caméra et par une musique guerrière pour pivoter vers un grand indien menaçant, posté sur sa monture au sommet d'un rocher afin d'observer la progression de la diligence en danger. Sauf que l'indien est ici remplacé par le héros blanc de l'histoire, le gendre idéal des comédies de Capra, l'américain moyen magnifique, le très anachronique et admirable James Stewart dans un rôle ambigu d'anti-héros notoire. Achevant de prendre le contrepied de son aîné, Mann reproduit le même panoramique plus loin dans le film, cette fois-ci pour passer - comme chez Ford - de la communauté des blancs à un éclaireur indien signe d'attaque imminente. Trois ans et six films plus tôt, en 1950, Mann tournait La Porte du Diable, avec Robert Taylor dans le premier rôle, où il se faisait fort d'embrasser avant tout le monde le point de vue des indiens dans un western, juste avant La Flèche brisée de Delmer Daves, avec le même James Stewart, qui demeura pourtant longtemps dans l'histoire comme le premier du genre. Bien que le conflit américano-indien ne soit pas le sujet de The Naked Spur, Mann y ramène les blancs et les natifs à niveau par la reprise à l'identique d'un même mode de représentation : les uns et les autres constituent une menace pour leur prochain. Les blancs, soldats, chercheurs d'or ou propriétaires terriens, toujours en inadéquation avec le décor qu'ils voudraient faire leur (James Stewart n'a rien d'un cowboy et peine à escalader un rocher lors du premier affrontement du film), sont une menace pour le wilderness américain au même titre que les indiens sont une légitime menace pour eux. Mais le cinéaste n'en reste pas là. Quelques scènes plus tard le film montre la petite troupe d'indiens guidée par l'éclaireur déjà aperçu s'approcher pacifiquement de la troupe des blancs avant de se faire décimer par Kemp, Roy et les autres dans la forêt. Mann filme sans détour le massacre inutile d'un peuple méconnu et réduit au silence, massacre relégué au rang d'anecdote de voyage et qui n'aura aucune réelle incidence sur le parcours des américains arpentant le soi-disant "nouveau" territoire pour se l'accaparer.




On a souvent dit que le paysage jouait un rôle de personnage dans les westerns d'Anthony Mann, au point que le cinéaste filme parfois un élément de décor comme un individu parmi les autres, notamment dans le passage sous la grotte, où il fait un panoramique de bas en haut sur la frêle colonne de pierre qui soutient le plafond jusqu'à ce que Robert Ryan la bouscule pour que la roche s'écroule sur la tête de ses adversaires. Mais le paysage mannien ne fait pas office de personnage au même titre que dans un film comme Gerry de Gus Van Sant, où le désert est peut-être le protagoniste le plus important du film, un élément agissant filmé au moins aussi longuement que les êtres qui le parcourent. Dans The Naked Spur, le paysage, omniprésent, puisque le film se déroule entièrement dans la nature, est l'agent bien opportun des actions humaines, il est l'accessoire de leurs querelles, un outil à portée de main. Il faudrait donc également parler du paysage de l'ouest américain sauvage chez Anthony Mann comme d'un gigantesque terrain de jeux, offrant une suite de décors propices à toutes les traques, à toutes les dissimulations et à tous les combats possibles et imaginables. Cela va de la colline d'où l'on fait dégringoler des rochers et qu'il faut escalader pour en déloger l'adversaire, à la forêt de troncs d'arbres où l'on se disperse et se protège (même si ce "niveau" du jeu mannien concerne la tuerie des indiens et se voit donc dépourvu de réelle dimension ludique, mais nous y reviendrons), en passant par la grotte à double entrée soutenue par une poutre porteuse placée là pour être bousculée afin d'enterrer l'ennemi, pour finir par la rivière que l'on traverse suspendu entre deux cordes, et sans omettre un bref retour à la situation initiale via une nouvelle roche escarpée à escalader à l'aide d'un éperon (John Boorman s'est-il rappelé de ce film en tournant le final de Délivrance ?), cette fois-ci non plus pour capturer l'autre mais pour lui donner la mort.




Si l'affrontement avec les indiens n'est qu'une étape au fil d'un long voyage, elle n'apparaît pas au même titre que les autres comme une épreuve à passer pour pouvoir continuer l'aventure, à l'inverse d'une belle scène de combat contre des indiens dans le film précédent du cinéaste,  Bend of the River (Les Affameurs, 1952), où le même James Stewart, dans le rôle de Glyn McLyntock, suivi par Emerson Cole (Arthur Kennedy), compagnon rencontré par hasard (comme dans The Naked Spur, mais aussi dans L'Homme de l'ouest, Anthony Mann a l'art d'ouvrir ses films par la belle naissance d'une communauté hasardeuse), devait dès le début du film venir à bout de cinq indiens menaçants cachés sous un bois de l'autre côté de la rivière où son convoi s'apprêtait à bivouaquer. Dans cette séquence des Affameurs, les indiens étaient invisibles, sans visage, réduits à une quantité que le cowboy déduisait du nombre de leurs chevaux avant d'aller les éliminer un par un dans le hors-champ, les coups de feu signalant à son nouvel acolyte l'avancée de ses progrès. Dans The Naked Spur au contraire la bataille contre les indiens survient au beau milieu du film et marque une coupure dans son évolution. Le combat n'a plus rien de nécessaire ou d'héroïque, il n'a rien non plus d'un jeu de gosses où Stewart, comme dans sa précédente collaboration avec Mann, jouerait littéralement aux cowboys et aux indiens, avec un plaisir extrêmement communicatif, pour l'acteur comme pour le réalisateur, qui se plaît très manifestement à jouer avec les genres, faisant montre d'une joie toute enfantine qui aujourd'hui encore et peut-être plus que jamais parvient jusqu'à nous.




Déclenché par un ancien soldat de l'Union, le massacre des indiens de L'Appât est ample, sanglant, inutile et douloureux, et il marque le film de son empreinte pour le faire basculer dans une atmosphère plus obscure. Après cela, les tensions entre les membres de l'équipée sauvage s'exacerbent, le truand capturé s'empressant de jouer sur les faiblesses de chacun pour se créer l'opportunité d'une fuite, et les tourments du passé ressurgissent, notamment chez le héros trouble campé par James Stewart. Ruiné, le fermier s'est vu dépossédé de son exploitation par sa femme à son retour de la guerre, et s'est donc transformé en chasseur d'homme pour récupérer la prime de 5000 dollars promise pour la capture de Ben Vandergroat dans l'espoir de se refaire. Mann fait un plan extraordinaire quand sa caméra opère un lent panoramique vertical depuis le ciel nocturne du Kansas vers le campement de la bande endormie, déstructurant l'harmonie du plan ainsi construit et brisant le silence apaisant par l'apparition soudaine de James Stewart, réveillé en sursaut et se redressant d'un bond au premier plan en poussant un hurlement terrible, le visage déformé par la douleur d'un souvenir amer.




Le ton joyeusement espiègle qui régnait au début du film est donc abandonné et définitivement perdu quand, dans l'ultime séquence, James Stewart traverse vaille que vaille le torrent de la rivière non pas pour venir au secours de Roy, l'ancien soldat, emporté par un tronc d'arbre dans sa tentative de ramener Vandergroat, mais pour sauver le cadavre du "wanted man" et le tirer de l'eau sous le regard halluciné de Janet Leigh (il y a cette seconde où Kemp s'arrête dans son effort pour la regarder, comme s'il se rendait compte un instant de l'absurdité de ses gestes en se voyant à travers les yeux de la jeune femme). James Stewart, superbe anti-héros chez Mann et qui passait tout le film précédent (Bend of the river) à tenter de se racheter une conduite en agissant au mieux pour le bien du collectif dans l'espoir qu'on lui pardonne ses dérives passées, tarde ici à se repentir, tandis qu'on le voit harnacher un cadavre cher payé sur le dos de son cheval en maugréant, comme pour s'en excuser malgré tout, que c'est l'argent qui l'intéresse, filmé de dos par le cinéaste mais plus expressif que jamais (comme dans la plus grande scène de L'homme de la plaine (1955)), jusqu'à ce que Janet Leigh le rattrape in extremis en lui faisant une offre qu'il ne peut pas refuser dans ce qui pourra passer pour un happy end de fortune mais qui se veut un finale magnifique : comment résister quand une femme vous a vu au plus bas et vous tend quand même la main ?


L'Appât d'Anthony Mann avec James Stewart, Robert Ryan, Janet Leigh, Ralph Meeker et Millard Mitchell (1953)

55 commentaires:

  1. Grand film, grand grand western !

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  2. Film en 4/3 recadré pour la TV! Attention à ne pas vous faire avoir !

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  3. Ah oui. Magnifique de chez Magnifique. C'est mon préféré du duo Mann/Stewart. Celui que j'ai revu le plus souvent en tout cas. On reconnaît assez vite un plan de Mann, n'est-ce pas ? Plan très rapproché d'un visage par exemple sur un arrière-plan très vaste. L'escalade de la roche en est un exemple en effet. Boorman dans Delivrance a dû y penser plausiblement. En tout cas j'y ai pensé aussi tout comme vous. Dans ces séquences soeurs , on a souvent cet effet optique 'sujet très rapproché à l'avant-plan et grande profondeur de champ à l'arrière', sans parler de l'emploi d'une nuit américaine véritablement maléfique et menaçante.
    J'aimerais beaucoup revoir ce film de Mann que je n'ai pas revu depuis des années: INCIDENT DE FRONTIERE. Il m'avait époustouflée! Tout comme "Le Livre Noir", d'ailleurs, de la même période.
    lisa fremont

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    1. Il faudra que je me procure Incident de frontière !
      A noter qu'une critique du chef-d’œuvre qu'est "Le petit arpent du bon dieu", de l'ami Anthony, paraîtra bientôt sur le blog (après le dossier western bien sûr).

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    2. Oubliez pas de causer de Delmer Daves aussi, à l'occasion. Je trouve qu'on ne parle pas assez de lui d'une manière générale. Il est so modeste.
      Je vais même vous avouer un truc : j'aime encore plus ses westerns (entre autres) que ceux de Mann. C'est dire !

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    3. Que penses-tu du remake de 3h10 pour Yuma ?

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    4. Pffff.... le quoi ?!

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    5. Le remake est pas trop mal foutu, mais tombe tellement dans la mode du bigger, louder nastier et twistier qu'il en perd toute espèce de cohérence...

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  4. Superbe film, loin de tout manichéisme, atmosphère sombre et étudiée, une mise en scène implacable. Un de mes films préférés. En plus, Marie Gillain est vraiment bonne, ce qui ne gâche rien...


    Blague à part, très bon article. M'a donné envie de revoir ce film, enfoui très loin dans ma mémoire...

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    1. :D
      L’appât de Tavernier mériterait un article rien que pour Marie Gillain qui s'y trimballe en tenue d’Ève avec une grâce exemplaire.

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  5. Ah ben ça c'est d'la chronique mes aïeux ! Du Mann pur jus, un des plus beaux, un des plus sombres (le plus sombre ?), un des plus purs. Et puis Jimmy Stewart quoi.
    Par contre j'ai peur que vous alliez un peu vite en besogne en qualifiant Le Petit Arpent du Bon Dieu de chef-d'oeuvre. Il y a beaucoup de bonnes choses dans ce film mais c'est très inégal, on est loin de l'épure et de la parfaite concision de son cycle de westerns tournés entre 50 et 58.
    À Lisa: j'émettrai quelques réserves concernant Daves pour ma part. 3h10 pour Yuma est remarquable, certes, là on n'en discute pas. La Flèche Brisée est très beau quoiqu'un peu appuyé dans sa démonstration pro-indienne. L'Or du Hollandais est un divertissement de haute volée qui peut rappeler en certains aspects Le Trésor de la Sierra Madre. Les autres en revanche (La Dernière Caravane, Cow-boy, L'Homme de Nulle Part, La Colline des Potences) m'ont moins marqué, je les ai trouvé disons sympathiques, bien faits, mais à quelques larges coudées des cadors du genre. Quant à L'Aigle Solitaire avec Alan Ladd et Bronson en Indien über caricatural, c'est proche du ratage quand même.

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    1. Je maintiens, "Le Petit Arpent du Bon Dieu" est un chef-d’œuvre à mes yeux. J'essaierai de le justifier dans un prochain article :)

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    2. Les goûts et les couleurs comme on dit. Hâte de vous lire en tout cas ;)

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    3. La Dernière caravane, l'Homme de nulle part ('tain, la scène où Stewart se fait... non, je le dis pas, c'est spoiler, mais c'est génial comme c'est amené) Et la Colline de potences, 'tain mais c'est profond! beau! et ça te vous remue avec une telle simplicité de plans, une façon de raconter sans emphase. Revois-les Lesson, c'est du pur de chez Pur !!!! REVOIS-LES je t'assure!
      Dans le cycle Stewart/Mann, y en a au moins 2 où je m'endors à chaque fois ( Man From Laramie et Far Country). Honest.
      Et je ne parle pas de Thunder Bay (qui n'est pas un western mais raconté comme) qui est carrément chiant, lui.
      Et j'aime bien l'Aigle solitaire. J'aime Daves de toute façon quoi qu'il fasse, y compris ses romances à la mords-moi-le noeud avec des Sandra Dee , des Troy Donahue, des trucs à la noix qui s'effondreraient si ce n'était pas lui aux commandes. Mais il fait ça avec une telle honnêteté, un réel talent de conteur, sans chichis...
      Y a qu'à voir la différence de traitement, avec les mêmes acteurs, le même genre de sujet, entre La Tunique de Koster et Les Gladiateurs de Daves. C'est tellement criant.
      Y a un film de lui que j'adore et qui pourrait frôler la guimauve à la pizza... Eh ben, c'est magnifiquement exemplaire : La Bataille de la Villa Fiorita, avec Maureen O' Hara et Rossano Brazzi... On y va à reculons, et comment. Et au final c'est d'une finesse, d'une drôlerie subtile, plein d'émotion. Du Daves, quoi.
      Je l'aime.

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    4. The Man from Laramie je l'ai pas revu depuis longtemps mais dans mon souvenir c'était excellent.

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    5. Sûrement.
      Mais je dors.

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    6. En réalité, mon western de Daves fétiche est un western moderne avec camionnettes, une série B chouette comme tout : "Le Retour du texan". Entre "americana" et western. Il faut voir avec quelle simplicité poignante Daves filme, par exemple, la mort d'un des personnages. Ou l'élégance avec laquelle il nous montre Joanne Dru en train de se coincer les cheveux dans la braguette (yes!) de Dale Robertson. Faut être lui (et quelques autres, mais pas si nombreux) pour manier la juste ironie, la grâce et la sobriété lors d'une séquence qui pouvait être grotesque ou scabreuse, ou carrément infaisable. Ceci n'étant qu'un minuscule exemple de d'une mise en scène discrètement lumineuse.
      Voilà. C'était mon quart d'heure Delmer Daves.
      Je ne parlerai pas du Trésor du condor, promis.

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    7. En tout cas je vous remercie d'avoir parler de ce réalisateur, ça m'a donné envie de voir 3h10 pour Yuma, ce que j'ai fait hier soir et... quel western !! J'ai adoré. :D
      Je vais vite voir d'autres films de Daves.

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  6. Très bon article, comme souvent. J'aime bien la nouvelle bannière :-)

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  7. Hakim la Frime/Le son du Fanfaron6 février 2013 à 09:19

    Quel beau plaidoyer pour notre bon vieux Dédé Daves tu as prononcé là, très chère Lisa ! Tu me donnes envie de revoir La Dernière Caravane tiens (pour La Colline des Potences ce sera plus dur car je ne supporte pas le visage bovin et l'air de chien battu de Maria Schell, c'est ce qui m'a un peu déconnecté du truc d'ailleurs). Etonnamment, j'adore les mélos purs et durs qu'a signés le mister, A Summer Place et Susan Slade en particulier. C'est encore plus kitsch, lyrique et soap-operatique que du Sirk donc encore plus fort. Les Passagers de la Nuit est un bon voire un très bon Bogart post-Grand Sommeil et L'Orgueil des Marines avec Garfield et une craquante Eleanor Parker pas mal du tout. Non sérieux, j'aime bien Daves Lili, simplement en tant qu'auteur de westerns per se je trouve qu'un Mann ou un Boetticher le surclassent aisément. Au passage, tu m'as donné l'eau à la bouche avec ces titres inconnus à mon bataillon que sont La Bataille de la Villa Fiorita et Le Retour du Texan. On va tâcher de voir tout ça.
    Quant à toi tu vas me faire le plaisir de revoir ces deux chefs-d'oeuvre absolus que sont The Far Country et The Man from Laramie, crevindju ! Comment peut-on ne pas être sensible au picaresque, à la beauté plastique et à la formidable dimension psychologique que renferment ces films (surtout Far Country) ? Non non, tu as dû les voir à chaque fois après t'être tapé l'intégrale de Pour l'Amour du Risque d'une traite, c'est pas possible autrement.
    LdF

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    1. Malichette Froissons7 février 2013 à 21:48

      Et toi, La Frime, tu vas me faire le plaisir de revoir la Maria Schell avec des yeux nouveaux (c'est poilant ce que je dis là quand on a vu le film). Autant je la trouve chiante et ennuyeuse dans des Astruc ou des René Clément, autant là elle irradie, elle est émouvante voire carrément déchirante dans certaines scènes. Le film a un peu de mou côté dans l'utilité du personnage du méchant (Karl Malden malgré tout grandiose). Mais le reste, c'est du mélo flamboyant, du poignant époustouflant, du....
      Non, sans blague, c'est simplement beau.

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    2. Qui veut frimer loin ménage sa lesson8 février 2013 à 08:42

      Rah la Maria je peux pas l'encadrer Sali Frontme, désolé c'est plus fort que moi. Pas plus tard que l'aut' jour j'ai dû me la farcir pendant 2h30 dans La Ruée vers l'Ouest (un des moins bons Mann mais ça veut pas dire que c'est totalement nul hein) et c'était un vrai festival: voix de crécelle (y a pas que du mauvais dans la VF, comme quoi), akzent allemand à schneiden mit dem Messer, alternance de sourires béats et de gros yeux mouillés et écarquillés pour montrer qu'elle est contente ou fâchée, bref un jeu mièvre, pleurnichard et mélodramatique dans le mauvais sens du terme qui m'a bousillé les deux incisives à force de grincements.
      Sérieux, il va me falloir un sacré courage pour regrimper cette collinette (la potence c'est Maria), Zaza Fremonti.

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    3. Ouais. Je t'accorde que la Ruée vers l'ouest c'est un peu chiant. Mais franchement, c'est plus à cause du scénario que de la Maria! Je t'assure, Frison Lemurt! Je déteste ce genre de script où il faut fourrer 48 ans de la vie de 17 personnages (genre "Géant"), ça devient du fourre-tout-digest.
      Mais pour en revenir à la Schnèdre (moi c'est la Romy qui me met hors de moi), elle fait ce qu'elle peut avec un personnage ingrat dans ce film ingrat aussi (et vu mon amour aveugle (!) pour DéDé, ça me coûte, vous pensez, de dire ça!).
      Mais va siffler là-haut sur la colline et, je veux bien être pendue à la potence si, ayant posé tes a-prioris au vestiaire avec ton colt, tu ne la trouves pas au moins très bonne, la pitchoune.

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  8. Lisa de Monfreid6 février 2013 à 23:40

    Bon. D'accord, chef! Faut juste que je me les procure.
    Far Country, j'ai revu ça dans une salle à Paris, y a 5 ou 6 ans, où j'avoue, la copie était à peu près aussi lumineuse que le cerveau de Sacha Gervasi quand il a tourné "Hitchcock", autant dire du cracra total (*). ça n'a pas dû m'aider à rester éveillée.
    ("Pour l'amour du risque", c'est ce truc avec George Peppard, image eighties, avec son acolyte mâtiné Village people et gant mapa, c'est ça ? No kidding ?)
    Mais, ok, juré, je referai une tentative Laramiesque et Far-countryenne.
    Quand même : à part quelques exceptions (comme les géniaux Naked spur, le Cid, Chute de l'empire romain, et d'autres qui ne me reviennent pas pour le moment) j'ai un gros faible en général pour les petits films de Mann en N & B, pas bégueules voire fauchés, efficaces, pas prise de tête (comme, oui, Black book, Dark Passage , Railroaded, Boarder incident, Side street, Tall target, et d'autres qui ne me reviennent pas non plus, là, tout de suite).
    Ah, j'y pense, j'aime énormément son western "Tin Star" aussi, avec Fonda!
    Néanmoins, cependant, toutefois, je ne trouve pas que Mann surclasse Daves. (pour Boetticher, je suis moins tranchée. Disons que ça dépend des titres). Daves est plus simple, plus direct, plus "factuel" que Mann. Là où Mann va nous expliquer, nous mettre un rêve ici, un monologue là, etc, Daves, lui, va s'attacher à un acte précis, un geste, une position . Et moi, j'aime bien cette philosophie du "behaviour". On montre. Point. Sans effet. Le visible... sans s'attarder! Cela demande une grande modestie. La modestie est une qualité qui me touche. Elle s'apparente à la générosité, surtout au cinéma.
    Bref, Mann est davantage dans la démonstration introspective.
    Mais attention, hein, je ne me retrouve pas à faire le procès de Mann contre Daves ! Je les adore tous les deux. Mais pas pour les mêmes raisons. Et les raisons de Daves me touchent davantage.
    Et puis, quel scénariste, ronteugneu ! "Elle et Lui" quand même. Ou encore les Busby Berkeley Warner, des années 30, où il était souvent dialoguiste et même excellent dialoguiste. Ecoutez les dialogues chez Daves. C'est de la zique qui balance.

    (*) Dans son "Hitchcock", le lumineux Sacha Gervasi fait dire à Lew Wassermann que "Winchester 73" est un navet mais que James Stewart a pourtant fait fortune avec (c'était la 1ere fois qu'un acteur était payé au pourcentage des recettes). Mais le film évite soigneusement de dire si c'est Wassermann - qui était, alors, l'agent de... James Stewart - qui lui a conseillé de tourner dans "ce navet"!

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    1. Asil Tnomerf... arf7 février 2013 à 09:22

      Pendant un sacré moment j'étais persuadé que "Gervasi" était une faute de frappe malencontreusement commise par différents journalistes et blogueurs qui voulaient bien sûr écrire Sacha Gervais, comme le p'tit Gervais, comme Ricky Gervais quoi. M'enfin les coïncidences ça existe, et pis ça peut en arriver à plus d'un de foirer la synchro de sa dactylographie non ? Ben non, en fait c'est bien Gervasi, voilà autre chose. D'après tes échos, ce biopic hitchcockien a en effet l'air d'avoir été concocté par un mec Germoisi du cerveau. Je vais attendre 2015 ou 2016 et me le farcir en dvdrip vostfr quand j'aurai plus rien de mieux à grignoter. Bref.
      (Pour l'amour du risque c'est droit ça. Jamais vu en fait mais j'ai sorti ça du chapeau rien que pour la réput' du truc. J'ai d'abord hésité entre L'Homme du Picardie et Papa Schultz pis finalement...)
      En parfaite osmose avec toi pour tous les Mann que tu cites, en particulier Black Book dont je suis un grand fan. Ou comment te pondre le film ultime sur la Révolution française dans un format de série B d'une heure et quart et en étant tout sauf fidèle à l'Histoire. Un film qui va à cent à l'heure, bourré d'idées géniales, tendu comme un slip d'Hitchcock (ah non là ça le fait pas, on va plutôt dire tendu comme un string de Christian Bale en mode Machinist/Fighter) bref la grande classe. Dark Passage par contre c'est plutôt l'ami Dédé Daves qui l'a réalisé non ? C'est bien celui avec Bogart et Bacall isn't it ?
      Alors quand je disais que Mann surclassait Daves, c'était seulement in my book hein, pas dans la Sainte Frime... euh pardon la Sainte Bible du cinéphile de bon goût. Je vois tout à fait où tu veux en venir lorsque tu dis que Daves est plus "factuel" et Mann plus "introspectivement démonstratif". Et c'est là que ça devient subjectif, dans la mesure où je m'évade beaucoup plus facilement avec les intrigues un peu "tortueuses" du père Tony qu'avec le style franc du collier de l'oncle Dédé. C'est sans doute plus modeste, plus généreux, mais j'y suis un poil moins réceptif. Autre façon de voir, autre façon de ressentir. Peut-être qu'à la revoyure ça va me toucher davantage. En attendant, je donne tous les westerns de Daves contre presque n'importe quel western de Mann isolé (presque, car The Tin Star et La Charge des Tuniques Bleues c'est bien voire très bien mais pas vraiment au niveau des autres).
      Tu as raison de vanter les qualités de scénariste de Daves. On oublie trop souvent qu'il a excellé tout autant - si ce n'est plus - à ce poste: Queen Kelly de Von Stroheim, les Busby des 30's, La Forêt Pétrifiée, Elle et Lui, comme pedigree de writer y a pire ! Sans compter qu'on lui doit plusieurs co-réalisations non créditées comme Humoresque ou même La Caravane vers l'Ouest, un des premiers grands westerns (1923, eh oui).
      Non non il est vraiment bien le Dédé, moi je l'aime ce qu'il faut, d'ailleurs je vais voir quasiment tout à la suite Le Retour du Texan (tu m'as alléché avec ton commentaire plus haut) ainsi qu'Amours à l'Italienne et La Montagne des Neuf Spencer que j'ai quelque part dans ma pile. Honest.
      LdF

      P.-S. elles sont mignonnes les actrices qui jouent Janet Leigh et Vera Miles dans l'Hitchcock de Chacha Gerboise ?

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    2. Janet Leigh est jouée par Scarlett Johansson et Vera Miles par Jessica Biel. Mignonnes ? Je crois pas que ça soit le mot juste.

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  9. Johansson a une bizarre perruque quand même. Mais, côté voix, son coach a bien bossé pour la rapprocher de l'original. Jessical Biel... ben, elle est miscast car Vera Miles c'était une espèce d'agréable pâte à modeler blonde passe-partout (pas étonnnant qu'il voulait d'elle pour Vertigo, le Gros!), alors que la Biel, elle a une grosse bouche, de gros yeux, quatre rangées de dents.... et, comme tous les acteurs de ce film, pas grand-chose à défendre!
    Le film de Ger-va-si est absolument sans intérêt. Et il nous montre un Hitch mou-morne-morose et triste en omettant complètement son aspect sale môme malicieux bravache pince-sans-rire.
    ça ne raconte rien. Rien d'intéressant en tout cas. Y avait-il quelque chose à raconter d'ailleurs ? Hitch a eu une grippe durant le tournage, ils nous en font une montagne de vide pour remplissage. Et y a plein de choses fausses. Alma ne l'a jamais remplacé sur le tournage, par ex. Le seul qui a pu le faire c'est Saul Bass. Mais, dans le film , exit Saul Bass. Pas là.
    Le final à la première de "Psychose" vaut son pesant de cacahuètes (celles que grignote Norman Bates?) dans le grotesque et le ri-di-cule !
    Et je ne parle même pas de l'intervention, en live, du fantôme du serial killer qui a inspiré Robert Bloch! Si, si, il est là lui aussi. Et il cause!
    ça ressemble à ces docu-fictions sur TF1 avec Charles Villeneuve ou Christophe Honde-coup-de-latte, quand ils reconstituent l'affaire du bébé qui a trucidé ses parents à coups de tessons de biberon. Voyez le genre?

    Sinon, oui, of course, Dark Passage c'est bien celui de Daves, mais comme j'ai inversé les éléments de ma phrase en cours de route, c'est une scorie de l'ancienne forme. Pfff... internet, quoi.

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    1. Tu rends presque curieux de voir cette horreur !

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    2. Me suis renseignée. "Pour l'amour du risque", c'est un truc avec Robert Wagner et Stefanie Power qui semble lorgner du côté de Thin Man. No George Pep' là-dedans.

      Et t'as raison. Quand on parle de mecs aussi doués que DD et AM, après, c'est vraiment une affaire de goût perso.
      Bémol sur "le Retour du texan": Dale Robertson qui est quand même, euh, comment dire? un peu, euh, disque dur pas très fourni, disons. Mais là encore, Daves le dirige intelligemment, dans les limites de la surface de jeu. Par contre, Walter Brennan est super... et, à mon avis, son personnage de Rio Bravo doit beaucoup à celui-là.

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    3. Lesson à Bob Wagner... ce qui est à Bob Wagner7 février 2013 à 12:19

      Au temps pour moi, j'ai été flemmard, je me suis même pas renseigné sur le truc au-delà de savoir que c'était un feuilleton eighties tout chlinguant.

      Pas grave pour Dale, je suis habitué à voir des westerns avec des héros aussi profonds et charismatiques qu'un sachet de thé camomille.
      Par contre Rio Bravo c'est mon film préféré donc c'est comme Chuck Norris: en 1958, le personnage campé par le très bon Walter Brennan dans le western d'Howard Hawks a été honteusement plagié par cet opportuniste de Delmer Daves mettant en scène le beaucoup moins bon Walter Brennan dans un obscur western de 1952 intitulé Le Retour du Texan.

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    4. Sauf que Rio Bravo c'est de 59 et que, donc, c'est Le Hawks qu'a plagié Le Delmer. Hu hu hu (rire à la Brennan).

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    5. Rhâân ! J'avions pas vu que tu faisais de l'humour. Rhôôn !
      ' t'ain ! ' temps pour moi ! Un peu nulle, la moi-même.
      Oui, Ger-Va-z-y voir le Sacha moisi... Mais, désolée, pas de fifille Pat. Exit elle aussi. Tu pourras pas te monter le derrichon sur ses lunettes.

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    6. Hawks à surtout plagié Le Shérif (the proud ones) de 1956, déjà avec Brennan en tenancier de prison...

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    7. "Plagié", comme vous y allez...

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    8. Oui, dans le cas du Shérif, on va dire "transformé un petit western en chef d'oeuvre"
      Mais tous les axes sont quand même là.

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    9. Ramette Frise-Lente7 février 2013 à 14:00

      Au lieu de plagiat, on ne pourrait pas évoquer plutôt une thématique intrinsèque au genre? Après tout, si on va voir des westerns c'est d'abord pour ça: voir des archétypes et leurs variations :
      Le Shérif Handicapé (du genou, de la gâchette, des neurones à cause de la blonde institutrice, etc).

      Le Retour (du vengeur, du solitaire, de la femme à barbe, etc ).

      La Vengeance (du vengeur, des neurones, du solitaire à barbe, etc).

      La Bande (de barbes, de gâchettes, d'institutrices blondes et solitaires, etc, etc).

      Que non pas... ?
      Quitte à ce que, d'un film à l'autre, ces messieurs se mordent presqu'inévitablement la queue... ?
      Ou bien, autre option : Walter Brennan plagie Walter Brennan ?

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    10. Si complètement. C'est le propre d'un genre que de posséder des codes, des motifs, des ressorts et des clichés, qui sont repris d'un film à l'autre avec plus ou moins de variations et de talent. Sans ça on n'en finirait pas de dresser la liste des plagiaires chez les auteurs de westerns, de films noirs, de films d'horreur et compagnie, et ça n'aurait aucun sens.

      A part ça je suis en train de regarder "Hitchcock" et c'est en effet une ignoble saloperie, et Gervasi est au moins aussi coupable de ce massacre que les acteurs en présence, les infâmes Biel et Johansson bien sûr, mais Hopkins aussi malheureusement...

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    11. Non, on dépasse la thématique commune. Autant High Noon et Rio Bravo partagent des codes et des motifs (shérif, bandits, western urbain, ville de pleutres...) autant Rio Bravo est un quasi-remake du Shérif, comme El Dorado est un remake de Rio Bravo...

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    12. Mais, Pepepa, on va pas reprocher à un réal de faire son propre remake, ça serait mal venu tout'd'même !
      Quant à raconter la même histoire, moi je m'en fiche au fond. Hawks c'est pas Mann.... qui n'est pas Zinnemann... qui n'est pas Vidor.... qui n'est pas Boetticher... qui n'est pas Lewis Selander, etc etc.
      Comme disait Borgès : Tout a déjà été raconté, oui... mais pas par moi !

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  10. Johansson de Frime/Jessica Bielmont7 février 2013 à 11:03

    "ça ressemble à ces docu-fictions sur TF1 avec Charles Villeneuve ou Christophe Honde-coup-de-latte, quand ils reconstituent l'affaire du bébé qui a trucidé ses parents à coups de tessons de biberon"
    Enorme. Du coup ça me donne (presque) envie de le voir.

    Scarlett et Jessica, ah ben oui quand même, y a largement plus thon-mayonnaise à Hollywood à notre époque. Ils nous ont fait grâce de Jennifer "Bouche en cul-de-poule et voix cassée" Lawrence ou Emily "Menton en cul-de-bébé-croate" Blunt, c'est une bonne chose. On a même été épargné de Chloë Grace "Quadruples lèvres de Mammouth" Moretz dans le rôle de Pat Hitchcock, c'est sérieux ?
    Oh oui oui oui, j'ai limite envie de le voir du coup.

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    1. Cela suffit le troll.

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    2. Johansson de Frime/Jessica Bielmont8 février 2013 à 13:13

      Pourquoi, j'ai écorné une de tes idoles ? Excuse-moi Banbang, la prochaine fois je prendrai des pincettes pour te faire plaisir.
      Et à part cet apport très enrichissant, tu as quelque chose à dire sur le film ?

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  11. Zazou faramineuse12 février 2013 à 01:08

    @Frimeur de lessons : j'avions point vu que tu avions répondu. Donc je t'ont répondu plus haut, à propos de la môme teutonique Maria Schell-presque-Schneider mais comme je savons point si tu l' verrons, j'te l'signalou icelle.
    Bref: va voir un peu plus haut si j'y suis !
    signé: Zaza Frementeuse

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  12. Oui oui j'eussions bien lu ta réponse. J'allons tâcher de faire zaï zaï zaï zaï là-haut sur la colline après avoir mis des balles à blanc dans mon colt (sinon je ne répondrons pas du sort de la pauvre Maria). Et toi Lisa Carol Fremont, t'irez faire 100 "Je vous salue Jimmy" en revoyant Je suis un Aventurier et L'Homme de la Plaine à jeun de Pour l'Amour du Risque !
    On se tenons au courant.
    LdF

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    1. Franchement zonzon13 février 2013 à 15:43

      J'amazon de ce pas!

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  13. Un des mes westerns favoris, bravo pour l'article.

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  14. 'L'Appât', c'est la vision d'Anthony Mann du Paradis perdu. Aucun artefact humain n'apparaît à l'écran, en dehors des costumes et des accessoires des personnages, d'où peut-être l'accent mis sur l'un d'entre eux dans le titre original, 'L'Éperon nu' — qui se trouve désigner également et en premier lieu, comme le rappelait Rémi dans son beau texte, une particularité de la topographie. Quitte à enfoncer une porte ouverte, rappelons d'ailleurs que les titres originaux des meilleurs westerns d'Anthony Mann renvoient à la géographie ou à la topographie : 'Le Tournant du fleuve' ('Bend of the River', titre original des 'Affameurs'), 'Devil's Doorway' ('La Porte du Diable'), 'The Man from Laramie' ('L'Homme de la plaine'), 'The Last Frontier' ('La Charge des Tuniques bleues'), 'The Far Country' ('Je suis un aventurier'). C'était bien sûr souvent le cas des films du genre western, mais c'est encore plus fréquent chez Mann, il me semble, que par exemple chez John Ford, Budd Boetticher ou Delmer Daves.

    Dans 'L'Appât', les seuls éléments non naturels à l'écran sont dûs aux méthodes de tournage utilisées à l'époque pour figurer la nuit : tel bivouac sous les arbres, telle scène nocturne dans une caverne fabriquée. On peut éventuellement préférer la solution adoptée en pareil cas par Budd Boetticher dans 'Comanche Station' (film splendide — son dernier avec Randolph Scott et le meilleur, à mes yeux, avec 'Ride Lonesome') : la nuit américaine, avec la poésie de cette impression de pleine lune permanente, et les ombres portées des personnages au sol. (À la réflexion, je crois me rappeler que Mann utilise aussi la nuit américaine dans une scène de semi-nuit, mais dans une seule — celle du délire de Stewart blessé).

    Le court regard rétrospectif, discrètement accablé, porté par Stewart sur la petite escouade d'Indiens au massacre desquels il vient (contraint et forcé) de participer est plus éloquent, et plus économe de moyens, que la plupart des films pro-indiens (y compris ceux de Mann, même si j'adore 'La Porte du Diable'). Encore une fois, on n'est pas loin du « travelling de Kapo », mais tout est dans la vitesse d'exécution, dans la rapidité du geste filmé qui évite l'obscène — si ma mémoire ne me trahit pas, dans cette rapidité du surcadrage sur l'ensemble des corps au sol, puis du contrechamp sur le regard de Stewart. C'est comme si ce court moment valait pour tous les crimes ethniques et écologiques de l'Amérique d'alors et d'à venir. Mine de rien, la scène de confrontation avec les Indiens, apparemment adventice, constitue bel et bien un tournant du film comme le souligne Rémi, mais il me semble que plus encore que son déroulement (la bataille proprement dite), elle vaut encore plus pour ce court moment final, qu'un spectateur inattentif peut louper.

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  15. (Suite de mon commentaire-fleuve...)

    Dans cette fable d'un Paradis perdu, Robert Ryan, avec son sourire carnassier inamovible (le contraire même des nuances de type Actor's Studio, très en vogue à l'époque où le film a été réalisé) tient d'évidence le rôle du Diable, de celui qui divise ou défait (parfois très littéralement), et Janet Leigh, avec ses blonds cheveux coupés court, celui de l'Ange. Sur fond de nature inentamée, d'autant plus involontairement cruelle que visuellement superbe (on « sent l'air », comme disait Bazin), les hommes finissent par ne plus être que les spectateurs de la violence de leurs congénères, et cela culmine avec la scène de l'âpre bagarre au bord de l'eau, avec le bruit du torrent en fond sonore ininterrompu et les autres personnages qui y assistent (en jouissant ou s'en attristant). J'ai toujours été un peu gêné par les trésors d'invention qu'Anthony Mann déployait dans ses films policiers à l'occasion de ses scènes de violence. En l'occurence, j'emploierais volontiers l'expression toute faite de « violence gratuite ». Mais tout se passe comme si ces thrillers n'avaient été qu'un galop d'essai pour préparer la manière dont, par la suite, le cinéaste mettrait en scène la violence dans ses meilleurs westerns — de façon tout aussi impressionnante, mais toujours inscrite dans un enjeu « moral ». Malheureusement, la violence sans objet, sinon celui de faire office de catharsis pour les spectateurs, reviendra dans les superproductions finales de Mann, particulièrement dans 'Le Cid'.

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  16. La re-vision de la deuxième photo judicieusement employée par Rémi dans son texte sur 'L'Appât' me donne à penser que la fin de la scène de confrontation avec les Indiens n'est pas tout à fait mise en scène à la façon dont, de mémoire, j'ai tenté de la décrire. Qu'importe, je sais seulement que c'était très beau !

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    1. C'est l'une des grandes scènes du film, peut-être la plus puissante en fin de compte. Ce que Mann dit du génocide des indiens dans une si courte séquence (sa soudaineté et sa durée faisant discours, ce parce que la scène se termine par ce plan sublime sur Stewart, de dos, voûté par le poids de la faute sur son cheval et constatant l'étendue et la gratuité du massacre) est absolument remarquable.

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    2. Ouais.
      C'est beau.

      Euh... "sourire carnassier inamovible", mon Bob Ryan...? Allons donc.
      Je le trouve terriblement touchant, au contraire, dans le film. Y avait que lui pour donner de l'âme à cette ordure.

      Sinon, bravo pour ta thèse éblouissante du Paradise Lost.
      (Mais pas touche au Cid, steup !...)

      Et merci de m'avoir redonné l'occasion de relire tous ces commentaires que j'avais oubliés. Une année, quand on effleure Alzheimer, c'est l'éternité...

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    3. Oui je n'osais le dire mais je trouve que faire du personnage de Robert Ryan l'incarnation du diable (dans la lecture dite du "paradis perdu") est un peu rapide. Son personnage est plus ambigu que ça (et je ne parle pas d'une ambiguïté diabolique). (Sans compter que si Ryan est le diable et Leigh un ange, les deux font une drôle de paire au début du film).

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    4. Hello Lisette et Rémi,

      Merci pour les mercis, cela fait chaud au cœur, comme toujours !

      Passons aux réserves, maintenant...

      J'avais déjà le sentiment d'avoir fait beaucoup trop long à propos de ce film, aussi n'ai-je pas voulu nuancer outre mesure, à tort sans doute ! D'autant qu'à mes yeux, il va de soi que cette fonction « diabolique » du personnage de Ryan ne constitue pas, en effet, le tout de son personnage, de même que celui de Janet Leigh ne se résume pas uniquement à la fonction « angélique » que je lui prête. Sinon, ces personnages deviendraient de pures incarnations d'idées abstraites, ce qui ne conviendrait guère au style d'Anthony Mann. (En ce qui concerne la part angélique de Janet Leigh, son aspect androgyne dans ce film, où elle apparaît à la fois très féminine et très garçonne, y contribue pour beaucoup.)

      Pour tenter une explication peut-être plus claire (sinon plus convaincante), je reviendrai sur un passage de 'L'Appât' : lorsque Robert Ryan défait subrepticement la sangle de la selle de James Stewart avec les conséquences que l'on sait, on peut percevoir cela, d'un point de vue « réaliste », comme une action concrète dénuée de toute métaphysique : l'expression d'une intelligence (fût-elle « du mal ») en action. Dans le même temps et d'un autre point de vue, on peut également (mais sans y être du tout obligé par le film) considérer cette action comme faisant partie de toute une batterie de gestes, d'attitudes, de stratégies visant à délibérément (et donc diaboliquement, au sens originel du terme) défaire, diviser. Les deux visions de cette action, la concrète et l'abstraite, peuvent exister simultanément, sans que l'une n'affadisse l'autre ou ne la rende plus artificielle.

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  17. (Suite)

    En soulignant le peu de conformité du sourire presque permanent de Ryan aux canons alors en vogue de l'Actor's Studio, j'entendais suggérer non pas un simplisme, mais au contraire une audace en toute connaissance de cause, prêtant le flanc à l'accusation de simplisme. Je n'ai pas vu 'Les Visiteurs du soir' depuis longtemps mais, si j'en crois mon souvenir (ou mes préventions à l'égard de Marcel Carné ?), l'interprétation explicite du Diable par Jules Berry (acteur que j'aime beaucoup, par ailleurs) était, dans sa variété même — de bons mots, de soi-disant paradoxes moraux, de pauses sardoniquement sataniques, etc. —, finalement bien moins convaincante que l'incarnation non explicite, et d'un style de jeu en surface beaucoup plus univoque, qu'en proposent (en tout cas selon ma vision du film) Robert Ryan et Anthony Mann dans 'L'Appât'. Je dis « et Anthony Mann » pour m'opposer à cette idée qui fut sans doute peu orthodoxe à une époque (Jean Renoir l'a souvent énoncée) mais qui, à force d'être répétée, est devenue une idée reçue, selon laquelle « la direction d'acteur, ça n'existe pas » (en général, les personnes qui vous disent cela d'un air inspiré alors qu'il ne font que répéter une sentence toute faite à laquelle ils n'ont pas du tout réfléchi individuellement sont les mêmes qui vous asséneront qu'« il est plus difficile de faire rire que de faire pleurer »). Et cette interprétation explicite du Diable par Berry dans 'Les Visiteurs du soir' me semble également, de mémoire une fois encore (et en tentant de ne pas seulement rabâcher la minoration de Carné au profit de Renoir, même si je suis intimement convaincu de sa justesse), moins enthousiasmante que celle, non explicite, dont le même acteur nous gratifia dans 'Le Crime de Monsieur Lange' quelques années plus tôt. Ce Diable « non explicite » du film de Renoir se montre à la fois révoltant et séduisant, de même que (tu le soulignes Lisette) celui de Robert Ryan dans 'L'Appât'. C'est d'ailleurs à cette condition que ce dernier est un « bon Diable », efficient en tant que tel : s'il n'était pas séduisant et touchant au point d'avoir pu « embobiner » Janet Leigh malgré la nature angélique de celle-ci (formant ainsi avec elle cette « drôle de paire » initiale dont parle Rémi), il serait au contraire un Satan au bien petit pied.

    Enfin, selon mon principe maintes fois répété sur ce site (si une personne en particulier aime d'amour un film que je prise peu pour ma part, il ne faut pas chercher à lui imposer mon peu de goût pour le film en question), je ne « toucherai » pas plus avant au 'Cid', Lisette, puisque tu m'invites à ne pas le faire. J'ajouterai juste cet argument, dans le seul but de rester cohérent avec l'éloge que j'ai fait de 'L'Appât' : la scène de la joute qui oppose Charlton Heston et (je crois) Raf Vallone est d'une violence qui, cinquante après, reste encore très impressionnante, mais si je la trouve plus « gratuite » que celle de la bagarre au bord du torrent dans 'L'Appât', c'est qu'alors même que les deux scènes sont scandées par des gros plans de spectateurs, ceux-ci me semblent intensifier l'éventuelle jouissance guerrière que l'on peut prendre à la brutale joute médiévale du 'Cid', alors que dans 'L'Appât' ils n'accentuent que le tragique de ce conflit entre deux hommes auxquels tous les autres personnages assistent, plus ou moins sadiques, plus ou moins impuissants. La jouissance, ou l'écœurement, ne se trouvent en l'occurence que chez les spectateurs DANS le film, ce qui permet au spectateur d'envisager cette scène de violence avec un recul et une gravité quasi brechtiens (n'ayons pas peur des grands noms).


    ... et voilà comment, en ayant précédemment voulu éviter de faire (beaucoup) trop long, on finit par allonger au-delà de toute mesure !

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    1. Au matin, je relis le mail-fleuve que j'ai pondu quelques heures plus tôt, afin de m'assurer que je n'ai pas écrit trop de bêtises sous le coup de la torpeur nocturne, et je me rends compte qu'à la fin de l'avant-dernier paragraphe, j'aurais dû écrire : « (...) ce qui permet au spectateur DU film d'envisager cette scène de violence (...) ».

      Cette correction à l'intention des deux ou trois personnes (Lisette, Rémi et Félix ?!) qui auront eu le courage (le masochisme ?) de lire mes pavés jusqu'au bout !

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