25 avril 2008

Fragile(s)

L’idée était simple : réaliser un film choral dont le seul lien entre chaque personnages serait un labrador, vagabondant de scènes en scènes en quête de quelques caresses et d’une gamelle de croquettes qu’il finirait par obtenir seulement à la toute fin. Le film est, hélas, beaucoup plus compliqué car, durant le tournage, le labrador a foutu le camp, lassé d’être traité par-dessus la jambe et surtout de ne pas profiter d’un salaire au moins égal à celui de François Berléand. Martin Valente, jeune réalisateur français qui a lui-même reconnu lors d’une interview accordée à Paris Match qu’il était devenu metteur en scène uniquement parce qu’il espérait, un jour, avoir la chance de croiser Lorant Deutsch, a donc du revoir l’intégralité d’un scénario déjà peu brillant, en créant de nouveaux liens souvent grotesques entre chacun de ses personnages.




Ainsi, Jacques Gamblin voit son rôle de flic coriace devenir le père de Jean-Pierre Darroussin, pharmacien et célibataire endurci, pourtant d’une dizaine d’années son aîné. En pleine confusion, nous constatons plus tard avec horreur que la femme de Jacques Gamblin, incarnée timidement par Caroline Cellier, n’est autre que la fille de Jean-Pierre Daroussin. Un peu plus tard encore, on apprend avec stupéfaction que Caroline Cellier et François Berléand sont des jumeaux, Berléand étant pourtant depuis le début l’amant caché de Caroline Cellier et le fils adoptif de Marie Gillain, cette même Marie Gillain que Jacques Gamblin appelle « Tata » ! Nous sommes alors en présence de l’un des plus tristes cas de familles consanguines de l'histoire du 7ième Art ; même le nouveau spécialiste du genre Rob Schmidt n’avait pas fait mieux dans son film d’horreur Détour Mortel, de bien triste mémoire, où une famille d’attardés s’en prenait à des touristes allemands perdus en plein Kansas.




Mais les anomalies et autres étrangetés de Fragile(s) apportées par les retouches du scénario suite au départ imprévu du chien vedette ne s’arrêtent pas là. Au cours d’une scène surréaliste, le second rôle inutile interprété par Maureen Dor, nettement plus à l’aise sur les plateaux télé, se voit relier aux autres personnages d’une bien triste manière : se baladant pieds nus dans son jardin, elle enfile sans raison une chaussette qui traînait par-là, apportée par le vent, et surtout aidée par un François Berléand étendant son linge avec une désinvolture flagrante dans l’interminable scène précédente. En plus de nous imposer la vue des effroyables panards de Maureen Dor, deux infâmes bouts de chair rouge vif qu’on croirait sortis de la déchetterie d’un abattoir brésilien, ce passage démontre à nouveau les faiblesses de Fragile(s). L’astuce de la chaussette est ensuite réutilisée jusqu’à l’overdose par un Martin Valette en manque total d’inspiration : une fois jetée à la poubelle par Maureen Dor pour cause d’odeur insupportable, la chaussette maléfique est récupérée par Jacques Gamblin qui y voit-là l’une des preuves manquantes pour résoudre le crime d’un enfant unijambiste, c’est ensuite au tour de Darroussin de porter la fameuse chaussette à son pied après que son père lui ait ramené du travail une fois l’affaire résolue, et c’est seulement Marie Gillain qui mettra en terme à ce déplaisant tour de manège en éliminant la chaussette dans un brasier salvateur après que son fils adoptif grisonnant l’ait laissée traîner dans le salon, à côté de la cheminée.




Bref, c’est du grand n’importe quoi. Et dites-vous bien que si j’ai inventé toute cette histoire immonde, c’est bien dans le seul but de vous préserver de la véritable histoire du film, qui est quelque chose d’encore plus minable mais de tout aussi indigeste. Martin Valente est à enfermer.


Fragile(s) de Martin Valente avec Jean-Pierre Darroussin, François Berléand, Jacques Gamblin, Marie Gillain, Caroline Cellier et Maureen Dor (2007)

24 avril 2008

[Rec]

Passionné par la fonctionnalité infrarouge de sa première caméra DV qu’on lui a offerte à ses 12 ans, le premier et seul projet du réalisateur espagnol Paco Plaza a longtemps été de consacrer un long-métrage entier à l’utilisation de cette vue infrarouge. Pour cela, l’inventif Paco Plaza a très vite mis au point une histoire minimaliste, mettant en scène seulement cinq personnages, tous plongés dans le noir total et évoluant dans une grande pièce inconnue, à la recherche de l’interrupteur magique qui leur rendra la lumière et leur permettra de trouver enfin la porte du réfrigérateur, source de nourriture et donc de survie. Il s’agissait évidemment de trouver ici un simple prétexte pour pleinement utiliser toutes les possibilités offertes par l’option infrarouge et ainsi filmer, dans le noir complet, les mouvements gauches et maladroits d’acteurs littéralement en roues libres et livrés à eux-mêmes, qui avaient pour seule consigne donnée par l’audacieux Paco Plaza de se tendre des pièges mutuellement afin de parsemer le film de quelques rebondissements mais surtout pour qu’il atteigne la durée minimale d’un long-métrage. Seul film entièrement tourné en infrarouge, L’Enfer des Loups, intitulé ainsi sans aucune raison apparente, a surpris le petit monde du cinéma ibérique à sa sortie et enregistra hélas de bien tristes recettes en salles sombres malgré un twist renversant que j’ose enfin vous dévoiler entre parenthèses (les personnages, désespérés, crèvent l’un après l’autre, morts de faim, alors que le dernier plan, un cruel travelling arrière tremblotant car réalisé caméra à l’épaule, nous apprend qu’il leur aurait suffit de simplement tirer un rideau très épais, cachant une baie vitrée exposée plein sud, frappée par un soleil au zénith, avec cette lumière si aveuglante qu’on retrouve seulement dans ces régions arides du Sud de l’Espagne). Le spectateur ressort de la salle tout retourné, endolorie par cette sensation qu’on ressent également lorsqu’on écrase un animal sur la route qu’on aurait très bien pu éviter, enrichie d’une nouvelle soirée gâchée au cinéma. Cependant, L’Enfer des Loups (renommé ensuite L’Enfer du Dimanche pour lui donner une nouvelle chance à sa sortie en location ; sans succès, le titre étant déjà pris et n’étant pas plus aguicheur que le premier) est depuis devenu l’une des attractions les plus réputées du très peu fréquenté Musée d’Art Contemporain de Valladolid, soit dit en passant une très jolie ville de Castille souvent associée par erreur à la chanson Ride like the Wind dont le titre, tel qu’il est chanté dans le refrain, est il est vrai très proche de la réelle prononciation du mot « Valladolid ».


Paco Plaza court toujours

Paco Plaza ressortait donc perplexe de cette première expérience cinématographique mais néanmoins bien déterminé à remettre le couvert en exploitant à nouveau la vue infrarouge de sa caméra DV, mais aussi le spot lumineux, dont il avait toujours ignoré l’existence car il n’était jamais passé devant sa caméra ou ne l’avait jamais braquée sur lui, et dont le seul défaut était de vider la batterie à vitesse grand V, l’obligeant par conséquent à filmer constamment adossé à une prise électrique, caméra directement branchée au secteur. Il lui manquait toutefois un prétexte, une raison nouvelle pour se servir de sa fameuse caméra DV, une histoire plus fouillée que la précédente. Le résultat d’une heure de réflexion lors d’une soirée arrosée en compagnie de son pote de lycée Jaume Balaguero est le scénario de Rec : seulement 10 pages, mais un effet garanti sur le spectateur grâce à l’utilisation systématique de la vue subjective. Il ne reste plus qu’à trouver des acteurs. Thierry Henry ne jouant plus dans son club du FC Barcelone, Paco Plaza lui propose de jouer dans son film. Le footballeur refuse, le cachet promis est trop juste, et il précise qu’il ne joue jamais en dehors du gazon et sans ballon. Jamais à court d’arguments, Paco lui rétorque qu’il peut très bien déplacer l’action du film sur un jardin public et qu'il peut aussi lui coller au pied un ballon qui restera hors cadre. L’attaquant français champion du Monde répond à nouveau par la négative et recommande à Paco Plaza d’aller voir ailleurs. Il y va, et débusque une tripotée d’acteurs non professionnels, dont un joueur de hockey sur glace interdit de stade et un fameux joueur de poker chassé des casinos pour cause de tricheries répétées.

Après une semaine de tournage marathon, l’affaire est dans le sac. Le film comporte bien un nombre de ratés impressionnants mais ils seront évidemment accordés au personnage censé filmer l’action : le maladroit caméraman d’une émission télé s’intéressant à la vie nocturne d’une caserne de pompiers et qui se retrouve pris au piège dans un immeuble infesté de zombies, mis en quarantaine. La caméra DV est mise à rude épreuve, toutes ses capacités sont utilisées à 100%, jusqu’à la fin du film où elle est réellement détruite à la suite d’une malencontreuse chute face à un zombie zélé. Hélas, la bande est sauvée de justesse par Paco Plaza. Le film devient culte avant même sa sortie et gagne tous les prix au Festival de Gerardmer. Tout ça n'est pourtant qu'une heure et quart d'un nouveau genre de crash-test automobile adapté à un camescope numérique. Une belle escroquerie.


[Rec] un film de Paco Plaza et Jaume Balaguero (2007)

18 avril 2008

L'Histoire de Richard O.

Voilà un film assez réussi. Richard O. sous les traits d'un Mathieu Amalric comme on aime le voir, plonge dans l'érotisme, il n'a pas envie d'attaches ni d'enfants, pas pour le moment, il veut lutter contre les femmes (il prend donc des cours de lutte) dans le sexe pour le sexe et les fantasmes assouvis. L'amour le fait hurler. Alors son nouvel ami, interprété par Damien Odoul lui-même, l'aide à accomplir son ascèse sur fond de Buck 65 et d'humour. Mais Richard O. ne fait pas le poids et il va s'y rompre le cou tandis que son ami, lui, au départ plus mal barré, trouvera la bonne.

Ce film fait un peu penser à Bertrand Bonello ou au dernier film de Brisseau, par certains aspects. C'est fin, très singulier, très entier et l'humour en plus. Même si c'est pas non plus mémorable ou bouleversant.

Félix a pioncé comme un rat en boule dans son fauteuil. J'ai passé une partie du film à l'étudier, tel Amalric sur l'affiche.


L'Histoire de Richard O. de Damien Odoul avec Mathieu Amalric et Damien Odoul (2007)

Mariages !

Valérie Guignabodet a voulu adapter "Le pull-over rouge" par Gilles Perrault, et du bouquin qui retraçait brillamment la carrière de l'arrière-droit Christian Panucci, il ne reste que le pull-over rouge, interprété par Antoine Duléry. Ce brillant acteur, qui a connu son heure de gloire avec Camping et qui depuis s'est fait voler la vedette par Gilles Lellouche dans les seconds rôles ingrats de la petite lucarne, incarne littéralement à l'écran ledit pull-over. On avait déjà vu des acteurs interpréter des femmes, des comédiens jouer des animaux, le Mime Marceau mimer l'impossible, l'immimable, de la descente d'escalier à la vitre invisible, mais on n'avait encore jamais vu Antoine Duléry interpréter un pull-over. C'est chose faite. Vers la moitié du film, quelques heures avant le mariage, Antoine Duléry retire son pull-over rouge au profit d'un costume noir, et c'est alors que le spectateur lui-même fait des pieds et des mains pour retrouver l'acteur, pourtant sous les projecteurs, face caméra, un spot dans la gueule.



À la fin du long métrage, comme pour clôturer l'œuvre, la caméra fait un long travelling autour d'Antoine Duléry, pendu à une corde à linge, dans son pull-over rouge, se balançant au rythme du vent. Tandis que Oil (fameuse chanteuse des années 80, jury de la Nouvelle Star et comédienne ratée à ses heures), une corbeille à linge sous le bras, s'avance vers l'objectif pour ramasser l'acteur lessivé.


Mariages ! de Valérie Guignabodet avec Antoine Duléry, Jean Dujardin et Lio (2003)

Un Secret

Le secret de ce film, c'est la véritable identité de son réalisateur. Un jeune inconnu tout droit sorti de l'HIDEC s'est vu proposer de mettre en scène ce script adapté d'un roman à succès. Craignant de flinguer sa carrière avant de l'avoir lancée avec ce projet particulièrement glissant, notre quidam a pensé prendre un nom d'artiste pour couvrir ses arrières. Il a choisi pour sobriquet un nom français banal et sans prétention. Notre novice toujours anonyme a donc choisi le prénom Claude en référence à son film de chevet Madame Claude, et le patronyme Miller en guise de clin d'œil à Miller's Crossing des frères Coen, palmé d'or à Saint-Tropez. Et voilà que l'illustre réalisateur français Claude Miller, le vrai, celui de L'Effrontée et de La Petite Lili, a vu en traînant un soir sur IMDb s'ajouter à sa filmographie cette nouvelle œuvre obscure.



Les procès étaient déjà en cours quand Claude Miller, le vrai, est allé louer le film dans son vidéo-club fétiche et il s'est avéré que ce long métrage lui convenait plutôt pas mal, lui qui n'avait encore jamais traité la France de Vichy, lui qui n'avait encore jamais serré la main de Patrick Bruel et qui n'avait encore jamais eu recours à des effets minables très spéciaux pour raconter une histoire sans queue ni tête. Certaines mauvaises langues ajoutent que Claude Milos Forman aurait renvoyé son avocat en apprenant devant le journal de 13h que ce film était nominé aux Césars pour la récompense ultime du meilleur maquillage, bien décidé à enfin poser son cul au beau milieu de la grande famille du cinéma français.



Le film se déroulant sur plusieurs décennies, le vieillissement des personnages est une des clés de voûte scénaristiques de l'intrigue. Pour ce faire, le réalisateur a par exemple filmé Patrick Brucknel dans les coulisses de l'Olympia avant son set, pour incarner son personnage en 1955, âgé de 30 ans, puis post-gig et post groopie-gang-bang, pour interpréter ce même personnage en 1985, soit près de 30 ans plus tard. On n'y voit que du feu. Autre personnage, autre technique, c'est là qu'entre en scène la dynastie Depardieu. 1955, Julie Depardieu incarne la bonne amie de Pathos Bruel ; 1962, Guillaume Depardeüs prête son corps unijambiste affublé d'un tablier de bonne ainsi que son visage marqué par la vie recouvert d'un couvre-chef plus que féminin au même personnage un peu plus âgé(e) ; 1985, Gérard Depardieu et ses 200 kilos de viande interprètent sans faillir et grimés d'une queue de cheval directement chipée à un canasson (ce même cheval à qui il manque une crinière à l'affiche de Danse avec lui, aux côtés de Mathilde Seigner, l'unique cheval chauve de l'histoire du 7ème art), Depardieu Gérard donc, joue la même amie de Platoche Brunel avec l'aisance d'un Robin Williams dans Madame Doubtfire. Une fois de plus, l'effet nous prend à la gorge, et l'on se surprend à y croire à mort, en tout cas jusqu'au générique de fin où apparaît en face du nom du personnage de la bonne : Depardieu/Depardieu/Depardieu.


Un Secret de Claude Miller avec Patrick Bruel et Cécile de France (2007)

17 avril 2008

Je Préfère Qu'on Reste Amis...

On se pointe au vidéo-club, 00h30, distributeur automatique, envoi, liste de tous les films. S'offre à nous un choix délicat. Un choix qui peut décider de la gueule qu'aura notre soirée, un choix crucial entre deux ou trois films de merde. Quid des comédies triangulaires de Dany Boon en plein déménagement, quid du film choral avec un festoche d'acteurs tous plus cons les uns que les autres ou quid du bon vieux buddy movie avec tandem équilibré entre un vieux monstre sacré du cinoche français et un novice du grand écran, blagues à tiroir, grandes tapes dans le dos et réflexion sur la supériorité des liens amicaux ?

Notre choix s'est porté sur le troisième de ces films de merde. Faut dire que l'affiche est vendeuse, Gérard Depardieu et Jean-Paul Rouve qui se marrent à gorge fracassée en se tenant par le colbard, ça évoque tout de suite une franche rigolade. Mais il faut se méfier des affiches trop vendeuses. D'ailleurs au dos de la jaquette on pouvait lire "Une comédie goodfeeling dont on sort avec la banane". On aurait dû se méfier. Et puis comment a-t-on pu passer à côté de la mention de bas d'affiche, écrite en taille 3 sur Wordpad: "Avec la participation d'Annie Girardot". Autant de pistes menant droit à la catastrophe. Cette jaquette c'était une carte au trésor, le X marque l'emplacement, chez moi la cuvette des chiottes est marquée d'un grand X noir sur fond blanc, et c'est là que j'ai terminé le film.


En fait de comédie les deux clowns tristes qui se sont réunis pour faire ce film n'ont aucune sorte de base d'idée de gag. En une heure et quarante minutes, il n'y a pas l'ombre d'une amorce de vanne dans cet odieux long métrage. C'est même plutôt tragique. Le drame commence dès l'ouverture du film avec une très longue scène dans laquelle la chère Annie Girardot, atteinte d'Alzheimer, fait chier son fils (Rouve Jean-Paul) en lui répétant mille fois les mêmes questions insipides. Et la vioque fait au moins autant chier le spectateur que le héros de notre film. Un peu à l'image de Suzanne Flon dans Fauteuils d'orchestre, qui jouait la vieille grand-mère radoteuse de Cécile de France (quel rôle ingrat pour nous dire adieu, merci Mitraillette Thompson, au revoir à jamais), dont, il faut bien le dire, on se surprenait à lui souhaiter une mort rapide et sans douleur. Étrange manie que placer des personnages extrêmement chiants dans les comédies, qui nous valent d'interminables scènes épuisantes, qui brisent le rythme, si rythme il y a. Et ici pas de danger, aucun rythme, aucune vanne, aucun rire, aucune idée, aucun bon dialogue, niet, que dalle, le rien. Tout le long du film les personnages sont odieux les uns avec les autres, s'envoyant des gifles verbales dont personnellement la moitié aurait suffit à me faire finir au poste, le tout sur fond permanent d'un solo de batterie sans fin ni but signé Manu Katché.



C'est tout bonnement incroyable qu'à aucun moment de la production de ce film, personne n'ait fait remarquer que rien n'était un tant soit peu drôle dans la globalité du métrage. Ni les 123 bonshommes qui ont co-écrit ce script honteux, ni les 1536 machinistes, maquilleurs, éclairagistes et autres ouvriers du bâtiment présents sur le plateau, ni les DEUX réalisateurs qu'on appelait sur le tournage "Les partners in crime" quand on les aimait bien ou "Les deux connards" quand on les aimait moins, personne n'a levé le doigt pour crier au naufrage, pour hurler au flop. Ni Jean-Paul Rouve qui a quand même commencé sa carrière en faisant de l'humour pendant 15 ans, ni Gérard Depardeüs qui se veut quand même un type fameusement drôle habituellement. D'ailleurs la seule scène un brin amusante n'est-elle pas une improvisation savoureuse de notre vieil éléphant de mer de la comédie Française, au départ de laquelle J-P Rouve est écroulé de rire, scène de fait ratée qui aurait normalement et légitimement terminé dans une poubelle avec les autres rushs, ou au mieux dans le bêtisier du dvd, et qu'au final les deux gangsters du grand écran que sont Eric Toledano et Olivier Nakache, labellisés "metteurs en scène" de ce gouffre boueux de film, ont gardé au montage pour avoir à l'image au moins une séquence qui ne soit pas une insulte au genre même de la comédie, un crachat dans la gueule des Gérard Oury et autres Pierre Mondy chers à nos cœurs.


Je préfère qu'on reste amis... de Eric Toledano et Olivier Nakache avec Annie Girardot et Gérard Depardieu (2005)

10 avril 2008

Deux jours à tuer

Le nouveau cru de Jean Becker est un Jean Becker pur jus. Au début du film Antoine (Albert Dupontel), publicitaire pour yaourts, envoie copieusement se faire foutre son patron et ses collègues lors d'une réunion marketing, quittant par la même occasion son job et revendant ses parts à un de ses collaborateurs. Sur le chemin du retour il envoie chier tout le monde, dit ses quatre vérités à qui ne veut surtout pas les entendre. Arrivé chez lui, sa femme (Marie-Josée Croze) lui fait une scène : sa meilleure amie l'a vu en compagnie galante. Il admet l'évidence et explique à sa femme qu'il n'en peut plus de cette vie bourgeoise bien rangée, impeccable, pleine de fric et d'ennui. Le climax de ce ras-le-bol arrive avec une grande scène de repas d'anniversaire (celui d'Antoine), où notre Dupontel de rêve crame tous les amis de la famille les uns après les autres, survolté et superbe, à tel point que le repas se finira dans le sang. Enfin, on n'est pas non plus dans Bernie, mais disons que les convives en viennent largement aux mains. Après ça Antoine décide de quitter les siens, pour toujours. Il part en Irlande, retrouver son père qui l'a abandonné quand il avait 13 ans et qu'il n'a pour ainsi dire jamais revu depuis.




Alors je vais vous raconter la fin, donc ceux qui n'aiment pas ça peuvent cesser de lire ces lignes. Rien de bien surprenant non plus. À la fin du film on découvre (pour les plus naïfs, parce que des indices flagrants jalonnent quand même le film), qu'Antoine est mourant, il est atteint d'un cancer en phase terminale, il ne lui reste que quelques jours à vivre. Il a fait tout ça certes un peu pour vider son sac (à ses collègues et faux amis plein de pognon) avant de crever, mais surtout pour préserver ceux qu'il aime (sa femme et ses enfants) en le dégoûtant de lui, pour ne pas qu'ils le pleurent et pour éviter qu'ils le voient dépérir (à ce titre, sa supposée maîtresse n'était que son docteur et une bonne amie, interprétée par Alessandra Martines. Y'a aussi Cristiana Réali en décolleté plongeant dans le film, tant qu'on est dans les bonnasses.)




On perd énormément avec cette fin. On perd l'idée que ce personnage ouvre soudain les yeux sur la connerie générale qui caractérise ses amis et décide de vivre vraiment. Il ne fait tout ça que parce qu'il va mourir, sans quoi il aurait donc continué à subir des dîners minables entouré de connards finis. Et puis on parle du grand courage du personnage principal, je le trouve plutôt lâche en vérité. Et si j'étais sa femme je ne le détesterais que davantage de ne pas avoir passé ses derniers jours avec ses enfants et de ne pas avoir laissé la femme qui l'aime lutter avec lui jusqu'au bout. D'ailleurs à un moment Antoine traite ses gosses comme deux merdes afin de passer pour un salop auprès de sa femme, et s'il va s'excuser auprès de sa grande fille avant de partir, le pauvre gamin quant à lui aura toujours le dernier souvenir de son papa se foutant de sa gueule en mémoire. Sans compter que c'est complètement surréaliste comme réaction : le type se sait au bord de la mort et au lieu de profiter des siens et de leur dire combien il les aime, il se fait passer pour le dernier des enculés. Becker donne dans la science-fiction pure et dure.




Jean Becker a ce travers qu'il se sent forcé de conclure tous ses films par un coup sec et rapide de faux dans la gueule du spectateur, signant le triomphe de la mort. Dans Les Enfants du marais Michel Serrault passe l'arme à gauche avant le générique de fin. Et si c'était un peu plus légitime dans Effroyables jardins, on avait à nouveau droit à une mort soudaine et rageante dans Dialogue avec mon jardinier. Les deux films sont particulièrement à rapprocher de ce point de vue. Tout du long, on se marre sans arrêt, le ton est gai et les acteurs en roues libres (Auteuil et Darroussin dans le premier, un grand Dupontel ici), et puis à la fin, comme si on avait trop ri, le personnage principal se trouve frappé d'un cancer incurable et clamse en deux jours. Voilà qui devient plus que lassant. Becker dit mettre tout ce qu'il aime dans ses films : la nature, la pêche à la mouche (on y aura toujours droit), les bons amis, le bon vin, la bonne chaire, les clebs (y'a un nombre pas croyable de clébards à l'image), la rigolade, mais il oublie de dire qu'apparemment il adore aussi les macchabées.




J'imagine le vieux Becker, quand il passe des soirées entre amis : tout se déroule dans la bonne ambiance, on se marre comme des baleines, on boit du vin rouge à flots, on bouffe comme des chiens, on se tape dans le dos en se racontant des histoires de bonnes femmes, et à la fin de chaque repas, dès après le digestif, le vieux Jean se lève et dit "Au fait, vous vous souvenez d'un tel ? Eh ben il est mort", avant de se tirer comme un prince. Ma grand-mère fait ça aussi. Elle adore ruiner l'ambiance en annonçant soudain une ou plusieurs morts récentes parmi les gens du quartier, sans raison. C'est sa came, au Jeannot Becker. Tout est beau, tout est ensoleillé, et rask ! À la fin le héros meurt en dix minutes. C'est pas marrant marrant pour les potes à Becker qui n'ont jamais fini un repas en paix. Ceci dit, à part cette fin à tiroir couperet habituelle et épuisante à force d'utilisation, et hormis un scénario plus que bancal donc, le film se laisse apprécier. Très principalement grâce à Albert Dupontel, que je rapprocherais volontiers d'un Yvan Attal ou d'un Clovis Cornillac, ces acteurs surdoués ou sous-doués, on l'ignore, toujours un peu à côté du ton, toujours en pentes raides, toujours délicieusement drôles quand il faut pas. Dupontel est de tous les plans et ce film offre un florilège de son grand (manque de ?) talent.




Nous sommes allés le voir à une avant-première, en présence de Jean Becker, Albert Dupontel et Marie-Josée Croze. Je n'ai pas posé de questions pendant le débat, mais si j'avais dû m'exprimer, j'aurais demandé à Jean Becker d'arrêter de faire crever ses héros à la fin de chacun de ses films, et de continuer à faire des séquences entières dédiées aux chiens. J'aurais dit à Albert Dupontel (qui a été drôle plus d'une fois durant le débat, plus souvent que dans tous ses spectacles réunis) que c'est mon idole ET ma nemesis, et je l'aurais supplié d'arrêter de faire des films pour continuer à nous régaler de son génie comique dans ceux des autres. Et j'aurais juste dit à Marie-Josée Croze, avec toute la courtoisie qui me caractérise, qu'elle est mignonne, et que Jean Becker (comme tous les autres réalisateurs avec qui elle a tourné) a beaucoup de mérite d'avoir réussi à l'enlaidir autant vu qu'elle est toujours limite moche dans les films, celui-ci compris, alors qu'en vrai c'est quelque chose.


Deux jours à tuer de Jean Becker avec Albert Dupontel et Marie-Josée Croze (2008)