28 août 2008

The Proposition

J'ai écrit une lettre à mon cher toubib, j'aimerais vous la recopier mais elle est timbrée et postée. En gros, je lui faisais part de mes inquiétudes par rapport à ce qui m'est arrivé hier soir. Pendant la journée, j'ai bien bu quelques verres d'eau, il faisait un peu chaud, mais rien de très inhabituel, jamais que la dose normale pour s'hydrater convenablement en plein mois d'août. Et le soir venu, après avoir dégusté un fameux plat de pâtes à la sauce tomato ketchup, j'ai lancé ce film, un intriguant western australien orchestré de pied en cap par le célèbre Nick Cave. Et il se trouve que du générique d'ouverture au générique de clôture, j'ai pas arrêté une minute d'aller pisser. Alors j'ai tout bêtement demandé à mon doc si d'après lui j'aurais intérêt à me faire opérer de la prostate fissa. Il vient de me joindre sur mon Motorola, une chance j'avais filé mon 06 à sa femme quand j'étais allé la troncher chez lui. Je lui ai rappelé le titre du film et il m'a tout de suite rassuré : il l'a vu aussi et ça lui a fait pareil. A la sortie de ce film, il paraît que plus d'un spectateur est venu consulter en toute hâte, frileux à l'idée d'avoir chopé la chaude pisse.


The Proposition de John Hillcoat avec Guy Pearce, John Hurt, Emily Watson et Ray Winstone (2005)

26 août 2008

Die Hard 4 - retour en enfer

Je ne vais pas jouer au jeu des comparaisons, mais je repose quand même les choses sur une table : Die Hard 1, c'était tout simplement mon dépucelage cinématographique, je dois l'avouer. C'était un soir sur Canal +, mes parents étaient pas là, j'en avais profité. Et en VO je vous prie. "Karl schießt die fenster !". On n'oublie jamais la première fois. Die Hard 2, m'a empêché de prendre l'avion pendant trente ans, et j'ai seulement 22 ans. Je suis comme tétanisé dans un aéroport, même dans une gare SNCF. Nouveau Die Hard, nouvelle phobie. A cause de Die Hard 3, j'évite de prendre le métro, le taxi et j'ai rayé New-York de ma carte ! Ces trois films ont été réalisé par la triade gagnante : McTiernan-Harlin-McTiernan. En fait j'ai jamais bougé mon fiac de chez moi depuis 30 ans à cause de cette série, cette série noire ! Alors quand un quatrième épisode a été sur le point de sortir, j'ai pris mon courage à deux mains, j'ai retiré les planches qui obstruaient mes fenêtres, je suis allé au WC pour récupérer la clef de la porte que j'avais avalée, et je me suis rendu dans la salle de cinéma la plus proche et la plus high-tech pour profiter pleinement du spectacle. 
 
 
Dans ce métrage, Bruce Willis se retrouve confronté à des cyberterroristes. Moi dès que j'ai trouvé ma place dans la salle, je retire mes groles et mes chaussettes, de façon à communier pleinement avec le reste du public. Parfois ça me vaut des regards outrés, souvent j'entends un "ça pue" à quelques sièges de moi. Cette fois-ci, mon voisin, que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam (de toute manière je ne connais personne vu que j'ai pas foutu les pieds dehors depuis 30 ans, à part trois gars sur msn dont un taulard avec lequel j'ai l'intention de fonder une famille), a sorti de son cabas un dvd vierge et s'est mis à m'éventer le pied durant toute la séance. Son air concupiscent durant cet acte m'a incité à ne pas le décourager dans cette action bienveillante, qui me procurait, par ailleurs, de fines sensations sur la plante de mon panard droit. Hélas, dommage collatéral, bien mal m'en a pris, je suis ressorti de la salle avec la goutte au nez et sans mes groles. Résultat, me voilà le seul type atteint d'une grippe qui m'a tout l'air d'être de nationalité espagnole en plein mois d'août, et je vous écris actuellement sur mon lit de mort, un scientifique à mes côtés, habillé comme Dustin Hoffman dans Alerte, qui m'a promis de poster ce message si mon délabrement inéluctable m'en empêchait. 
 
 
Dans ce métrage, John McClane n'a plus un poil sur le caillou, il ressemble à un gland tuméfié d'avoir trop été sorti pour rien. Je suis sorti de la salle secoué et atteint de la tremblante du mouton, la forme liée au sérotype 4, la pire, celle qui ne vous laissera jamais indemne, celle qui vous fera vibrer les testicules à vie. J'ai perdu 2 kilos, sans comprendre pourquoi. Le court-circuit cérébral que je me suis frôlé ! Dans ce métrage, les plans durent 1/100è de seconde, y'a que Usain Bolt qui peut mater un tel film, et en courant against the world record. Moi, mine de rien, je connais Metz et si Die Hard 1 constituait mon dépucelage cinématographique, Die Hard 4 est bien le premier film qui m'a défloré le cul, avec la manière forte, à la Dirty Harry ! J'avais le choix entre vivre libre et mourir dur, mais je préfère crever la gueule ouverte plutôt que le revoir une nouvelle fois ! 
 
 
Live Free or Die Hard (Die Hard 4 - retour en enfer) de Len Wiseman avec Bruce Willis, Justin Long, Maggie Q, Mary Elizabeth Winstead et Timothy Olyphant (2007)

23 août 2008

U.V.

U.V. est le premier film de l'histoire du cinéma entièrement tourné en violet & blanc, d'où son titre, qui est l'abréviation d'"ultra-violet". Cette première, on la doit au jeune cinéaste français Gilles Paquet-Brenner, tout droit sorti de l'ESAV, et qui avait à cœur de démontrer toute son ambition artistique dès sa première véritable oeuvre personnelle, après avoir taffé sans passion sur la saga des Gomez & Tavarez. Dans U.V., toutes les couleurs sont saturées, ce qui explique leur absence quasi totale, au profit du blanc et de différents tons de violet. C'est du jamais vu. C'est le premier film qui nécessite non pas des lunettes spéciales 3-D mais bien des lunettes de soleil pour pleinement l'apprécier et, pour les peaux sensibles, un tube de crème solaire. On est ici face à mille gammes de violet, et certaines sont là uniquement pour nous cramer les rétines. U.V. est tout simplement l'œuvre artistique qui rend le mieux hommage à cette couleur souvent mal considérée par la plèbe. Dans U.V. on y a droit à toutes les sauces : cela va du gland violacé de l'exhibitionniste Pascal Elbé au visage rendu mauve par la fatigue d'un Jacques Dutronc à cran, en passant par le bikini couleur lavande qu'arbore Laura Smet avant de se jeter dans une piscine aux reflets curieusement pourpres. Vous l'aurez donc compris, le violet règne en maître dans tous les plans de ce film, mais le sens du titre ne s'arrête pas là. Derrière U.V. se cache également l'abréviation de bien d'autres expressions, comme par exemple "ultra violent", pour le passage où Pascal Elbé, pourtant habitué aux rôles de gendre idéal, massacre la belle gueule de Nicolas Cazalé à coups de rame après l'avoir assommé à l'aide d'un mât lors d'une scène navale qui vous glacera le sang. 
 
 
U.V. est donc un film très riche sur le plan thématique, à tel point que je préfère ne pas tout vous dévoiler. U.V. est un film qui se veut hitchcockien mais qui fait davantage penser à Hitch, ce navet hollywoodien où Will Smith, autoproclamé maître de la séduction, tente par tous les moyens de s'envoyer Eva Mendes. Un autre de ces films qui laisse le spectateur à la fois songeur et perplexe, dont je ne serai surement pas amené à vous parler prochainement. 
 
 
U.V. de Gilles Paquet-Brenner avec Jacques Dutronc, Pascal Elbé, Laura Smet et Nicolas Cazalé (2007)

22 août 2008

Time After Time

Il y a quelques temps je vous parlais de La Machine à Explorer le Temps, l'excellente adaptation cinématographique signée George Pal du célèbre roman d'H.G. Wells. Je vais à présent vous parler de Time After Time, que vous connaissez peut-être sous le titre C'était Demain, en version française. C'est un film mettant également en scène la fameuse machine mais aussi l'écrivain lui-même, que je voulais voir depuis longtemps du fait de son emballante idée de départ. Jugez du peu : H.G. Wells poursuit Jack l'Éventreur à travers le temps après que celui-ci ait utilisé la machine à voyager dans le temps du célèbre romancier pour échapper à la police de son époque. De l'histoire du film, je ne connaissais donc que ça, et ça me semblait prometteur. A ma plus grande joie, j'ai enfin pu découvrir ce film après-demain. C'est mon cousin que je suis allé voir le mois prochain qui a bien voulu me le prêter. Je lui rendrai la semaine dernière, il est censé venir. Bref.




En réalité, il n'y a pas vraiment de "poursuite à travers le temps" entre Jack l’Éventreur et H.G. Wells, d'une part parce que le film se déroule entièrement en 1979 et d'autre part parce que Jack et Herbert sont des potes de longue date et entretiennent des relations très cordiales. Herbert George a évidemment été un brin déçu d'apprendre que son meilleur copain n'était autre que le premier serial killer de l'Histoire et qu'il lui avait emprunté sa machine sans lui demander son autorisation afin de fuir la police ; mais malgré cela, il ne peut oublier tous les chouettes moments qu'ils ont passé ensemble autour d'une tasse de thé ou d'un jeu d'échec quand il ignorait encore sa triste identité. Du coup, il n'y aura jamais de confrontations viriles entre les deux personnages et c'est tant mieux. Leurs faces à faces ressembleront plutôt à des conversations argumentées entre deux gentlemen, Jack expliquant à Wells qu'il se sent très bien dans une époque qui a l'air de lui ressembler et qu'il compte bien y rester, et Wells essayant de convaincre Jack que sa place est derrière les barreaux. Le film sera donc assez pépère et prendra même très souvent les allures d'une comédie où deux individus du passé découvrent les nouveautés de notre époque, et il est intéressant d'analyser les différents comportements de nos deux protagonistes une fois qu'ils ont tous les deux atterri en 79, à San Francisco (la machine ayant été déplacée dans un musée consacré à Wells).




Fraîchement téléporté de 1893 à 1979, Jacky l’Éventreur n'a qu'une idée en tête : remettre à jour son accoutrement démodé, qui lui vaut moqueries et jets de pierre dans les ruelles de la ville. En faisant du shopping, il tombe sous le charme d'un ustensile original : une banane (vous savez, ce genre de poche accrochée à une ceinture qu'on s'attache d'habitude à la taille). Jacky Chan est ultra fan. Il voit là-dedans un accessoire de travail idéal pour le serial killer qu'il est, puisqu'il peut y ranger son coutelas et autres bistouris, objets indispensables pour éviscérer proprement une teupu. Pour Jackie, ça ne fait aucun doute : la banane est la plus géniale invention du 20ième siècle et il lui aura fallu seulement quelques minutes pour la repérer. Après avoir perdu quelques pièces de collection pour se l'offrir, on voit Jack arpenter les rues en pentes de la ville californienne avec un grand sourire sur les lèvres. Il tient sa banane fièrement, comme s'il s'agissait là du prolongement de son organe reproducteur.




Quant à H.G. Wells, ses envies sont plus terre-à-terre une fois débarqué dans le futur. Visiblement peu intéressé à l'idée de visiter le musée qui lui est entièrement dédié et où il pourrait apprendre une masse d'informations ahurissantes sur son avenir, il préfère quitter rapidement les lieux pour mieux s'orienter vers le fast-food le plus proche. Après avoir troqué sa montre gourmet contre un BigMac maousse et ainsi apaisé sa faim, il ne manque qu'une seule chose pour faire d'H.G. Wells version 1979 un homme pleinement heureux : une tacade d'un siècle sa cadette. C'est en demandant poliment à une passante où est le boxon le plus proche que Wells fait la rencontre tant désirée : une meuf très attirée par son look old school très british et qui, en tant que femme moderne totalement libérée, se montre très entreprenante à son égard. Elle l'invite chez elle et, bien sûr, il ne refuse pas. En discutant un peu avec la dame avant d'entamer les choses sérieuses, Wells apprend qu'il a, entre autres, loupé deux guerres mondiales. Pour satisfaire sa curiosité, la femme lui tend alors une encyclopédie Universalis traitant brièvement du sujet mais Herbert George répond du tac o tac "Non non, franchement, je préfère autant tirer ma crampe tout de suite." H.G. est arrivé là en time machine et compte bien utiliser sa boner machine. Rassurant de constater qu'un écrivain comme H.G. Wells reste avant tout un homme, voire même un animal guidé par son mastard, dans une telle situation. Après avoir soulagé ses testicules centenaires et fait le bonheur d'ume femme dont il pourrait être l'arrière-arrière-arrière-grand-père et qui ne tardera pas à tomber amoureuse de lui, Wells aura tôt fait de retrouver Jack l’Éventreur et de l'envoyer balader dans l'infini à l'aide de sa machine à explorer le temps.




Au bout du compte, Time after Time est un film plutôt agréable à suivre, surtout grâce au couple d'acteurs attachant que forment Malcom McDowell (le taré d'Orange Mécanique), très à l'aise dans la peau d'H.G. Wells, et la très jolie Mary Steenburger, qu'on avait déjà vu tomber amoureuse d'un voyageur dans le temps dans Retour vers le futur 3. On pourra toutefois regretter que le personnage de Jack l'Eventreur soit si transparent.

La dernière scène du film c'est H.G. Wells qui retourne au Mcdalle avec sa nouvelle femme. Il commande deux menus maxi best of. A emporter, en 1893.


Time After Time (C'était demain) de Nicholas Meyer avec Malcolm McDowell, Mary Steenburger et David Warner (1979)

The Dark Knight

J'ai subi ce film deux fois au cinéma. On ne pourra pas me reprocher de faire preuve de mauvaise volonté. Deux fois 2h30 de Batman, ça tient de la prouesse. Comme le film n'est vraiment pas génial (bien qu'il soit forcément supérieur au premier volet de la trilogie, Batman Begins, formidablement creux, parfois risible, et d'un ennui formidable), je vais éviter de m'étendre à son sujet. Et puisque la critique parle unanimement de ce Dark Knight comme d'une œuvre sombre, adulte, profonde, morale et ainsi de suite, poussée à cela par le film lui-même et par son réalisateur, qui se prend méchamment et de plus en plus au sérieux (on aimerait répondre à la critique et à Christobal Nolan lui-même par les mots du Joker : "Why so serious ?"), j'ai plutôt envie de me laisser aller à une critique sérieuse, beaucoup trop sérieuse...




Ce film est une sorte de plaidoyer pour ceux qui ont tué Kennedy et interdisent l'accès aux dossiers depuis lors. C'est une légitimation de l'Amérique qui sert des boucs émissaires au grand public pour soi-disant l'épargner. Et puis pas finaude la légitimation, de celles qu'une voix-off vient finir de dégueuler une minute avant le générique de fin. Cet éloge - car comment croire que Nolan puisse détester son Batman ? - du mensonge contre l'humanité, ou disons contre le saint peuple américain, éloge qui aurait fait marrer tout le Kremlin, débarque après deux heures et demi bien remplies : trois cascades et un joker cabotin. Ce super-vilain séduisant (et ô combien plus excitant que le sobre Batman de Nolan, incarné par un Christian Bale carrément éteint) se veut quand même une allégorie de l'Axe du Mal absolu, c'est l'agent du chaos qui n'a peur de rien et n'a aucun autre motif que sa cruauté, qui n'a même aucune histoire (ou qui en a plusieurs, fictives), bref qui semble insaisissable et qu'on est en droit de torturer pour lui soutirer quelques informations quant aux attentats qu'il a fomentés. Pour arriver à déjouer les maléfices d'un tel terroriste, il est capital que le justicier se fasse Chevalier Noir... Charmante parabole nauséabonde sur le 11 septembre, Ben Laden, Guantamo et Abou Ghraib, sous-texte qui, tout comme le Jack Bauer tortionnaire de la série 24 Heures Chrono, doit donner des ailes à ce vieux Donald Rumsfeld.




Avant ces assertions finales franchement limites, le film tâche aussi de démontrer que l'Homme est bon par nature, que seule la rancune peut le pervertir, et alors jusqu'au point de non-retour, et puis encore que l'instinct de survie n'existe pas, que l'humain, quel qu'il soit et en groupe, se laissera tuer pour épargner un inconnu, ou même un criminel. Tout est bidon : du bon samaritain qui, rancunier, se met à massacrer des flics, pauvres instruments à la solde du méchant Joker incarnant le Mal Absolu et que le justicier blanc épargne quant à lui ; aux deux groupes d'hommes (civils/criminels) qui non seulement ne veulent pas appuyer sur le bouton pour faire sauter le bateau d'en face histoire de s'éviter ce sort morbide mais qui, mieux encore, se comportent en véritables héros aux grands cœurs, acceptant le saint sacrifice sans condition pour ne pas s'abaisser au meurtre déresponsabilisé par principe de survie. C'est à croire que la Shoah ne fait déjà plus partie des images primitives de nos contemporains. Oubliés les kapos.




D'ailleurs The Dark Knight est au moins aussi détestable que le Kapo de Pontecorvo (je mets carrément les panards dans le plat en évoquant un grand chapitre de la critique cinématographique sur lequel il est de bon ton de vociférer aujourd'hui), et il ne s'agit pas seulement d'un travelling enjoliveur* ou d'un mouvement de caméra final chez Nolan mais d'une voix-off craspec qui nous déballe un truc peu digeste censé glisser après 150 minutes de cascades en cuir. Chez Pontecorvo au moins, seul le travelling séduisant était abject. Chez Batman il n'est que le papier cadeau d'un propos, d'un message, en bonus. "C'est mal", comme dit Morgan Freeman dans une scène impayable quand le Batman lui demande d'utiliser les ondes émises par tous les téléphones portables de la ville pour localiser le méchant, c'est mal mais quand c'est pour vaincre l'Axe du Mal alors c'est bien... et ceux qui aiment ce film au point de le défendre bec et ongle comme un intouchable se feront fort de transformer le discours du film - dont le super-héroïque Batman, quoiqu'on en dise, torture gaiment un terroriste, fait le "mal" en utilisant l'intimité des citoyens à leur insu et crée un mensonge d’État plus confortable que la réalité, le tout pour débarrasser le monde d'un super-méchant insatiable - en ironie et en critique en creux de l'Amérique de Bush. Let me laugh. Ce film, pour cette raison et pour bien d'autres (musique pompière, personnages inexistants hors le cabotin Joker, montage comique, goofs à revendre, etc.), est digne du plus profond mépris. 




* Voici quelques lignes de Serge Daney à propos de ce fameux travelling: "Film sur les camps de concentration, tourné en 1960 par l'Italien de gauche Gillo Pontecorvo, "Kapo" ne fit pas date dans l'histoire du cinéma. Suis-je le seul, ne l'ayant jamais vu, à ne l'avoir jamais oublié ? Car je n'ai pas vu "Kapo" et en même temps je l'ai vu. Je l'ai vu parce que quelqu'un – avec des mots me l'a montré. Ce film, dont le titre, tel un mot de passe, accompagna ma vie de cinéma, je ne le connais qu'à travers un court texte: la critique qu'en fit Jacques Rivette dans les Cahiers du cinéma. L'article s'appelait "De l'abjection", Rivette avait trente-trois ans et moi dix-sept. Je ne devais jamais avoir prononcé le mot "abjection" de ma vie. Dans son article, Rivette ne racontait pas le film, il se contentait, en une phrase, de décrire un plan. La phrase, qui se grava dans ma mémoire, disait ceci : "Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés: l'homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant le soin d'inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n'a droit qu'au plus profond mépris". Ainsi un simple mouvement de caméra pouvait-il être le mouvement à ne pas faire. A peine eus-je lu ces lignes que je sus que leur auteur avait absolument raison. (…) Au fil des années, en effet "le travelling de Kapo" fut mon dogme portatif, l'axiome qui ne se discutait pas, le point limite de tout débat. Avec quiconque qui ne ressentait pas immédiatement l'abjection du "travelling de Kapo", je n'aurais, définitivement, rien à voir, rien à partager" [S. Daney et S. Toubiana "Persévérance" – op. cit.].

Ainsi qu'un lien pour voir ladite scène.


The Dark Knight de Christopher Nolan avec Heath Ledger, Maggie Gyllenhaal, Gary Oldman, Michael Caine, Christian Bale et Morgan Freeman (2008)

17 août 2008

The Last Detail

"Bad Ass" Buddusky et "Mule" Mulhall, deux sous-officiers de la marine américaine, sont de corvée : ils ont pour mission d'escorter un jeune marin accusé de vol jusqu'à la prison militaire. Ils ont donc une semaine pour traverser une partie des États-Unis, en bus et en train. Les deux sous-officiers s'apitoient très vite sur le sort du jeune marin, un brave gars dont la peine de prison leur apparaît bien lourde compte tenu de son délit. Puis ils compatissent quand le pauvre jeune homme leur avoue, en larmes, qu'il ne choisit jamais de voler, il souffre d'une maladie qu'on nomme kleptomanie. Buddusky décide alors de faire de ce triste voyage une dernière occasion pour le jeune marin de passer du bon temps. Et nous voilà embarquer dans une sorte de road movie tranquille et magnifique signé Hal Ashby, cinéaste culte et personnage fascinant du cinéma américain des années 70. 




Une réelle amitié va progressivement naître entre les trois hommes interprétés par un trio d'acteurs incomparable, et cela nous donnera l'occasion d'assister à des scènes parfois drôles, parfois tristes, toujours émouvantes. L'attachement des trois personnages est très touchant, parce qu'il nous est toujours montré de façon pudique et délicate. C'est surtout cela qui fait le charme et la qualité de The Last Detail, film également porté par l'immense talent et le charisme d'un Jack Nicholson alors rayonnant, et par la mise en scène si douce du grand Hal Ashby, qui baigne ici dans une lumière sublime. La dernière scène, où nos trois amis se voient séparés, est d'une tristesse poignante et nous démontre que les séparations ne se déroulent jamais comme on l'aurait souhaité. Un très beau film, l'un des meilleurs de Hal Ashby, à redécouvrir.


The Last Detail de Hal Ashby avec Jack Nicholson, Otis Young et Randy Quaid (1973)

15 août 2008

Vanishing Point

Lancé à fond les ballons depuis Denver et ignorant tous les principes fondamentaux du code de la route, un homme au volant d'une magnifique Dodge Challenger blanche s'est donné pour but de livrer le véhicule à San Francisco en moins de 15 heures. Tous les flics de chaque état qu'il traverse se lancent à sa poursuite.

Bien maigre synopsis, me direz-vous. Le début du film m'a en effet déconcerté, puisque je craignais qu'il s'agisse seulement d'une poursuite en bagnole d'une heure et demie. Or, j'ai beau apprécié les poursuites, surtout quand elles sont si bien filmées et si bien accompagnées musicalement, cela ne suffit tout de même pas à me tenir en haleine très longtemps. Heureusement, le film ne tarde pas trop à s'épaissir et à gagner de l'intérêt. On en apprend davantage sur le passé mouvementé du personnage principal et on devine les raisons de ses agissements absurdes. Il devient peu à peu l'égal d'un héros, une sorte de symbole pour la contre-culture américaine de ces années 70, soutenu par les hippies qu'il rencontre sur la route et guidé dans sa course par un animateur radio aveugle et noir. Il traverse également une série d'épisodes comique et émouvant, quand il se fait braquer par un couple d'auto-stoppeurs homosexuels et quand un vieillard solitaire lui vient en aide alors qu'il est perdu en plein désert.



Vanishing Point prend finalement des allures de film existentiel, indissociable de son époque, et il rappelle en ce sens des œuvres comme Easy Rider de Dennis Hopper ou encore le mémorable Macadam à Deux Voies de Monte Hellman. Ce genre de films où de jeunes gens décident, envers et contre tout, d'être totalement maîtres de leurs destins, animés par un vif désir de liberté mêlé à un profond désespoir, dans l'Amérique du début des années 70. Il s'agit également d'un film culte, dont le statut n'est pas volé.


Vanishing Point de Richard C. Sarafian avec Barry Newman et Cleavont Little (1971)