8 mai 2008

The Fountain

Darren Aronofksy, avant de devenir le metteur en scène adulé de tous les lycéens, était mieux connu dans le petit village français où il a grandi sous le sobriquet, finalement assez répandu dans le sud de la France, de "Fadalin du village". Quand il passait dans la rue, les commerçants le montraient du doigt en disant : "Tiens voilà Darren, le fada de Pologne". Beaucoup de témoignages racontent qu'il était bien connu, jusqu'à l'âge de 16 ou 17 ans, pour se promener dans tout le village en se tenant les testicules de la main. Darren, c'était donc le couillon, le taré des familles, l'idiot du village, le déficient congénital. On entendait souvent "ah il est brave Darren", sur un ton condescendant signifiant "il est un peu con mais il n'est pas méchant". Les gens ignoraient qu'en secret, tout débile mental qu'il était, Darren commençait à écrire des histoires.



Et puis après cette enfance, et cette adolescence, passées à se tenir les couilles sous les sifflets des passants en vagabondant de rue en rue, Darren, contre toute attente, s'est inscrit à la fac, et si je sais tout ça si bien c'est que j'ai rencontré Darren Aronofsky en première année de Droit : nous nous retrouvions souvent à la BU pour y faire nos commentaires d'arrêt, mais avant tout pour étudier les courbes des étudiantes. En cours il faisait preuve d'un sérieux à toute épreuve et je dois bien avouer avoir un peu abusé de ses qualités, car c'était toujours lui qui faisait la plus grande partie du boulot. J'ai appris à ce moment-là qu'il était d'origine polonaise et avait été adopté par Claude et Cécile Aronofsky. Ces derniers sont ensuite morts dans un accident de voiture, en voulant éviter un cheval qui traversait la route, alors que Darren n'avait que 5 ans. Il a donc très tôt rejoint ses grand-parents dans la région de Manosque, qui l'ont quitté à leur tour lors d'une promenade équestre où un cheval à été soudainement pris de spasmes, les a fait chuter et les a ensuite piétinés. Darren avait alors 7 ans et, heureusement pour lui, il était encore trop jeune pour réaliser tout ce qui lui arrivait, et donc pour être frappé de plein fouet par le malheur qui frappait sa famille, littéralement cernée par les chevaux. Ensuite, Darren a voué une haine tenace (mais logique) à ces animaux. La dernière fois que nous nous sommes vus c'était juste avant son départ pour les États-Unis, lors du jour de l'an 1993, où il a passé sa soirée à massacrer des chevaux sous mes yeux, profitant du laisser-aller de braves éleveurs qui, pour une fois, ne passaient pas leur soirée dans leur étable.



À plus de 23 ans, Darren s'en est donc allé vivre au pays de l'Oncle Sam, où sa profonde bizarrerie est passée pour une simple originalité, un tic étonnant consistant notamment à se tenir régulièrement les bourses devant les gens. Là-bas il a pu se tailler une réputation de "drôle de mec", tout près d'Hollywood, jusqu'à ce qu'un jour un producteur amusé par son atroce étrangeté accepte de produire les merdes qu'il avait notées dans ses carnets. Nous avons eu droit à Pi, sorti en grandes pompes au festival de Cannes, narrant l'histoire d'une pie voleuse, un banal film de piaf qui a fait son petit succès. Puis nous avons subi Requiem for a dream, un pamphlet filmé contre toute la civilisation moderne qui aura ravi tous les lycéens du monde. Et enfin nous voila rendus, The fountain, le film définitif sur tout ce qui est fontaines, jardins publics, chutes d'eau et autres eaux gazeuses.



The Fountain raconte le combat, à travers les âges, d'un certain Monsieur Creo pour sauver son cheval qu'il aime. Espagne, XVIe siècle : Le torreador Tomasso Lasso Creo part en quête de la légendaire Fountaine de jouvence qui pourra offrir l'immortalité à son canasson nommé Torro. De nos jours : Un dentiste/visagiste nommé Tommy Kreo cherche désespérément le traitement capable de guérir la peste équine qui ronge son cheval, nommé Tom Creo. Au XXVIe siècle : Thomas K2000Créneau, un astronaute, voyage à travers l'espace à califourchon sur son cheval cosmique Tom Clio, en quête d'une potentielle jument cosmique qui pourrait en s'accouplant avec son destrier perpétrer la race des chevaux cosmiques, et ainsi il prend conscience des mystères de la vie de chien qu'il mène à dos de cheval depuis les siècles des siècles.



Les trois histoires convergent vers une seule et même vérité, quand les Thom Creo des trois époques - le torreador, le chirurgien buccodentaire et le cavalier des étoiles - parviennent enfin à trouver la paix face à la vie, l'amour, la mort et la renaissance, noyés par une marre de semence hippique, ce qui vous l'aurez compris sans vous en réjouir implique qu'on ait droit par trois fois à ce cumshot équestre final.



En tout cas autant vous dire que je n'ai pas été surpris de voir des dizaines de chevaux au casting du film le plus personnel de mon vieux pote Darren. Il a une vraie history of violence avec la race chevaline. Cependant on sent bien qu'il a tâché dans ce film de vaincre sa haine du cheval et de l'apprivoiser à son rythme, même si, au final, et par trois fois, le canasson finit toujours par ridiculiser l'homme et l'emporter par un bukkake de tous les diables. J'espère que ce film l'aura au moins aidé à tourner la page des chevaux. D'après un fax que j'ai récemment reçu, il semblerait que Darren soit désormais à la recherche de ses véritables parents, et j'ai justement peur que cette quête au cœur de la taïga polonaise le détourne de sa si brillante carrière à Los Angeles.


The Fountain de Darren Aronofsky avec Hugh Jackman et Rachel Weisz (2006)

Malizia

En 1973, en pleine révolution érotico-pornographique, Salvatore Samperi, brave réalisateur italien de comédies érotiques qui sévit encore aujourd'hui, comme son camarade Tinto Brass et d'autres, sort consécutivement deux films : Peccato Veniale ("Péché véniel") et Malizia. Ces deux films vont de toute évidence de paire. Réalisés la même année, réunissant tous deux Laura Antonelli et le jeune Alessandro Momo au casting, ils traitent le même sujet : l'éveil d'un jeune homme à la sexualité par une femme de plusieurs années son aînée. À mon grand dam je n'ai pas encore pu voir Peccato Veniale (ces films sont malheureusement très difficile à se procurer de nos tristes jours), mais je ferai sans pour vous parler un peu de Malizia. Ce dernier est tout ce qu'un film érotique a de mieux à offrir. C'est l'histoire d'une famille italienne dont la mama vient de passer l'arme à gauche et dont le paternel, gros et lubrique, décide d'engager une bonne pour s'occuper de la maison et de ses trois fils, un grand dadet, un petit garçon et Nino (Alessandro Momo), celui du milieu, âgé d'environ 14 ans. Évidemment la bonne, Angela (Laura Antonelli), s'avère être bonne dans tous les sens du terme. Bonne et divinement belle. Laura Antonelli avait alors 32 ans, elle venait de tourner Sans mobile apparent de Philippe Labro, Les Mariés de l'an II de Jean-Paul Rappeneau et Docteur Popaul de Claude Chabrol aux côtés de Jean-Paul Belmondo (qu'elle épousa ensuite), et elle était sublime, la grâce même. Elle avait qui plus est, ce n'est pas un détail, les plus beaux seins du monde.



Salvatore Samperi avait compris quelque chose d'essentiel à l'érotisme. Il avait compris qu'il se devait de tout miser sur l'attente, le désir, le fantasme et l'interdit. Et tous les ingrédients sont réunis dans Malizia. La première scène tant soit peu évocatrice met un certain temps à venir, et elle est aussi brève que fugace. Le plus petit garçon de la fratrie se met à pleurer en pleine nuit et Angela vient le consoler quand Nino, réveillé lui aussi par les cris de son frère, aperçoit dans le contre-jour de la lumière provenant du couloir et par un propice jeu de transparences les formes tellement généreuses de Laura Antonelli, véritable apparition sous sa fine robe de nuit. Ce qui n'était alors que vague suggestion se matérialisera un peu plus tard encore quand Nino regarde sous la jupe d'Angela tandis qu'elle range des livres dans la bibliothèque, juchée sur une petite échelle : remarquant l'œil libidineux du garçon, la bonne, agacée, relève complètement sa jupe pour lui montrer une bonne fois pour toutes sa blanche culotte.



Je dois confesser que j'ai obtenu ce film par des moyens illégaux et en version originale non sous-titrée. Inutile d'espérer trouver des sous-titres pour ce genre de document digitalisé depuis la vieille bande d'une cassette vidéo enregistrée en 1974. Et ne parlant pas un mot d'italien, encore moins depuis le 9 juillet 2006 et l'arrêt de Gianluiggi Buffon sur la tête impeccable de Zidane, j'ai dû me résoudre à deviner l'évolution du scénario et la substance des dialogues au seul moyen de la trame scénaristique telle que la déploient les images et le ton des personnages. J'ai bien cru comprendre que la jeune bonne Angela, espérant épouser le père de famille veuf, nanti et installé, subit un chantage véhément de la part de Nino, qui se sert des attentes de la jeune femme à l'égard de son père pour obtenir d'elle ce qu'il veut, et ce qu'il veut c'est son corps. Et il faut le comprendre le jeune Nino, il est en pleine puberté et cette magnifique femme déambule toute la journée et toute la nuit dans sa maison, est supposée le "servir" et va jusqu'à soigner une blessure à l'aine qu'il s'est faite en jouant au foot, avec minutie et assiduité... Alors quand toute la sainte famille regarde la télé le soir dans l'obscurité et que Nino est assis par terre à quelques centimètres des mollets d'Angela, qui reprise du linge assise dans un fauteuil, il n'a pas d'autre choix qu'envoyer les mains sous la jupe de la bonne pour toucher ses genoux divins. Et lorsqu'Angela laisse retomber l'étoffe qu'elle coud sur les mains cavaleuses du petit Nino, elle lui cède une première fois et n'est pas près de s'imaginer où la chute de ce dernier rempart la mènera.


Ainsi avons-nous droit à quelques séquences inoubliables, comme cette scène de repas où toute la petite famille reçoit à déjeuner le curé du village et où Nino, assis à côté d'Angela, se démène sous la table tout en parlant à son père et au curé pour retirer la culotte de sa voisine, qui résiste longuement d'abord, puis abandonne et le laisse faire avant de laisser aller son précieux atour et de le faire glisser aux pieds du jeune homme qui laisse tomber sa serviette afin de s'en emparer et le glisser dans sa poche. Il y a aussi cette autre scène où Nino, enfermé dans la chambre de la bonne avec elle, s'amuse à la peloter sans ménagement tandis qu'elle refuse les avances du père de l'enfant qui, de l'autre côté de la porte, espère un peu d'attention. Nino va jouer tant que possible avec Angela, jusqu'à la forcer à se déshabiller dans sa chambre, allongée sur son lit, tandis que lui et son meilleur ami la reluquent depuis une petite lucarne surplombant la pièce, ou encore en la poussant à servir le petit déjeuner au lit à son père en ouvrant plus que de raison son décolleté, attendant que le paternel affolé essaie de la forcer pour la voir lui retourner une grande gifle compromettante. La domination absolue de Nino se fera plus que jamais ressentir dans une scène très chaste et assez dérangeante où le jeune homme se rend la nuit dans la chambre de la bonne et fait les cent pas autour de son lit en la fixant d'un regard inquisiteur quand, impuissante et effrayée, elle commence à pleurer et implore le garçon d'obtenir ce qu'il veut pour en finir.



Toutes ces scènes sont plutôt bien tournées et jalonnent le film avec parcimonie pour le relancer régulièrement, car pour le reste on est malgré tout en présence d'une comédie érotique italienne de derrière les fagots. On peut en effet faire pas mal de reproches à Samperi, comme une certaine lenteur, une surabondance de scènes de comédie (pas très bonnes) qui s'étalent trop largement sur la durée de l’œuvre. Mais ce sont les scènes dont je parle qui comptent, et peut-être ne les attendrait-on pas avec la même impatience, et ne les verrait-on pas avec le même intérêt si les scènes de comédie qui les séparent étaient trop brèves. C'est un prêté pour un rendu. On attend de voir le corps plantureux de Laura Antonelli se dévoiler, on la désire par-dessus tout, on fantasme l'histoire du petit Nino, espérant qu'il transgresse finalement l'interdit. Et il le fera dans une séquence finale assez onirique. La maison est vide et pendant un grand orage, alors que les fusibles ont sauté, Nino, armé d'une lampe de poche, aveugle Angela et lui ordonne prestement de se dévêtir. Ce qu'elle finit par faire en l'insultant copieusement ("filio de putana !", etc.), à demi éclairée tantôt par la lampe torche, tantôt par des éclairs fournis. Après s'être libérée de sa rage elle commence à jouer à cache-cache avec le petit Nino, toute nue et rieuse, rendue hystérique par la situation. Et puis elle finira par voler sa lampe à Nino pour lui rendre la pareille. Et finalement le coït tant redouté et tant espéré arrive dans la lumière zébrante et chaotique des éclairs de tonnerre. En guise de conclusion, au mariage de son père et d'Angela, Nino s'en va embrasser sa nouvelle belle-mère et lui dit avec un sourire malicieux, cruel : "Félicitations maman !"



Ce film sur l'éveil sexuel d'un adolescent par une femme adulte deviendrait presque un film sur l'inceste consommé avec consentement. Presque seulement, après tout elle n'est que sa belle-mère. On n'est pas encore dans la liberté de ton (presque inquiétante) de la série américaine de films porno "Taboo", avec Kay Parker, dont je vous parlerai peut-être une prochaine fois. Mais sans atteindre la limite franchie par ces films porno américains des années 70, l'irrévérence était au rendez-vous chez Samperi. Et pour qu'un film simplement érotique procure tant d'émois, il faut qu'il soit un minimum transgressif. Il faut aussi et surtout une actrice comme Laura Antonelli, ce qui ne court pas les rues. En 1992, soit 19 ans plus tard, Salvatore Samperi, fort du succès d'estime de son film et de la communauté grandissante de ses fans, a tourné Malizia 2000, la suite des aventures d'Angela, toujours avec Laura Antonelli. J'espère pouvoir mettre la main dessus un de ces jours pour vous en toucher deux mots.

(Comme cet article est le 100ème article posté sur le blog, je me permets un petit cadeau d'anniversaire, avec quelques photos complémentaires à l'affiche, qui dérogent un peu à la coutume de ce blog, mais qui s'en plaindra ?)


Malizia de Salvatore Samperi avec Laura Antonelli, Alessandro Momo, Turi Ferro et Tina Aumont (1973)

Black Sheep

« J’ai plus que 3 briques sur mon compte en banque dont une dans mon slibard ! » c’est en prononçant cette phrase sans équivoque que le jeune cinéaste néo-zélandais Jonathan King a fait son entrée dans le sombre bureau du patron de l’obscure entreprise JonahloMuvies, l’une des rares sociétés de production néo-zélandaises ayant résisté face à l’envahisseur américain. « Bon ok, Elvis, je vais essayer de te sortir du pétrin ! Essayons de te trouver un scénar potable qui te rapportera du pognon » lui a répondu le patron du tac o tac, habitué aux cris d’alarme de son jeune poulain. S’en est suivie une longue séance de brainstorming autour d’une table ovale où les différents collègues de travail n’ont rien trouvé de bon ou rien qui n’ait déjà été fait. Puis un jeune employé, jusque là plongé dans la contemplation des paysages bucoliques qu’il regardait depuis la fenêtre, a levé timidement le doigt et a prit la parole avec hésitation.
- Je guinchais par la fenêtre là, je matais ces milliards de moutons qui pâturent dans nos champs, tout autour de nous, et… vous allez peut-être trouver ça naze, mais j’ai eu une putain d’idée toute conne qui m’est venue à l’esprit… a dit lentement le jeune homme timide, face à un auditoire déjà impatient, lassé par cette interminable séance de brainstorming.
- Bon va z’y dégueule, on a pas que ça à foutre mon vieux et on a déjà passé toute la sainte journée à cogiter pour ce con de King ! a répondu sèchement le patron, à cran.
- Bon…ok, a reprit le jeune, secoué ; alors voilà : j’imaginais un film d’horreur où les moutons deviendraient des monstres assoiffés de sang.
- Bon écoutez les mecs moi si c’est ça je me barre, a dit tout de go un type qui était jusque là à moitié endormi à l’autre bout de la table et qui s’est redressé d’un seul coup. Je fous le camp. Je mets les voiles. Je disparais. Des films d’horreur comme ça y’en a déjà eu des centaines. Putain mec t’as pas inventé l’eau douce. Ces films-la sont des parodies de merde jamais drôles. Prendre un animal ou un objet d’apparence tout à fait innocente et en faire un monstre sanguinaire, ça accouche rarement d’un bon film. Ça craint ! The Refrigerator, ce film où un frigo s’en prend à ses proprios, tu le connais sûrement pas, mais moi oui, je l’ai vu, du début à la fin, sans fermer l’œil, et je peux te dire qu’il est pas terrible malgré son pitch sacrément novateur. Et pourtant un frigo mangeur d'hommes moi ça me fait déjà plus marrer qu’un mouton zombi. Et puis on nous a resservi la même chose avec cette fois-ci un teuchio qui arrachait les culs des personnes qui venaient chier dedans. C'était dégueu et c'était une bien meilleure idée que la tienne : je suis pas allé aux toilettes pendant plus d'une semaine après l'avoir vu ! Je te raconte pas l'état de mon futale ! Puis il y a eu un autre film avec un ascenseur maléfique, tout simplement intitulé L'Ascenseur. Il est très célèbre celui-ci, il a même eu une récompense à Avoriaz. Avoriaz putain, ça rime à rien ce festoche minable. Et tu piges même pas quand je suis ironique, je le vois bien, t’as l’air tout paumé. Bref. On a déjà vu des chiens dans Beethoven, des chats dans Simetière, des ours dans L’Ours, des piranhas dans Piranhas, des oiseaux dans Les Oiseaux, des éléphants dans Jumanji… C’est du vomi et du revomi ton idée. Ça n’est jamais un prétexte assez solide pour en faire un film. A vrai dire j’ai même de la peine pour toi. Tu feras pas de vieux os au sein de notre compagnie. Bon et puis comme je l’ai dit, moi je trace ma route. Y’a ma femme qui m’attend avec ses trois putains de gosses à la maison, et j’ai surtout pas envie de passer la soirée à me faire engueuler parce que je suis rentré en retard du boulot. Ce soir c’est à mon tour de crever les gamins pour qu’ils trouvent le sommeil fastoche et nous pourrissent pas la soirée. J’en ai marre de vos conneries ; je commence à regretter ce temps béni où ce bon gros Peter Jackson nous dictait tout ce qu’on devait faire au doigt et à l’oeil. Lui aussi avait des idées de merde mais au moins ça nous rapportait du pognon et moi j’obéissais sans réfléchir. Toi tu vas nous apporter le mauvais œil. Tu vas nous faire couler. Tu vas nous rayer de la carte alors que ça fait maintenant plus de 25 piges qu’on parvient à résister face à la concurrence ricaine. Et puis merde alors, mon père était dirlo photo et travaillait déjà pour JonahloMuvies. Le père de mon père était second assistant au balayeur, ici même, dans ce building. Mon arrière-arrière grand-père est enterré dans le cimetière indien sur lequel ce building est justement implanté. Le poltergeist qui nous gangrène la vie : c'est lui ! Ma mère m’a mis au monde en catastrophe dans ces locaux. Mon premier rapport a eu lieu là, juste là, sur cette table. Désolé les mecs. Et bordel je veux pas qu’un projet minable dicté par un jeune crétin mette à l’eau notre société ! Allez je vous dis adios muchachos, moi je taille la zone. Si vous avez une idée valable vous m’appelez, vous connaissez mon numéro. Mais m’appelez surtout pas chez moi après 22h, car si vous réveillez mes gosses je vous fais la peau. Je fais de vous mon paillasson et j’essuierai tous les jours mes chaussures de montagnes dégueulasses sur vos tronches aplaties ! »



Malgré ce long monologue lourd de sens, Black Sheep a bel et bien vu le jour. Il est disponible partout et, en comparaison à d’autres films bien meilleurs qui passent souvent inaperçus, on en a beaucoup entendu parler. Même ces rares émissions télé ou radio qui s’intéressent encore au cinéma l’ont critiqué avec sérieux, comme si Black Sheep était d’une grande originalité et méritait toute l’attention du monde. Il s’agit pourtant, comme l’avait prévenu le bonhomme énervé, d’un simple film d’horreur parodique de plus, bête comme ses pieds, s’appuyant uniquement sur une idée déjà bien faible, et n’étant drôle qu’une fois ou deux sur 1h30 de film. Cependant le jeune employé avait aussi raison, il suffisait d’une idée si simple mais si évidente pour assurer à son film un succès largement suffisant pour le rembourser, voir même pour permettre à JonahloMuvies de couler des jours heureux.


Black Sheep de Jonathan King avec Matt Chamberlain et Nick Fenton (2006)

7 mai 2008

Chacun cherche son chat

Après le succès planétaire du Péril Jeune, Cédric Klapisch se voit confier dès l'année suivante la réalisation du très fameux Un Air de famille, co-écrit par le duo Baoui-Jacri. Klapisch ne supporta sans doute pas d'être réduit au rang d’exécutant, d'homme à tout faire, de simple nom sur une affiche, de connard assis à rien foutre derrière un combo pendant que Bacri, Jaoui et Darroussin faisaient de leur côté un film qui leur ressemblait, un assez bon film, très éloigné de celui qui est censé l'avoir réalisé, Klapisch, lequel a en réalité passé tout le tournage dans sa maison de campagne du Lubéron, à péter dans la soie entouré de ses chats. Alors il décide d'écrire et de tourner un film, son film, un film qui lui ressemble et dont il puisse tirer les ficelles tout seul. C'est pourquoi en 1996, année faste, Cédric Klapisch tourne simultanément deux films. Enfin ça c'est ce que racontent les journaux et wikipédia. Lui, dans les faits, il ne tourne qu'un film, le sien propre, qui aura pour judicieux titre Chacun cherche son chat.



Oubliez Une Nuit de chien de Werner Shroeter. Effacez de vos mémoires Chiens enragés de Mario Bava, sans oublier de jeter dans le même sac le Chien enragé de Kurosawa. Inutile de repenser au Chien du Rajah de Murali Nair. Éradiquez Un Après-midi de chien de Lumet de vos pensées, ne pensez plus non plus au Chien andalou de Bunuel et n'allez pas voir Entre chiens et loups d'Alexandre Arcady au cinéma, vu que de toute façon il n'est pas dans les salles. Oubliez que vous êtes allés voir au cinoche Chien des neiges de Brian Levant un soir de grandes pluies. Vous avez peut-être eu la chance de voir Les Chiens de paille de Peckinpah, auquel cas ne le dites plus à personne. Enfin si Le Chien, le Général et les Oiseaux de Francis Nielsen était votre dessin animé préféré quand vous étiez petit, faites une croix dessus. Même chose pour Le Chien jaune de Mongolie de Byambasuren Davaa, ou encore pour le moins tendre Viande de chien de Carlos Siguion-Reyna. Pire, ne songez même pas au misérable Entre chiens et teucha de Michael Lehmann, ici il ne s'agit que de chats et rien que de chats.



Encore une fois, et après avoir si vaillamment dénoncé les retards des trains TER et TÉOZ dans son premier court métrage Ce qui me meut, Cédric K. s'attaque aux sujets les plus chauds. Ayant déjà frappé d'un grand coup de poing sur la table pour dénoncer la tyrannie exercée par un professorat litigieux sur une communauté étudiante vouée à l'échec, habillée chez Conforama, créchant dans des taudis et volontairement crasseuse dans Le péril jeune, Klapisch se concentre ici plus précisément sur la question des chats, de la difficulté d'élever des animaux domestiques en ville, sur les pressions exercées par nos concitoyens - plus nombreux qu'on ne croit - démunis d'amour pour les bêtes, qui, après s'être ramassés un beau matin la gueule dans les merdes de chats de leurs voisins en allant travailler, sont condamnés à deux mois d'hôpital pied dans le plâtre, perdent leur emploi et décident de se liguer pour organiser des chatonnades, ces événements lugubres lors desquels les plus sectaires et les plus réac' des résidents de la Capitale se réunissent encagoulés pour aller bastonner des chats. Enfin le film de Klapisch s'attarde sur la question de la difficulté de créer des élevages de plus de 200 chats dans des immeubles insalubres du 5ème arrondissement. Autant de questions de société que soulève une bonne fois pour toutes un Cédric Klapisch décidément plus concerné que jamais par son époque. On peut légitimement parler de film définitif sur la recherche d'un chat qu'on a perdu, et c'est un tour de force de Klapisch quand on sait combien le propos est à la fois vaste, inépuisable et sujet à caution.



Au départ ce film devait être un court métrage. C'était l'histoire d'une fille qui perd son chat : elle descend dans la rue, cherche dix minutes, pas moyen de foutre la main dessus, elle remonte et finalement elle le retrouve coincé dans la porte d'entrée de son appartement, la tête figée dans une expression de douleur atroce, les oreilles couchées, l'œil écarquillé, la gueule grande ouverte d'où pend une langue bleue longue comme la main. Les deux pattes avant dressées sous le menton, raides comme la justice, griffes sorties en direction de la cage d'escalier. La fille se rend compte que le chat n'était pas du tout perdu, il pionçait bien gentiment sur le canapé à côté d'elle. Ne l'ayant pas vu elle est partie à sa recherche et le chat, voyant sa maîtresse sortir de l'appartement, a entrepris de la suivre, mais c'était sans compter sur un courant d'air vicieux et sur la vélocité avec laquelle la jeune fille devait claquer sa porte pour vite prendre les escaliers quatre à quatre. Le chat est resté là, complètement mort, l'abdomen écrasé entre la porte et le mur, les côtes réduites en cendres, l'estomac éclaté, le milieu du corps réduit à une épaisseur dérisoire de quelques millimètres, tandis que l'arrière du corps est demeuré totalement inerte lui aussi, affaissé, comme dans l'attente qu'on daigne rouvrir la porte pour permettre aux poumons de se remplir à nouveau et au reste du corps de rendre les armes dignement. Bref en somme le chat est complètement rétamé dans la porte et la jeune fille le regarde sans comprendre. Générique !



Mais poussé par un producteur enchanté et une équipe technique fiévreuse de sortir du chômage pour un peu plus de deux jours, Klapisch, fort de milles nouvelles idées de chats perdus, a rallongé son court pour en faire un long métrage, tout en gardant son premier sketch en guise de conclusion tragique à son chef-d'œuvre. Quand ils sont passés le voir sur le plateau, J-P. Bacri et A. Jaoui ont aussitôt appelé leur producteur pour lui demander de retirer le nom de Klapisch des affiches de leur film Un air de famille, ce qui pour d'obscures raisons de copyright ne s'est jamais fait. Les relations entre Jabac, le couple de dialoguistes le plus huppé du Tout-Paris, et le grand magnat du film choral parisien sont désormais au beau fixe puisqu'ils ne se fréquentent plus. Avec ou sans eux Klapisch a signé son film, et il fait bien une plombe trente comme c'était écrit dans le cahiers des charges. Du début à la fin le film raconte des histoires de chats perdus puis retrouvés, qui n'ont aucune sorte de liens les unes avec les autres, et on marche à fond dans son trip.

C'est d'abord Zinedine Soualem qui cherche son chat dans un plan séquence de dix minutes. On se surprend à ne jamais s'ennuyer devant ce grand acteur qui, demeurant au beau fixe fièrement assis sur son sofa devant une télé clairement éteinte, appelle son chat prénommé pour l'occasion "Djamel", hurlant son nom à tue-tête, en penchant vaguement la tête vers la cuisine, la chambre, le couloir, l'œil joueur d'abord, puis légèrement inquiet. Après dix minutes et pour conclure un plan séquence tout en travellings circulaires autour du sofa, Zinedine Soualem, impérieux, se lève enfin et décide d'aller jeter un œil sur les toits malgré son vertige, pour retrouver son chat. Sa quête, qui dure vingt minutes mais qui nous vaut des plans magnifiques sur les hauteurs de Paris, se solde par un échec, et Zinedine Soualem rentre chez lui en claquant la porte. Il fait un dernier tour du proprio et s'exclame à la cantonade : "Moi j'arrête de chercher Djamel j'te préviens, je laisse pisser. Je te mets des croquettes à la merde dans ta gamelle pour quand t'auras fini de jouer". Puis l'acteur se poste debout devant son téléviseur, manifestement choppé par un programme que Klapisch ne nous dévoile pas (mais on devine au son qu'il s'agit du premier kourtrajmé de l'auteur, Ce qui me meut, effectivement aussi court que captivant). Quand il se retourne enfin pour aller s'asseoir quand même, Zinedine découvre sous lui, là où était posé son cul emmitouflé dans un jogging Quechua vert et rose, son chat, dont le visage est relativement chiffonné, et dont les pattes avant sont à ce point écrasées que l'on devine qu'elles se chevauchaient quand Zinedine Soualem a décidé de venir s'asseoir là : la patte droite, originellement posée négligemment sur la gauche, est encastrée dans cette dernière, les deux pattes étant comme soudées l'une à l'autre au niveau des articulations dans un geste de croix mortuaire qui ne laisse planer aucun doute sur l'issue tragique du chat, étouffé et aplati par le cul de son innocent de maître, le pauvre Soualem.



Et puis c'est au tour d'Hélène de Fougerolles, Marine Delterme, Marilyne Canto et Renée Le Calm, quatre sœurs jumelles (on passera sur les choix de casting de Cédric Klapisch, tapez Renée Le Calm dans google et vous comprendrez) qui n'ont de cesse de chercher leur chat. Elles fouillent tout le 5ème arrondissement à la recherche de leur animal si cher. Et puis elles finissent par le retrouver sur le toit de leur immeuble. Leur con de chat est monté là et ne sait plus redescendre, il attend terrorisé sur le bord de la corniche. Les quatre sœurs grimpent sur le toit par une trappe et récupèrent le beau chaton. S'ensuit une dispute à qui prendra le chat dans ses bras la première pour lui faire un gros câlin. Et le spectateur sent bien venir le couac, il sent bien le malheur se profiler à l'horizon, comment s'en garder après avoir assisté impuissant à la mésaventure de Zinedine Soualem, qui a donné le ton du film. Et les quatre sœurs ne veulent pas voir le drame se rapprocher. Et tirant chacune sur une des quatre pattes du maudit matou, arrive ce qui devait arriver... Et l'on a déjà mal au cœur depuis cinq minutes quand ce qu'on imaginait sans y croire se produit enfin, quand on voit le chaton éclater dans un bruit sourd comme un oreiller chargé de plumes. Et Klapisch, inspiré, croit bon de filmer dans un panoramique lent et éprouvant sur les toits de Paris les poussières blanches et rouges du petit chat explosé volant aux quatre vents, déportées par les courants d'air pollué parisiens.



Je passerai sur une séquence morbide de plus et sans grande nouveauté dans laquelle Camille Japy, après avoir passé une soirée toute seule dans son petit appartement à fumer du spliff devant la télé, se réveille au petit matin, inquiète de ne pas trouver Victoire, sa petite chatte, pour finalement l'apercevoir par hasard coincée derrière le radiateur, écrasée dans un espace large comme deux doigts, complètement cramée, fumante, un gros bédot collé aux coins de la gueule. Voilà une séquence onirique qui vaudra à Cédric Klapisch les foudres des maîtres du genre, j'ai nommé la rédaction au complet de Mad Movies, le grand magazine du fantastique et du lexique du cinéma réinventé à chaque page. Avec cette scène, Klapisch aurait voulu rendre hommage au singe clamsé derrière un radiateur de Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) d'Arnaud Desplechin, pourtant sorti deux mois après la même année.



Dernière scène éloquente, avec Romain Duris s'il vous plaît, qui pendant près de 45 minutes de film cherche son chat en courant dans toute la ville, partant de l'Arc de Triomphe pour arriver devant la tombe du Soldat Inconnu une rose rouge à la main dans un parcours identique à celui de François Mitterrand en son temps (Libé a titré à la sortie du film: "Klapisch nous tire des larmes de malade"), pour enfin retrouver son chat, pourtant coincé dans son impénétrable tignasse, étouffé par une touffe de cheveux sales et gluants enfoncée dans sa petite gorge jusqu'aux profondeurs de son minuscule intestin grêle.



Le film a été primé à Berlin en 1996 où il a reçu le Prix de la Critique Internationale, section panoramique, pour le panoramique sur les entrailles du chat éclaté s'envolant sur les toits de la ville de Paris, qui sera à l'origine d'un nouveau terme de cinéma : "Panotragique". Cette même année Anouk Grinberg a remporté l'Ours d'Argent de la meilleure actrice pour Mon homme avant de déclarer sur scène : "Je regrette d'avoir commis autant de films quand je découvre que le cinéma peut être cela, quand je termine devant des films comme celui de notre ami". Une minute après l'Ours d'Or revenait à Raisons et sentiments de Ang Lee, grand ami de Takeshi Kitano, qui déclara vouloir cesser de faire des films et d'en voir après avoir serré la main de Klapisch.



Le film a aussi remporté le prix Martini & Rossi 1996, qui, rappelons-le, étaient deux grands criminels devant l'Éternel qui ont croupi dans les geôles de la plus grande prison du monde après avoir créé ce festival clandestin. Ce prix est remis chaque année dans la prison d'Alcatraz aux artistes que le jury de taulards considère comme le plus potentiellement coupables de crimes contre l'humanité. Le président du jury cette année-là, un certain Manuel Munz, avait déclaré en remettant le prix (des menottes dorées à l'or fin) à un Klapisch enchanté : "Vous êtes probablement l'artiste, cette année, dont on peut penser qu'il aurait de toute évidence commis des atrocités ou autres violences et barbaries sur personnes jeunes et âgées s'il n'avait pas eu son art comme exutoire où détendre ses nerfs, félicitations et à l'année prochaine !". Chacun cherche son chat a donc remporté le 12ème Grand Prix de la fondation Martini & Rossi pour le cinéma. L'heureux lauréat de ce prix, attribué par une cinquantaine de taulards, se voyant remettre une somme substantielle pouvant aller jusqu'à 200 000 francs (30 490 euros), nous savons désormais d'où provenait l'argent sale puis blanchi qui a ensuite permis à Cédric Klapisch de produire les Branlettes Espagnoles et autres Poupées Russes, dont les titres révélèrent à demi-mot l'origine des mécènes de notre Klapisch national, mécènes détenus à Alcatraz jusqu'à nouvel ordre.

Klap' de fin.


Chacun Cherche Son Chat de Cédric Klapisch avec Garance Clavel, Zinedine Soualem et Romain Duris (1996)

Le Péril jeune

En 1995 Cédric Klapisch débarque sur les grands écrans du festival de Venise avec Le Péril jeune. Dès l'annonce de sa sortie dans les journaux le film fait fureur, un journaliste de France-Soir fait même l'éloge du film dans ses colonnes. Et quel film puisque, doit-on le rappeler, Le Péril jeune était un long métrage de haute volée sur la jeunesse, fustigé par le lauréat du Lion d'Or de la Mostra de Venise 1997 (soit deux palmarès plus tard) à savoir Takeshi Kitano. Ce dernier remportait la récompense suprême pour son film Hana-Bi, un remake sentencieux du fameux Hannah et ses soeurs de Woody Allen dans lequel l'acteur Japonais Tetsu Watanabe faisait des pieds et des mains pour reprendre au pied levé un rôle tenu de main de maître par Carrie Fisher dans la version originale tandis qu'à ses côtés Takeshi Kitano lui-même se chargeait de prendre les traits de Mia Farrow sous un maquillage qui n'aura laissé personne de marbre à Venise, la ville sous-marine. Takeshi Kitano, en recevant son Lion d'Or de deux mètres par trois lourd de plusieurs tonnes, fustigeait le film de haute voltige de Klapisch en ces termes: "Terriblement traumatisé par la fin du film de Cédric Klapisch et la paralysie d'un de mes collègues, blessé au cours d'une fusillade, je me retire de la vie cinématographique. En 1995, après avoir vu le film de Klapisch, j'ai commis un hold-up pour soulager les misères de ceux qui m'entouraient. La sérénité du dernier voyage que je vais entreprendre avec ma femme vers le mont Fuji, sera brisée par le souvenir de Cédric Klapisch". C'est en tout cas ce qu'a traduit un intérimaire du discours de remise de prix de Takeshi Kitano devant un parterre de professionnels de la profession tous plus stupéfaits les uns que les autres. En Japonais dans le texte ça donnait quelque chose comme : "Kikujirô no natsu". Certains contestataires écrivirent des critiques oriflammes pour dénoncer l'incapacité des traducteurs simultanés de la Mostra de Venise édition 1997 en prétendant que Kitano n'avait fait que donner de but en blanc le titre de son prochain film : Kikujirô no natsu. L'affaire est rentrée dans l'ordre quand le film en question est sorti en France en 1999 sous le titre L'été de Kikujirô, levant ainsi le doute quant à la traduction faite à Venise, manifestement plus proche de la réalité.


Le Péril jeune de Cédric Klapisch avec Romain Duris, Vincent Elbaz et Nicolas Koretzky (1995)

Dinosaures 3D

Steven Spielberg avait impressionné son monde avec Jurassic Park qui fut à sa sortie un véritable phénomène et l’un des plus grands succès de l’histoire du cinéma. Mais ce qui m’a personnellement toujours fasciné, c’est d’essayer de comprendre comment ce film avait pu si bien marcher et plaire autant. Car il y a selon moi une grave anomalie dans Jurassic Park, qui m’empêche de croire ne serait-ce qu’une seule seconde à l’histoire qui se déroule sous mes yeux. Que l’ADN des dinosaures ait pu être retrouvé dans le cadavre d’une mouche ancestrale retrouvée indemne dans une mine au Pérou, soit, ça passe, ça me va, j’acquiesce et je trouve même l’idée géniale ! Mais là n’est pas le problème, je ne veux pas vous parler d’un souci scénaristique, mais bel et bien d’une incohérence visuelle, d’un couac flagrant à l’image, d’un manque de rigueur évident dans la mise en scène. On est bien d’accord que les dinosaures sont en 3D, c’est flagrant, je dirai même que c’est tape à l’œil, y’a presque une croix au coin de chaque incrustation de dino qui nous permettrait de le faire disparaître si on pouvait cliquer dessus. Ils ont donc fait ce choix de mettre les dinos en 3D, très bien, ça me va, j’adhère. Mais alors pourquoi le reste est réel ? Pourquoi les acteurs et les décors ne sont-ils pas, eux aussi, digitaux ? C’est à n’y rien comprendre ! Jurassic Park a donc pour moi toujours été plus proche d’un Roger Rabbit, fameux film soit dit en passant.

Moi qui avait toujours rêvé de voir un grand film mettant en scène mes amis les dinosaures, j’étais donc resté sur ma faim en regardant l’œuvre tant adulée de Steven Spielberg. Moi qui suis un véritable fanatique des dinosaures depuis que j'ai visité le Grand Canyon en colonie de vacances quand j’avais 8 ans, j’attendais d’être enfin pleinement satisfait, j’espérais que le 7ième Art rende enfin hommage aux dinosaures en parvenant une bonne fois pour toutes à exploiter leur énorme potentiel cinématographique.



La sortie en catimini de Dinosaures 3D au cours de l’été 2007 réalisé par le méconnu Marc Fafard était pour moi un cadeau inespéré vraisemblablement tombé du ciel. Après avoir lu le pitch sur internet, j’ai vite constaté que Dinosaures 3D était fait pour moi. Et après l’avoir vu, c’est devenu une certitude : ce petit docu-fiction sans prétention enterre le blockbuster de tonton Spielby ! On voit du dino sous tous les angles et il n'y en a pas un seul sous lequel ils ne soient pas à leur avantage ! C’est un festival du paléolithique ! Les temps jurassiques apparaissent ici comme une interminable boom où les couples se forment et se défont à vitesse grand V, pour le plus grand plaisir du spectateur, ravi de voir ses animaux favoris reprendre vie et s’accoupler avec vigueur sous ses yeux ébahis.

Dinosaures 3D est également le premier film qui met en vedette le Giganotosaurus et l'Argentinosaurus, deux bestiaux de foire bien plus impressionnants que les autres T-Rex et Vélociraptors qui ont tant fasciné Spielby. Je ne peux m’empêcher de vous décrire rapidement ce qui fait la particularité de ces deux monstres heureusement disparus. Commençons par le Giganotosaurus : il est tout simplement le plus gros animal ayant déjà foulé le sol de notre planète. Ses mensurations étaient telles qu’il pouvait seulement trouver le sommeil en s’adossant aux plus hautes montagnes himalayennes. Il dormait la gueule appuyée contre ces sommets que l’homme a ensuite gravi avec tant de mal. Il bavait et ronflait sur le flanc des plus hauts pics terrestres. Il était d’ailleurs si gros que ses jambes ne pouvaient pas toujours supporter son propre poids, ce qui est la cause principale de sa disparition prématurée. Mais voilà un détail que les créateurs de Dinosaures 3D ont intelligemment ignoré, pour ainsi faire de ce dinosaure la véritable star du film et rendre le résultat encore plus spectaculaire. Dans Dinosaures 3D vous ne trouverez aucun Giganotosaurus condamné à rester au sol, les pattes cassées sous la pression de son bide obèse. Ici le Giganotosaurus pète la forme, il est souple, svelte et danse même la carioca lors de la seule séquence un peu fantaisiste du film de Fafard. Le Giganotosaurus est sans conteste dans mon Top 5 de mes dinosaures préférés.


Quant à l’Argentinosaurus, comme son nom l’indique en grec (traduire littéralement « le terrible lézard d’argent »), il est le seul animal terrestre dont les excréments valaient de l’or, ou plus exactement de l’argent. C'est l'unique cas véritable de poule aux oeufs d'or, sauf que c'était un poulet géant qui mesurait 25 mètres de long. Il chiait littéralement des pièces de monnaie. Son corps était une mécanique bien huilée transformant la nourriture qu’il avalait en argenterie et autres pierres précieuses. Ce phénomène passionnant, resté inexpliqué par les chercheurs, nous offre d’ailleurs la scène la plus mémorable du film Dinosaures 3D : celle où l’on voit un Argentinosaurus rassasié couler un bronze d’argent d’une taille colossale après un repas d’une heure vingt. Si l’Argentinosaurus avait cohabité avec l’être humain, il aurait réglé plus d’un problème et aurait été considéré comme une bénédiction, voire même une divinité ! La dette des pays du tiers monde ? Enrayée par l’Argentinosaurus ! On aurait consacré des pays entiers à l’élevage des Argentinosaurus, sûrement la moitié de la surface terrestre ; le but étant de leur faire produire leur merde dorée, en faisant ainsi de cette bête céleste notre principale source de richesse. A voir l’appétit de la bête, l’autre moitié de la surface de la terre aurait sans doute été consacrée à produire de la nourriture destinée à l’Argentinosaurus ! Bref, avec des « si » on peut aller très loin et je préfère m’arrêter là pour mieux revenir à mon sujet initial : Dinosaures 3D.

Autre qualité de ce documentaire, bien que réalisé avec modestie, il ne manque pas d’audace car il est le seul à ce jour à nous proposer une réponse sans alternative à l’extinction brutale et toujours inexpliquée de nos ancêtres de 38 tonnes. Selon Marc Fafard, les dinosaures auraient disparu suite à un pet incontrôlé du Giganotosaurus. Et oui, car il faut bien savoir que les pets de cette bestiole étaient tristement proportionnels à son poids, et que par simple instinct de survie, ces animaux avaient le réflexe de retenir leurs gaz intestinaux. Mais voilà qu’un jour, après ce repas fatidique partagé avec son pote l’Argentinosaurus, le Giganotosaurus vedette ne pu s’empêcher de lâcher une série de flatulences mortelles qui eu un impact considérable sur l’écosystème de la planète. Ce fut un cataclysme planétaire que Mac Fafard retranscrit à l’écran à l’aide d’un simple travelling arrière d’une tristesse sans nom où l’on voit la Terre se recouvrir d’un épais nuage gris. Éliminant dans un premier temps les autres espèces situées dans un rayon de 100 km de l’évènement, étouffées par une dose de méthane insupportable ; ce pet mortel a ensuite plongé la planète dans l'obscurité et le froid pendant plusieurs années, empêchant ainsi la photosynthèse, ce qui induisit un appauvrissement massif en plantes et surtout en plancton et conduisit à l'extinction de nombreuses espèces dépendant de ces ressources quel que soit leur niveau trophique. Une révélation pareille fait tout bonnement froid dans le dos.

De par son audace, la qualité de ses images numériques et l’histoire tragique qu’il dépeint, l’œuvre de Marc Fafard vient se placer en tête de mes films de dinos préférés. Il s’agit même peut-être de mon nouveau documentaire favori avec Nuit et Brouillard d'Alain Resnais, qui a l'inconvénient de ne pas être en 3D.


Dinosaures 3D de Marc Fafard avec l'Argentinosaurus et le Giganotosaurus (2007)

Gadjo Dilo

On a souvent décrit Tony Gatlif comme le cinéaste des romanichelles. Antoine Gatelin de son vrai nom, qu’il a très tôt changé en Tony The Tiger en référence aux céréales Frosties de Kellogs lorsqu’il entama une carrière dans la NHL, puis finalement en Tony Gatlif pour se donner l’air plus crédible quand il décida de se lancer dans le cinéma gitan ; il est vrai que ce metteur en scène français pure souche n’a pas son pareil pour filmer le petit monde des gens du voyage. Également célèbre pour sa légendaire balafre qui va de l’un de ses orteils jusqu’au beau milieu de son front, et qu’il arbore fièrement à longueur d’interviews, Tony Gatlif s’est rapidement fait un nom au sein de la grande famille du cinéma français en signant une trilogie consacrée aux caravanes, aux caddies et à la guitare sèche, et plus précisément grâce à un film dont je veux à présent vous toucher deux mots : Gadjo Dilo.




Qui aujourd’hui n’a pas vu Gadjo Dilo ? Qui reste-t-il n’ayant pas subi les 102 minutes de ce film fleuve racontant les déboires d’un Roman Duris parti à l’aventure sur les routes cabossées de sa Roumanie natale ? Qui a réussi à passer à travers ? Quel chanceux individu le cyclone Gadjo Dilo n’a pas emporté avec lui ? Je me le demande ! Unanimement reconnu par les critiques et le public, ce film fut un phénomène à sa sortie et continue à parasiter nos vies, sournoisement et discrètement, à la manière des plus terribles fléaux. Diffusé un soir par semaine sur Arte, ce film est également devenu le screensaver de cette même chaîne en ayant remplacé la non moins célèbre partie de saute moutons sans fin auparavant diffusée chaque nuit entre 4 et 6 heures du matin, et à laquelle on repense maintenant avec une amère nostalgie. Gadjo Dilo est aussi une bobine que tous nos cinémas d’arts et d’essai se plaisent à garder dans un coin, au cas où, un soir, il n’y aurait plus rien d’autre à passer. C’est bien simple : Gadjo Dilo est un film si célèbre que sa présence est toujours palpable dans la culture populaire mais aussi dans nos vies quotidiennes à travers ces petits détails qui lui donnent tout son piquant. Par exemple, dès qu’une personne, dans la rue, jette maladroitement un déchet en direction d’une poubelle et que celui-ci atterri juste à côté, elle adresse là un clin d’œil involontaire à l’œuvre de Tony Gatlif. Car à l’instar de ce mouchoir usagé, Gadjo Dilo est un déchet. L’un de ces déchets horripilants qui se trouvent là, près de la poubelle, tout proche d’elle mais pas à l’intérieur, à côté, et qui attendent, tout bêtement, qu’une âme bienfaisante vienne les ramasser pour qu’ils soient enfin remis à leur place, aux côtés des ordures. Gadjo Dilo habite dans la moindre tuile qu’il peut vous arriver jour et nuit. C’est un nid de poule sur une route déserte qui vient crever votre pneu lancé à pleine vitesse. C’est une arrête dans votre poisson pané qui vient vous rappeler que la vie n’est jamais tout à fait tranquille. C’est un caillou dans votre chaussure dont vous vous rendrez compte, seulement après vous être déchaussé une paire de fois, qu’il était en réalité logé dans votre chaussette.




Gadjo Dilo c’est le film qui aida à lancer la carrière de Romain « 1 mètre de menton » Duris. L’un de ces acteurs qui plaisent aux femmes et qui nous font dire, à nous les moins bien lotis par la nature, que tout est donc possible dans ce monde qui ne tourne décidément pas rond. Car Romain Duris est bien le seul comédien français envié par toutes les actrices hollywoodiennes, qui sont jalouses du fait qu’il possède sur son visage un surplus de peau qui pourrait leur être utile lors de leurs futures opérations chirurgicales. Gadjo Dilo c’est aussi le film qui donna son heure de gloire à Rona Hartner, une bien triste actrice qui éclata ensuite en plein vol… plus exactement lors du vol 714 pour Sidney, où l’avion qui la transportait devint le tout premier de l’Histoire à s’être crashé en ne réussissant pas à éviter le fameux Mont Uluru, vous savez, cette étrange montagne australienne si curieusement sculptée par l’érosion qui est pourtant une simple masse carré plantée au milieu d’un désert et qui culmine à tout juste 800 mètres d’altitude. La découverte de la boîte noire dans le trou de balle d’un kangourou mort a levé le doute sur les causes de cet accident, tout simplement dû au brouillard ; mais pour ma part je continue de croire qu’il s’agissait là d’une mission suicide menée par un pilote bienveillant, et désireux de nous débarrasser d’une pseudo actrice qui commençait à envahir tous les plateaux télé français, où elle était montrée comme un animal de foire, surexcité et intenable, à l’égal de son personnage insupportable dans le film de Gatlif. Depuis que cet infâme tas graisseux a finit sa vie en catastrophe sur le Mont Uluru, celui-ci culmine désormais officiellement à 810 mètres d’altitude, grâce à la chair humaine amassée en son sommet et aux débris d’avion encastrés pour toujours en son flanc qui permettent à présent de l’escalader en tong sans souci.




Gadjo Dilo n’a en réalité que deux qualités : être le dernier de la trilogie, ce qui signifie que Gatlif nous lâchera ensuite la grappe pendant un moment avec les Gipsy Kings et le romani ; et être le film qui a popularisé l’expression « Hey Gadjo Dilo ! », une nouvelle façon originale de s’interpeller entre potes, tout en riant du même coup sur le dos de Tony Gatlif.


Gadjo Dilo de Tony Gatlif avec Rona Hartner et Romain Duris (1997)