15 juin 2011

Mon pote

En ce moment, Benoît Magimel est au top du top. L'acteur est à son zénith. Il est tout en haut, sur un nuage, et il nous contemple avec son si beau regard, aussi azuréen que bienveillant. A l’heure actuelle, il n'a selon moi aucun équivalent dans le paysage cinématographique mondial. Je le dis comme je le pense. Il était déjà le seul à sortir indemne voire grandi du fléau nommé Guillaume Canet, puisqu’il campait un homosexuel refoulé et convaincant dans Les Petits mouchoirs. L'acteur surdoué parvenait à ne pas trop se noyer dans la caricature, contrairement à tous ses partenaires, et ce malgré des cheveux d’une couleur carotte assez incongrue. Une nomination à l'Oscar aurait été amplement mérité pour l'ex de Juliette Binoche (rien que ça !) et sosie moins chevelu du footballeur Philippe Mexès. Plus récemment encore, il s'est illustré dans le téléfilm L'Avocat, un thriller efficace sur fond de mafia montpelliéraine qu'il porte à bout de bras ! Rappelons aussi que Benoît Magimel fait partie de ces nombreux talents découverts par Étienne Chatiliez, le véritable Arsène Wenger du septième Art, aux côtés d'autres poids lourds de l'actorat français comme Isabelle Nanty et Tsilla Chelton aka Tatie Danielle. Celui que l'on surnomme Magic'mel a explosé très tôt, dès l'âge de 6 ans, dans La Vie n'est pas un long fleuve tranquille, un titre qui aujourd'hui ne manque pas de faire sourire quand on sait à quel point la vie du jeune comédien, programmé pour triompher, semblait déjà écrite. Le pire, c'est que je ne pense pas un traître mot de ce que je suis en train de déblatérer, mais je vais un peu continuer sur ce ton, c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour réussir à torcher un papelard sur ce maudit film qu'est Mon pote.



A gauche, Benoît Magimel avec le maillot de l'équipe de France lors d'un match de gala organisé au profit des victimes du earthquake japonais. A droite, Philippe Mexès en costard le 27 mai 2008 après avoir remporté pour la deuxième fois consécutive la coupe d'Italie.

Cette fois-ci, c'est à un film de Marc Esposito que Benoît Magimel donne des allures de classique instantané, à ranger aux côtés des plus grosses infamies françaises des années 2000. Le lauréat du prix d’interprétation masculine du 54ème Festival de Cannes incarne ici un taulard roi du "braquo", fan incollable de grosses cylindrées, qui se voit offrir l'occasion en or de regagner sa liberté à condition de devenir un pigiste sérieux au sein d'un magazine sur les quatre roues dirigé par un Édouard Baer au grand cœur. Comme tous les films signés Marc Esposito, LE cinéaste de l'amitié homme-mec, et comme son titre l’indique sans détour, Mon pote est le récit poignant de la relation unique qui va progressivement se nouer entre les deux personnages principaux, qui sont donc campés par un Ed Baer mortellement sérieux et l’incontournable Ben Magimel.


Preuve de la grande amitié qui s'est développée entre les deux hommes, ici Édouard Baer présente Benoit Magimel à son père (au centre) qui a l'habitude de porter constamment un casque autour du cou pour ne rien rater de son émission radiophonique préférée "Là-bas si j'y suis" de Daniel Mermet.

Dans ce dernier Esposito, il y en a littéralement pour tous les goûts. On est en présence d’un film multicéphale naviguant entre différents genres. Cela va du polar rugueux à la Michael Mann (on notera une scène de braquage à couper le souffle) au film social à la Dardenne (même si contrairement aux jumeaux belges, Esposito se paie le luxe de ne jamais tomber dans le misérabilisme) en passant par la comédie pure et la tragédie grecque. En outre, Marc Esposito nous gratifie de quelques plans fabuleux, véritables toiles mouvantes immortalisées par un as de la caméra en pleine possession de ses moyens faisant preuve d’un sens du cadre hors du commun. Avec ce film, le réalisateur français, par ailleurs fondateur de deux des plus grandes revues consacrées au septième art (Studio Magazine et Première), nous rappelle tous les possibles du cinéma. Son film est d’une laideur infinie. Voir ça sur grand écran doit littéralement rendre malade et donner envie de casser des rétroviseurs de bagnoles à la sortie. Pour ne rien gâcher à la fête, Esposito a fait appel à de véritables professionnels pour torcher la bande originale de son film. Un supplice récurrent, à base de banjos et autres instruments à cordes mal accordés, signé Calogero et son frère Giaocchino. On reconnaît immédiatement la patte folle du musicien natif d’Echirolles (38), accompagné par son frère cadet, vraisemblablement débile.


Benoît a profité du film pour faire découvrir l'une de ses grandes passions à son pote Édouard : la junk food. On les voit ici en train de déguster les pâtes cartonnées de la Mezzo di Pasta. Quick, FastSushi, Speed Rabbit, Mad Kebab, Domino's Pizza et l'inévitable McDo... tout y passe.

Le cliché ci-dessus en dit long sur la complicité qui régnait entre les désormais meilleurs amis du monde, puisque c'est à ce moment précis que Benoît Magimel demande un conseil crucial à Édouard Baer et que celui-ci lui répond : "Canet te propose de jouer un homo refoulé dans son film une bande de gros connards qui passent des vacances de beaufs au Cap-Ferret pendant que leur pote est en train de clamser à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière et qui se font remettre les idées en place par un producteur d'huitres à la manque et bourrées d'hydrocarbures aromatiques polycycliques ? Fonce mec, ne te pose même pas la question, fonce !" Chose à relever également dans Mon pote : le générique, qui ravira ces grands écumeurs du quotidien à la recherche d’endroits où s’étale leur police préférée, j’ai nommé le Comic Sans MS. Les premières minutes du film rendent en effet hommage à cette typographie bien connue et contenteront tous ces passionnées ayant 2.0 de QI qui collectent ses moindres apparitions, les immortalisant quand ils en croisent dans la rue sur des panneaux publicitaires, l’APN toujours autour du cou, ou sur l’internet, l'index de la main gauche constamment rivé sur la touche « Imp Ecr ». Avis aux amateurs, donc, vous tenez là une petite perle.


Ci-dessus, un aperçu de la scène-clé du film que je vous spoile sans vergogne : le personnage joué par Benoît Magimel décide de changer de sexe (c'est effectivement lui ci-dessus à droite grâce à l'aide exclusive du célèbre maquilleur-prothésiste Rob Bottin) pour pouvoir vivre pleinement sa passion pour Édouard Baer. Ce dernier s'avouera "bluffé et troublé" par ce travestissement réussi.

Mon pote est truffé de moments que je me suis surpris à me repasser en boucle, comme pour me pincer et m’assurer que je n’avais pas halluciné ce que je venais de voir. Je ne ferai pas l’énumération de toutes ces scènes rendues mémorables par leur bêtise, les couacs présents à l’écran, ou leur profonde connerie, autant d'aspects chers au cinéma d'Esposito. Ce serait trop long et bien laborieux. J’évoquerai donc rapidement ces passages où apparaît la femme d'Édouard Baer (campée par Diane Bonnot, une actrice au sourire ignoble, y'a pas d'autre mot), un personnage vulgaire et con qui donne un aperçu effroyable de la haute idée que doit avoir Marc Esposito du sexe opposé. Je ne peux pas passer sous silence cette longue scène de dialogue filmée en plan-séquence, dans un travelling arrière laborieux, anéantie par le frottement du blouson en cuir de Benoît Magimel. On n’entend strictement rien à cause de ce goof ridicule provoqué par la volonté tenace d’un comédien bien décidé à ne pas quitter son blouson préféré. Enfin, comment ne pas évoquer ce moment terrible où Magimel sort définitivement de taule ? On a alors droit à tous les vieux clichés pourris. On le voit être aveuglé par le soleil (alors qu'il prenait l'air quotidiennement), prendre une grande inspiration et lâcher, soulagé, "Je suis sorti putain...". Une scène navrante qui rappelle les plus belles tirades de Romain Duris dans le chef-d’œuvre de Klapisch, Paris. Sachez que l’on a aussi droit à un passage aussi court qu’exquis où Magimel se met à raper, improvisant un morceau de slam qui annonce une belle carrière d’acteur-chanteur. Je m’arrêterai là.

Pour la petite histoire, sachez que j'ai maté ce film en iDTGV, sur un écran 4 pouces. Ça valait pas mieux. Plus exactement, je l'ai maté en compartiment iDZAP, espace soi-disant propice à la convivialité, aux rencontres et aux échanges. Y'avait un homme d'affaire qui se seiguait non loin de moi. Je le lui ai fait remarquer. "Hé, tu te seigues là ?!". Et il m'a juste répondu "Bah on est en iDZAP, reste tranquille, respire, sors ta teub et fous-toi à poil". Chaud... Vous comprenez bien pourquoi je me suis aussitôt replongé dans ce film dégueulasse, une daube sans nom dont la morale douteuse lui fait paradoxalement éviter le pire : être encore plus prévisible dans son extrême nullité.


Mon pote de Marc Esposito avec Benoît Magimel, Édouard Baer, Atmen Kélif et Diane Bonnot (2010)

12 juin 2011

Le Gamin au vélo

Le Gamin au vélo est un film admirable. Qui méritait largement un prix à Cannes et qui en a naturellement reçu un. Reste à savoir si le Grand Prix suffisait en compétition face au film de Malick... m'est avis que les Dardenne auraient mérité la Palme d'Or, quitte à décorer leur cheminée d'un troisième trophée, et que Malick aurait pu se contenter du Grand Prix, car à octroyer une récompense à Tree of Life, film bien moins abouti et loin d'être aussi parfait que celui des Dardenne, le jury aurait fait meilleure figure en louant sa prétendue témérité narrative, son audace visuelle ou son originalité par le Grand Prix. Mais peu importe, laissons les prix où ils sont et contentons-nous de voir et de revoir ce film des Dardenne, d'y repenser volontairement ou malgré soi avec bonheur et d'en parler. Voir les Dardenne réaliser un nouveau film aussi brillant me pousse définitivement à les considérer parmi la poignée de cinéastes les plus talentueux et les plus importants de notre époque. Ils sont au sommet du Mont Blanc avec ce film qui nous raconte l'histoire de Cyril, bientôt 12 ans, qui n'a qu'une idée en tête : retrouver son père. Ce dernier l'a placé provisoirement dans un foyer pour enfants et Cyril fait tout pour s'en échapper afin de retourner auprès de lui. Il rencontre par hasard Samantha, une jeune femme qui tient un salon de coiffure et qui accepte de l'accueillir chez elle pour les week-ends.



La première chose éblouissante dans ce film c'est son art de la narration. On est littéralement happé par le film dès les premières secondes et on le reste pendant une heure et demi. Comme d'habitude avec les Dardenne - mais c'est ici porté à un niveau encore plus exceptionnel - leur art de l'ellipse (dans la macrostructure) et du montage (dans la microstructure) est unique et absolument remarquable. Ils coupent toujours au moment idéal, évitant tout ce qui pourrait être superflu, et ils jouent de ces coupures et des enchaînements pour permettre au film de s'articuler, au récit de puiser sa vigueur et son énergie dans les manques dont il s’enrichit et au spectateur de combler les vides sans effort pour mieux rester captivé, sidéré par un récit fulgurant et par son mouvement. D'un bout à l'autre de l’œuvre on est complètement plongé dedans, corps et âme, on respire au rythme du film et c'est une sensation pour le moins rare. Peu importe ce que les Dardenne décideraient de nous raconter, on serait invariablement embarqué dans leur histoire. Ils ont un don de conteurs (qui est dans leur cas un pur don de cinéastes car l'histoire du Gamin au vélo n'est pas extrêmement originale ou surprenante en soi, mais l'histoire pour les Dardenne c'est le point de vue, le montage et les acteurs), un don qui n'est guère partagé. A ce titre ils me font penser à Abdellatif Kechiche, l'autre grand storyteller français contemporain. Non seulement on ne s'ennuie jamais devant ce nouveau prodige des frères Dardenne, mais on est impliqué comme jamais dans le film.



Si je devais concéder un léger bémol, en rapport justement avec ce mode de récit typique des Dardenne, je dirais qu'il gît peut-être dans une habitude des cinéastes ici poussée un peu trop loin. A l'époque du Silence de Lorna, le seul semblant de reproche que j'avais pu adresser au film c'était sa manière de systématiser et de surexploiter la fameuse caméra "dans le dos" si anxiogène et si chère aux Dardenne depuis Rosetta. Ici ce qui semblait devenir un système redevient un style puisque la caméra, si elle suit toujours les personnages de près, ne colle plus perpétuellement à leur nuque comme c'était le cas dans le précédent film des cinéastes qui accumulait infatigablement des séquences insoutenables où le spectateur était pris à la gorge par la crainte d'un danger pouvant sourdre à tout instant. Le Gamin au vélo, délesté de cette pesanteur systématique, trouve son seul possible défaut dans une autre habitude des cinéastes utilisée avec insistance, celle qui consiste à laisser au spectateur un temps d'avance sur les personnages. On en sait toujours plus que les protagonistes, on pressent ce qui va advenir et qu'ils ignorent, que ce soit dû à des effets de scénario (par exemple quand Cyril suit le jeune garçon qui lui a piqué son vélo pour tomber dans une sorte de traquenard), ou à des effets d'annonce pas toujours très finauds (comme à la fin quand le gamin dit à Samantha qu'il va acheter du charbon de bois dans un autre magasin). Mais en fin de compte ces légers défauts sont aussi des qualités. D'abord parce que les effets d'annonce, s'ils sont confirmés par le scénario (car il arrive bien quelque chose après chaque annonce, comme on l'attendait), sont toujours légèrement trompés par l'évolution du récit (par exemple le gamin ne se fait pas rouer de coups par les camarades du voleur de bicyclette, et il ne tombe pas non plus sur la bande du soi-disant dealer quand il va chercher du charbon de bois), si bien qu'on est quand même toujours surpris. Et puis il faut dire que malgré ces effets d'annonce, qui pourraient donner l'impression que le scénario serait cousu de fil blanc, on reste imperturbablement absorbé par le film, ce qui achève de prouver l'immense talent de metteurs en scène des Dardenne. Conclusion : je n'ai aucun bémol à adresser à ce film.



En prime les frères Dardenne se départissent un peu de la politique du pire qu'ils semblaient avoir irrémédiablement embrayée avec Le Silence de Lorna. Recelant quelques touches d'humour appréciables, leur nouveau film n'est pas complètement gai pour autant mais il est bien moins éprouvant et anéantissant que le précédent. Les frères Dardenne ont expliqué ce changement de ton en conférence de presse à Cannes, où ils ont loué les mérites du jeune acteur qui incarne Cyril, Thomas Doret, dont l'énergie communicative et la bonne humeur inébranlable auraient contaminé tout le plateau lors du tournage. L'explication vaut ce qu'elle vaut, toujours est-il qu'à l'image transpire la bienveillance des cinéastes à l'égard de leurs personnages. La caméra au plus près des acteurs, les suivant dans leur sillages et ne les précédant jamais, comme tributaire des faits et gestes imprévisibles de ceux dont elle enregistre le mouvement, se veut moins oppressante que dans les films précédents où elle semblait cerner les protagonistes et les enfermer dans son cadre vers une suite de malheurs toujours plus grands. Le regard attendri des cinéastes semble protecteur et, conjugué à celui, parfois désespéré, des personnages, il provoque et permet à lui seul l'espoir. Néanmoins, quand bien même la qualité de ce regard a changé, le style reste le même et il s'améliore encore. On peut commencer à songer sérieusement que les Dardenne sont les véritables héritiers de Robert Bresson, bien davantage que Bruno Dumont qu'on inscrit habituellement dans la première lignée de cette filiation. La façon qu'ont les Dardenne de coller au plus près des acteurs, de se déplacer avec cet enfant qui remue tout le temps, qui court, qui pédale, qui donne au film sa propre vitesse ; la manière dont ils filment avec simplicité, comme voulant enregistrer les faits et gestes de leurs personnages pour nous les rendre passionnants dans leur authenticité, substituant toute psychologie à leurs regards, mots, corps, tout en créant une mise en scène parfaite, limpide, allant à l'essentiel, et qui fait sens dans sa continuité, où elle gagne toute sa beauté, par l'enchaînement des plans et par les manques qu'ils glissent entre ces plans ; leur utilisation du son, toujours savante, ou de la musique qui scande le film et qui, coupée après ses premiers accords, signifie peut-être la frustration des protagonistes et leur incapacité momentanée à se focaliser, ces premiers accords du 5ème concerto de Beethoven sont utilisés exactement comme Bresson utilisait les premiers accords de la messe en ut mineur de Mozart dans Un Condamnée à mort s'est échappé : cessant dès la fin du générique, la courte phrase d'introduction revenait à plusieurs reprises accompagner certaines fins de séquence afin de ne rien ajouter à une œuvre par ailleurs d'une musicalité rare, déployant une harmonie de sons et de silences, et pour manifester la répétition, au sens littéral et au sens théâtral du terme, comme signalant des relances dans les tentatives successives d'évasion pour aboutir à une libération ; mais on peut aussi parler de l'humanisme chrétien des Dardenne, quand ils finissent tous leurs films par une chute ou une immersion dans l'eau, tout cela n'est pas sans rappeler un film comme Mouchette par exemple, ou tout l'art de Bresson de manière plus générale.



La précision obsessionnelle de la réalisation s'efface à l'image pour laisser place à un récit qui s'écoule en toute simplicité et qui a l'aspect de l'évidence. Car l'intelligence des Dardenne est aussi une intelligence émotionnelle. Quand le gamin demande : "Pourquoi tu as accepté de m'accueillir ?", Samantha répond : "Je sais pas", et on sait que c'est vrai. Samantha n'est pas une femme sans enfant frustrée, c'est simplement une femme qui accueille un enfant et qui se met à l'aimer, et on y croit sincèrement. On croit d'autant plus à cette relation que les Dardenne ne suivent pas le canevas narratif habituel, convenu et insupportable hérité de la tragédie et mis au tapis par une écrasante majorité de mauvais films basé sur son modèle, le fameux : "Tout va bien - Élément perturbateur, tout va mal - Résolution temporaire - Nouvel élément perturbateur, tout va encore plus mal - Résolution finale, tout est bien qui finit bien" (à ceci près que dans la tragédie le personnage est plutôt censé mourir lors du dénouement). Ce faisant ils s'évitent le passage central obligé où tout est censé être idéal. En général ces séquences-là sont constituées d'une plage musicale couvrant une écœurante imagerie de clip où l'on voit les personnages s'amuser, rire, s'aimer dans le bain, dans le lit ou à la plage de préférence, et exit le son diégétique de la scène, à part pour les éclats de rire, au profit d'une musique mielleuse placée là pour emporter le sourire du spectateur et mieux le lui arracher ensuite via un second emmerdement bien vachard. Les Dardenne ne font pas dans le chromo ou dans l'idylle mensongère. Ce n'est qu'à la fin du film que Samantha et Cyril s'accordent une après-midi heureuse avec un pique-nique dans l'herbe, après avoir été réellement soudés par des événements difficiles et après une réconciliation compliquée, bref après 1h15 de film, soit après que leur relation le permet effectivement et encore ne sont-ils pas en train de dialoguer en grands amis intimes, ils se contentent d'inviter des amis à manger et de rire un peu.



Ce souffle de vérité est perpétuel dans le film. On peut admirer aussi les regards du gamin qui parfois balayent dans le vide avec ce sérieux typique de l'enfance, qu'il soit en train de rire avec Samantha ou d'entendre le pire de la bouche de son père. Ces regards-là, sa façon de passer ses doigts sous un jet d'eau sans rien dire, le moment où il se frappe dans la voiture, toutes ces scènes sont d'une sensibilité et d'une exactitude précieuses. On y croit parfaitement, d'autant plus qu'on s'y reconnaît forcément, à moins que ce ne soit l'inverse. On croit même aux moments moins crédibles du scénario comme quand le copain de Samantha lui pose un ultimatum ou quand le gamin arrive à mettre KO deux types. Les personnages ne sont jamais triturés, expliqués, grossis à la loupe, et pourtant ils sont complets et fascinants. Y compris le personnage du père, joué par un excellent Jérémie Rénier qui parvient à donner corps à l'homme qu'il incarne en très peu de scènes et avec presque rien. Tous les acteurs sont partie prenante de la puissance du récit, car ce qui rend le film si beau c'est la justesse improbable dont les Dardenne font preuve en permanence. Que ce soit dans l'élaboration du rapport entre Samantha (Cécile de France, excellente, enfin) et le gamin, par exemple quand elle va le voir dans son lit et qu'il lui parle de sa respiration chaude, qu'il sent sur son épaule. Que ce soit encore la façon dont se nouent les liens entre ces deux personnages, jamais psychologisés ou laborieusement expliqués. La naissance de leur relation est sublimée par la mise en scène. Après avoir croisé Samantha dans une salle d'attente de médecin au rez-de-chaussée de l'immeuble de son père, et après s'être agrippé à elle pour échapper aux éducateurs du centre où il ne veut pas retourner, Cyril la retrouve au foyer quand elle lui ramène son si précieux vélo, racheté à l'homme auquel son père l'avait vendu. Concluons d'ailleurs cet éloge avec l'évocation de ce plan séquence discret mais savant, qui n'est peut-être pas le plus touchant du film mais qui en résume bien les enjeux, où le gamin récupère son vélo, moyen idéal d'accélération voire d'évasion, fait quelques démonstrations de maîtrise de l'engin à Samantha et finalement tourne autour de la voiture de la jeune femme, qui démarre pour quitter le foyer. Soudain le gamin accélère dans la roue du véhicule, ce que nous prenons aussitôt, comme les éducateurs du centre, pour une tentative de fuite. Mais un raccord nous montre l'enfant s'arrêtant simplement au niveau de la portière de Samantha pour lui demander s'il peut aller chez elle pour les week-ends. Elle répond qu'elle va y réfléchir et qu'elle rappellera. Et les Dardenne se gardent bien de nous montrer l'attende du coup de fil ou l'appel lui-même, on saute immédiatement au premier week-end partagé par Cyril et Samantha. Cette virtuosité sans afféteries de la mise en scène et cette intelligence suprême du montage sont rarissimes, et font de ce nouveau film des frères Dardenne une œuvre en tout point admirable.


Le Gamin au vélo de Jean-Pierre et Luc Dardenne avec Thomas Doret, Cécile de France et Jérémie Rénier (2011)

10 juin 2011

Les Chemins de la liberté

Peter Weir est un cinéaste qui prend son temps, et c’est une denrée de plus en plus rare à Hollywood. Dans la vie et dans ses films, c’est à l’évidence un type qui n’aime pas se presser. Le réalisateur australien, officiant aux Etats-Unis depuis maintenant près de 30 piges, a donc mis 8 ans avant de sortir un nouveau film après son fameux Master and Commander. Si ce dernier n’avait pas été un franc succès, on aurait ainsi pu dire que le cinéaste a vécu une longue traversée du désert, à l’image, littéralement, de son groupe de personnages dans le film qui marque son retour tant attendu : Les Chemins de la liberté (The Way Back en vo, soit Le Demi-Tour en québécois). Peter Weir retrace en effet le périple d’une bande de prisonniers échappés d’un camp de travail sibérien en 1940 et bien décidés à regagner un pays où ils seraient libres. D'où le titre, astucieux. Ces hommes, partis du nord de la Sibérie, se donnent ainsi pour objectif d’aller à pieds jusqu’en Inde, après avoir constaté avec effroi que la Mongolie était désormais une alliée de l’Union soviétique et ne constituait donc plus une terre d’accueil en accord avec leurs désirs de liberté. D'où le titre, là aussi astucieux. Plus tard rejoints par une jeune fille de 15 ans mais qui ressemble déjà à une catin avec 15 ans d'expériences sexuelles intenses, ces grands randonneurs devant l’éternel traverseront quasiment tous les types de paysages possibles, des montagnes enneigées de la Kolyma à l’étendue désertique de Gobi, en passant par les steppes arides d’Asie centrale et les eaux limpides du Lac Baïkal, offrant ainsi à Peter Weir l’occasion de nous croquer avec un savoir-faire évident des images de toute beauté, sans jamais aller jusqu'à la véritable contemplation.


Peter Weir, l'homme au béret, se mime ici en train de palper le cul de Saoirse Ronan, aux côtés d'un conseiller, spécialiste en climatologie et en culs juvéniles. Vieux pervers.

Évadés de leur camp en pleine tempête et dans un froid polaire, les personnages devront en outre faire face à quasiment tous les grands types de climats enregistrés sur le sol terrestre, puisqu’ils devront aussi affronter la chaleur la plus extrême ainsi que des ours libidineux au cours de leur folle randonnée. On raconte que le vétéran Peter Weir a passé tout le tournage du film avec un manuel de géographie physique sous un bras et le livre controversé de Slawomir Rawicz, A Marche forcée, sous l’autre. Bien qu’il prenne quelques libertés avec le second, le réalisateur natif de Sydney illustre le premier avec application et passe strictement tous les climats en revue, à l’exception des climats tropicaux et subtropicaux. Le metteur en scène aux allures de vieux prof de lycée fatigué nous livre donc un film pluridisciplinaire à recommander à tous les enseignants d’Histoire-Géographie, ces derniers pourraient le diffuser en classe pour tuer le temps en attendant les grandes vacances.


Communiste à la ville comme à l'écran, l'acteur n'a pas souhaité retirer son tatouage bien qu'on lui ait dit que le camarade Staline n'a pas fait que du bien à son idéologie chérie.

Avec un classicisme élégant, efficace mais rarement surprenant, Peter Weir s’attarde surtout à nous dépeindre les caractères de ces personnages auxquels on s’attache progressivement. Comme c’est désormais rarement le cas dans les films américains, ces individus et leurs secrets nous sont dévoilés sans hâte et avec subtilité, ce qui participe à rendre le film captivant du début à la fin, bien qu’il dépasse les 2 heures. On peut toutefois reprocher au héros, le meneur de la troupe, d’être un peu lisse. Il est d’ailleurs incarné par un acteur dont le nom m’échappe (d'après l'affiche, je dirai qu'il doit s'agir de Jim Sturgess). Peut-être aussi est-il légèrement éclipsé par celui campé par le charismatique Ed Harris, impeccable dans le rôle d’un vieux briscard simplement guidé par son instinct de survie, et par le personnage le plus haut en couleurs du film, le chien fou de la bande, sous les traits de l’imprévisible Colin Farrell. L’acteur irlandais marche ici sur des œufs avec ce personnage difficile de bandit endurci, fervent communiste malgré son séjour au goulag, arborant sur le torse un impressionnant tatouage à l’effigie de Staline et Lénine. Colin Farrell parvient à ne jamais tomber dans la caricature, et cela serait de mauvaise foi de dire qu’il n’est pas crédible dans le rôle de cet impitoyable criminel russe croyant encore en son pays. Ces personnages sont si bien dessinés que lorsque l’un d’entre eux vient à mourir, à bout de force, sa mort est toujours poignante. La mise en scène discrète de Peter Weir brille particulièrement dans ces moments émouvants, toujours traités avec délicatesse, recul et simplicité, sans effets faciles et tire-larme comme c’est en général la règle dans les productions américaines.


Colin Farrell aurait affirmé que pour lui, Ed Harris était l'exemple à suivre. Cette déclaration amicale envers l'acteur-réalisateur pose problème lorsqu'on se rend compte que Farrell apparaît souvent derrière lui, tentant de l'imiter du mieux qu'il peut. Sur ce plan, c'est quand même pas mal réussi.

Peter Weir s’applique aussi à nous décrire la survie de ces personnages au cours de leur interminable périple, sans toutefois rentrer dans les détails ni s’approcher d’un style documentaire. Pourtant, on aimerait parfois bien en savoir plus, connaître le menu de chacun de leurs repas, les endroits où ils choisissent de dormir, etc. Et cela est davantage une preuve de la réussite du film que d’une insuffisance quelconque. Le cinéaste met aussi de côté son penchant réaliste lorsque notre bande de taulards se retrouvent nez-à-nez avec une jeune fille fraîchement échappée d’une ferme collective et désireuse de faire la route à leurs côtés. En réalité, nul doute que la jeune fille subirait les assauts de ces ex-taulards qui n’ont pas vu le moindre cul si joliment bombé depuis des années ! De la même façon, on pourra également trouver les randonneurs un brin grassouillets...


Magie du cinéma : pas une seule seconde du film n'a été tournée sur le territoire russe.

La fin du film, trop rapide et maladroite, déçoit quelque peu. On ne peut s'empêcher de penser que Peter Weir aurait dû stopper son film un quart d'heure avant (dans la hutte tibétaine, où les survivants échangent sur leurs projets, avec l'assurance que le pire est derrière eux), ou qu'il aurait carrément dû enchaîner sur une heure supplémentaire nous dépeignant la traversée de l'Himalaya (ici croquée en quelques secondes !), mais au risque de lasser. Peut-être aussi que le cinéaste n'a pas pu faire tout ce qu'il souhaitait... Bien qu’il manque un je-ne-sais-quoi pour faire de ce film une réussite totale Les Chemins de la Liberté est tout de même une œuvre hautement recommandable, surtout par les temps qui courent. Après l’avoir vue, vous jurerez avoir marché pendant deux plombes ! Sacré Tuper Ware !


Les Chemins de la liberté de Peter Weir avec Ed Harris, Colin Farrell, Jim Sturgess et Saoirse Ronan (2011)

8 juin 2011

Papa

C'était le deuxième film de Pulpipi, après la parodie de biopic Casablanca Driver qui avait fait quelques émules. Voulant se forger une image de cinéaste crédible et offrir à Alain Chabat son Tchao Pantin, Maurice Barthélémy sortait de la comédie avec un road movie dramatique, oscillant entre le larmoyant et la comédie familiale. Le résultat c'est un film d'une heure et dix minutes qui se prend au sérieux et qui nous prend le chou bien qu'il se veuille modeste et simple avec sa petite Renault 5 poussiéreuse dans le premier rôle. Dans le second rôle, le gros Chabat plus vrai que nature, Monsieur tout-le-monde en jean moule-bite, affublé de tous ses pires défauts : points noirs, cheveux gras, démarche de quinqua. Il accomplit tous les gestes obligés du type qui fait un trajet trop long en bagnole. Qui du gars qui se surprend à ouvrir la fenêtre pour sauver son passager de l'asphyxie par le pet, qui de celui qui règle cent fois son rétro pour mieux apercevoir le décollebac de la meuf au volant de la voiture qui le double, qui de celui qui, au péage, fait tomber sa pièce et doit l'attraper sous sa roue, en se contorsionnant pour ouvrir sa portière, mais sans l'ouvrir complètement car elle est bloquée par la borne, et lui-même l'est par sa ceinture, obligé de se détendre et de lâcher la pédale de frein au risque de se rouler sur les doigts tandis que 2000 routiers barraqués et tatoués ont déjà la rage derrière.



Quid de celui qui à la station essence se paye, fier de lui, et à 70 centimes la tasse, un bon café avec supplément de sucre bien mérité après 9 heures de route, et constate que son gobelet n'est rempli qu'au tiers, pire, qu'un tiers de ce tiers est un bloc de sucre figé au fond du récipient, lui rappelant immédiatement le fond de ses chaussettes. Qui n'a pas fait une partie endiablée mais quand même chiante sur la fin de Pyramide avec son chiard impatienté par le trajet ? Qui n'est pas tombé en panne sous des trombes d'eau sur la bande d'arrêt d'urgence de l'autoroute, contraint de s'abriter du déluge avec son manteau pour aller téléphoner à un connard depuis la borne située trois kilomètres plus loin ? Qui n'a pas eu envie d'étriper son propre moutard en se cognant le petit doigt contre le genou moite de ce dernier au moment de passer la cinquième, après bien sûr le tête à queue occasionné par ce petit contre-temps ? Bref, tout y est, tout y passe dans ce petit guide du routard illustré. Pour faire un film pareil, si prolixe en détails au plus proche des petites gens, il faut nécessairement qu'il soit un peu autobiographique. Donc, si j'en tire de trop hâtives conclusions, je dirais que s'il n'est pas vraiment boxeur, Barthelemy s'identifie en tout cas à un type qui a buté son fils. Car c'est ça qui se trame derrière cette histoire de bagnoles et de petites cylindrées. Entre quatre vannes qui tombent forcément à plat et que la bande-annonce avait déjà révélées, condensées sur trente secondes, Barthélémy nous fusille l'esprit avec cette histoire de deuil impossible teinté de culpabilité et cette relation homme-fils crevante.



Le soupçon d'autofiction déguisée est alimenté par le caméo, à la toute fin du film, de Judith Godrèche, alias Madame Pulpipi et désormais Pulpipi à la ville comme l'écran, qu'Alain Chabal et son fils retrouvent enfin en quittant leur bagnole adorée après un voyage de 180 jours autour du monde pour retrouver le chemin des filets. Le deuil est une pilule plus facile à avaler pour cette femme propre sur elle qui, étant enceinte d'un troisième enfant doté d'après l’échographie d'un siège rehausseur collé au cul, a moins de mal à oublier. Elle est d'autant plus sereine que son compte en banque n'est pas dévalisé par les 40000 euros de péage que Chabat a déboursé d'un bout à l'autre du film. A la fois c'est peut-être parce qu'elle voit arriver Chabat au lieu de Barthélémy que Godrèche a l'air si jouasse à la fin du film, oubliant son rôle par la même occasion. Chabat est vraiment très très laid quand on le regarde bien sous certains angles (je me permets ce coup bas car ce rôle sérieux et "mignon" a contribué à me le rendre détestable), mais à côté de Barthélémy, c'est un boulevard. Godrèche a pour ligne de conduite de s'enfiler tous les comiques très petits et puant le pipi de la place publique : de Dany Boon à Barthélémy et à quand Mimie Mathy ? Ce film m'a tout de même ému, notamment quand on voit Chabat verser une larme dans le rétro, derrière ses lunettes de soleil, car il m'a rappelé ma propre vie. Quand mon chien Über-Jason est mort, mon père a dit : "Je vais faire un ride en bagnole", il n'est jamais revenu...


Papa de Maurice Barthélémy avec Alain Chabat et Judith Godrèche (2005)

6 juin 2011

Deux en un

Si je parle de ce film aujourd'hui c'est parce que j'ai passé quatre heures devant et je veux pas avoir paumé une nuit de ma vie pour rien. Et comme je considère qu'écrire sur ce blog c'est mon travail, rémunéré par la CAF, j'estime qu'un article c'est un accomplissement qui fait passer la pilule. Des Farelly j'ai adoré Dumb & Dumber, j'ai apprécié Fous d'Irène et j'ai maudit tout le reste. Je me les suis quasiment tous farcis, toujours dans l'espoir de tomber sur une pépite comme Dumb & Dumber (vu au moins 50 fois), mais même leur plus grand succès, Mary à tout prix, m'a plombé. Deux en un contribue à étayer ma théorie selon laquelle les frères Farelly ne font des films drôles qu'à la condition d'embaucher des acteurs comiques drôles. Or, exit les Ben Stiller, Owen Wilson, Matt Dillon et autres Jack Black : on a dit "drôles". Il n'y a qu'avec Jim Carrey et Eddie Murphy (mais ça c'est juste une hypothèse vu qu'ils n'ont jamais tourné avec l'acteur, au chômage technique depuis le début des années 90) que ces deux gros tocards peuvent nous faire marrer.


Imaginez ce que donneraient Jim Carrey et Will Ferrell à la place de ces deux-là. Pour le premier c'est pas dur vu que Matt Damon est justement coiffé comme l'était Jim Carrey dans Dumb & Dumber. D'ailleurs avec ses cheveux longs et pisseux et sa grimace terrible Greg Kinnear n'est pas sans rappeler Jeff Daniels dans le rôle d'Harry, old buddy old pal...

Deux en un vérifie bel et bien cette idée, puisque même si Matt Damon et Greg Kinnear, qui sont de bons acteurs, affichent une belle complicité dans ce film, ce dernier ne décolle jamais et manque cruellement de gags. Le peu de blagues à l'écran apparaissent comme autant de situations incontournables offertes par le pitch du film. Quid de Kinnear qui tire un coup à côté d'un Matt Damon impassible ayant bien du mal à se concentrer sur son bouquin, quid de cette scène où Kinnear monte dans le bus et se rend compte après que celui-ci a démarré que son frère siamois est resté québlo sur le marche-pied... Je pourrais bien en trouver une paire d'autres mais si j'ai du mal en m'en rappeler sans réfléchir ça prouve bien qu'elles ne m'ont pas marqué. Ce qui manque c'est des vannes improvisées, inattendues et sinon déjantées du moins plus osées. Et pour obtenir ça il faut des acteurs comiques dans l'âme, qui n'aiment rien tant que faire rire et qui ont ça dans le sang, comme un don des Dieux. On peut citer les inévitables Jim Carrey et Will Ferrell. On pourra nous répondre qu'un film comme Deux en un a d'autres qualités, voire d'autres ambitions, comme par exemple dépeindre une belle fraternité surmontant le handicap. On imagine qu'il y a derrière tout ça une touche d'autobiographie de la part d'un couple de cinéastes siamois qui partagent réellement le même corps. Mais qui va voir un tel film, aussi platement filmé, pour être ému ou pour se voir délivrer un message d'amitié déjà entendu ailleurs mille fois ? Non, on y va pour se marrer avant tout, et surtout pour ne jamais s'ennuyer. Or c'est leur sujet humaniste que les Farelly mettent à l'honneur, et ça passe au-dessus de la comédie, or ce choix est forcément regrettable, d'autant plus quand le film dure 2 heures. Une comédie réussie qui dure deux plombes c'est un défi rarement relevé.


Quand même...

Pour finir et pour contenter nos plus fidèles lecteurs, c'est-à-dire nos propres frères, quelques mots sur le phénomène Eva Mendes. J'avoue, j'ai un temps vociféré sur cette actrice dont le charme n'agissait pas sur moi et que j'associais inconsciemment à Rosario Dawson, à Jada Pinkett, à Michelle Rodriguez et à J-lo, bref à tous ces latinos en vogue condamnées au rôles de garçons manqués. J'ai récemment retourné ma veste sur le cas Mendes, et uniquement sur le sien. Quand je dis retourner ma veste je suis carrément à poil car j'ai aussi retroussé mon fut. C'est grâce à La Nuit nous appartient, Bad Lieutenant et The Other Guys, que j'ai revu l'actrice à la hausse. Voilà comment de bons choix de carrière peuvent révéler une beauté toute naturelle et pimpante. La meuf joue avec James Gray, Werner Herzog et Will Ferrell, rien que ça. Dans Deux en un, même si le film est tout à fait oubliable, elle rayonne néanmoins de mille feux dans un rôle périlleux de pute arriviste, dont elle a vite su se détacher.


Deux en un de Peter et Bobby Farrelly avec Matt Damon, Greg Kinnear et Eva Mendes (2004)

4 juin 2011

London Boulevard

Quand t'es condamné à avoir le cul vissé sur le siège inconfortable d'un Téoz Eco pendant 10h avec comme seul échappatoire un mini laptop à la batterie chargée à bloc et contenant une petite paire de films sélectionnés à la va-vite, tu es normalement prêt à t'enquiller n'importe quelle saloperie, histoire d'éviter de regarder ton voisin envieux dans le blanc des yeux. C'est du moins ce que je croyais, jusqu'à cet épouvantable trajet Lille-Portbou où j'ai eu la sale idée de lancer London Boulevard. On pourrait appeler ça le "Test du Téoz Eco" : quand un film ne parvient même pas à capter notre attention lors d'un voyage en train interminable que l'on cherche pourtant à écourter par tous les moyens, c'est que le film en question est réellement merdique. C'est donc le cas de ce London Boulevard que l’on doit au dénommé William Monahan, un sale type dont je viens d’apprendre qu’il est surtout connu pour être un scénariste reconnu et multi-récompensé : point d'orgue de sa carrière, l'Oscar du meilleur scénario pour Les Infiltrés de Martin Scorsese, un malheureux remake à peine déguisé !


Y a pas mal de "sessions seigue" qui tombent à l'eau avec une telle photo

Colin Farrell incarne ici un ex-taulard roi du braquo qui profite à peine de ses premières heures de liberté quand il se voit proposer une offre qu'il ne peut refuser : devenir le bodyguard d'une actrice assaillie par les paparazzi, tellement célèbre qu'elle est chaque semaine en couverture de tous les magazines people. Et tellement bonne que ses cousins ont changé de nom pour avoir une chance de lui faire sa fête, on se comprend. Quand Farrell voit que cette actrice a les traits délicats de la maigrichonne Keira Knightley, son sang ne fait qu'un tour, surtout au niveau de ses corps caverneux, et il accepte illico. Mais c'est sans compter sur ses anciens potes truands qui ne l'ont pas oublié et qui lui rappellent dès qu'ils peuvent son passé de malandrin, notamment par des coups de fil incessants. Farrell ne passe jamais une heure tranquille en compagnie de sa future conquête anorexique sans être dérangé par son téléphone. "Hé y'a une fusillade suivie d'un McDo prévue demain à telle heure, t'en es ou quoi ? Y'aura du sang sur les murs et ça sera pas le mien, on va faire des bas-reliefs sur les murs avec les gueules de nos victimes !", "Ow j'ai un bon plan de braquo facile d'une BNP tranquille, je peux compter sur toi ou quoi ? C'est un plan en or, gros, on mettra des masques de présidents des States pour ne pas se faire reconnaitre et on fera une session surf après, pour se détendre...", "Tu viens chez wam demain soir ou quoi ? J'ai PES et le dernier Marc Esposito, mec, j'ai aussi la vidéo de Taïg Kris qui saute de la Tour Eiffel en HD !", "Yo Ferraille de mes deux astérosourcils de merde, j'ai gagné deux billets pour aller voir Sochaux - Guingamp (64ème de finale de Coupe de France) et j'ai direct pensé à toi quoi". Farrell a beau répondre "quoi" systématiquement, il finit par céder, et le voilà à nouveau embarqué dans une sale histoire à Montbéliard...


Déchu de ses poils, on dirait une photo du profil facebook de mon cousin

London Boulevard
est donc un très banal film de lascars que l’on pourra ranger dans les pires dvdthèques aux côtés de Get Carter (la version avec Sly Stallone !) et du coffret réunissant l’ensemble des saisons des séries Veronica Mars et Joey. Dès le départ, le film m’a foutu le cafard et a plongé le compartiment dans lequel j’étais installé dans une ambiance délétère. Ces histoires-là, je n’en veux plus ! Le coup du lascar à la gueule d'ange fraîchement sorti de taule (Colin Farrell) qui s'amourache d'une tocarde a priori inaccessible (Keira Knightley) tandis que lui pend au nez la menace de retomber dans ses travers et donc de finir à nouveau derrière les barreaux ou avec une balle dans le crâne : c'est du réchauffé, du déjà vu et revu des milliers de fois ! Et c’est d’un chiant tellement carabiné que ça m'emmène direct aux chiottes du Teoz Eco histoire de me vider de mon courroux quitte à me tordre les boyaux de manière irrémédiable…


Cette image résume deux effondrements de carrière imminents

Je vous dis tout ça alors que j'ai vu l'intégralité de ce film en un quart d'heure, en accélérant un max. Il a fait fondre la batterie de mon EeePC qui pédale dans la choucroute dès qu'il s'agit de passer des vidéos en avance rapide. Du coup, ce film m'a non seulement fait paumer 15 mn de mon temps mais peut-être environ 2 heures d'autonomie à la batterie de mon mini ordi. Résultat, j'ai passé les deux dernières heures de mon voyage à zieuter le décolbard de la vieillarde obèse assise en face de moi. Faute de mieux, j'étais en train de traverser la banlieue de Thionville !


London Boulevard de William Monahan avec Colin Farrell et Keira Knightley (2011)

2 juin 2011

La Compagnie des Loups

"Derrière chaque homme se planque un leup". Neil Jordan a entendu ce fameux dicton, puis on lui a raconté Le Petit Chaperon Rouge, et il a accouché de ce film, encore largement apprécié et réputé dans le petit cercle des amateurs de fantastique. La Compagnie des Loups (Company of das 3D Wolfenstein, en vo) n'est en effet rien d'autre qu'une relecture barrée du fameux conte pour enfants signé Stéphane Peyron. Le célèbre aventurier et écrivain écolo français, également auteur d'Une Nuit chez les Massaï (interdit à la vente), de Pieds Nus sur la Terre Sacrée (mon bouquin de chevet) et de Chasseur Blanc Coeur Black (adapté par Clint Eastwood sur grand écran, qui en a fait un brûlot facho au grand dam de l'auteur !) serait sans doute surpris de découvrir le sort réservé à son histoire par le réalisateur irlandais natif de Guantanamo. Maître de la mise en abyme de derrière les fagots, Neil Jordan nous gratifie ici d'un film à tiroirs dans lequel les rêves et les histoires s'imbriquent et finissent par se confondre. Le film est, tenez-vous bien : une histoire dans une histoire dans un rêve dans une histoire dans un rêve ! Pour vous faire une idée, imaginez un peu Inception avec juste Ellen Page perdue dans la forêt et entourée de loups concupiscents. "Tout ça... pour ça ?" comme dirait Claude Lelouch.


Une vraie prouesse, que l'on doit à des éleveurs de loups canadiens surdoués, embauchés au niveau du smic par un Neil Jordan bien connu pour avoir de gros oursins dans ses poches

Accompagné d'une réputation enviable et d'un statut de petit classique oublié du cinéma fantastique, La Compagnie des Chiens des Quais déçoit aujourd'hui complètement. C'est certes soigné, on notera ainsi quelques transformations en loup-garous fort bien réalisées qui font véritablement froid dans le dos. Et le film demeure plutôt intéressant et original dans sa construction. Mais La Compagnie des Clebs est surtout drôlement chiant et d'un symbolisme très, très, lourd. On s'ennuie ferme devant ce spectacle qui n'en finit pas ! Cela parvient même à être plus soporifique que l'histoire de base, un conte dont le but est, je le rappelle, de faire pioncer les gosses, avec son loup dégueulasse qui n'est autre qu'un gros pédophile avide de vieillardes. On passe tout le film dans le coma, littéralement, à seulement regretter l'absence du grand Sam Neill.

Des centaines de loups furent abattus pendant le tournage. Est-ce que cela en valait vraiment la peine ?!


La Compagnie des Loups de Neil Jordan avec Sarah Patterson, Angela Lansbury, Stephen Rea et David Warner (1984)