Affichage des articles dont le libellé est Bernadette Lafont. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bernadette Lafont. Afficher tous les articles

7 septembre 2013

Le Beau Serge

Le Beau Serge, premier film de Claude Chabrol et premier film officiel de la Nouvelle Vague en 1958, raconte l'histoire de François (Jean-Claude Brialy, égal à lui-même), jeune homme atteint de tuberculose qui, après de longues années d'exil à Paris, rentre dans son village natal, Sardent (le village des vacances du jeune Chabrol), dans la Creuse, pour s'y reposer. François trouve le petit village de province inchangé et y croise la plupart de ceux qu'il avait laissés (y compris La Truffe, incarné par un Chabrol maigrelet, et le dénommé Jacques Rivette, interprété par Philippe de Broca, assistant réalisateur sur le film). Il retrouve surtout Serge (Gérard Blain, acteur impressionnant et aussi "beau" que le titre le prétend), son ami d'enfance, marié à Yvonne (Michèle Méritz) puis devenu alcoolique suite à la perte d'un premier enfant trisomique mort-né. Ivre mort aux côtés de son beau-père (Edmond Beauchamp), Serge ne reconnaît même pas François la première fois qu'ils se revoient, et c'est son épouse Yvonne et sa belle-sœur Marie (Bernadette Lafont, maladroite mais séduisante dans le rôle d'une authentique Marie-couche-toi-là, et qui l'année précédente jouait la fiancée de Gérard Blain dans Les Mistons de Truffaut) qui doivent évacuer les deux poivrots à la sortie du bar. Accablé par ce spectacle et obsédé par le parcours injuste et tragique de son ancien ami, François va tout faire pour l'aider à sortir de la spirale d'échec et d'alcool dans laquelle il s'est enfoui.




A l'époque, Claude Chabrol, que l'on interrogeait sur son statut de soi-disant "fils à papa", et à qui l'on reprochait à demi-mot d'avoir réalisé son premier film avant ses camarades avec l'argent de ses parents, répondait, avec cet humour déjà incisif qu'on lui connaitrait plus tard : "C'est un fait, mais je ne me plaindrais pas de tourner avec l'argent des autres…" Cette anecdote sur le patrimoine et l'héritage du bon Chacha n'est pas inintéressante si l'on songe que le scénario du Beau Serge est très proche des préoccupations de l'écrivaine française Annie Ernaux, qui dans des récits comme La Place ou le très récent Retour à Yvetot interroge son statut de provinciale exilée, d'autodidacte intellectuelle parisienne en rupture de ban, et cherche sa place au sein d'une filiation qui la destinait au petit commerce de village plutôt qu'au professorat de lettres, questionnant son passage coupable dans un autre monde au prix d'une trahison morale vis-à-vis des siens. C'est un peu le parcours de François, qui ne retrouve pas sa famille mais ses amis d'autrefois, lui le potentiel futur enseignant, et qui se sent coupable d'être parti et d'avoir réussi quand Serge pourrit au pays, où il exerce un métier pénible et sombre dans la dépression.




Mais Le Beau Serge évoque surtout une autre œuvre littéraire d'importance, et de Jean Giono : Un Roi sans divertissement. Le titre du roman de Giono donne une bonne définition du personnage de François. Convalescent, le jeune homme n'est pas dans une posture franchement enviable, mais comme le veut l'adage, au pays des aveugles les borgnes sont rois. Et comme Langlois, pas le directeur de la cinémathèque française limogé par Malraux et défendu par les jeunes turcs des Cahiers jaunes, le héros du roman de Giono, François, pas Truffaut, le héros de Chabrol, malade chronique indécis quant à son avenir, souffre d'une sorte d'ennui existentiel qui, dans l'univers gris et le silence blanc de l'hiver de la Creuse, et non du Vercors, se rend victime d'une fascination pour le Mal ambiant (cet alcoolique qui méprise sa femme, ce beau-père qui saute sur sa fille cadette pour la violer quand on lui confirme qu'elle n'est pas de lui, etc.). Cette fascination se tord en une tentation perverse de païen reconverti en saint martyr prêt au sacrifice pour réparer les vices de ceux qu'il considère avoir abandonnés, la tentation du suicide.




Chabrol tourne deux plans magnifiques. Le premier quand François vient de se faire casser la gueule par Serge et, le visage en sang, appuyé contre la porte de sa chambre, décide de rester et de l'aider coûte que coûte, tandis qu'un très long et très beau fondu enchaîné recouvre son visage de flocons de neige en bourrasque, tel Langlois qui, à la fin du roman de Giono, fume un bâton de dynamite et se fait exploser la tête : "Et il y eut, au fond du jardin, l'énorme éclaboussement d'or qui éclaira la nuit pendant une seconde. C'était la tête de Langlois qui prenait, enfin, les dimensions de l'univers". L'autre plan survient un peu plus tard, quand le même François court d'une maison à l'autre pour sauver Serge, Yvonne et leur futur enfant, et, crapahutant dans le froid glacial de l'hiver et de la nuit, s'efface dans le flou du second plan pour ne devenir qu'une ombre noire au milieu des taches blanches de la neige tombante. "Qui a dit : Un roi sans divertissements est un homme plein de misères ?" Pascal, puis Giono, puis Chabrol, et Godard, qui s'en souviendra au moment de tourner le final de Pierrot le Fou.


Le Beau Serge de Claude Chabrol avec Jean-Claude Brialy, Gérard Blain, Bernadette Lafont, Michèle Méritz et Edmond Beauchamp (1958)

26 juillet 2013

Gwendoline

J'ai l'honneur de vous présenter mon Indiana Jones 4 à moi ! Ah oui c'est une merde, mais pas plus que le véritable quatrième volet de la chère série de notre enfance. Ce gros navet de Just Jaeckin, qui porte le nom infect de son héroïne, Gwendoline, est un film d'aventure très vaguement érotique. C'est mon Indiana Jones 4 à moi. Un film d'aventure et d'action avec un acteur, Brent Huff, qui ressemble à Johan Elmander, une actrice principale, Tawny Kitaen, tout droit sortie du Crazy Horse, une actrice secondaire, Zabou, dans un de ses premiers rôles, que la réalisatrice de Se souvenir des belles choses essaie à toute force d'oublier, et puis derrière eux des tas de chinois, un désert, des gros africains cannibales, une cité engloutie et un peuple inconnu exclusivement féminin composé d'amazones sectaires des temps modernes dont la Reine n'est autre que Bernadette Lafont. Inutile de dire qu'on préfère se rappeler d'elle chez Truffaut ou Chabrol.




Assez gros budget bizarrement pour ce film de série Z, et pourtant ça sent la misère. Mais y'a un ou deux trucs drôles et quelques nichons dans ce nanar, dont ceux de Zabei Broutman. Et c'est quand même mille fois mieux qu'Indiana Jones 4 !


Gwendoline de Just Jaeckin avec Tawny Kitaen, Brent Huff et Zabou Breitman (1984)

29 mars 2012

Le Skylab

Qui n'apprécie pas Julie Delpy ? Qui ne l'a pas trouvée mignonne, voire sublime, dans Trois couleurs : Blanc de Kieslowsky ? Qui n'a pas passé "un bon moment" devant Two Days in Paris ? Nous en tout cas à priori on est très clients. Nous avons donc voulu voir le dernier film de cette artiste à qui tout réussit : Le Skylab. Et même si nous étions animés des meilleures intentions du monde, à 1h06 de film exactement, nous avons dressé le constat suivant : notre sympathique idole venait de nous décevoir dans les grandes largeurs. Les jeux étaient faits, le sort de ce film était scellé, à moins d'un final à la Daylight, notre note Vodkaster ne changerait pas, au mieux 1,5/5. Réunion familiale festive exceptionnelle donnant lieu à un vague pugilat de têtes de cons sur fond de menace de fin du monde : sur le papier Le Skylab est un peu le Melancholia français ! Sorte de portrait d'une époque, les années 70 en France, le film commence avec Karin Viard - qu'on aime plutôt bien mais qui commence à nous lourder magistralement à force de faire et refaire son vieux numéro d'excitée - prenant le train et admirant la campagne pour se souvenir de son enfance en Bretagne, durant un week-end familial. Delpy sort les pulls en laine multicolores, les grosses lunettes et les vieilles 4L pour un film à mi-chemin entre Mes Meilleurs copains et Les Petits mouchoirs. On regarde ça assez facilement, bêtement tenus en haleine par d’infatigables scènes de ménage et autres bastons familiales. Le film parvient aussi à maintenir notre attention, malgré un vide scénaristique certain et d'épuisantes longueurs sur tonton qui raconte une histoire en bagnole ou sur les gosses qui chantent en cœur, grâce aux échanges entre des comédiens pas toujours mauvais et via sa capacité à croquer bon an mal an une série de clichés familiaux qui nous rappellent forcément quelques souvenirs. On tient aussi comme devant un mauvais thriller avec Nicolas Cage, en attendant la lueur de génie, le gag qu'on se repassera à vie et qui n'arrive jamais, en tout cas pas dans Le Skylab, car il y en a au moins un dans chaque daube de Cage (oh que oui !).



Chapitre 2. Gag il y a. Bonnes répliques il y a. La meilleure étant clairement un goof de plateau saisi par le perchman zélé et survolté du film, et gardé au montage par Delpy qui a peut-être cette prescience humoristique rare qui fait qu'on lui donne quand même 1,5/5 (et qu'on ne refuserait pas, entre parenthèses, un dîner aux chandelles ou, mieux encore, une après-midi à la Daurade ou au Sherpa rue du Taur, devant une crêpe dégueu : coût de fabrication, 0,50€, tarif net vendeur, 15€, sans supplément farine de sarrasin ou sucre). Cette réplique survient lors d'un dialogue où le couple d'artistes bohèmes acteurs et cinéphiles de gauche Elmosnino/Delpy s'évertue à défendre les bienfaits du cinéma sur les jeunes spectateurs devant leurs amies, leurs sœurs et belles-sœurs Noémie Lvovsky, Aure Atika, Valérie Bonneton (pense bête : dire un ou deux mots sur Bonneton avant la fin de cet article) et Sophie Quinton, qui jouent respectivement autant de caricatures de la femme dans les années 70 (caricatures jamais poussées assez loin pour qu'une profondeur comique ne s'en dégage). Dans ce dialogue accaparant où sont cités pêle-mêle Le Crabe-Tambour et Apocalypse Nao, citations qui assurent l'ancrage historique du film, on entend, très subrepticement et entre deux phrases légitimes dans le scénario, assez faiblement pour qu'on puisse le rater mais suffisamment fort pour que le mixeur n'ait pas pu passer à côté, un petit mais très net : "oh ta gueule !", qui peut très bien avoir été lâché par Elmosnino lui-même, hors-cadre, qui s'en prendrait à Quinton lancée face à lui dans un éloge de l'école maternelle et de sa vertu d'éveiller les enfants à l'art ; ou bien s'agit-il d'une interjection incontrôlée du dirlo photo l’œil vissé à la caméra et las de ces dialogues de merde. Cette hypothèse est favorisée par le fait que, durant toute la première partie du film, les personnages n'ont de cesse d'aller s'abriter à l'intérieur à cause d'averses intempestives assez terribles dues au fameux temps de Bretagne. Ces allers-retours continuels entre un jardin baigné de soleil et une salle-à-manger bas de plafond auront certainement contribué à rendre fou un chef opérateur SDF priant pour que Delpy choisisse son décor et si possible dans un endroit sous toit où les nuages n'auraient pas leur mot à dire.



Autre scène, même décor, la fameuse salle-à-manger, pour le repas du soir qui réunit à nouveau tous les membres de la famille chauffés à blanc par une journée atypique marquée au fer rouge par les éphémérides et les sourires forcés. L'assemblée dîne téloche branchée, et TF1 a la sale idée de d'abord diffuser un reportage sur le fameux Skylab, satellite ricain promettant de tomber droit sur la maison familiale (comme quoi TF1 a toujours kiffé pourfendre la bonne humeur des gens et leur foutre les foies gratos), puis un autre reportage sur la politique, à l'occasion des élections prochaines de 81 (images d'archives INA dans lesquelles on aperçoit un Lionel Jospin bizarrement encore plus vieux qu'aujourd'hui). Voilà qui lance toute la sagrada familia sur les chemins périlleux d'un débat politique au couteau. La dispute oppose entre autres le couple Delpy/Gainsbourg à Jean-Louis Coulloc'h et Denis Ménochet. Le premier, pour nous c'est et ça restera Lady Chatterley, et on ne veut pas le voir se prostituer ailleurs, se couvrir de ridicule en interprétant assez mal un rôle de gros réac abruti. Quant au second, qui a fait le mariole devant la caméra de Tarantino dans la scène d'intro d'Inglourious Basterds, il semble condamné à jouer le politiquement torturé, puisqu'il campe un soldat revenu d'Indochine traumatisé au point d'aller tenter de violer sa belle-sœur dans le lit qu'elle partage avec son mari, son propre frère ! Pour jouer l'arbitre, Albert Delpy, le papa de Julie, déjà présent dans Two Days in Paris, qui interprète un oncle à la ramasse, suicidaire, pitoyable dans le premier sens du terme, qui nous fout mal, et qui, s'il a fait marrer sa fille avec ce personnage, nous laisse en dehors de son délire. Delpy est ravie de peindre l'ambiance familiale typique de l'époque, avec les gros fachos d'un côté, les gauchos de l'autre, et au milieu, et au milieu... les ancêtres, qui ont dépassé ces clivages et qui du haut de leur sagesse grabataire hurlent : "Vos gueules ! Je me sens mal...". C'est Bernadette Lafont qui joue le rôle. A ce sujet, Delpy a convoqué tous les sociétaires de la Comédie Française, dont Lafont et Emmanuelle Riva, dont on aurait préféré garder le seul souvenir de leurs rôles dans les films de Truffaut et Resnais. Lafont incarne un avatar du spectateur à l'intérieur même de la scène, rythmant les échauffourées factices des frères et sœurs tantôt S.S. tantôt trotskystes à coups de "Je me sens maaaaal".



Devant cette longue séquence qui très typiquement nous tient par le col tout en nous faisant chier, on ne sait s'il faut rire ou pleurer. Sur le grand tableau Excel de la tragi-comédie, le film ne correspond à aucune ligne ni colonne. Delpy a vu à la fois trop grand et trop petit dans ce scénario où certaines toutes petites idées font parfois mouche, tandis que nombre d'autres sombrent dans le gras. Dans une autre scène de dialogue à table (presque tout le film se déroule entre un bidon de rouge et un méchoui énorme, et les plans sur la moustache caffie de patates d'Elmosnino ou sur la bouche de Delpy qui essaie de déloger des bouts d'agneaux coincés dans ses dents du fond ne sont pas toujours heureux), Delpy et Lvovsky parlent cul avec Bonneton, dans le rôle de la grosse coincée de service, un peu mal dans sa peau et soumise à son para de mari facho, quand celle-ci avoue l'air de rien que son époux la "prend vingt fois par nuit, toutes les nuits". La réaction de ses deux comparses est plutôt amusante et bien interprétée, mais après quelques plans de coupe sur une partie de foot très fermée disputée par les maris de ces dames, Delpy croit bon de revenir à cet échange jusque là presque crédible et croustillant et d'ajouter : "C'est beaucoup quand même... Ca te brûle pas la chatte ?". C'est peut-être là que Delpy espère faire éclater de rire la salle de cinéma, peut-être, et pourtant... Faut-il compter sur un réflexe de groupe pour que cela fonctionne. Delpy tombe là dans un de ses travers, la vulgarité pure et simple, gênante, qui parasite méchamment le film. Delpy tu nous as déçus, tu es capable de tellement mieux que ça... C'était peut-être ton film de famille mais il fallait ne le montrer qu'à ta famille. Résultat : 1,5/5.


Le Skylab de Julie Delpy avec Julie Delpy, Eric Elmosnino, Karin Viard, Noémie Lvovsky, Valérie Bonneton, Aure Atika et Bernadette Lafont (2011)