7 août 2026

Footloose

Ce film-là, ma grand-mère l’avait en VHS. Je parle au passé, mais elle doit toujours l’avoir, rangé dans un coin quelque part, entre deux albums-photos de l’exode de 40, ses pastels de paysages du Luberon et ses correspondances avec Sun Ra (le pharaon, pas le pianiste). Hélas, je ne vais plus régulièrement en vacances chez elle pour voir traîner la cassette, alors j’en parle au passé, avec un brin de nostalgie. Ça m’a toujours fasciné, qu’elle l’ait en VHS. Footloose, quoi, paume ton panard ! Elle avait seulement trois cassettes qui se battaient en duel : Shoah 1ère partie, Shoah 2ème partie et celle-ci. Donc je me demandais toujours : pourquoi celui-ci et pas un autre ? On avait dû lui offrir… Elle avait des potes chelous, aux sombres passés et aux goûts douteux, l'un d'eux collectionnait les pin's et les galets à ricochet, un autre venait lui amener des melons tous les jours et tentait sa chance à chaque fois... C'est tout de même surprenant. 




Quand j’étais gosse et que je passais des séjours chez ma grand-mère, j’avais le choix entre ce film-là, La Double vie de Véronique et Jésus de Nazareth. Je me suis tapé Jésus de Nazareth une fois ou deux, en m'arrêtant toujours au moment où le personnage éponyme se met en tête de traverser le désert en pyjama (le ventre mou du film). Et j’ai bien dû m’envoyer La Double vie de Véronique, une après-midi d'orage, en espérant qu'au moins une de ses deux vies soit celle d'une nymphomane. J'étais enfant. Hélas... Mais Footloose, jamais tenté ! C'était pourtant sans doute le plus poilant des trois. Mais le titre, la jaquette rose avec Kevin Bacon de dos en train de triper... ça a toujours su m'en tenir éloigné ! Que signifie ce titre ? Je me suis toujours posé la question… Mais surtout : pourquoi ce film et pas un autre ? Mémé, pourquoi ? L'as-tu seulement vu, toi ? Je parie que non. Par contre, on en a bouffé des melons !




Footloose d'Herbert Ross avec Kevin Bacon (1984)

6 août 2026

Babe, le cochon devenu berger

Tout le monde se passionne pour ce film et salue la performance extraordinaire de Babe, le cochon devenu berger. Mais ce que les gens ne savent pas, c'est qu'il y a 48 « babes », 48 petits porcinets qui ont servi pour ce rôle et qui se relayaient tour à tour pour assurer chaque scène. 16 d'entre eux ont péri pendant le tournage de ce film et de ses suites (Babe, le cochon à la ville ; Babe, le cochon dans l'espace), les 32 autres frères jumeaux restants ont connu un destin encore plus ordinaire : ils sont devenus des gros porcs avant de passer à la casserole. Pas spécialement glorieux et, surtout, pas de quoi crier au génie...

J'ai vu ce film au cinéma sur grand écran quand j'étais petit, ma grand-mère nous y avait traînés. A l'époque, j'allais au cinéma deux fois par an grand max, notamment parce que j'habitais dans une ferme isolée de tout, située à plus d'une heure de route de la première salle de ciné digne de ce nom. Quand on partait en vacances chez elle, Mémé avait tendance à choisir le film pour nous. Elle avait une espèce d'autorité naturelle qui ne pouvait pas être remise en cause par de simples gosses. Au programme du cinéma Le Luberon de Pertuis, elle a coché la séance de Babe en pleine aprèm pour s'assurer de nous flinguer une journée entière. Mes parents étaient éleveurs de brebis. Ils étaient bergers. Comment Mémé a-t-elle pu penser une minute qu'un film si peu dépaysant et si effroyablement con allait nous plaire ? Pourquoi Mémé ?! Dans la vraie vie, Babe, ce cochon à la con qui fout les j'tons aux moutons, aurait fini au bout d'une pique, porté en triomphe par mon père.




Babe, le cochon devenu berger de Chris Noonan avec 48 cochons et James Cromwell (1996)

31 mai 2026

See no Evil, Hear no Evil

Troisième des quatre collaborations entre Gene Wilder et Richard Pryor, See no Evil, Hear no Evil (devenu en français Pas nous ! Pas nous !) est celle qui a, en son temps, rencontré le plus modeste succès. Si cette comédie réalisée par Arthur Hiller met peut-être un tout petit moment à trouver son rythme de croisière, elle n'en demeure pas moins un buddy movie pur jus, fichtrement agréable de bout en bout et très régulièrement amusant. L'alchimie du duo formé par Wilder et Pryor est si évidente à l'écran que l'on regretterait presque que le film s'embarrasse d'une intrigue, d'un fil conducteur, puisqu'il suffirait de nous montrer les deux hommes interagir pour nous tenir en haleine. Gene Wilder et Richard Pryor incarnent respectivement un sourd et un aveugle tous deux témoins d'un meurtre. D'abord pris pour les coupables par les policiers particulièrement débiles et incompétents de New York, ils vont facilement réussir à s'échapper du commissariat pour mener leur propre enquête afin d'être lavés de tout soupçon, l'un comblant tant bien que mal le déficit de l'autre tout au long de leurs mésaventures. 





A l'ère où la moindre comédie américaine use de filtres et de photographies maussades pour essayer, en vain, de se donner un cachet et des airs chiadés, See no Evil, Hear no Evil a cela de plaisant, quand on le découvre aujourd'hui, d'être particulièrement coloré et lumineux. Cela paraît bête mais pourtant... Avec son générique d'ouverture rythmé par un morceau pop aux relents très eighties, Arthur Hiller annonce d'emblée ses intentions. Les joyeux drilles campés par les deux stars sont immédiatement confrontés, puis sont assez rapidement amenés à faire équipe. Après des débuts un brin laborieux, c'est à partir du moment où Pryor et Wilder sont arrêtés par les flics et contraints à s'entraider que le film décolle tranquillement. Les situations loufoques s'enchaînent, le principe comique basé sur le handicap de l'un et de l'autre fonctionne assez bien. L'intrigue policière prend la place la plus minime possible et ne parasite pas la bonne marche du film. Il est amusant de retrouver Kevin Spacey, avec son kyste d'origine sur la pommette gauche, dans le rôle du salop de service, tout comme Joan Severance assure avec les honneurs celui de la femme fatale, sans parler d'Alan North, très bon en commissaire de police à cran. Si le film ne provoque pas encore l'hilarité, il est déjà très sympathique, grâce à la bonne humeur qu'il propage via son attachant binôme. Les gags se succèdent tranquillement, avec plus ou moins de réussite, et c'est lors de la fuite du tandem qu'ils vont se faire plus nombreux et que le film va nous emballer pour de bon.





Sans rien enlever aux mérites de Richard Pryor, qui a aussi ses moments et lui renvoie toujours parfaitement la pareille, Gene Wilder est ici particulièrement rayonnant. C'est lorsqu'il sort le grand jeu que l'on rit vraiment à gorge déployée. Le plus savoureux moment du film doit être sa touchante déclaration d'amitié à son acolyte alors que, suite à une poursuite en bagnole cocasse où l'aveugle tenait le volant et le sourd indiquait les directions, les deux compères se retrouvent coincés dans leur voiture, bien enfoncée dans une montagne d'ordures après avoir atterri en catastrophe sur un navire transportant des déchets. Le comédien fait parler tout son génie comique, avec sa voix, sa diction et son rythme de parole si maîtrisés. Cet art subtil qui nous pousse à éprouver l'envie irrésistible de revoir ce passage aussitôt après l'avoir découvert, pour encore mieux l'apprécier. Et puis il y a son regard. Les yeux de Gene Wilder. C'est quelque chose... On pourrait craindre, vu son rôle, qu'ils soient ici le plus souvent rivés aux lèvres, qu'il lit pour les comprendre, de ses interlocuteurs, et ainsi limités dans leur capacité d'expression, dans leur pouvoir comique. Il n'en est rien. Toujours pétillants de malice, diffusant une douceur désarmante, une bêtise contagieuse, allumés pour nous faire marrer, ses yeux sont fantastiques. Il y a ceux de Michèle Morgan, d'Elizabeth Taylor, et sans doute bien d'autres, mais la paire de mirettes de Gene Wilder, ses deux billes d'un si tendre azur, réfléchissantes même quand la lumière ne paraît pas avoir été calculée pour, eh bien ces yeux-là ont aussi, selon les miens, une belle place dans l'histoire du cinoche, et en tout cas dans mon panthéon personnel. 


See no Evil, Hear no Evil (Pas nous ! Pas nous !) d'Arthur Hiller avec Gene Wilder, Richard Pryor,  Joan Severance et Kevin Spacey (1989)

10 janvier 2026

14 x 8000 : Aux sommets de l'impossible

Immense respect pour cet alpiniste népalais qui a littéralement cramé un record en réussissant les ascensions des 14 sommets de plus de 8000 mètres en à peine plus de 6 mois (le précédent record était de 7 ans). Un véritable exploit que nous dépeint donc ce documentaire plutôt plaisant à suivre et farci d'images saisissantes des reliefs himalayens. Il y a bien quelques bémols qui relativisent l'importance de cet accomplissement et défraient les codes habituels de la profession, comme notamment l'utilisation d'hélicoptères, quand le temps le permettait, pour être déposé à quelques mètres des sommets, mais Nirmal Purja a le mérite de ne pas la jouer perso et de mettre en avant toute son équipe, replaçant ainsi le Népal au centre de la discipline et rendant ainsi justice aux générations de sherpas longtemps restées dans l'ombre des alpinistes européens. 


Projet Possible... Ouais ça sonne pas ouf en français, on dirait un slogan de campagne de François Hollande.
 
Malheureusement, le rythme et le format documentaire choisis, 1h30 pour caser tout ça, affaiblissent encore l'ampleur de l'exploit car cela donne l'impression d'assister à une compilation d'ascensions plutôt tranquilles, chacune étant réduite à une anecdote plus ou moins mémorable : au sommet du K2, j'ai eu un p'tit creux ; à deux pas de l'Annapurna, j'ai chopé un coup de froid ; redescendu du Gasherburne, j'en avais plein les. Entre chaque rando vers les sommets, Nirmal Purja va se ressourcer chez sa vieille maman, et le film a alors des allures de docu ultra superficiel sur les traditions de son pays et de lettre d'amour lourdaude à sa génitrice. C'est qu'on ne fait pas spécialement dans la dentelle, ici. On ressort de ce docu tout à fait calibré pour Netflix avec le sentiment qu'avec un peu d'entraînement, on aurait aisément pu participer à tout ça. Pas sûr que ça soit l'effet escompté.


14 x 8000 : Aux sommets de l'impossible de Torquil Jones avec Nirmal Purja (2023)

23 décembre 2025

Résurrection

Dans le supplément du DVD édité par Elephant Films, l'historien du cinéma Laurent Aknin explique fort bien en quoi ce Résurrection de Daniel Petrie est une œuvre intéressante qui mérite d'être vue. Monsieur Aknin présente le film avec sérieux, sans grande passion mais avec une certaine conviction. On devine aisément qu'il ne s'agit pas de l'un de ses films de chevet, mais qu'il a plutôt dû le regarder dans le cadre de ses recherches personnelles, professionnelles, et a su en relever le modeste intérêt. Sorti en 1980, Résurrection a rencontré un beau succès outre-Atlantique mais demeure assez méconnu en France. En le redécouvrant aujourd'hui, on comprend aisément pourquoi. Il n'y a pas grand chose qui vaut vraiment le coup d’œil là-dedans, on peut passer son chemin sans louper une pépite injustement oubliée, et c'est surtout la prestation habitée d'Ellen Burstyn, dans un rôle lumineux qu'elle a peut-être choisi en réponse à celui de L'Exorciste, qui permet de ne pas décrocher. Autre élément notable : ce mélo, réalisé lors de cette période trouble et transitoire de l'histoire du cinéma américain – plus tout à fait dans la mouvance des années 70, pas complètement inscrit dans les moins glorieuses eighties – a une façon étonnamment simple d'aborder la question des croyances religieuses, mais pour que vous compreniez cela, il faut que je vous raconte viteuf le pitch...


 
 
Pour l'anniversaire de son mari, Ellen Burstyn a une géniale idée : lui offrir une nouvelle bagnole du tonnerre. Quelques centaines de mètres plus loin, rien ne va plus : trop désireux de faire rugir le moteur de son bolide flambant neuf, le mari se montre assez peu prudent... Occupé à sourire idiotement à sa femme sans regarder devant lui, et pour éviter de justesse un jeune skateur qui traversait la route, il envoie valser le véhicule par-dessus une falaise escarpée, direction l'Océan Pacifique. L'accident est impressionnant, efficacement mis en scène. Bref, brutal, avec un effet de verre brisé judicieux pour représenter le pare-brise qui éclate et la vie qui bascule : on est légèrement sous le choc. Résultat : un mort sur le coup (le mari), et une blessée grave qui ne chemine pas jusqu'à la lumière au bout du tunnel mais perd l'usage de ses jambes (Burstyn). Ellen Burstyn aura bien du mal à se remettre de la mort soudaine de son époux, regrettant son cadeau empoisonné, et le spectateur l'encaisse difficilement aussi, d'autant plus que le défunt était incarné par le sympathique Jeffrey DeMunn, acteur au nom pourri, à la tronche découpée à la serpe et au sourire ravageur (la preuve !) déjà croisé dans des tueries des années 80 comme Hitcher et Le Blob. À la sortie de l'hosto, notre rescapée s'en va vivre chez son facho de père, dans un bled paumé ressemblant plus ou moins au trou de balle du Texas. Et c'est là-bas qu'elle découvre progressivement ses dons de guérison, qu'elle emploie d'abord sur elle-même afin de marcher de nouveau (bien pratique). Elle devient ainsi faiseuse de miracles et fait peu à peu le buzz.



 
Résurrection est le premier film (à vérifier, mais je fais confiance à Monsieur Aknin) qui traite d'expériences de morts imminentes de façon sérieuse et non à des fins fantastiques ou horrifiques. Dan Petrie en propose une vision assez jolie bien qu'elle corresponde tout à fait aux clichés qui lui sont associées. De la lumière au bout d'un tunnel sombre ; les silhouettes des proches, déjà disparus, que l'on s'apprête à rejoindre, etc. Tout y est, mais c'est franchement fait avec un certain goût. La lumière choisie a une teinte violette qui donne un caractère un peu psychédélique à ce passage-clé du film, plutôt à mon goût (Douglas Trumbull y a peut-être repensé trois ans plus tard quand il a réalisé les passages les plus dingues de Brainstorm). Et l'on sent déjà tout le sérieux du film de Dan Petrie, qui ne traite pas ce sujet à la légère. Cette foi en ce qui nous est montré ne fait aucun doute et permet de faire passer la pilule très naturellement. 
 
 

 
Ce qu'il y a donc de particulièrement remarquable ensuite, c'est la façon toute aussi simple qu'a Danny Petrie de nous montrer les diverses réactions des différents personnages face au pouvoir paranormal de guérison de notre miraculée ainsi que le choix de cette dernière de l'accepter sans se poser plus de question, en refusant, sans faire réellement de vague, d'être associée à une religion, à une manifestation divine ou que sais-je. C'est assez étonnant. Le film évite ainsi les lourdeurs et donne l'impression de se faufiler tel un serpent prudent sur un terrain miné (ou en tout cas propice à un film particulièrement pénible). La pression que subira la guérisseuse sensass campée par Ellen Burstyn l'amènera cependant à vivre recluse, à se retirer de la société, ce dont nous prenons conscience lors d'une dernière scène plutôt réussie là encore grâce à simplicité, et se déroulant quelques années plus tard. Pour faire complètement le tour des qualités modestes de ce film, notons la présence d'un super chien, une adorable boule de poils pleine d'amour auprès de laquelle Ellen Burstyn trouve du réconfort avant qu'un jeune et fringant Sam Shepard ne s'intéresse à elle de plus près. Enfin, je précise que la jaquette du DVD Elephant Films est réversible, ce qui n'est pas si courant et mérite d'être souligné. Cela en fait une pièce de choix à ranger au sein de sa collection.
 
 
Résurrection de Daniel Petrie avec Ellen Burstyn, Sam Shepard, Jeffrey DeMunn et Richard Farnsworth (1980)

13 juillet 2025

Le Monde perdu : Jurassic Park

Souvenez-vous quand même du début : faux raccord sur faux raccord, mise en abyme dans l'abyme, génie d'inventivité cinématographique à tous les étages qui malgré l'absence de Sam Neill au tableau d'affichage nous laissa espérer un numéro II encore plus fou que le I (à l'image des saga références Terminator, Predator, Leprechaun). Il y a cette gosse de riche (Camilla Belle, qui quelques années plus tard justifierait son nom de famille, pur glow up, avant de le biffer sans prévenir) qui se fait grailler par une petite meute de mini dinosaures affamés et surexcités sur la plage d'une île déserte où ses parents sirotent des olives vertes au pied d'un yacht indécent. Le hurlement que pousse la mère en découvrant la mort ultraviolente de sa fillette chérie dans un bain de sang digne de la Cène, avec 13 mini dinos à la place des apôtres, arborant tous des bretelles, un sourire narquois et un œil mi-clos de plaisir, arborant surtout chacun un organe de la gosse encore pendu au coin des lèvres, se fond au mixage avec l'arrivée stridente d'une rame de métro new-yorkaise sous les yeux hagards d'un Jeff Goldblum (qui, tel Lucho Gonzalez à la mi-temps d'OM-Rennes, prend le contrôle du ballon pour ce deuxième opus), surpris par la caméra du maître Spielberg en plein bâillement au-devant d'une autre plage déserte sertie de cocotiers dont il s'avère qu'elle n'est qu'une vulgaire publicité placardée derrière lui au mur du tromé. Cette diablerie d'introduction (pour rappel, on a déjà raconté comment l'un d'entre nous l'a ratée par la faute de son grand frère intellectuellement limité et surnommé Glu3, dans notre article sur Matrix, lisez ça si c'est pas déjà fait : c'est toujours vrai et la réalité depuis ne nous a pas donné tort), cette diablerie d'intro donc nous a scotchés et fait croire que tonton Spielberg affichait la même grinta que pour le 1er film du nom, ou que Lucho Gonzalez offrant la ligue 1 et son trophée, l'Hexagone, à toute la cité phocéenne, à Mamadou Niang, à feu Pape Diouf (RIP, à jamais dans nos cœurs, aux côtés de Ghandi et de Malcolm X), enfin bref à toute la planète Mars'eille, à l'issue d'un match mémorable, le 5 mai 2010 (date tatouée sur nos butts).
 
 

 
 
Après ça, le film retombe malgré Julianne Moore et Richard Schiff, la première adorable et l'autre à croquer, jusqu'à toucher le fond de la filmographie spielbergienne lors d'une séquence affligeante et absurde où la fille du personnage de Goldblum se tire des pattes d'une petite bande de racailles vélociraptors en les envoyant valdinguer lors d'un entraînement improvisé d'aerobic : on en chiale encore. On passera sur Pete Postlewaithe, fraîchement auréolé de l'Oscar pour son interprétation de Ghandi dans le film éponyme de Richard Attenborough qui lui donne ici la réplique, et qui incarne un chasseur de t-rex chevronné un peu pesant ; on passera sur Vince Vaughn alors dans le creux de la vague et qui n'avait pas encore fait la connaissance de Will Ferrell et de sa bande ; on passera aussi sur l'arrivée des dinos en gare de la Ciotat à la fin du film, qui s'avère déceptive. 
 
 
 
 
 
Certes on retiendra quelques menues séquences, qui nous rappellent que derrière la caméra se trouve un oncle. Comme celle où un papa et une maman t-rex furax attaquent les caravanes de Goldbum et sa bande qui ont kidnappé leur petit ; ou cette séquence hors-sol du défilé des raptors sur un podium, fringués en ballenciaga, avec en fond sonore le "I I follow I follow you, gipsy baby, i follow you" de Dick Rivers. Mais rien de comparable au PTSD suscité par le premier épisode, qui restera à jamais dans nos vies et qui trône encore et pour toujours sur notre dvdthèque, au grand dam de nos compagnes qui n'en peuvent plus de nous voir imiter le raptor soulevant une bâche avec la tête, tous les soirs, quand on passe sous le rideau de porte avant d'envahir la chambre conjugale. Au dam encore plus grand de nos beaux-parents qui se mordent le poing à chaque fois qu'avant de passer à table en famille on hurle en imitant le doubleur touché par la grâce de Jeff Goldblum : "Oubliez pas de vous laver les mains avant de manger !", phrase presque chantée tandis que l'acteur voit Laura Dern s'éloigner après avoir fouillé les fientes d'un tricératops malade, le bras plongé là-dedans jusqu'à la garde (parfois même, selon les dimanches et notre humeur taquine, on cite cette autre réplique issue de la même scène : "C'est vraiment un gros tas de merde !", constat simple qu'il nous arrive de ressortir quand belle-maman nous sert son fameux flan d'artichauts).



 
 
Rien dans ce deuxième épisode poussif ne peut rivaliser avec l'étalage d'idées géniales de l'original : autant d'images qui nous hanteront à vie. Quelqu'un vous fait pivoter le crâne avec sa main utilisée comme une pince de fête foraine pour vous inviter à mater un spectacle éloquent (geste certes trop rare), et vous revoyez aussi sec la première apparition des dinosaures vivants, quand Laura Dern chope la tronche d'un Sam Neill tout feu tout flamme et la tourne vers où téma pour qu'il arrête de raturer la carte du parc et capte enfin la sérénade des brachiosaures. Tapez dans une table sur laquelle repose un banal verre d'eau et, voyant les petites rides concentriques à la surface du liquide, vous serez coincé de nouveau dans la bagnole téléguidée où Tim, sa sœur et l'avocat véreux qui finira en apéricube, gobé sur un chiotte, regardent les signes annonciateurs de l'arrivée d'un animal qui pèse manifestement son poids (comme quand Tonton Scefo, aka "the great white whale", rejoint la salle à manger depuis sa chambre contigüe : on peut observer le même phénomène physique, presque climatologique). La moindre ombre chinoise un peu cambrée sur le mur du réfectoire nous a fait quitter la cantine du bahut en hurlant comme des malades à plusieurs reprises. 
 
 


 
Dès que l'électricité saute, lors des vacances chez tonton, à Rieupeyroux, dans l'Aveyron (l'électricité y saute trois fois par jour en moyenne), on se tourne vers le cousin (on l'appelle comme ça parce qu'on ignore son prénom), fils de tonton Scefo, sosie officiel de Dennis Nedry, pour le choper au colbac et lui demander ce qu'il mijote en douce sur son minitel et ce qu'il a planqué dans son tube de crème de rasage. Dès que les téléphones marchent ! Dès qu'ils daignent marcher putain, on rend grâce à Dieu (qui depuis, pour nous, a l'apparence de Samuel L. Jackson, comme l'a confirmé Bruce tout puissant). On est aussi dans le film jusqu'au cou dès qu'un gros œil cligne au hublot de la porte de la cuisine (en général celui de Tonton Scefo, son seul œil valide, qu'il colle là quand il veut savoir si sa gamelle est enfin prête, tout en faisant claquer l'ongle de son gros orteil deux fois sur le carrelage). Ne parlons même pas de la fois où on s'est retrouvés suspendus à la clôture électrique de la bergerie, sous le regard implorant de moutons inquiets d'entendre le buzzer retentir, signalant que le paternel était en train de rebrancher un à un les fusibles, au sous-sol, inconscient qu'il allait bientôt nous expédier ad patres, et où on a pris une purée de châtaigne alors qu'il célébrait son exploit d'avoir déniché le compteur. Vous l'avez compris, chaque scène du premier Jurassic Park est gravée là. Au point qu'on a plus parlé de celui-là que de l'objet annoncé de cet article. Au point surtout qu'on maîtrise désormais l'orthographe du mot "jurassique", même si on doute systématiquement sur celle de "parc".


Le Monde perdu : Jurassic Park de Steven Spielberg avec Jeff Goldblum, Laura Dern, Richard Attenborough, Julianne Moore, Pete Postlewaithe et Vince Vaughn (1997)

9 juillet 2025

Jurassic Park

Honnêtement, on doit dire que tous les films suivants n’ont jamais pu atteindre le premier Jurassic Park. Quand on dit "tous les films suivants", on ne pense pas seulement aux suites de Jurassic Park (Le Monde perdu bien sûr, Jurassic Park III et tous les infames Jurassic World), non on pense à "tous les films suivants". L'ensemble de la production cinématographique post-1993. En effet, le premier, le vrai Jurassic Park, l'unique, est une œuvre d'art cinématographique. Au premier sens de chaque terme. Prenez le temps de les relire un par un. Et on ne saurait même pas dire combien de fois on l'a vue, cette œuvre d'art cinématographique... Notre père qui êtes aux cieux (il est bien vivant, mais on l'appelle toujours comme ça), notre paternel, car nous sommes frères, a toujours dit qu'il jetterait le magnétoscope par la fenêtre si on le regardait encore une fois... Il n'a jamais ressenti le cinéma... Pourtant ce film nous a fait traverser notre adolescence. On avait exactement 7 et 8 ans quand on a vu cette merveille en salle, en 1993, au CGR de Manosque. Maintenant on en a 70 à nous deux et on l'aime toujours autant... C'est bizarre parce que normalement on était partis pour être deux intellos précoces, loin de se laisser berner par des animatroniques, mais dès la première séquence, Spielberg nous avait rattrapés... On a lâché les études après cette séance, soit en CE1 pour l'un et en CE2 pour l'autre. C'est tôt pour arrêter d'apprendre. Mais la vie nous a souri quand même, et nos trois enfants, cousins, désormais adultes, Mado, Lucho et Macho, adorent aussi le premier Jurassic Park... On leur a transmis nos gènes pathologiques, nos pieds carrés et notre passion. De rien.


 
 
Frères de naissance mais devenus meilleurs amis en 94, nous avons tous deux acheté la VHS le jour même de sa sortie. On l'avait en double donc, chacun la sienne, et nous avons tous deux épuisé notre exemplaire, car nous avons tous deux regardé cette révolution artistique en boucle pendant les années, les décennies, qui ont suivi. Tant d'années, tant de souvenirs... RIP le magnétoscope qui a fini en vol plané sur la pergola. Pour nous, tout le film a l'équilibre parfait entre anges (Laura Dern) et démons (Richard Attenborough), entre nature humaine céleste (L. Dern) et bestialité préhistorique infernale (T. Rex), entre pur chaos (Jeff Goldblum) et pure harmonie (Laura Dern), chaos et harmonie à l'intérieur et à l'extérieur de nous et à travers l'univers, mais surtout entre pure évolution (Laura) et pure perfection (Dern). Le film donne la banane (Sam Neill) et ne vieillit jamais (Samuel L. Jackson). Spielberg est un génie du cinéma. On l'aime autant que ses films, que tous ses films, que l'on serait bien en peine de nommer et, pire encore, de départager, de même que l'on serait incapables de faire une préférence entre nos trois gosses (même si Lucho a une place à part dans nos cœurs).


 
 
On ne se lasse jamais de ce film. Vous non plus, avouez. Peu importe votre âge. Si vous passez une mauvaise journée, si le monde ne va pas dans votre sens (et il ne va jamais dans le nôtre) : c'est toujours le médicament. Merci Steven. On vient de le regarder après quelques années sans y retoucher et on a pleuré presque tout le long. C'est fantastique. Juste un morceau incroyable de cinéma moderne avec des paysages visuels si captivants... Cela vous balance dans un monde différent et vous pouvez vous y plonger corps et biens ! (?) Ce film place Steven Spielberg et John Williams au même rang que les nombreux grands cinéastes et compositeurs classiques qui ont créé un cinéma qui sera vu et une musique qui sera écoutée pendant des siècles ! Ce qui fait de Spielberg l'un des plus grands cinéastes de l'histoire, quelque part entre Buster Keaton, David Lynch et Franck Gastambide. Oui, au début des années 2000, on regardait ce film tous les soirs dans notre lit. On avait environ 20 ans. Aujourd'hui, on est septuagénaires en pré-retraites à nous deux et quand on le regarde à nouveau (on aurait dû faire un plan avant de se lancer au brouillon), on est toujours submergés par sa beauté. C'est la première fois depuis toutes ces années qu'on en parle, qu'on vide notre banane devant vous, et cela nous fait très plaisir. Quelqu’un l’a appelé le film quantique : c’est bel et bien ce qu'on pense de Jurassic Park.
 
 
Jurassic Park de Steven Spielberg avec Sam Neill, Laura Dern et Jeff Goldblum (1993)

24 mai 2025

Continuer

C'est dans ce film que Virginie Efira s'en va faire du cheval en Mongolie pour renouer le lien avec son fils. Si vous appréciez le cheval, la Mongolie ou Virginie Efira, vous pourrez considérer, comme nous, qu'on tient là le meilleur film de Joachim Lafosse, car il s'agit de son seul film contenant des chevaux, la Mongolie et Virginie Efira. Entre roman-photo, relecture ardyn duu du roman de Laurent Mauvignier (bande originale toute en gammes pentatoniques et photographie aux colorimétries folkloriques), Continuer est surtout un drame filial qui tire sur le mors, Joachim Lafosse-à-purin propose un trip euphorisant dont on a la farouche et délicieuse impression qu'il ne commence jamais. Continuer ne cesse d'étonner par son faux rythme et son absence d'énergie concertée. Clairement, à classer parmi les très bons de son auteur. Une vraie surprise. Au programme : équitation fiévreuse, daronne mauvaise comme la gale, mongols démoniaques et steppes diaboliques (plus quelques hérésies scénaristique, luxueuses et kamikazes, qui malmènent le spectateur). Gloire à Lafosse, le fossoyeur.

 

Un plan-signature renversant signé Joachim Lafosse, qui tend de nouveau vers le cinéma expérimental

Retour sur les débuts de Lafosse. Sa passion robuste pour le cinéma naît en banlieue parisienne. Joachim grandit à Orsay. Petit dernier d'une fratrie de deux, fils de deux parents, il rencontre le cinéma en famille, classique, devant le film du samedi soir, dit "premier du mois", avant que cet engouement ne se mette à éclabousser la cour du collège. Dans les années 90, la cinéphilie commence presque toujours par le prêt de cassettes VHS sous le manteau, entre copains de classe. Joachim ne déroge pas à la règle, devient le receleur de son bahut et se met à aimer le cinéma au point d'en faire un petit business et une religion. Comme ses parents n'étaient pas spécialement branchés "cinéma de genre", il se tourne rapidement vers le film français de niche. Une initiation en douceur qui passe par la fréquentation en pointillés du multiplexe de sa ville. Quelques critiques ciné, parfois même un cinéaste audacieux, tel un Tavernier, viennent alors disséquer les séances et nourrissent le regard critique de Lafosse, qui aujourd'hui renvoie l'ascenseur, n'ayant pas peur de prendre le RER pour aller commenter ses propres films dans les salles de cinéma art et essai de la périphérie, quitte à employer des termes faciles d'accès et un langage banal accompagné de gestes évocateurs compréhensibles par le plus grand nombre de zonards et autres provinciaux.
 
 
Tout le film est dingue.
 
Lafosse, qui dit "essayer d'être moins aride que les générations de cinéastes précédentes", ne privilégie pas pour autant le fond sur la forme, et quand il prend la caméra c'est pour tout donner, écraser de théorie les humains pour qui le cinéma reste une boussole, quitte à les bousculer un peu. Joachim Lafosse cite souvent François Truffaut selon qui : "tous les français ont 3 métiers : le leur (sauf les chômeurs), critique de cinéma et sélectionneur des Bleus", et l'auteur de Continuer en tient compte, qui tourne tous ses films en maillot de l'équipe de France réserve, floqué au nom de Sébastien Frey. Il transpire beaucoup sur ses tournages, mais essaye de limiter les odeurs de labeur dans la salle, notamment en s'imbibant de déodorant à la fougère avant les projos. On l'en remercie. Joachim Lafosse incarne à lui seul (au premier sens du terme, jouant seul dans sa catégorie) la première génération de cinéastes qui tournent avec esprit de chapelle et pour qui l'important c'est juste de torcher un film. Tant qu'il y a du génie...
 
 
Continuer de Joachim Lafosse avec Virginie Efira (2018)

30 mars 2025

Maya

Maya
est, à l'aise, le film le plus poilant et léger de Mia Hansen-Løve. On y suit un reporter de guerre (Roman Kolinka, pas trop mal, malgré ce maudit manche à balai toujours coincé en travers le dos) qui, après avoir été tenu en otage en Syrie pendant plus de quatre mois, retrouve enfin la grisaille de Paris. Dans la capitale, on le sent un peu paumé, déphasé, il a du mal à refaire surface, il décide donc de partir du jour au lendemain en Inde, le pays de son enfance, pour un gros break. Là-bas, il a un peu de famille et, surtout, une petite maison sympa, située dans la périphérie de Goa. Il y rencontre rapidement Maya (Aarshi Banerjee, leste, pleine d'allant et de fraîcheur, ça contraste avec son partenaire à l'écran), une jeune indienne rayonnante, qui est la fille de son parrain et ne va pas laisser indifférent l'anaconda, resté trop longtemps endormi, du reporter. Rien de ouf sur le papier, me direz-vous, mais à l'écran, c'est pas désagréable à suivre, surtout après le confinement et toute cette période où l'on a dû vivre dans un rayon d'un kilomètre. Avant Bergman Island, que j'ai rattrapé depuis et qui m'a retourné le crâne, Mia Hansen-Løve donnait déjà un peu dans le film carte postale, en torchant de très jolis plans de l'Inde qui invitent au voyage et à l'évasion. On termine le film avec la très nette impression d'avoir passé une paire d'heures à Goa et dans ses environs. Pour pas cher, en plus, car j'ai juste emprunté le dvd à la Médiathèque José Canabis.


 
 
On a tout de même du mal à se passionner pour l'errance psychologique de son personnage principal, qui retrouve sa vieille daronne en Inde (Johanna ter Steege, l'éternelle disbarue de L'Homme qui voulait savoir), tente de recoller les morceaux et de comprendre pourquoi il est aujourd'hui si perturbé et relou. Le film colle trop à son protagoniste et finit par lui ressembler dangereusement. Il est atone, mou, avec toujours ce maudit manche à balai coincé en travers le dos. On a parfois envie de secouer Roman Kolinka, de lui faire ouvrir les yeux, de lui prescrire des séances de kiné et de l'inviter à kiffer pleinement sa parenthèse indienne aux côtés de Maya, pour laquelle on a du mal à s'emballer. Malgré cela, Mia Hansen-Løve reste une cinéaste parfois inspirée : je retiens ici cette transition subtile qui marque l'arrivée du reporter en Inde, un simple raccord lors d'un trajet en voiture et le tour est joué, on y est. C'est aussi le fait que le personnage soit toujours en retrait, légèrement traumatisé par son expérience syrienne, qui permet paradoxalement au film de demeurer léger.



 
Mais s'il s'agit du film le plus poilant de Mia Hansen-Løve, c'est à cause d'une courte scène que je me suis repassé en boucle et qui m'a littéralement fait la soirée, au grand dam de ma compagne et colocataire d'infortune. Je veux bien évidemment parler de ce moment où le personnage principal se fait chouraver son scooter, poursuit les malfaiteurs, finit face à eux dans une impasse et leur lance, avec un accent français terrible et un ton monocorde inimitable, "Hé what the feuuck ?". L'acteur est tout simplement énorme. Je me suis repassé son WTF une petite dizaine de fois au bas mot. Ce passage-là, je vous le conseille très très chaudement. Quelques années après, hélas, Mia Hansen-Løve abandonnait l'humour et retombait dans ses travers en filmant la lente agonie de son père campé par un Pascal Greggory plus crédible que jamais.
 
 
Maya de Mia Hansen-Løve avec Roman Kolinka, Aarshi Banerjee, Alex Descas, Judith Chemla, Nicolas Saada et Johanna ter Steege (2018)

26 février 2025

L'Enfant du paradis

Premier film DE et AVEC Salim Kechiouche, je ne pouvais pas le louper, moi qui ai toujours été ensorcelé par cet acteur au charisme dingue croisé à plusieurs reprises chez Abdel Kechiche. On pourra d'ailleurs dire ce que l'on veut du réalisateur de La Graine et du Mulet, force est de constater qu'il a inspiré certains de ses acteurs de façon évidente, pour des passages derrière la caméra au moins encourageants et parfois couronnés de réussite. Je pense bien sûr aussi à l'excellente Hafsia Herzi, dont les films personnels portent la marque du cinéma de Kechiche. Mais je ne vais guère m'aventurer plus loin sur ce terrain forcément glissant. Pour son premier long, Kechiouche choisit de nous narrer les déboires d'un acteur qui tente de reprendre sa vie en main après une période que l'on imagine difficile car marquée par l'addiction à la drogue et les conflits familiaux. 




Resserré sur 1h13, le film nous amène dans la cité d'origine du dénommé Yazid, sur ses tournages, chez sa nouvelle meuf, chez son ex et son fils, et nous permet ainsi de bien saisir la vie passée et actuelle d'un gars toujours sur la brèche. On ne peut que déduire la part autobiographique du film tant le jeu de l'acteur-réalisateur paraît naturel et sincère (il faut le voir jouer le mec bourré, c'est une petite masterclass à montrer dans toutes les écoles de comédiens), lui qui ponctue son œuvre de nombreux extraits de vidéos familiales et intimes où nous le voyons, minot, amuser la galerie. Ces passages nous aident à cerner le personnage, à mieux identifier ses zones d'ombre (quid de la figure paternelle, toujours absente ?). On comprend les griefs de sa nouvelle petite-amie (impeccable et très belle Nora Arnezeder), qui n'hésite pas à le placer face à ses démons pour lui faire comprendre qu'il doit se réconcilier avec lui-même et sa famille avant de se projeter dans un futur radieux en sa compagnie. C'est l'une des scènes fortes d'un film qui en compte quelques-unes, porté par des acteurs tous excellents et une mise en scène délicate, au plus près des situations, qu'elles soient tendues ou apaisées. On pourra regretter qu'il n'y ait pas davantage de scènes chez la grand-mère, personnage adorable, authentique, au parlé mélodieux. Ses petits-déjeuners, faits de crêpes traditionnelles algériennes, préparés avec un amour infini pour son petit-fils, filent tout simplement la bave aux lèvres (j'avais ressenti un peu la même chose devant La Passion de Doddin Bouffant, de la première à la dernière minute ou presque, car les choses se gâtent un peu à la mort de Binoche - désolé pour le spoiler mais à la fois, je préfère vous préparer). Notons enfin l'apparition remarquable de Zinedine Soualem, dans le rôle du futur beau-père de Kechiouche. Toujours un plaisir de croiser la longue tronche de Zizou Soualem ailleurs que dans un Klapisch. Je précise toutefois qu'il a l'air chaud à gérer en tant que beau-père. Il est intimidant, avec ses regards noirs et sa chemise cintrée beaucoup trop petite pour lui. L'Enfant du paradis est donc un assez beau premier film, que je recommande aux nombreux fans du beau brun ténébreux d'origine algérienne.




L'Enfant du paradis de Salim Kechiouche avec Salim Kechiouche et Nora Arnezeder (2023)

22 janvier 2025

Apocalypto

En 2006, après le scandale La Passion du Christ, Mel Gibson sombre comme à son habitude dans l'alcool et la drogue. Il part en vacances au Brésil avec une compilation de bossa nova récupérée dans les bureaux de la Warner. Il s'identifie soudain profondément au sentiment de saudade, ce sentiment typiquement lusophone qui consiste en un mélange décapant de mélancolie, de joie diffuse et de rage de vaincre. Deux rencontres l'aident à sortir de la dépression : Romario Bebeto, qu'on ne présente plus, l'avant-centre brésilien aux mille buts imaginaires et aux mille femmes bien réelles, seul joueur offensif de gauche de l'histoire du football, et Chico Buarque, le roi de la bossa, dont la reine est Gilberto Gil. Chico, roi de la chanson populaire au Brésil, devient son confident, son ami, son grand frère et son binôme dans les soirées chaudes de Rio de Janeiro. Mel Gibson prend conscience qu'être l'un des acteurs les mieux payés de sa génération, un pur sex symbol mondial, un réalisateur de génie et un antisémite avéré ne suffit plus à son bonheur : il entend trouver le salut dans l'amour, la famille, la lecture obsessionnelle de l'autobiographie de la star du ballon rond Romario (Comment j'ai soi-disant marqué 1000 buts, paru en France aux éditions PUF) et la fréquentation assidue de Chico Buarque. 
 
 
 
 
Comme Mel, Chico Buarque nourrit une passion pour les femmes et pour l'Amérique du Sud, son propre continent, ainsi que pour son Histoire. Si bien que le couple sillonne le Brésil pour redécouvrir un pays que l'un des deux connaît déjà par cœur malgré sa superficie hallucinante. Sujet à des douleurs de dos, Mel accepte de consulter au fin fond de la jungle un mage vaudou, un nécromancien des forêts atrabilaire et pyromane. Le naturel incrédule de Mel, athée convaincu, sceptique de naissance et antisémite de conversion ne le prépare pas à l'intense thérapie qui en découle : il vit une renaissance sur les bords du fleuve Orénoque, un christian reborn quelques kilomètres au sud de Manaus, qu'il entend bien partager avec le monde entier. De retour à L.A., il pratique intensément le yoga ayurvédique et organise enfin sa vie autour de ses enfants, nés entre les années 60 et 90 et répartis dans tous les États d'Amérique du Nord et d'Australie. Le souvenir enfoui du divorce de ses propres parents ressurgit et l'affecte à tel point qu'il envisage de quitter le cinéma pour ne pas redevenir un père absentéiste et dans l'optique d'être enfin là pour ses enfants, y compris les plus âgés, déjà adultes, retraités et calés en EPHAD. Sa passion pour la culture brésilienne grandit avec l'écoute ininterrompue de bossa nova et au gré de son évolution psychédélique. Intarissable sur Chico Buarque, Gilberto Gil et Romario Bebeto, il retrouve les plaisirs de la culture populaire de Recife avec ses enfants très âgés.
 
 
 
 
Au point culminant du scandale autour de la sortie de son brûlot antisémite, Mel part en famille pendant plusieurs jours dans une ferme sans internet, près d'Ubatuba, une ville du Brésil située dans le désert du Sertao, entre Sao Polo et le cercle arctique. Débarqué en hélicoptère avec toute sa smala, il s'installe dans une chambre sans confort ni fenêtres, au sein d'une villa de dingue, et prévoit de rédiger d'un jet et sur ordinateur portable, avec le logiciel Apleton, le scénario de son futur film, celui qui le sortira du pétrin et le lavera de tout soupçon quant à son antisémitisme revendiqué et assumé jusqu'à la mort. Les sonorités métalliques de son clavier Windows Surface ne correspondent pas à son nouvel état d'esprit sud-américain. Il réclame une machine à écrire Olivetti 32, 36kBPS, à touches en bois de manguier, avec renforts de ressorts en acajou et caractères rigides forgés en caoutchouc du Brésil. Mais au bout de deux jours, les ongles en sang, les phalanges fracturées et du cal plein les paumes, devenu le faune du labyrinthe de Pan, Gibson retrouve finalement un attrait pour son ordinateur et, dans un crossover réaliste de Barton Fink et The Shining, il pond, fécond comme jamais, des scènes au rythme endiablé et festif inspirées du carnaval de Rio et des feria du club taurin Lou Seden de Villevieille dans le Gard.





Au fur et à mesure, Mel dépasse la peur de décevoir le monde du 7ème art et les fantômes du IIIème Reich pour célébrer l'amour, la famille et la terre. Au-delà du Brésil, ses influences mêlent les polyrythmies de Waterworld et le funk d'Earth, Wind and Fire dans un creuset évoquant Le Trésor de la Sierra Merdée featuring le contenu de la boîte à gants de Dr. Dre. Le visionnage en famille d'un court-métrage de la NASA consacré aux prédictions mayas l'aide à fixer son scénario sur la disparition de cette culture dont il trouve des traces tout autour de lui. Pourtant Gibson réalise enfin qu'il se trouve sur le bon continent mais pas du tout dans le bon pays. Les Mayas n'ont jamais foutu un pied au Brésil. Que nenni, c'est là qu'il tournera son nouveau film et qu'il mettra d'accord Mad Movies et Les Cahiers du cinéma sans froisser aucun historien du dimanche (il en a froissé des tas, mais de métier, et a également provoqué les foudres de tous les instituts d'archéologie et de collapsologie de la planète, ce qu'il considère comme méritoire, en tant que supporter officiel de Goebbels et de Trump).
 
 
 
 
Les films de pure aventure sont rares, l'étaient déjà en 2006 et le sont encore plus maintenant. Mel Gibson nous a gratifiés de ça, dans un film au rythme haletant, que l'on regarde la mâchoire dans le verre de nuit et les accoudoirs en lambeaux. Difficile de séparer l'homme de l'artiste ? En général, oui. Pas devant Apocalypto, où l'homme Gibson disparaît. Certes il s'efface, mais surtout on l'oublie, forcément, car nous voilà poussés à survivre dans la jungle antédiluvienne d'Amazonie, et on ne donnerait pas cher de nos vies dans ce merdier de chaque instant. Plus difficile en revanche de parler beaucoup plus longtemps du film lui-même car cela nous obligerait à taper notre texte en pleurant de joie et en décroisant nos jambes, encombrés par une érection massive, or en général, ça ne donne rien. Fantasme de cinéma : dans le même film, une éclipse solaire met fin à l'une des plus terribles séquences de sacrifice au monde amenée par un maniaque de la violence sadique ; une course poursuite démentielle entre un jeune indien, Patte de Jaguar (incarné par Rudy Youngblood, un acteur qu'on n'a plus revu au cinéma, car il continue de courir depuis 2006), et une panthère noire, que Mel, avant de l'adopter, s'était amusé à rebaptiser Pattes de Jobard et qu'il s'était lui-même chargé d'affamer en la nourrissant d'herbes sèches trempées dans de la sauce soja sans sucre pendant trois semaines avant de dire "action" ; une chasse à l'homme qui vous fume sur place ; l'arrivée fatidique des premiers conquistadores européens sur le sol du nouveau monde ; le tout tourné en langue inca ! Quelle folie de film. Un délire dégoulinant de sueur, de sang et de bons sentiments, avec des gentils très gentils et des méchants très méchants, le tout noyé par un déluge dans un puits, rythmé par une chasse au potamochère inoubliable, couronné par une visite guidée des favelas préhistoriques de la Mésoamérique, et tant d'autres impensés de l'histoire millénaire de la péninsule du Yucatán et de la civilisation aztèque post-classique. Une anomalie dans les annales de l'art. Vous avez peut-être déjà croisé sur youtube ou dans les rayons des pires librairies quelques anthologies de "ces grands films que vous ne verrez jamais", où le Dune de Jodorowski croise le Napoléon de Kubrick, où le Nostromo de David Lean le cède au Stalingrad de Sergio Leone. Eh bien vous ne trouverez jamais, dans ces listes, le Apocalypto de Mel Gibson, parce qu'il existe. Mais il faut savoir l'apprécier et le reconnaître à sa juste valeur d'apocalypse filmique.


Apocalypto de Mel Gibson avec Rudy Youngblood, Dalia Hernandez, Raoul Trujillo et Jonathan Brewer (2006)

15 janvier 2025

Anima

Durant le tournage d'Anima (Poire à lavement au Québec), qui a duré 15 jours pour 15 secondes de film, Thom Yorke a osé aller demander à PTA : "Pourquoi ne me filmes-tu pas davantage ?", sachant qu'il est à l'image de la 1ère seconde à la dernière, et Paul Thomas Anderson de lui répondre sans bégayer (lui qui est bègue de naissance). Et par des arguments bien précis, notamment sur sa qualité de jeu. On ne sait pas ce qui s'est dit exactement (l'anecdote est (mal) rapportée par Duck Feeling dans son encyclopédique Radiohead, bouquin très complet, presque à gaver, qui flirte avec le trop-perçu), mais la star de la pop n'a plus parlé au cinéaste pendant quelques jours. Anima est néanmoins ce qu'on peut qualifier de "proposition de cinéma". On atteint un tel degré d'expérimentation qu'il faut s'étonner, venant d'un type comme Yorke, que le film ne s'intitule pas plus pompeusement Aenima ou quelque autre saeloperie dans le genre. Toujours est-il qu'avec ce film dystopique en N&B, qui a passé de justesse l'épreuve du banc de mixage, Thom Yorke et PTA se sont réconciliés avec le monde du cinéma. Une seule bobine. Muet. Pas de son direct ni de musique additionnelle. Un pur One-Reeler des premiers temps du cinéma. Avec sa compagne Dajana, Thom Yorke partage une danse hommage au film L'Exorciste, que le chanteur porte dans son cœur, en même temps qu'il adresse un double-clin d’œil appuyé à la RATP.
 


Anima de Paul Thomas Anderson avec Thom Yorke et Dajana Roncione (2019)

30 décembre 2024

Sans un bruit : Jour 1

Après avoir réalisé l'encourageant Pig, Michael Sarnoski a préféré empocher un bon gros chèque co-signé Michael Bay et John Krasinski pour mettre en boîte un préquel à la saga A Quiet Place. Il semble donc avoir choisi son camp et c'est bien dommage pour lui. C'est à la fois poussé par une attention sincèrement bienveillante pour ce réalisateur et par une curiosité toujours malsaine pour ces films-là que je m'y suis encore risqué. De nouveau, beaucoup de temps perdu. Sarnoski, également auteur du scénario qui a dû être surveillé de très près par le gros melon de Krasinski, nous narre une énième histoire de résilience dans un contexte d'apocalypse. Une jeune new-yorkaise en phase terminale de cancer, accompagnée de son chat, veut concrétiser un dernier souhait avant d'y passer : aller déguster une pizza chez Patxi (vu à la Star Ac en 2003 et désormais pizzaïolo réputé de la Big Apple) et tant pis si des aliens redoutables viennent compliquer ses plans. La malade est rapidement rejointe par un étudiant complètement dépressif et inerte auquel elle va, paradoxalement, insufflé un inespéré souffle de vie... C'est beau et touchant. Heureusement, l'importance de demeurer silencieux pour ne pas attirer les monstres empêche les dialogues à la mords-moi-le-nœud. Les deux comédiens, Lupita Nyong'o et Joseph Quinn, n'ont d'ailleurs pas grand chose à se reprocher dans ce spectacle des plus anodins.
 



"Découvrez comment le monde est devenu silencieux" annonce la tagline sur l'affiche. Justement, tout est sur l'affiche... N'espérez guère apprendre des choses intéressantes sur ces créatures à l'allure fort peu mémorable et à l'ouïe particulièrement fine venues de l'espace pour nous envahir. Nous découvrons simplement qu'elles ont débarqué sur terre sous la forme d'une sorte de pluie de météorites et il nous est rappelé avec insistance qu'elles ne savent pas nager (bien mauvais choix de planète de leur part, donc). Le scénario, sans idée, ne se consacre jamais à l'enrichissement d'un univers famélique, à l'exception peut-être d'une courte scène rappelant inévitablement l'Aliens de James Cameron lors de laquelle, dans un décor de ruines plongé dans l'obscurité (comme quasi tout le film), nous apercevons rapidement un monstre plus gros que les autres entretenir maladroitement des espèces de culture d’œufs ou de champignons fibreux puis alerter ses collègues, révélant par la même occasion leur mode de communication rudimentaire (et particulièrement sonore pour des individus aux oreilles si sensibles). Mais, là encore, ce n'est pas vraiment ce sur quoi se concentre le réalisateur à ce moment-là puisqu'il est plus occupé à filmer le gros chat noir et blanc, pas spécialement mignon, mettre en danger notre survivant dépressif en se ruant dans l'un des repaires des bestioles. Je ne fais pas un reproche à Sarnoski en soulignant qu'aucun élément neuf nous est apporté dans ce préquel inutile tant on peut être persuadé que rien ne serait ressorti d'intéressant si le film avait choisi cette voie. 


 
 
L'invasion extraterrestre et la fin du monde tel que nous le connaissons permet simplement de nous rappeler combien il est important de veiller les uns sur les autres, surtout quand on est mourant, et de savoir apprécier les petits plaisirs de la vie, comme une pizza pourrie de chez Patxi. A Quiet Place : Day One nous apprend aussi qu'un chat peut être plongé entièrement dans l'eau et faire de la nage en apnée sur une bonne centaine de mètres pour en ressortir en pleine forme avec le poil légèrement ébouriffé. On vous déconseille très vivement de reproduire l'expérience à la maison, sous peine de perdre votre animal de compagnie dans de bien tristes circonstances. Au plus creux de la vague, Jeff Nichols a longtemps planché sur ce projet, écrivant même un scénario, dont on espère qu'il ne reste rien ici, à partir d'une idée de Krasinski (toute cette saga est fondée "à partir d'une idée de Krasinski" d'où le souci). Si Nichols était allé au bout, en associant son nom à cette sinistre mascarade, il nous aurait sans doute définitivement perdu. Michael Sarnoski a quant à lui choisi de continuer sa carrière sans un bruit.
 
 
Sans un bruit : Jour 1 de Michael Sarnoski avec Lupita Nyong'o et Joseph Quinn (2024)