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5 janvier 2023

The African Queen

Chef-d’œuvre du cinéma d'aventure signé John Huston, maître du genre, The African Queen, 1951, est presque un huis-clos sur l'eau, se déroulant pour ainsi dire entièrement à bord du bateau qui donne son nom au film. Son capitaine et, d'ordinaire, unique passager, le canadien Charlie Allnut (Humphrey Bogart), s'y retrouve soudain, la première guerre mondiale venant d'éclater, en compagnie de Rose Sayer (Katharine Hepburn), une missionnaire catholique britannique d'une quarantaine d'années en poste dans un petit village d'Afrique orientale allemande, embarquée avec le baroudeur Allnut suite à la destruction de son village et la mort de son frère pasteur. Toute l'aventure tient alors dans la descente de la rivière Ulanga vers un grand lac que sillonne une canonnière allemande, la Louisa. Quand Rose apprend l'existence de ce vaisseau qui empêche toute contre-attaque britannique, elle convainc Charlie de transformer l'African Queen en torpille artisanale et d'aller couler la Louisa, quitte à passer quelques épreuves, comme ce fort allemand sis sur une rive un peu plus au sud et ces séries de rapides périlleux qui les attendent.





Le scénario, écrit par Huston et James Agee à partir d'un bouquin de C.S. Forester (auteur de la saga qui donna un autre magnifique film d'aventures signé Raoul Walsh la même année, Captain Horatio Hornblower), est si bien construit qu'on se laisse porter comme sur les flots de l'Ulanga, et que revoir le film encore et encore est un plaisir non seulement répété mais sans cesse plus grand. La beauté des plans de Huston, en technicolor, avec ces couleurs émeraude, or et bleu, et la touffeur palpable des bords de la rivière, l'étouffante puanteur du marais qui précède le lac, l'air qui souffle enfin sur ce dernier, tout cela qu'on croit boire par les yeux et par les narines, ajouté à une musique entraînante à souhait dans la première partie du film et aux comédiens en présence, dont je vais reparler, tout cela fait de The African Queen un pur régal.





Sans compter les personnages et leurs interprètes donc, nerf de l'affaire. Ce Charlie Allnut, gouailleur et sympathique, alcoolique aussi, dont le ventre gargouille dans un barouf de tous les diables lors de la séquence qui nous le présente, assis pour le souper entre Rose et son frère, gênés. Bogart, sec et suant, cause en souriant, presque toujours, avec ces deux dents de devant un peu en avant, sorties hors du bec, tel un Bugs Bunny à casquette. Son nom toutefois, Allnut, évoque plutôt un écureuil. 
 
 


 
Ses gestes trahissent cette même part d'animal de cartoon, peut-être un singe quand il file des petits coups de pied très rapides à la chaudière de son bateau (il pourrait ôter le tournevis tombé dedans, qui menace régulièrement de la faire exploser, comme le lui suggère pertinemment Rose, mais taper dessus l'amuse davantage dit-il), idem quand il se perche sur une caisse près de Rose pour passer une nuit d'orage diluvien à l'abri, tout relatif, de la cabine, ou quand il crie sur sa compagne, bien décidée à les envoyer à la mort, et déclenche le hurlement des macaques de la forêt en écho. Plus tard, il imite longuement les hippopotames pour se foutre d'eux et amuser Rose, qui rit de bon cœur, moins parce qu'elle trouve ça drôle que parce qu'elle l'apprécie, ce qui ne les rend tous deux que plus aimables à nos yeux.





Rose, justement, quel personnage ! Elle qui encaisse les remarques sur son âge et sa pseudo frigidité sans mot dire, dont le visage s'éclaire quand elle clame à Charlie sa joie à la découverte des plaisirs de la navigation après le passage des premiers rapides. Dans un grand film d'aventure (on lit parfois que L'Odyssée de l'African Queen, titre français, ou encore La Reine africaine, ô tristesse, serait un film de guerre, ou une comédie romantique... rien du tout, c'est un film d'aventure), tout n'arrive pas qu'aux paysages, tout arrive aussi aux visages : celui de Katharine Hepburn à ce moment-là est inoubliable. Et aux corps ! Rose, après s'être baignée à la poupe du petit navire tandis que Charlie se baignait à la proue, essaie de remonter sur le bateau en prenant appui avec les pieds sur la coque, puis en les balançant par-dessus le bastingage... avant d'appeler Charlie à l'aide. On est encore au début du film et déjà Rose, débarrassée de son corsetage, baignée dans ces eaux peu claires, usant de son corps d'une nouvelle manière, comme qui dirait pour la première fois, est autre, neuve, vivante, exaltante et amie. 
 
 


 
Le cœur palpitant du récit d'aventure est là, dans notre amitié avec les deux personnages et dans leur amitié, puis dans l'amour qu'ils vont improviser. Dans la limpidité de l'évolution de leur relation et dans l'impression d'enfance qui se dégage d'eux et de leurs gestes. Ils commencent à s'aimer de la même manière qu'ils se sont lancés dans une descente de rivière improbable à travers tout le pays et dans une aventure suicidaire : ils ont la parole réalisatrice, se disent des choses, y croient, les font, jusqu'au mariage et pourquoi pas la mort, avec énergie et fougue, dans un mélange de gravité, de plaisir, d'inconscience, de peur et de rire, et finiront à l'eau, chantant comme deux gamins. Quoi de plus beau ?
 
 
The African Queen de John Huston avec Katharine Hepburn et Humphrey Bogart (1951)

21 juillet 2022

Les Complices de la dernière chance

En 1970, George C. Scott est au zénith de sa carrière. Fraîchement auréolé d'un Oscar pour son incarnation mémorable du général Patton – Oscar qu'il se permit de refuser arguant, à raison, de l'absurdité de telles récompenses – l'acteur pense enfin avoir trouvé le rôle à la Bogart dont il a toujours rêvé dans ce scénario signé Alan Sharp intitulé The Last Run. C'est d'abord John Huston qui doit s'atteler à la réalisation mais suite à une rixe avec l'acteur-star liée à des différends artistiques inconciliables, le cinéaste passe la main et c'est l'homme-à-tout-faire et stakhanoviste Richard Fleischer qui reprend le travail. Entre lui et George C. Scott, le courant passe beaucoup mieux, mais ça coince encore entre notre légendaire terreur des plateaux et l'actrice initialement choisie par la production, Tina Aumont. Ni une ni deux, Aumont éjecte, remplacée au pied levé par une débutante, Trish Van Devere, que Scott prend illico sous son aile. Ils tombent amoureux pendant le tournage, malgré la présence de celle qui est encore la femme de Scott, Colleen Dewhurst, dans un rôle pour le moins ingrat à l'écran comme en dehors. Van Devere et Scott se marieront quelques mois plus tard...


 
 
Autant connu pour sa gestation mouvementée que pour ses modestes qualités intrinsèques, The Last Run, devenu dans sa version française Les Complices de la dernière chance, figurait depuis un sacré bail dans ma watchlist, moi qui suis particulièrement friand des prestations bigger than life de George C. Scott et connais aussi les talents de l'humble Dick Fleisher. Il s'agit de la première collaboration entre les deux hommes, ils remettront le couvert dans la foulée pour un autre polar, autrement plus mémorable et inspiré, Les Flics ne dorment pas la nuit, que l'on vous conseille en priorité. Nous suivons ici un ancien pilote pour braqueurs (George C. Scott) qui vit, reclus, dans une petite ville portugaise après avoir perdu, il y a des années, femme et enfant. Il décide de reprendre du service en acceptant un contrat a priori tranquille qui consiste à conduire jusqu'en France un tueur fraîchement évadé et sa jeune fiancée.  
 

 
 
C'est dans une ambiance désenchantée et nostalgique, entretenue par les mélodies lancinantes de Jerry Goldsmith, que se déroule ce drôle de polar mollasson, bien loin du road movie trépidant que son pitch pourrait laisser supposer. Et au-delà des quelques coups de sang chers à George C. Scott et d'une paire de répliques bien senties, c'est cette espèce de voile funèbre omniprésent qui donne à ce film mineur son petit charme singulier. Dès les premières minutes, on sent qu'un sombre désespoir pèse sur cet homme solitaire et éteint, qui semble ne plus avoir aucun but dans la vie, au point de retourner machinalement du mauvais côté de la loi, comme s'il n'y avait plus que ça qui pourrait lui procurer un dernier frisson. Lors de sa mission, il retrouvera toutefois des couleurs face à la compagne du tueur : elle lui laissera entrevoir un avenir différent qu'il ne croyait plus possible, mais nous le savons tout de même condamné et la fin tragique tombera comme une évidence. 


 
 
Le scénario, retravaillé maintes fois lors du tournage, s'articule donc progressivement autour d'un double enjeu très simple et facile à identifier. Cela pourrait permettre à ce polar de rapidement tourner à plein régime. Hélas, par manque d'énergie et d'action, The Last Run peine à nous emballer comme on l'espèrerait. Notre trio en cavale parviendra-t-il à échapper aux autorités et à gagner sa liberté ? La jeune femme choisira-t-elle une vie plus posée auprès du vieux loup solitaire bientôt définitivement rangé des bagnoles ? Le film de Flesicher n'est pas déplaisant à suivre, loin de là, mais il nous maintient dans un état de torpeur proche de son héros blasé. Côté action, le bilan est mitigé, on a connu Fleischer plus adroit. Nous sommes proches de la carsploitation étant donné la place démesurée accordée au véhicule conduit par George C. Scott, une BMW 507 cabriolet de 1957 que l'acteur répare et pouponne avec soin pendant le générique d'ouverture puis qu'il s'en va tester sur les routes de la côte portugaise en faisant rugir son moteur  des premières minutes un brin déconcertantes, presque reposantes, qui ont pour mérite d'annoncer le rythme peinard du film à venir. Les deux trois scènes de poursuites en bagnoles qui émaillent ce polar sont étonnamment longues, mais pas toujours dingues... On a vu tellement mieux ! Et le suspense opère rarement, à l'exception d'une scène sympathique où notre héros imperturbable gruge facilement deux policiers espagnols en usant du charme de sa passagère et de la naïveté d'un autostoppeur croisé en chemin.



 
 
Côté sentimental, nous sommes assez peu concernés par le triangle amoureux plutôt original qui se forment progressivement sous nos yeux distraits, ceci en raison de la faiblesse de l'un des personnages qui le constitue, celui du malfrat relou incarné par le trop pâle Tony Musante, comédien italo-américain croisé ces mêmes années chez Dario Argento et Sergio Corbucci dont James Gray se souviendra bien plus tard du visage ténébreux puisqu'il lui offrira des rôles dans les excellents The Yards et We Own the Night. Musante peine ici à exister face à George C. Scott et l'un des meilleurs moments du film est sans doute celui où il se fait remettre sévèrement en place par la star, avec clé de bras doublé d'un étouffement sévère, lors d'une scène délectable qui ne paraît guère simulée et laisse s'exprimer la furie qui anime Scott. Heureusement, il se passe un truc entre le gros George et sa jolie partenaire, Trish Van Devere : leur idylle contrariée, à laquelle on aimerait croire mais que l'on sait condamnée d'avance, est plutôt touchante. Elle l’est d’autant plus quand on sait qu’en réalité, Trish, après être devenue sa quatrième épouse, est parvenue à supporter notre cher George jusqu’à la fin de ses jours...
 
 
 
 
Les Complices de la dernière chance de Richard Fleischer avec George C. Scott, Trish Van Devere et Tony Musante (1971)

25 février 2020

L'Homme qui voulut être roi

L'Homme qui voulut être roi, adaptation de la nouvelle de Rudyard Kipling par John Huston, est un film sur l'amitié. Les deux personnages principaux, Daniel Dravot (Sean Connery) et Peachy Carnehan (Michael Caine), sont deux britanniques, anciens militaires et francs-maçons, décidés à conquérir un pays à eux seuls, le Kafiristan (province imaginaire de l'Afghanistan), où nul européen n'a mis le pied depuis Alexandre le Grand. Les deux hurluberlus partagent les mêmes facéties, la même légèreté, la même insolente cupidité et surtout le même panache. Ils voient les choses en grand et ne prennent rien très au sérieux. Sinon leur amitié, qui les pousse au début du film à se rendre dans le bureau de Kipling lui-même (interprété par Christopher Plummer), journaliste au Northern Star, afin de compulser cartes et encyclopédies au sujet de leur future destination, mais surtout pour le prendre à témoin (contrat et signatures à l'appui) de leur serment d'amitié : pacte de loyauté et promesse devant l'autre de ne céder aux tentations de la chair et de la boisson qu'une fois leur mission accomplie.




Bien entendu, le serment sera finalement rompu, l'un des deux bougres, Dravot, pris pour un Dieu par le peuple soumis (une flèche tirée en plein cœur finit par chance sa course dans sa médaille franc-maçonne et fait croire à son immortalité), refuse de mettre un terme à l'aventure et de rentrer au pays riche comme Crésus aux côtés de son compagnon, préférant régner pour toujours sur le Kafiristan et prendre femme, ce qui vaudra aux deux compères de strictement tout perdre et de se retrouver gros-jean comme devant, leur seule amitié retrouvée pour toute richesse. Mais en revoyant ce film récemment, outre le plaisir de suivre les aventures de Caine et Connery (dont les personnages, à l'origine, devaient être interprétés par Bogart et Gable, puis par Kirk Douglas et Burt Lancaster, Peter O'Toole et Richard Burton, Paul Newman et Bob Redford et enfin Omar et Fred — John Huston ayant préparé ce film pendant 25 ans avant de l'accoucher), deux choses m'ont profondément touché. La première, c'est la magnifique introduction, où un Michael Caine méconnaissable, défait, borgne, à moitié fou et en guenilles, débarque chez Kipling tel un fantôme pour lui raconter l'aventure de sa vie — et c'est comme si l'un des personnages inventés par l'écrivain, mystérieusement incarné, venait en personne dicter son histoire à son propre créateur. Ou Kipling en Robert E. Howard, l'auteur des aventures de Conan le barbare, qui prétendait écrire lesdites aventures sous la dictée de Conan le Cimmérien en personne, venu les lui raconter depuis un monde parallèle et le pousser à les coucher sur le papier sous la menace d'une rafale de bouffes dans la gueule. 




L'autre, c'est cette scène, qui survient relativement tôt dans le film, durant le périple des deux aventuriers vers le Kafiristan. Lors de leur traversée des régions montagneuses de l'Inde, et après bien des difficultés, les deux hommes se retrouvent soudain confrontés à un gigantesque canyon qui met un terme définitif à leur avancée. Résolus à cet échec et convaincus de leur mort prochaine, Dravot et Carnehan décident d'aller s'asseoir à l'abri d'un rocher pour tailler un dernier bout de gras et se remémorer leurs multiples aventures passées, souvenirs qui ne manquent pas de déclencher chez eux quelques rires, puis beaucoup, de plus en plus nombreux et de plus en plus généreux, jusqu'à ce que ces éclats de rire, amplifiés, répercutés et démultipliés par l'écho des montagnes, déclenchent une formidable avalanche ayant pour effet de combler la faille qui séparait nos deux larrons de leur destination. 




Sauf erreur de ma part, cette scène est absente de la nouvelle de Kipling, dans laquelle Carnehan, racontant son périple à Kipling, ne mentionne l'avalanche que comme un risque potentiel lorsque Dravot chantait à tue-tête dans la montagne, après la mort de leurs dromadaires puis des mules qu'ils avaient volées à des voleurs — Dravot répondant à sa remarque que si un roi ne peut plus chanter, que lui vaut d'être roi ? C'est donc une scène propre au film de Huston que celle où, riant une dernière fois de leurs faillites avant de mourir, les deux amis déclenchent une catastrophe qui résout leur problème et leur sauve la vie. J'ai déjà souvent parlé d'amitié au cinéma, et de rire, à propos de La Horde sauvage ou plus récemment de Zorba le grec, et peut-être me direz-vous que je fais une fixette, mais tout de même, quelle idée, et quelle scène ! 


L'Homme qui voulut être roi de John Huston avec Michael Caine, Sean Connery et Christopher Plummer (1975)

12 février 2013

Le Convoi sauvage (Man in the Wilderness)

Le titre original (Man in the wilderness) et le titre français (Le convoi sauvage) de ce chef-d’œuvre méconnu de Richard C. Sarafian sorti en 1971, si on les réunit, recomposent l'image globale d'un film fracturé en deux pratiquement dès le départ. Le cinéaste nous embarque au beau milieu d'une expédition de trappeurs pour le moins improbable (mais inspirée d'une histoire vraie) dans le nord-ouest américain des années 1820. Ayant fait le plein de peaux de castors valant leur pesant d'or, les hommes du capitaine Henry (interprété par le grand cinéaste John Huston) se dirigent vers le fleuve Missouri en tirant un bateau monté sur roues à travers les terres à l'aide d'un attelage de 22 mules. Lors d'une halte, Zachary Bass (Richard Harris), membre de l'équipage et favori du capitaine, est attaqué par un ours qui le met en pièces. Le capitaine Henry commande à deux de ses hommes de veiller sur son protégé aux portes de la mort jusqu'à ce qu'il trépasse puis de l'enterrer pendant que lui et le reste du convoi poursuivront leur route. S'il n'est pas mort au petit matin, qu'ils l'achèvent. Mais Zach Bass n'a pas l'air de vouloir y passer et ses deux fossoyeurs attitrés, effrayés par l'approche de quelques indiens, le laissent en l'état. Petit à petit, le mourant recouvre ses forces et se remet sur pattes, au point de se lancer vaille que vaille à la poursuite de ceux qui l'ont abandonné.




Autant dire que si nous sommes bien dans un western avec cette chevauchée sans pareille de chasseurs en manteaux à franges confrontés à une Amérique du nord montagneuse, enneigée et hostile, peuplée de bêtes sauvages et d'indiens, c'est à un western bien particulier et complètement hybride que nous avons affaire. Le film s'ouvre en indiquant qu'il se base (très librement en réalité) sur des faits réels mais prend immédiatement l'aspect d'un conte sidérant. Les premiers plans, où le convoi tumultueux et le bateau roulant qu'il charrie à grand bruit sur une musique géniale de Johnny Harris se distinguent lentement derrière des broussailles dans un paysage séculaire, donnent le ton en nous plaçant immédiatement devant une sorte de chimère mécanique, pure apparition jaillissant de nulle part dans un no man's land propice à l'irruption du fabuleux.




Le Convoi sauvage prend très vite l'aspect d'une légende, avec l'ancrage dans un fond de vérité historique et l'extrapolation mythologique que cela implique. Cette dualité est à l’œuvre durant tout le film (même si rien n'y est binaire ou simpliste, comme nous le confirmera la fin du récit), au point que l'histoire se scinde en deux. D'un côté le film prend la forme d'un survival, où Richard Harris se reconstruit petit à petit pour rattraper ses anciens camarades et se venger, et de l'autre celle d'une épopée homérique. La partie la plus importante de l'histoire, le titre original ne s'y était pas trompé, concerne le personnage de Zachary Bass qui, parallèlement au voyage de l'énorme véhicule monstrueux et composite du capitaine Henry, digne d'une créature féérique, va lui-même se transformer en chimère organique, mi-homme mi-bête. Après s'être fait déchiqueter par un grizzli, Zach sauve sa peau en pêchant le crabe à la main et en cueillant des baies, il se recouvre de feuilles pour que l'odeur de son sang n'attire pas les prédateurs, dispute la viande d'un bison agonisant - qu'il dévorera crue - à des loups sauvages, et n'hésite pas à chasser le léopard afin d'en utiliser la peau comme vêtement.




Difficile de ne pas penser à Essential Killing en voyant le film aujourd'hui, mais le héros de Sarafian emprunte finalement une trajectoire contraire à celle du personnage de Skolimowski, même si dans les deux cas il s'agit pour l'homme d'opposer résistance à la fatalité et de préserver coûte que coûte une part d'humanité. Le taliban joué par Vincent Gallo, peu à peu condamné à sombrer, est poussé dans ses derniers retranchements et dans ses plus bas instincts bestiaux par des circonstances sans issue, en dépit de l'insoumission farouche de sa conscience d'homme. Zachary quant à lui retrouve peu à peu forme humaine lorsqu'il réapprend à faire du feu et à se tenir debout, quand il se recouvre de peaux de bêtes et reprend la route. Il reste pourtant double jusqu'à la dernière scène : humain parce que mu dans son épreuve par le souvenir de sa femme et de son fils, la première moitié du film étant rythmée par des flashbacks sur la vie de Zach, comme dans le film de Skolimowski, visions oniriques auxquelles s'ajoute une scène d'hallucination (qui contribue d'ailleurs à installer la dimension merveilleuse du récit) dans laquelle le héros se projette parmi les siens, et cette part d'humanité du héros rejaillit d'un bloc lorsqu'il est bouleversé de voir une femme indienne accoucher seule au milieu de la forêt dans l'une des plus belles séquences du film ; mais bestial encore en tant qu'il reste obsédé par sa haine et sa volonté de vengeance.




De l'autre côté du film progresse le convoi pour le moins exceptionnel du capitaine Henry. Et c'est par là que le film s'écarte encore davantage des codes du genre pour aller flirter avec ceux du fantastique, voire du film d'horreur (les aventures de Zach, barbare carnassier survivant dans une lointaine Amérique du XIXème siècle sauvage et enneigée, ne sont pas sans faire écho au Vorace (1999) d'Antonia Bird). Le capitaine Henry est en quelque sorte un Fitzcarraldo américain. Obsédé par l'idée de faire voyager un bateau hors de l'eau, il ne se démène pas pour l'amour de l'art, comme son homologue européen dans le film de Werner Herzog, mais pour l'amour de l'or.




Et au phonographe de Klaus Kinski se substitue le canon de John Huston, placé à la proue de son navire sur roues. Avec son long manteau bleu-noir et son haut-de-forme tordu et cabossé, perché par tous les temps sur le pont de son bateau, le solitaire capitaine Henry évoque une figure de conte tragique. Plus encore dans cette scène remarquable - où l'on pense à Carpenter en croyant retrouver l'ambiance et l'univers de The Fog dans le décor de The Thing - où lui et l'un de ses hommes croient voir apparaître le fantôme de Zachary Bass dans la brume, venu se venger de leur affront.




Fantôme, Zachary Bass l'est plutôt deux fois qu'une. Revenu d'entre les morts grâce, qui sait, aux formules chamaniques proférées par quelque indien sur son corps sans forces, il est aussi le fantôme de l'Amérique elle-même. Littéralement sorti de terre, né une seconde fois de l'eau des rivières américaines et de la viande de ses créatures ancestrales, il se confond désormais avec les natifs et n'a plus rien à voir avec les trappeurs qu'il fréquentait dans sa première vie, ces pilleurs et chercheurs d'or sans scrupules défiant les lois de la nature jusqu'à l'absurde avec leur bateau traversant la lande. Quand les hommes du convoi arrivent enfin à destination, le fleuve qu'ils voulaient atteindre est desséché, et le capitaine Henry de dire "On arrive trop tard", comme si les trappeurs avides, chassant les bêtes pour leur fourrure et détruisant les ressources des premiers habitants de ces terres pour l'amour de l'or, avaient déjà pompé les dernières ressources naturelles locales au point d'avoir asséché jusqu'aux fleuves du pays.




La dimension politique et humaniste de ce film hétéroclite magistral apparaît ainsi en guise de conclusion, quand la dualité de Zachary Bass est résolue et sa trajectoire accomplie, une fois la leçon des indiens apprise, qui veulent vivre dans et avec la nature plutôt que la soumettre à une avidité déraisonnable et élever leurs fils plutôt que les abandonner pour partir en quête d'un empire dérisoire ou pour assouvir une soif d'aventure - ou de vengeance - sans lendemain. Au point que l'ex-trappeur devient quasiment le fils spirituel du chef indien qui l'a épargné et peut-être guéri quand il était à demi enseveli dans sa tombe, Richard Harris arborant à la fin du film des traces de suie noire sous les yeux et des tresses dans les cheveux. De sa seconde naissance à la fin de ce périple, Zachary Bass a progressé vers la sagesse pour redevenir humain, renoncer à sa soif de vengeance et se rappeler sa condition de père.




A travers l'odyssée de Zachary Bass sur des monts brumeux et glacés, le film fait aussi penser à Jeremiah Johnson, même si Sarafian revendiquait un aspect beaucoup moins hollywoodien, qui valut cependant au film de Sydney Pollack, sorti presque en même temps et par le même studio, d'être préféré au moment crucial du financement de la promotion. C'est sans doute en partie pour cela que Le convoi sauvage est un film finalement si peu connu. C'est pourtant une œuvre superbe, que les éditions Wild Side Videos ont eu la belle idée de rééditer en doublon avec The Man Who Loved Cat Dancing (Le Fantôme de Cat Dancing en Français, encore une histoire de spectres donc, et de fantôme indien qui plus est), autre western de Richard C. Sarafian réalisé en 1973 avec Burt Reynolds et Sarah Miles, plus étroitement lié au genre même s'il s'agit d'une magnifique histoire d'amour autant que d'un western. Deux films à découvrir ou à redécouvrir sans tarder, à commencer vous l'aurez compris par Le Convoi Sauvage, véritable merveille de western, qui s'éloigne du genre pour mieux le sublimer et qui, s'il a été injustement mis de côté pendant des années, n'est pas près d'être oublié par ceux qui voudront bien lui redonner une chance.


Le convoi sauvage (Man in the Wilderness) de Richard C. Sarafian avec Richard Harris, John Huston, Henry Wilcoxon, Percy Herbert et Dennis Waterman (1971)

14 décembre 2010

Burning Bright

Après avoir vu ce film, une seule idée m'assaillait... Quel putain de film ça aurait donné entre les mains d'un John Huston, d'une Cécile B. DeMille ou d'un John Cassavetes !

Explications : tout d'abord, le script a un potentiel fabuleux, du jamais vu depuis des années. Tenez-vous bien. Un homme, d'une trentaine d'années, rachète un tigre de Sibérie (présenté comme Satan personnifié) à un gérant de supérette un peu louche, dans le but d'en faire l'attraction principale du futur parc animalier qu'il compte ouvrir en Nouvelle-Calédonie... L'argent pour réaliser ce projet, il le tient de l'assurance vie de sa femme récemment disparue dans un accident de bobsleigh, ce qui fait de lui une veuve. Le "hic", car il y en a toujours un dans ce genre d'histoires de malades, c'est que tout ce pognon était en vérité destiné à toute autre chose et, plus précisément, à assurer les frais de scolarité d'un enfant trisomique dans un établissement spécialisé... En effet, l'homme veuve a hérité de la garde des deux enfants de sa défunte épouse, une post-ado à problèmes et son jeune frère dont il n'est pas à proprement parler le père biologique car ils l'avaient obtenu par intraveineuse ex nihilo. Deux enfants aux profils bien différents, comme un casse-tête chinois grandeur nature laissé au mari délaissé, le jeune mongol autiste ayant pour grande sœur une arme de fornication massive, une bombe à défragmentation que l'on verra se balader en petite culotte pendant la majeure partie du film, et qui quant à elle ne rêve que de "placer" son frère pour poursuivre ses études en paix. Et quand bien même leur père adoptif leur prétend mordicus vouloir ouvrir son parc d'attraction dans le but premier de toucher le pactole pour mieux leur assurer un avenir, rien ne laisse présager aux enfants que son intention réelle est de les enfermer avec l'animal sauvage dans une maison familiale dont portes et fenêtres sont condamnées en raison du passage d'un anticyclone, Nouvelle-Calédonie oblige.



Sacré pitch ! Cependant, et probablement en raison de ses limites budgétaires et intellectuelles, Carlos Brooks va concentrer tous ses efforts sur le climax, c'est-à-dire à partir du moment où le cougar est coincé avec les deux autres dans la maisonnée, un climax étendu sur près de 50 minutes... Intention louable s'il en est que de vouloir livrer un pur film de genre, un huis-clos à base d'attaques animalières sur d'innocents protagonistes en culottes courtes, un horror flick sanguinolent mêlant message écolo et gonzo. Mais c'est là que le bât blesse, car non seulement les limites de fric sont évidentes mais les limites d'ambition aussi... Au manque de crédibilité de certaines situations (il ne faudra pas s'étonner de voir le tigre grimper au mur à la Matrix !) vient s'ajouter un flagrant manque d'empathie pour les victimes, sans parler de la psychopathologie douteuse du beau-père, à laquelle on a bien du mal à croire... Présentez-moi un seul homme capable de mettre au point un double meurtre aussi faisandé, aussi réfléchi et démoniaque...



Selon moi, ce film aurait donc pu donner un chef d'œuvre du 7ème Art s'il s'était retrouvé entre les mains d'un cinéaste sachant insuffler de l'ampleur dans un script de pacotille. Un Polanski, un Pollack, un McEnroe, quelqu'un de cette trempe. Mais laissez-moi rapidement vous expliquer pourquoi. Imaginons un instant que les personnages et le décor aient été développés un tant soit peu : le gérant de la supérette en prise avec un tigre retors, ce qui aurait pu exposer la dangerosité du canidé ; une famille recomposée, dans la déroute financière, devant gérer un enfant défectueux ; un père de famille cherchant dans des recours clairement inadaptés les solutions à tous ses grands problèmes ; la mort terrible de la mère, en plein championnat de bob' ; le chagrin des enfants, la folie naissante puis explosant au grand jour de leur beau-père ; et enfin, un final de tous les diables, prenant l'aspect du film qui nous est livré ici, mais avec un climax resserré (donc plus tendu), où tout ce beau monde se retrouverait ainsi confronté à un animal aussi sublime qu'assoiffé de chair humaine. Nous aurions obtenu un drame humain d'une intensité sauvage. Un film qui aurait fait date, dépassant peut-être Avatar au box-office. Une oeuvre phare qui aurait poussé toute une génération à faire du cinéma, un peu comme un Autant en Emporte le vent ou une Dent de la Mer...



Bon, ok, j'ai bien conscience de jouer à "on refait le film", mais l'impression de gâchis que m'a laissé ce long-métrage est telle que ça a pris le dessus sur toute autre analyse... Et j'avais envie de vous livrer tout ça en couchant mes impressions sur le papier. Je me sens infiniment plus léger à présent.

Pour terminer, je dirai donc que Burning Bright est un semi-ratage, car formellement, il y a bien deux ou trois jolies choses, la présence d'une véritable danseuse étoile aidant bien, et celle d'un authentique tigre sibérien également. Mais malgré des acteurs assez convaincants, la sauce a bien du mal à prendre et je parie que certains trouveront le film ennuyeux, même dans le climax (ce fut mon cas). Dommage qu'un producteur éclairé à la Joel Silver ou Mira Max n'ait pas perçu le potentiel immense du scénario de départ, un potentiel trop bien caché derrière cet argument certes prometteur consistant à enfermer deux gosses abrutis avec un gros chat vorace dans une énorme baraque colmatée.


Burning Bright de Carlos Brooks avec Briana Evigan, Charlie Tahan et Garrett Dillahunt (2010)