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7 mai 2019

Dragged Across Concrete

Bien qu'aucun de ses films n'ait encore connu les joies d'une distribution digne de ce nom, S. Craig Zahler continue son petit bonhomme de chemin et, loin des salles de cinéma, sa réputation grandit, lentement mais sûrement. Son dernier film, son plus ambitieux à ce jour, ne déçoit pas et nous confirme que l'on tient là un sacré cinéaste, tout à fait atypique dans le paysage cinématographique actuel, qui constitue sans doute la plus belle révélation américaine de ces dernières années. Après avoir attiré l'attention des amateurs de cinéma de genre avec un western horrifique de la plus belle eau (Bone Tomahawk), puis confirmé tout le bien que l'on pensait de lui en signant un film carcéral particulièrement âpre et violent qui nous renvoyait aux plus belles heures du cinéma d'exploitation (Brawl in Cell Block 99), S. Craig Zahler nous revient cette fois-ci avec une sorte de polar choral rugueux, au scénario plus ample et audacieux, voyant les destins de plusieurs personnages se réunir autour d'un braquage qui tourne mal.





Nous suivons tout particulièrement deux flics, fraîchement suspendus pour leurs méthodes jugées trop musclées et dès lors déterminés à "récupérer leur dû" en interceptant des malfrats à leur façon et en s'accaparant leur magot. Ces flics sont incarnés par des acteurs que l'on est heureux de retrouver dans des rôles aussi consistants, Mel Gibson et Vince Vaughn, qui avaient déjà collaboré ensemble pour Hacksaw Ridge. Le premier, star controversée à l'image déclinante, apparaît comme un choix de casting idéal pour un tel film, au propos si ambigüe, parfois amoral et cynique, ce que n'ont d'ailleurs pas manqué de pointer du doigt certains critiques américains, quitte à établir des amalgames et des raccourcis faciles qu'appellent toutefois un Zahler volontiers provocateur. Quant au second, qui était déjà hallucinant dans le précédent film du cinéaste, tout en rage contenue et d'une efficacité redoutable à la bagarre, il démontre ici de nouveau toute l'étendue de ses possibilités, dans un registre encore très différent, plus discret, presque effacé aux côtés de son coéquipier, mais néanmoins touchant et parfois même plutôt marrant.





Ainsi, les deux acteurs reconstituent peu ou prou les fameux duos de ces buddy movies des années 80 et 90, sans jamais que Zahler ne s'inscrive véritablement dans cette veine. Le vieux flic à un an de la retraite, qui n'a plus rien à perdre ou presque, aux méthodes radicales, blasé par la vie, s'exprimant régulièrement en pourcentage pour étaler sa science afin d'éclairer telle ou telle situation incertaine, se retrouve associé à un partenaire de presque vingt ans son cadet, l'avenir devant lui, un mariage en vue, qui fait preuve d'une loyauté et d'une fidélité infaillibles, mais dont il faut aussi supporter les logorrhées absurdes et les bruits de mastication envahissants quand il engloutit lentement ses sandwichs aux œufs. Certains pourront trouver ça un peu longuet car, comme à son habitude, S. Craig Zahler prend vraiment son temps pour planter le décor, dépeindre ses personnages et leurs situations respectives, quitte à nous proposer des longues scènes de planque et de filature où il ne se passe quasiment rien en dehors des dialogues qu'échangent nos deux ripoux.





Chacun a ses raisons, ses motivations, aussi peu louables soient-elles. Les préjugés et le racisme sont partout, chez les uns comme chez les autres, et ce dès les premières scènes, rapidement malaisantes du fait des agissements borderline des protagonistes. Par un usage pernicieux des clichés, des détails sordides ou des répliques cinglantes, Zahler n'épargne personne et brosse le portrait d'une Amérique, vérolée par la haine, qui fait peine à voir. Il n'y a pratiquement pas un personnage pour rattraper l'autre, même si nous les comprenons tous. Ils paraissent nager bon an mal an dans une société qui les a montés les uns contre les autres. Le réalisateur donne dans une noirceur terrible, son trait est épais mais assuré et d'une grande précision. Il y a là un souci du détail assez jubilatoire, le bonhomme s'est visiblement documenté sur son sujet tout en laissant libre cours à son imagination pour agrémenter son polar de détails surprenants. Zahler se fait aussi plaisir en nous proposant encore une fois des dialogues de haut vol, auxquels on pourrait presque reprocher qu'ils soient justement trop écrits. On sent bien l'auteur de romans noirs aux manettes, mais comme son plaisir est largement communicatif et son talent évident, cela ne pose guère de grand problème.





Au milieu de cette petite galerie de personnages embarqués dans une si sinistre histoire, je serai toutefois plus circonspect quant au sort réservé à celui campé par une autre habituée du cinéaste, l'étrange actrice Jennifer Carpenter. Je suggère à ceux voulant éviter les spoilers de zapper ce paragraphe. S. Craig Zahler se montre en effet d'une cruauté ahurissante, prenant le temps d'installer son personnage lors d'une scène poignante, pour en faire quelques minutes plus tard la première victime des braqueurs impitoyables. C'est dur, très dur. D'autant plus que le réalisateur nous a auparavant montré une scène originale et réellement touchante où nous comprenons que Jennifer Carpenter joue une mère désemparée qui quitte pour la première fois son bébé, arrivée à la fin de son congés maternité, pour reprendre le travail la mort dans l'âme. Son destin tragique n'en sera que plus horrible. C'est un poil gratuit et trop facile selon moi, même si l'effet est évidemment au rendez-vous...


 


Alors on commence à connaître la petite recette de S. Craig Zahler, celle qui a déjà fait ses preuves par deux fois : elle consiste en une mise en place patiente et méticuleuse de l'histoire et des différents enjeux, dans le développement d'une ambiance lourde et réaliste, pour mieux aboutir à des moments d'une intensité rare qui nous laissent véritablement KO. Dragged Across Concrete est le plus long film du cinéaste, dont la patte devient très reconnaissable, et il ne déroge pas à la règle. Après une très grosse heure d'exposition, tout à fait plaisante et rondement menée, nous avons ainsi droit à 90 dernières minutes de folie où la tension atteint des sommets et nous scotche littéralement à notre fauteuil. De mémoire de cinéphage, on a rarement vu ça ces derniers temps au cinéma... Expert en thriller à combustion lente, Zahler étale alors tout son art et sa maîtrise exceptionnelle de la mise en scène, pour un suspense garanti.





La longue scène de l'affrontement final entre les deux flics et les malfrats, coincés dans leur véhicule blindé, est tout simplement bluffante, à montrer dans toutes les écoles... Le film prend alors des allures de splendide western crépusculaire, notamment grâce à l'atmosphère ténébreuse sublimée par son directeur photo attitré, le très doué Benji Bakshi. Durant cette longue séquence paroxystique, Zahler fait preuve d'un savoir-faire étonnant, d'un sens du cadre admirable et d'un contrôle magistral de la plus pure scénographie, tout cela avec une simplicité désarmante. C'est un travail d'orfèvre. L'action, sans cesse dilatée, est si lisible que nous pouvons à fond en ressentir toute l'intensité et être sensible à tous ses enjeux. Nous sommes sur le qui-vive comme jamais et on tremble jusqu'au bout du bout. On pourrait presque regretter que le film se termine par un épilogue peut-être dispensable, où le soufflet retombe. A la différence de Brawl in Cell Block 99, Dragged Across Concrete ne nous lâche pas au point de rupture, mais sur une conclusion qui laisse un arrière-goût amère.





Un dernier mot sur l'absence totale de musique d'ambiance et d'un quelconque accompagnement musical pour surligner le sens de telle ou telle scène ou amplifier une émotion. La bande son du film est exclusivement diégétique, elle est constituée de morceaux soul au charme suranné, composés par S. Craig Zahler himself et son acolyte Jeff Herriott, interprétés, pour certains d'entre eux, par les vétérans de The O'Jays. Cette bande originale aux petits oignons, foncièrement cool et tranquille, teinte d'une drôle d'ironie cette histoire si sombre et bien ficelée. Que dire de plus ? J'avais clôt mon article dithyrambique sur Brawl in Cell Block 99 en anticipant avec enthousiasme ce Dragged Across Concrete qui s'annonçait alléchant et qui a bien rempli son contrat. Nous n'avons pas, à ce jour, connaissance du prochain projet de Zahler, mais comptez sur moi pour suivre tout ça de près...


Dragged Across Concrete (Traîné sur le bitume) de S. Craig Zahler avec Mel Gibson, Vince Vaughn, Tory Kittles, Jennifer Carpenter, Laurie Holden, Thomas Kretschmann et Michael Jai White (2019) 

9 janvier 2018

Brawl in Cell Block 99

C'est peu de dire que l'on attendait avec impatience le nouveau film de S. Craig Zahler, lui qui avait déjà laissé entrevoir de si belles et précieuses qualités dans son premier long-métrage, le western horrifique Bone Tomahawk. Le cinéaste, dont l'ambition n'est visiblement pas de plaire à tout le monde, persévère dans le cinéma de genre : il signe avec Brawl in Cell Block 99 un film de prison particulièrement violent et âpre, en s'affirmant même encore davantage dans la série b (rien de péjoratif ici), louchant du côté du cinéma d'exploitation des années 70 et donnant presque à son dernier bébé des allures de film "grindhouse" pleinement assumées. Brawl in Cell Block 99 nous propose d'assister à la descente aux enfers d'un personnage impressionnant et impassible campé par un Vince Vaughn que l'on avait tout simplement jamais vu comme ça. L'acteur, capable d'évoluer dans tous les registres, incarne ici Bradley Thomas, un grand costaud au crâne rasé et tatoué d'un énorme crucifix, fier d'arborer un drapeau américain devant sa porte.





Si vous comptez voir le film, vous pouvez peut-être zapper ce paragraphe, mon bref résumé de l'intrigue. S. Craig Zahler prend encore une fois son temps pour développer son scénario et dévoiler ses cartes ; j'ai découvert le film en n'en sachant rien et c'était d'autant plus appréciable ! Première scène : Bradley Thomas (Vince Vaughn donc) se fait licencier puis apprend, en rentrant chez lui, que sa femme (Jennifer Carpenter) voit quelqu'un d'autre. Malgré cela, le couple décide de se donner une deuxième chance en essayant de nouveau d'avoir un enfant, tandis que Bradley gagnera sa vie en transportant de la drogue pour son pote Gil (Marc Blucas). 18 mois plus tard : Bradley est devenu un homme de confiance pour transférer la came et vit dans une belle et grande maison avec sa femme qui est à 3 mois d'accoucher. Hélas, suite à un transfert de drogue qui a mal tourné (excellent passage à la tension palpable), il se retrouve en prison moyenne sécurité (vous saisirez la nuance...). Une fois incarcéré, un mystérieux visiteur (Udo Kier) apprend à Bradley que sa femme est menacée et celui-ci n'a d'autre choix que de provoquer son transfert en prison haute sécurité pour mettre la main sur un autre détenu afin de sauver sa famille.





Âmes sensibles, s'abstenir ! Le nouveau film de Craig S. Zahler est particulièrement tendu, proposant même quelques éclats visuels d'une violence sans concession dans sa dernière partie, tout à fait à l'image de son précédent long métrage, Bone Tomahawk, qui, après une lente et longue construction, nous proposait une conclusion brutale et gore. Ces images choc, ces détails sordides, participent ici à l'espère d'humour très particulier du film, présent tout le long. Dès les premières minutes, une tension sourde suinte de l'écran, parfaitement véhiculée par le colosse Vince Vaughn qui met ici toute sa carrure (il mesure près de 2 mètres et là, ça se voit !), sa présence physique, au profit d'un personnage calme, à la rage contenue, mais que l'on sent susceptible d'exploser à tout moment. A l'image, S. Craig Zahler choisit de donner un teint bleu-gris à ses scènes d'extérieur de jour, un choix a priori discutable mais efficace puisque l'on a d'emblée une sensation d'enfermement, augurant de l'avenir tout tracé du personnage principal. On suit Vince Vaughn de très près et quand Zahler le filme de dos, on repense inévitablement à Mads Mikkelsen dans l'excellent deuxième volet de la trilogie Pusher de Nicolas Winding Refn, dans lequel l'acteur danois avait également la boule à zéro avec un tatouage, "RESPECT", plutôt ironique là aussi, gravé à l'arrière du crâne. Clin d’œil volontaire ou non, on ne peut pas trop l'affirmer, une chose est sûre : les deux films déploient une intensité similaire et ne dévient jamais de leur sombre ligne, dressant le destin d'un homme irrémédiablement poussé dans les ténèbres (avec une issue bien plus heureuse chez NWR).





L'ambiance à couper au couteau de Brawl in Cell Block 99 est donc particulièrement lourde et réussie. S. Craig Zahler atteste des mêmes qualités que dans l'excellent Bone Tomahawk. Il y a là un talent rare pour faire exister des personnages, pour écrire des dialogues soignés (je pense notamment à l'interrogation policière avant la première incarcération, avec nombre de répliques bien trouvées, parfois même trop écrites et préparées), pour prendre son temps à développer et construire patiemment son film afin de mieux préparer aux scènes marquantes. Le réalisateur gère en effet parfaitement ses temps forts et ses moments plus tranquilles. Il se révèle un cinéaste d'action hors pair, filmant étonnamment bien les bagarres, à des années lumière du pénible surdécoupage en vogue dans la plupart des productions actuelles. Chez lui, la violence est sèche, brutale et expéditive. Ces scènes, toujours très lisibles, diffusent une adrénaline contagieuse et nous cramponnent à nos fauteuils. Vince Vaughn, très intimidant, y est d'une efficacité redoutable. On ne sait pas s'il a fallu beaucoup d'entraînement à l'acteur mais le résultat à l'écran est bluffant, fluide et naturel. On a mal pour ceux qui croisent sa route, les bruitages de membres fracturés sont d'ailleurs éprouvants (on se souvient qu'un soin particulier avait également été apporté à la bande son glaçante de Bone Tomahawk). Notons aussi que le casting nous propose quelques agréables surprises, avec deux tronches bien connues que l'on est contents de revoir : Don Johnson, parfait en directeur de prison à poigne, le cigare au bec, et le revenant Udo Kier, glacial dans un rôle indiqué au générique comme celui du "placid man" qui lui va évidemment comme un gant.





Dès lors que Vince Vaughn met les pieds dans sa première prison, nous nous sentons coincés avec lui pour sept longues années de taule. A travers quelques petits détails bien choisis, Zahler semble nous décrire de façon réaliste l'univers carcéral jusqu'à ce que son film prenne une tournure "bis" plus franche quand le personnage débarque à Redleaf, la prison haute sécurité réservée aux plus dangereux détenus. Le film, qui se tenait jusque-là très bien, délaisse alors un peu en cohérence (nous avons un peu plus de mal à y croire) ce qu'il gagne en termes de sensations fortes. En quelque sorte, Zahler paraît abandonner le réalisme et l'ambiance pour l'action et l'effroi, insistant sur le calvaire de son personnage et montant la violence de quelques crans. Brawl in Cell Block 99 s'effiloche encore un chouïa dans sa conclusion, quand bien même celle-ci nous scotche encore plus à notre fauteuil, à l'image de Bone Tomahawk, qui faiblissait quelque peu sur sa fin. Il est d'ailleurs amusant de constater à quel point les deux films se ressemblent, nous proposent un parcours similaire, sans pour autant donner l'impression de se répéter.





Au bout du compte, même si le film a de menus défauts et s'effrite quelque peu dans son dernier tiers, on ne peut que saluer de nouveau le travail d'orfèvre de S. Craig Zahler, qui nous a une fois de plus mis au tapis et confirme tous les espoirs placés en lui. Nul doute que l'on tient là l'un des films les plus terribles de l'année passée, "terrible" dans tous les sens du terme : on en ressort assez secoué, sous le choc, chancelant. L'artiste multi-facettes qu'est Zahler (il a écrit quelques polars, dont certains sont parus chez Gallmeister, et il est un musicien confirmé qui a composé lui-même les excellents morceaux qui constituent la BO du film) est actuellement en train de finir de mettre en boîte son prochain film, Dragged Across Concrete, dont il a bien sûr signé le scénario. Un nouveau thriller où Vince Vaughn partagera l'affiche avec nul autre que Mel Gibson. Connaissant le potentiel colérique de la star sur le retour, on a vraiment HÂTE de voir le résultat ! En attendant, S. Craig Zahler entre définitivement dans mon panthéon personnel. Il l'ignore mais il a un pied-à-terre assuré dans un joli coin du Sud de la France...


Brawl in Cell Block 99 (Section 99) de S. Craig Zahler avec Vince Vaughn, Jennifer Carpenter, Don Johnson, Udo Kier et Marc Blucas (2017)

9 mars 2016

Bone Tomahawk

Bone Tomahawk, le premier long métrage de l'américain S. Craig Zahler, s'il n'est pas parfait, nous donne plein de raisons de l'apprécier et de le défendre de tout notre coeur. Déjà copieusement salué et décoré en festivals, il a notamment obtenu le Grand Prix à Gérardmer face à une concurrence relevée (parmi laquelle The Witch, autre film d'horreur indé dont se dit le plus grand bien et dont nous espérons donc beaucoup) et il faudrait en effet être aveugle pour ne pas remarquer que Bone Tomahawk sort clairement du lot. Arrêtons-nous d'abord à ce qu'il y a de plus visible. Dès les premières images, on se dit que S. Craig Zahler, écrivain (publié chez Gallmeister, s'il vous plaît) et scénariste, devait crever d'impatience de passer enfin derrière la caméra pour réaliser un western. Visuellement, son film donne l'impression d'être la mise en image limpide d'un fantasme longuement mûri. En tant que cinéphile à la recherche de bonnes péloches de genre, on prend aussi un pied évident devant ça. Bone Tomahawk, comme son titre, a une putain d'allure et donne immédiatement envie d'être aimé. La mise en scène fluide et patiente d'un cinéaste débutant mais plein de confiance et de maîtrise, nous plonge somptueusement dans l'Ouest américain, sauvage et brutal. On y est et on s'y sent bien d'emblée !





Autre atout immédiatement visible : le casting, qui est une belle petite collection de gueules connues du cinéma de genre, ici superbement bien employées. On est à des années-lumière du défilé insupportable de gloires passées comme le proposent les saloperies à la  Grindhouse. La première scène, qui met de suite dans le bain et annonce bien la couleur, nous fait suivre les sombres méfaits de deux brigands aux méthodes radicales incarnés par David Arquette (l'éternel gaffeur condamné à jouer les benêts et autres petites frappes) et Sid Haig (une grosse tronche impossible déjà croisée dans les films cultes de Jack Hill, dont l'excellent Spider Baby, et revue plus récemment devant la caméra du triste Rob Zombie), deux salopards qui auront le malheur de s'aventurer sur le territoire d'une tribu indienne cannibale. Le scénario de S. Craig Zahler nous propose ensuite une sorte de variation horrifique et minimaliste du classique de John Ford, La Prisonnière du désert : une bande de cowboys remontés, menée par un Kurt Russell en pleine forme et au charisme toujours intact, se lance à la recherche d'une femme docteur enlevée par des indiens revanchards.





Avant le départ de la troupe, S. Craig Zahler installe avec le plus grand soin chacun de ses personnages. Et qu'il est rare et appréciable, aujourd'hui, de tomber sur un film qui prend autant son temps, qui croit à ce point en ses personnages et laisse ses acteurs leur donner si brillamment vie. On oublie d'ailleurs totalement les acteurs, à commencer par notre vieil ami Richard Jenkins, qui trouve peut-être ici son meilleur rôle dans la peau de l'adjoint un peu naïf du shérif joué par Kurt Russell. Ce n'est qu'une fois le film terminé que je me suis dit "Putain mais c'était Dick Jenkins, Dick Jenkins !!". Matthew Fox, le Jack de Lost, mérite lui aussi d'être félicité, il incarne avec beaucoup de classe et d'aplomb un cowboy dandy sans éthique et ce n'est, là encore, qu'une fois le générique terminé que je me suis dit "Putain mais c'était Jack, Jack de Lost !!".  





Même Patrick Wilson est bon là-dedans. Même Patrick "tronche de playmobil" Wilson ! Il passe tout le film à boiter, à en chier encore plus que DiCaprio dans The Revenant, et c'est un vrai régal d'assister à cela après toutes les ignominies dans lequel on l'a vu saloper l'écran. Patrick Wilson joue bien, je ne pensais jamais écrire ça un jour, et c'est dire si S. Craig Zahler doit également être un bon directeur d'acteurs. On s'attache à son personnage d'amoureux des plus déterminé à sauver sa dulcinée comme on s'attache à tous les autres. Soulignons aussi le talent du cinéaste et scénariste pour faire exister chaque protagoniste, et pour, chose encore très précieuse, écrire des dialogues si réussis (avec même quelques moments comiques bien sentis) et créer des scènes a priori anodines où il se passe réellement quelque chose alors que l'action est encore bien loin.





Le film se contente simplement de suivre au plus près cette petite bande dans sa quête qui la mènera jusqu'à l'obscurité ultra glauque d'une redoutable tribu cannibale troglodyte. On pense un peu à l'horreur sèche et brutale de The Descent quand on voit avec quel sérieux le réalisateur invite ses monstres oubliés à l'écran. S. Craig Zahler choisit délibérément de mettre en scène des "indiens" qui correspondent aux cauchemars irraisonnés des pionniers, à la terrible image qu'ils s'en faisaient alors : mangeurs d'hommes régnant en maîtres sur une zone interdite, ils sont des ombres grises qui surgissent de nulle part, dont les flèches proviennent d'on ne sait où et peuvent vous transpercer à tout moment quand vous avez le malheur de vous trouver sur leur territoire.





La violence et l'horreur de Bone Tomahawk, en même temps furtives et frontales (une scalpation suivie d'une mise à mort particulièrement dégueue est au programme, filmée sans complaisance), surprennent toujours et agissent un peu à retardement, saisis que nous sommes par l'ambiance aride de l'ensemble et suspendus au sort parfois terriblement cruel réservé aux personnages. Le cinéaste nous offre un western horrifique aux moments de tension rares mais épuisants pour les nerfs où nous pouvons trembler, par exemple, pour que notre héros ait le temps de recharger sa pétoire imprécise avant d'y passer. On tient également là un superbe film de rando. Après ça, on a l'impression d'avoir marché quelques kilomètres, nous aussi, et d'avoir campé une paire de nuits à la belle étoile, à l'affût du moindre bruit... 





Alors certes, on aurait peut-être aimé que le film soit un peu plus. Que, lorsqu'il s'arrête, nous n'ayons pas l'impression de tout savoir, d'avoir tout vu, mais qu'il reste des zones d'ombre, un peu de mystère, une sorte de fascination encore possible. La simplicité et la linéarité du scénario de S. Craig Zahler est à la fois sa force et sa limite. Il le cantonne dans son sous-genre, l'empêche de le dépasser, mais lui permet de s'affirmer pleinement comme un western simple, sec et racé comme nous n'en voyons quasiment plus et qu'il faut absolument saluer. Le subtil et bien mené mélange des genres tout comme l'ambiance particulièrement saisissante du film nous font également croire en l'éclosion d'un nouveau cinéaste très prometteur. Vivement la suite !


Bone Tomahawk de S. Craig Zahler avec Kurt Russell, Patrick Wilson, Richard Jenkins, Matthew Fox et David Arquette (2016)