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12 juillet 2013

La Rochelle 2013 - 1ère partie



Le Festival International du Film de La Rochelle 2013 s'est achevé dimanche dernier. Ce très agréable festival, fort bien organisé, mérite qu'on parle de lui, et parler de lui c'est parler des films qu'il propose. Je pourrais m'étendre sur le cadre assez idéal, les salles de cinéma sur les berges du vieux port, l'immense et superbe salle de la Coursive, tout près de l'océan, les gaufres au chocolat à la sortie des séances, les glaces gigantesques aux mille et un parfums de chez Ernest, les plateaux de fruits de mer des petits restaurants alentour et, plus globalement, la très belle ville de La Rochelle. Mais c'est le festival qui compte ici, et la pléthore de films qu'il diffuse. Entre classiques et nouveautés projetées en avant-première, la sélection est foisonnante et forcément frustrante. Voici malgré tout un petit bilan des 13 films vus là-bas cette année, bilan divisé en deux parties, une première consacrée aux avant-premières, une seconde aux rétrospectives. Sans plus tarder, place aux films :


Grand Central de Rebecca Zlotowski (28 août 2013)


J'avais raté Belle épine, le premier film de Rebecca Zlotowski. Je sais désormais que je ne le verrai jamais. Avec le très mauvais Grand Central, l'ancienne étudiante de la Fémis nous livre un film comme on en a déjà vu par wagons entiers. Ce genre de film qui n'a rien à dire mais qui le dit quand même, et qui, pour se donner des airs ou une légitimité, noie la petite romance adultérine minable supposée faire le sel de son récit dans un univers ultra-réaliste. On a droit à notre petite étude de cas habituelle sur des petits délinquants et autres marginaux embauchés à la hâte pour bosser dans le réacteur d'une usine nucléaire. Le deuxième long métrage de Zlotowski s'inscrit parmi ces tonnes de films français que l'on croirait uniquement faits pour illustrer gentiment quelques débats sociétaux de rigueur. Et pour achever de se donner de l'importance, le film applique sur ce très sérieux tableau naturaliste (mais même l'aspect documentaire sonne souvent faux) une mise en scène essoufflante, toute en musique saccadée et en caméra portée, pour créer des effets d'annonce ridicules et faire grimper la tension, quitte à ce qu'elle ne débouche sur rien. 

Plus ou moins filmé comme du Audiard (compagnon de Zlotowski…), le film roule des mécaniques sur un vide absolu. Les personnages sont autant de clichés sur pieds, l'histoire est idiote, déjà vue et revue, les effets de manche s'enchainent, le scénario est si bâclé que certains éléments du récit débarquent tout d'un coup comme autant de cheveux sur la soupe avant de totalement disparaître de la circulation, et le film s'enfonce de plus en plus dans la médiocrité, au point qu'on a quelques fois envie de franchement rigoler (ce plan sur la pomme emportée dans la rigole, dans la très laide scène de mariage au ralenti…). Quant aux acteurs ? Tahar Rahim fait ce qu'il a pour l'instant toujours fait, Olivier Gourmet c'est idem, il joue relativement bien même s'il joue toujours le même rôle (Niels Arestrup aurait pu le remplacer, ils sont interchangeables), et Léa Seydoux lasse plus que jamais dans le rôle de la pauvre fille "vraie", vulgaire et ravagée. Film maniéré et creux, qui s'achève en prime de façon particulièrement ridicule, Grand Central est une chose bien vaine et bien pénible.



Tip Top de Serge Bozon (11 septembre 2013)


On m'avait prévenu : le film est malaisant, il est "autre". Je dirais qu'il est embarrassant, et qu'il se vautre. Tip Top est quasiment irregardable, presque insupportable. Rester jusqu'au bout est déjà un exploit. D'ailleurs la salle, archi-pleine au départ, s'est vidée petit à petit. On s'ennuie mortellement devant le dernier film de Serge Bozon, dont le précédent long métrage, La France, lui-même très déstabilisant, totalement à part, parvenait pourtant à être aussi gênant que poétique. Aucune poésie à l'horizon de Tip Top, aucune drôlerie non plus, et ce ne serait pas si grave si le film, en dehors de quelques brusques changements de ton volontaires, n’essayait de faire rire de bout en bout. Impossible de faire la liste des gags visuels ou verbaux qui tombent violemment à l'eau, la faute à une mise en scène impuissante, tout simplement. Les acteurs n'y sont pour rien. Huppert n'est guère fascinante en flic stricte et excentrique, mais elle fait le travail. François Damiens se démène et sauve ses scènes du naufrage une ou deux fois, même si très vite le spectateur n'a plus du tout envie de rire, ni ne serait-ce que de sourire, à ses vagues facéties.

A ce propos, Tip Top est l'anti-La Fille du 14 juillet, où certains gags ratés se laissent apprécier au milieu d'une foule de franches réussites humoristiques. Ici, même quand François Damiens, voire Sandrine Kiberlain, ont une bonne réplique, bien dite en prime, le rire ne sort pas : on est trop crispé par la masse des gags ratés, par un scénario de polar vaguement alambiqué mais surtout extrêmement daté (dans le fond et dans la forme), par de fausses bonnes idées (les flics tapent et matent, les deux femmes-flics de la police des polices, dans l'intimité de la chambre à coucher, tapent et matent…), par de vraies mauvaises idées (ces scènes où Isabelle Huppert et Samy Naceri prennent leur pied en se frappant jusqu'au sang, c'est si peu drôle que c'est gênant), et par l'aspect général absolument insoutenable de l'ensemble, qui à force de bizarrerie forcée devient parfaitement épuisant et parle de la France mais se montre a priori bien incapable de lui parler.



La Bataille de Solférino de Justine Triet (18 septembre 2013)


On s'attendait à mieux après la belle surprise de La Fille du 14 juillet. Drôle de phrase, j'avoue, puisqu'on parle de deux réalisateurs différents. Mais La Bataille de Solférino est un autre premier film français de l'été 2013, il est aussi produit par Emmanuel Chaumet pour un budget dérisoire, Justine Triet fait partie de la bande encensée par les Cahiers ces derniers mois (aux côtés de Guillaume Brac, Antonin Peretjatko ou Yann Gonzalez), et fait elle aussi tourner Vincent Macaigne. La comparaison est donc permise, voire logique. Le film de Triet est malheureusement moins réjouissant que ceux de ses camarades déjà sortis. Quoique très prometteur, La Bataille de Solférino s'étire en longueur, noie ses effets et dilue son intérêt, qui réside dans l'opposition entre un grand événement historique impliquant toute une foule euphorique (l'élection de François Hollande) et un événement très intime et plutôt tragique impliquant un tout petit groupe de personnes (le conflit de deux quidams divorcés, une journaliste TV et un artiste raté, qui se disputent la garde de leurs filles). Le film est parcouru de bonnes séquences et de bonnes idées, on retrouve quelques scènes drôles (grâce aux personnages joués par Arthur Harari et Virgil Vernier, et bien sûr à Vincent Macaigne quand il est avec eux), et la longue séquence de dispute de la fin parvient à nous faire méditer sur le couple et la fin du couple : comment peut-on en arriver à se hurler dessus et à se frapper quand on s'est aimé (si toutefois ces deux cas se sont aimés...) et quand on a fait deux enfants ensemble. 

La Bataille de Solferino est donc un assez bon film qui a malheureusement le grand tort de vouloir durer une heure et demi, et les plus petits torts conjugués de se reposer sur son ingénieux dispositif d'une part, et de parfois mettre le doigt trop lourdement sur sa propre ambition d'autre part, notamment à la fin, quand, pour calmer l'assemblée après la dispute fracassante de l'ancien couple, le "médiateur" interprété par Arthur Harari met de la musique classique et, pour répondre aux remarques du personnage de Vincent Macaigne, qui se plaint des moments gais "un peu chiants" dans ce genre de morceaux, affirme qu'il apprécie au contraire l'alternance de moments tristes et de moments gais, dans un art qui se veut "totalisant". 

Devant ce film, on se dit qu'Antonin Peretjatko (même si La Fille du 14 juillet est plus diversifié et passe plus facilement - en un mot, est meilleur) et surtout Justine Triet donc, auraient peut-être dû suivre la voie de l'éclaireur Guillaume Brac et adopter le modèle d'Un Monde sans femmes : un court métrage d'une vingtaine de minutes suivi d'un moyen métrage d'environ une heure. Il semblerait que Peretjatko et Triet aient tous deux commencé par réaliser des courts métrages tout à fait dans le ton de leur premier long, ce qui aurait permis de les enchaîner de la même façon que Brac, d'articuler et de mettre en lumière leurs premiers essais tout en allégeant leurs premiers films de cinéma et en les débarrassant de leurs relatives faiblesses ou longueurs. Nous aurions ainsi assisté à la naissance d'une véritable nouvelle nouvelle vague, revendiquée dans le ton et dans la forme, unifiée par les dispositifs, les sujets et les acteurs, dont les films auraient tous été d'une belle tenue dans leurs styles respectifs, et qui aurait fait bien plus grand bruit encore.


 
A Touch of Sin de Jia Zhang-ke (11 décembre 2013)


Notre collaborateur Simon avait déjà parlé du nouveau film de Jia Zhang-ke quand il l'a vu à Cannes, je rejoins assez son avis. Très différent des films précédents du cinéaste (en tout cas de The World et de Still Life), A Touch of Sin vaut autant le détour qu'eux. Le dispositif du film est à la fois presque facile, en tout cas d'une simplicité absolue, et d'une ambition remarquable. Zhang-ke dresse un état des lieux alarmant de son pays, la Chine, à travers quatre histoires consécutives, comme dans un film à sketches, ou disons choral. Et si les deux premières histoires sont liées de très loin, les suivantes n'entretiennent aucun rapport apparent entre elles, même si des échos s'opèrent au détour de tel dialogue ou d'une photo sur un mur. Dans le premier récit, un homme ulcéré par les abus des dirigeants corrompus de son village se met à les massacrer ; dans le deuxième, un voyageur-tueur rentre chez lui après une longue absence, déclare à sa femme que rien ne lui procure de plaisir en dehors des armes à feu, tire au revolver pour remplacer les feux d'artifices qu'il n'a pas pu acheter à son fils, puis s'en va assassiner des passants dans une rue sous prétexte de voler un sac-à-main de luxe ; dans le troisième, l'hôtesse d'accueil d'un sauna, après avoir été agressée par l'épouse légitime de son amant, se venge soudain d'un client fortuné qui la harcèle et la frappe au visage avec des liasses de billets pour qu'elle se soumette à lui ; dans le quatrième et dernier récit, un jeune homme enchaîne les contrats minables dans une usine puis dans un hôtel de luxe et se fait rabrouer par une collègue call-girl qui préfère enchaîner les passes avec de grands magnats de la finance. 

La force de Zhang-ke, c'est qu'il change de genre ou de régime narratif pour chaque histoire, voire au sein même de chaque récit, allant du brûlot social violent au drame réaliste en passant par le portrait d'un psychopathe, le drame romantique intimiste, ou le film de sabre et de vengeance, le tout pour dénoncer un pays résolument pourri où le pouvoir de l'argent le plus répugnant écrase les hommes et les femmes et les pousse au meurtre ou à la mort sans que ces échappatoires n'aient rien de libérateur ou d'exaltant. Le film, rigoureusement sombre, procédant d'un mélange de distance froide et de rage bouillonnante, est d'une force implacable, même s'il faut pas mal de temps pour totalement le digérer et l'aimer.


 
L'Image manquante de Rithy Panh (2013)


Transposition à l'écran de L'élimination, indispensable ouvrage co-écrit avec Christophe Bataille l'an passé, L'image manquante est un nouveau documentaire remarquable à mettre au crédit de Rithy Panh (après S21 la machine de mort khmer rouge ou le moins marquant Les artistes du théâtre brûlé). Le film est une version très condensée d'un livre plus complet et plus disert (en cela il ne dispense pas de le lire, loin s'en faut, la part politique et documentaire du bouquin étant atténuée au profit de sa dimension plus intimiste et autobiographique), dans lequel Rithy Panh raconte le génocide cambodgien dont lui et toute sa famille furent victimes, mais il a l'immense mérite d'en offrir une vulgarisation nécessaire et d'en transformer réellement la trace dans un objet cinématographique quasi-expérimental d'une grande originalité et d'une grande force. Rithy Panh nous invite à méditer sur les images manquantes de l'Histoire, et particulièrement d'un chapitre aussi capital que celui du génocide cambodgien perpétré par les Khmers Rouges, le régime communiste instigateur du Kampuchéa Démocratique mené par des idéologues (Pol Pot en tête) jadis formés chez nous, en France, et dont les membres détruisirent consciencieusement toutes les images du cinéma de fiction qui les avait précédés ainsi que toute illustration de leurs crimes pour ne léguer aux survivants que les films de propagande réalisés par leurs soins entre 75 et 79.

Les images n'existant pas, ou plus, Rithy Panh tente de reconstituer ses souvenirs, ses images mentales, à l'aide de petites figurines d'argile moulées puis peintes à la main et filmées dans des décors miniatures de marionnettes. Le projet fait pleinement sens et va bien au-delà de la pure idée qui le régit, car le cinéaste filme de façon admirable les scènes rejouées de son enfance et parvient à créer des images vivantes à partir de fétiches réalisés avec un soin inouï et recelant une grande beauté. Ces images de l'enfance, à double titre, mêlées au "vraies" images existantes pour les contredire ou les compléter, nous donnent à voir ce qui sans l'intelligence et le tact du cinéaste resterait invisible, ou serait potentiellement représenté de telle manière qu'on aurait préféré ne pas le voir.


Voilà pour les avant-premières auxquelles j'ai pu assister. Le bilan est pour le moins équilibré : deux ratages, un film partiellement réussi et plutôt très prometteur, et deux œuvres majeures. Mais le festival de cinéma de La Rochelle ne donne pas à voir que des nouveautés, loin s'en faut, c'est aussi et surtout des rétrospectives et des hommages en grand nombre, et c'est ce qui sera au menu de la 2ème partie de ce bilan, à paraître dans trois jours.


24 mai 2012

Un Prophète

Ce film n'est pas "mauvais", mais il n'est tellement pas "bon" qu'il est terriblement mauvais. Déjà, et pour commencer, c'est d'une parfaite et consciencieuse laideur. Rien n'est beau dans ce film. Tout est plat (chaque plan, chaque cut, strictement tout), et parfois de lourds accès de laideur pointent le bout de leur nez dans ce marasme de platitude : les noms des personnages ou des chapitres qui s'inscrivent en gros à l'écran au gré d'un arrêt sur image, l'usage balourd des ralentis, les inutiles scènes ultra-violentes à grands coups de jets d'hémoglobine, les fols effets de mise en scène quand Audiard a l'incroyable idée formelle de réduire l'image en filmant à travers un rouleau de sopalin, etc. Partant de là, il est curieux de parler d'immense talent. On lit un peu partout que Jacques Audiard serait le plus grand cinéaste français en activité, et ceux qui le présentent ainsi parlent bien de mise en scène. Je me demande ce qui peut tellement enthousiasmer dans la mise en scène d'Audiard, ce qui fait grimper ses fans au rideau et leur donne le sentiment devant ce film d'être face à une œuvre d'art géniale réalisée par un grand maître. Il suffit de prendre les scènes une à une et de les regarder pour se rendre compte qu'elles n'ont pourtant rien de formidable.



Prenons, complètement au hasard, la séquence en champ-contrechamp où un flic interroge le jeune héros du film dans un bureau, pour cerner ses difficultés. Il lui demande s'il sait lire, s'il sait écrire, à quel âge il a quitté l'école, quelle langue il pratiquait chez lui et ainsi de suite. En face, Tarar Rahim essaie de jouer le jeune loup difficile à faire parler, au regard vif et paniqué, honteux d'avouer ses lacunes mais séduit par l'opportunité de le faire. L'acteur joue particulièrement mal dans cette scène mais à la limite peu importe (le double César absurde qu'il a reçu pour ce film aura plutôt desservi Tahar Rahim qu'autre chose, on ne sait pas où il est passé depuis). Ensuite Audiard raccorde avec une salle de classe où un professeur apprend à des détenus arabes et noirs à lire le français. Parmi eux, le personnage principal, assis à une table, tâche d'épeler quelques mots, le tout sur une musique douce que me chantait ma maman, une sorte de berceuse qui veut forcer notre attendrissement de façon assez pitoyable. Et pour clore la séquence, plan sopalin sur le livre de français : Audiard filme la page du manuel en caméra portée subjective à travers un rouleau de PQ (le héros serait-il à la fois myope, astigmate, presbyte et caffi de triple-glaucomes ? ça expliquerait ses difficultés pour apprendre à lire... mais en fait non, ce n'est qu'un "effet de mise en scène" qui n'est ni signifiant ni intéressant d'un point de vue esthétique), et on entend en off la voix la plus enfantine possible de Tahar Rahim qui décortique le mot "canard". Rien qu'en regardant cette scène (mais ça vaut pour toutes les autres), on ne peut plus parler sérieusement du génie de la mise en scène d'Audiard, ni l'ériger au rang de "plus grand cinéaste français" actuel, à moins de mépriser tous les autres d'un bloc au point qu'il ne resterait plus que lui à sauver…



Et c'est peut-être en effet le cas d'une bonne partie de ceux qui encensent avec exagération Jacques Audiard, cet homme qu'ils consacrent roi du cinéma français notamment pour son courage et son ambition. Nous voici par conséquent informés de ce qu'est l'ambition aujourd'hui en France : cela ne consiste pas seulement à filmer des miséreux de banlieue, des bandits, des prisons, des rats et des coups de feu, non la véritable ambition aujourd'hui en France c'est de filmer tout ça mais à l'américaine. C'est peut-être ça l'accomplissement d'Audiard avec Un Prophète. En partie seulement, parce que le film, comme tous ceux du réalisateur, conserve dans le même temps un aspect très franco-français, une sorte de réalisme humaniste qui lorgnerait presque du côté des Dardenne, mais ça donne typiquement la scène assez embarrassante du cours de français que je viens de décrire et qui ne dure qu'une minute et demi histoire de vite relancer le film avec des choses plus excitantes qu'un apprentissage de la langue… L'américanisation du film peut se ressentir dans la soi-disant maîtrise du scénario traitant un sujet lourd et grave avec l'efficacité comme impératif, dans le regard détaché et très sûr de lui porté sur un milieu précis et sexy en immersion totale, dans l'exposition de la violence physique la plus crue possible et l'exubérance maniaque des scènes sanglantes d'égorgement (Audiard connaît bien ses petits Fincher et Cronenberg illustrés), puis dans la façon de filmer la prison, sujet de prédilection des séries américaines (Oz, Prison Break, etc.) qui ne trouve pas suffisamment grâce aux yeux du cinéma français selon Jacques Audiard, toujours en quête du sujet difficile qui mettra son courage à l'épreuve. Le film, écrit par une batterie de co-scénaristes, a d'ailleurs l'aspect très segmenté et répétitif des séries télé, favorisant la chronique de l'ascension d'un jeune truand en prison. Formellement il y a la caméra portée, vibrante, presque amateur, complètement télévisuelle, qui crée une tension à défaut d'un vrai rythme (on est moins chez les Dardenne que dans 24 heures chrono pour les séries, Démineurs pour le cinéma, etc.), la grosse musique tantôt gravement émotionnelle tantôt tellement cool avec du bon gros son hip-hop surboosté (qui rappelle le générique d'intro des Sopranos), l'art d'écrire très grand les noms des personnages sur l'image arrêtée (un classique du cinéma tape-à-l’œil, véritable mode reprise dans tout un tas de films, d'Inglourious Basterds à Domino, etc.). Et puis il y a l'histoire, le mythe du merdeux petit malin parti de rien pour s'asseoir sur un empire façon rêve américain (Scarface, etc.). Audiard a voulu faire un film de genre et inventer un héros auquel le spectateur puisse s'attacher rapidement. Il regrettait que le cinéma français ne représente les arabes que d'un point de vue naturaliste et sociologique, il voulait les filmer autrement, les mettre en lumière, c'est réussi, l'arabe du film est un taulard analphabète de 19 ans qui, après avoir égorgé un semblable, grimpe les échelons du grand banditisme.



Audiard fonce la tête la première dans ce gros cliché cher au cinéma hollywoodien du bad boy self-made man. Son héros n'est quand même pas totalement un salaud puisqu'il est orphelin déjà (trop triste !) et parce qu'il essaie d'apprendre à écrire le français (ce gros dur est si touchant quand il essaie avec difficulté d'écrire "canard", trognon la caillera). Le héros arabe, qui reste un caïd à la con, réussit cependant, et haut la main, sans que sa soi-disant réussite ne soit vraiment critiquée comme dans le film de De Palma. A la fin de l'histoire il sort de taule, avec la femme et le fils de son ex-meilleur ami sous le bras, il monte dans une bagnole de rêve et trente gros bolides remplis de serviteurs le suivent, formant une cour à sa botte. Peut-être, nul doute même qu'Audiard a voulu dénoncer les failles du système carcéral français, qui d'après experts ne serait qu'une machine à faire grossir les délinquants, un lieu de passage et de formation accélérée pour les introduire à vitesse grand V dans le milieu au lieu de les sortir de leur merde. Sauf que le personnage, auquel nous nous sommes identifiés tout du long et que le cinéaste a soumis à notre admiration avec énergie, sort en grandes pompes de sa cage, et toutes ces bagnoles blindées qui le suivent le sacrent comme un vainqueur absolu, un puissant génie. Audiard affirme qu'il voulait filmer non pas un gros costaud mais un "cerveau en action qui donne des preuves d'adaptabilité phénoménale, que le personnage va d'abord utiliser dans des comportements opportunistes (…) pour ensuite améliorer son sort et enfin accéder à un autre niveau, au pouvoir". Le cerveau, l'intelligence selon Audiard, c'est la faculté à se couler dans un moule pour le soumettre, c'est accepter une condition minable pour s'y tailler une place et y gouverner sans la quitter. Ce qu'il appelle un cerveau c'est en fait de l'astuce, de la ruse, de la malignité, mais l'important c'est que cela conduise au pouvoir, fut-ce un pouvoir financier (les grosses voitures) et despotique (l'intimidation des autres et l'assujettissement des esprits les plus faibles). On sait depuis longtemps que la morale n'a plus droit de cité dans le cinéma et les séries télé, c'est ringard et même insupportable de prendre en considération ce que nous montre un film et le message qu'il délivre... aussi n'y a-t-il rien à redire au fait que le trimard parti d'absolument nulle part, sans la moindre trace d'éducation au compteur, s'avère être plus brillant que le reste du monde et gagne à la fin du film avec une telle marge de manœuvre qu'il a complètement réussi sa vie. Tout cela est parfaitement brillant.



Le problème c'est que si Jacques Audiard n'est pas le metteur en scène prodige qu'on veut nous vendre, il n'est pas non plus le scénariste hors-pair que sa filiation pouvait laisser espérer (surtout aux maniaques de la grosse réplique qui tache façon "Paris-Brest" et "Cons sur orbite")… En-dehors du sempiternel délinquant bizuté puis balloté entre les gangs de la prison et parvenant à y négocier sa place pour finalement prendre les rênes, le seul élément narratif qui ressorte un peu de ce marasme si facile (une prison, des caïds, pas mal de violence et n'importe qui reste scotché) c'est l'idée du personnage hanté par le détenu qu'il a égorgé au début du film dans le but de s'intégrer auprès des pontes de la Centrale. Toutes les dix minutes à peu près on retrouve Tahar Rahim dans sa cellule en compagnie du fantôme de sa victime, qui fume des clopes et recrache la fumée par le trou qu'il a dans la gorge. On peut douter qu'un type traumatisé par le meurtre qu'il a commis au point de côtoyer en pensées sa victime soit d'humeur à imaginer un gag comme celui-là, mais soit. A moins que cet ectoplasme ne soit pas le fruit de l'imagination coupable du personnage mais une véritable manifestation mystique et fantastique, puisque le macchabée prédit ensuite l'avenir au héros et fait de lui un "prophète" de pacotille, Jacques Audiard ne sachant où chercher de l'air pour sortir son film des sentiers battus et rebattus. Sur ce, je retourne voir Un condamné à mort s'est échappé, un film français, de prison, réalisé par un authentique grand "metteur en scène".


Un Prophète de Jacques Audiard avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif et Gilles Cohen (2010)