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24 juin 2022

The Beach House

Pensez à Color Out of Space, remplacez la ferme de Nouvelle-Angleterre par une maison de plage, la météorite qui tombe au beau milieu du jardin par une autre gisant au fond de l'océan depuis la nuit des temps, et vous obtiendrez The Beach House, étonnant film jumeau de l'adaptation de Lovecraft signée Richard Stanley sortie la même année. Peut-être un simple hasard du calendard, le fait est que ces films ont une influence commune flagrante et nous racontent des histoires très similaires. L'horreur cosmique, chère à HPL, y est également convoquée et s'y mêle encore une fois avec la body horror, souvent de mise quand il s'agit d'adapter à l'écran les récits de l'écrivain américain. Si la similarité des deux films au niveau du scénario est plus que frappante, elle m'a en réalité paru moins évidente durant la vision du premier long métrage du cinéaste Jeffrey A. Brown. A la différence de Richard Stanley, qui a pu compter sur un très amusant Nicolas Cage pour susciter notre sympathie quasi immédiate, Brown nous coince d'entrée de jeu avec un jeune couple difficilement supportable, une aspirante biologiste (Liana Liberato) et son boyfriend toxique (Noah Le Gros), rapidement rejoint par un autre couple, plus âgé, tout aussi peu intéressant, dont la femme est atteinte d'un cancer (comme dans Color Out of Space, là encore, tiens).



 
S'il y a dans ce premier film quelques chouettes idées qui invitent à l'indulgence, The Beach House souffre cruellement de la caractérisation grossière des seuls quatre personnages en présence. Ils sont si insipides que l'on se contrefout pas mal de leur destinée. Leurs échanges ne servent qu'à nous éclairer péniblement sur la menace invisible qui les entoure. Aussi, le rythme du film paraît défaillant : bien que court, il démarre laborieusement, parvient difficilement à nous accrocher et l'intensité ne décolle jamais autant qu'il le faudrait. C'est fort dommage car, à côté de ça, avec peu de moyens et quelques trouvailles visuelles, Jeffrey A. Brown nous offre deux ou trois vrais bons moments d'ambiance et d'effroi. On sent que le cinéaste connaît ses classiques et son œuvre pourrait aussi être décrite comme une tentative de croisement savant entre Fog et Invasion of the Body Snatchers, dont il s'inspire avec un talent intermittent. Sortent du lot une vision d'apocalypse saisissante, qui transforme la plage en un pur lieu de cauchemar, et une scène gore franchement peu ragoûtante, où l'on entrevoit ce qu'aurait pu être ce film s'il avait été plus pêchu et mieux écrit. J'ai tout de même particulièrement apprécié l'idée de cette roche mystérieuse qui bouillonne au fond des eaux, diffusant ses vapeurs fatales provoquées par le réchauffement climatique. Pour le coup, l'esprit de Lovecraft, avec cette menace là depuis des lustres et ne demandant qu'à être réveillée, est joliment respecté. On fera donc preuve de bienveillance avec le jeune réalisateur américain qui, à l'avenir, fera peut-être mieux.
 
 
The Beach House de Jeffrey A. Brown avec Liana Liberato, Noah Le Gros et Jake Weber (2020)

22 février 2020

Color Out of Space

Richard Stanley, Howard Philips Lovecraft, Colin Stetson, Nicolas Cage... Ces noms-là étaient faits pour se rencontrer. C'est en tout cas l'agréable impression que donne Color Out of Space, le premier long métrage réalisé par Richard Stanley depuis près de 27 ans, une adaptation de la fameuse nouvelle de H.P. Lovecraft, La Couleur tombée du Ciel, qui bénéficie de la mise en musique particulièrement inspirée de Colin Stetson et de la performance forcément débridée de l'impayable Nicolas Cage, cet acteur à l'exubérance sans équivalent dont l'arrivée dans le projet eut pour effet salutaire de débloquer sa production et de permettre enfin sa mise en chantier. Mais attention, si la réunion de ces différents noms sonne a posteriori comme une évidence et débouche effectivement sur un drôle d'objet cinématographique, tout à fait atypique et aimable, Color Out of Space est très loin d'être un chef-d’œuvre et ne pourra pas plaire à tout le monde. Éminemment sympathique et débordant de bonnes intentions, ce film réussit petit à petit par emporter l'adhésion, d'autant plus, sans doute, quand il est vu dans les meilleures conditions possibles : en ce qui me concerne, j'ai eu la joie de le découvrir à la Cinémathèque de Toulouse dans le cadre du Festival Extrême Cinéma, au troisième rang d'une belle salle bondée et remplie de spectateurs au moins aussi impatients que moi, en présence du réalisateur, qui a décidément l'air d'un type extra, venu échanger avec nous à l'issue de la séance, sous un tonnerre d'applaudissements mérité.





Assez inégal, très bizarrement foutu, souvent déconcertant, loin d'être entièrement réussi mais marqué par des fulgurances géniales, une générosité de chaque instant, des références bien assimilées, une liberté évidente et un humour de bon aloi : pas de doute possible, Color Out of Space est bel et bien un film de Richard Stanley et ce dernier n'a pas bougé d'un iota depuis que nous l'avions quitté. Tant mieux ! Le plaisir des retrouvailles avec ce cinéaste trop rare, à la patte si singulière et à la personnalité fantasque, est entier. On espère que, tel qu'il nous l'a annoncé, ce film actera bel et bien son retour et qu'il pourra enchaîner : Richard Stanley veut en faire le premier épisode d'une trilogie lovecraftienne, la prochaine nouvelle vouée à passer à sa moulinette sera L'Abomination de Dunwich, un programme réjouissant, mais fermons-là la parenthèse et revenons à nos moutons, ou plutôt, vous verrez, à nos alpagas. Color Out of Space s'avère étonnamment fidèle au récit de Lovecraft au point de reprendre les lignes les plus précieuses de l'auteur en guise d'ouverture et de conclusion, pour le plus grand plaisir des fans qui, dès les premiers mots prononcés en voix off et directement issus de la nouvelle, sont ainsi assurés qu'ils tiennent là l’œuvre d'un homme au moins autant épris qu'eux par son matériau de base. Après la brève description introductive signée Lovecraft, accompagnée de la musique d'ambiance oppressante de Colin Stetson et illustrée de quelques jolis plans des forêts profondes et mystérieuses de Nouvelle-Angleterre, le film nous présente la famille Gardner, citadins fraîchement débarqués dans la campagne d'Arkham dont le patriarche (Nicolas Cage) se lance avec enthousiasme dans l'élevage d'alpagas (!) et la mère (Joely Richardson), en rémission d'un cancer, pratique le télétravail depuis son grenier connecté. Ils sont parents de trois enfants parmi lesquels deux ados, une fille un brin gothique qui s'adonne à la magie noire et un garçon tendance geek qui aime fumer de l'herbe en douce. Tout bascule pour notre petite famille un peu trop tranquille quand, une nuit, une météorite atterrit au beau milieu de leur jardin, non loin du puits qui les abreuve en eau...





Admettons que Color Out of Space est peut-être un peu long, ou en tout cas laborieux, à démarrer. Richard Stanley n'est sans doute pas le plus à l'aise pour mettre en scène des séquences... normales. Cet homme-là doit être trop perché pour filmer efficacement les scènes d'exposition indispensables. On ne sait pas trop sur quel pied danser durant les premières minutes. Richard Stanley déploie d'emblée un ton déconcertant qui nous demande un petit temps d'adaptation nécessaire. C'est à partir du moment où tout se dérègle pour de bon que l'on peut se laisser aller complètement, goûter aux joies de l'horreur psychédélique, apprécier l'humour très particulier du film et ne plus tiquer à ses défauts évidents, qui passent alors définitivement au second plan. Les meilleures scènes sont celles qui parviennent miraculeusement à concilier cet humour très noir ou absurde à une horreur vraiment dérangeante car poussée assez loin et jouant sur différents tableaux, à la fois purement visuelle et psychologique. Le meilleur exemple de cette juxtaposition heureuse de tons qui me vient à l'esprit est sans conteste cette scène terrible durant laquelle Nicolas Cage qui, découvrant à la télé la retransmission de son interview loufoque donnée à la chaîne régionale le matin même, se plaint de la tronche qu'il se paye à l'écran tandis que sa femme prépare le repas en découpant des carottes dans la cuisine (c'est jamais une bonne idée de découper ainsi des légumes dans un film d'horreur, le couteau utilisé est toujours disproportionné et, en général, il y a au moins un doigt qui y passe...). A l'aide efficace d'une nappe sonore allant crescendo, la tension monte rapidement via un montage alterné très simple mais bien mené entre des gros plans sur le couteau se rapprochant de façon de plus en plus menaçante des doigts de la maman et des plans du salon où un Nicolas Cage, irrésistible, se lamente de son allure et plus particulièrement de ses cheveux, pour une blague tout à fait bienvenue, lui dont les drôles de tignasses qu'il arbore de film en film sont régulièrement moquées sur les réseaux. Le plus petit de la famille finira par faire le lien entre les deux actions en allant voir sa mère dans la cuisine, pour un dénouement forcément saignant. Le suspense et le comique font ici très bon ménage, ce qui place le spectateur dans une situation inconfortable et réjouissante. D'autres scènes proposent le même mélange de registres pour un effet à la fois jubilatoire et déconcertant que l'on peut tout à fait juger fidèle à l'esprit de Lovecraft tant le style paroxystique de ce dernier, se plaisant à la surenchère et volontiers excessif dans son écriture, offre bien souvent une impression identique : on peut s'amuser et trembler à la lecture de ses plus grands textes. En fin de compte, si l'on devait chipoter, la seule entorse notable à l'esprit d'HPL c'est cet exemplaire du Necronomicon, d'apparence tristounette, qui ne devrait pas pouvoir traîner négligemment dans la chambre d'une ado...





La petite famille se désintègre donc progressivement sous nos yeux sous l'influence pernicieuse de la couleur tombée du ciel, chacun tombant à sa manière dans la folie et Richard Stanley de se lâcher autant qu'il peut, avec parfois quelques loupés, certes, mais une générosité délirante telle qu'on ne peut que s'incliner et assister, béat, au spectacle amusant de la dégénérescence totale des lieux et de ses habitants. Point crucial attendu et inévitable d'une adaptation de cette nouvelle : la représentation de ladite couleur et de ses diverses manifestations. Malgré un budget très modeste, force est de constater que Richard Stanley s'en tire avec les honneurs et nous propose quelques passages de toute beauté, où l'on en prend littéralement plein la yeux et les oreilles (si cela avait été techniquement possible, nul doute que le réalisateur en aurait aussi voulu à notre odorat puisque Nicolas Cage se plaint d'une odeur répugnante dès la découverte de la météorite maudite). Stanley fait en effet le choix risqué, mais encore une fois payant, d'y aller à fond. C'est le plus souvent réussi et cela donne lieu à quelques très bonnes trouvailles, en particulier cette idée des déformations de l'image, comme si la pellicule était malmenée, aspirée, brouillée par des interférences avec l'entité extraterrestre indiscernable, ce qui culmine lors d'un final dément. La transformation progressive du paysage autour de la maison, sous l'influence néfaste de la météorite, constitue également un spectacle plaisant : la végétation est de plus en plus luxuriante avec des fleurs étranges et des lianes envahissantes qui surgissent du sol et dont les couleurs sont des déclinaisons du pourpre électrique venu de l'espace.





On est surpris aussi de découvrir progressivement à quel point le film s'enfonce dans l'horreur la plus crue. Richard Stanley, comme bien d'autres réalisateurs qui se sont essayés avant lui à l'exercice périlleux d'adapter Lovecraft (Brian Yuzna et Stuart Gordon en particulier, auxquels on peut quasiment ajouter John Carpenter si l'on prend le cinéma lovecraftien au sens large), verse carrément dans le body horror lorsque le film monte d'un cran dans l'épouvantable. Il fait alors l'heureux choix des effets spéciaux artisanaux, employés aussi souvent que possible. La plus affreuse monstruosité qui nous est montrée, que je fais attention de ne pas vous révéler pour ne rien vous gâcher et parce qu'elle est précisément indicible, prend ainsi une forme très soignée, pour un effet de dégoût garanti dont on peut de nouveau estimer qu'il se rapproche de très près de l'effet que produit la lecture des descriptions méticuleuses de l'écrivain de Providence. Au-delà de ça, l'intelligence du cinéaste est aussi d'avoir considérer l'univers lovecraftien dans son ensemble. Loin de faire partie de ceux qui cherchent d'abord à coller au plus près du récit, en allant par exemple jusqu'à le resituer dans les années 30, ou qui ignorent plus ou moins volontairement ce qui a déjà été fait au cinéma comme ailleurs à partir de cette même source d'inspiration, Richard Stanley démontre sa connaissance de Lovecraft et de son influence en ne tombant jamais dans les images attendues et déjà vues (d'où les alpagas !), et en lui adressant aussi des pieds-de-nez malins. Cela passe par des choix aussi simples qu'intelligents, comme une place assez importante laissée aux personnages féminins ou encore l'attribution railleuse du nom de l'écrivain à l'un des personnages, le narrateur (Elliot Knight), un jeune étudiant noir de l'université de Miskatonic. On note également de nombreux clins d’œil appuyés à The Thing, que Stanley doit justement considérer comme ce qui s'est fait de mieux en termes de déclinaison lovecraftienne au cinéma. Ces références n'apparaissent jamais gratuites ou simplement là pour satisfaire le spectateur et s'assurer de sa complicité, non, elles s'incluent dans une démarche cohérente et participent au fonctionnement d'un film tout à fait conscient de ce à quoi il s'attaque. 





Un mot sur l'inévitable Nicolas Cage, dont aurait légitimement pu craindre qu'il transforme le projet en une vaste farce, en une de ces séries b qu'il semble affectionner particulièrement et qu'il enfile comme des perles à son interminable filmographie. L'acteur apparaît ici comme le choix idéal, comme l'homme de la situation. Richard Stanley se sert parfaitement de lui : sa folie et son côté imprévisible sont mis au service du récit et non l'inverse (comme cela pouvait être le cas dans Mandy, autre trip horrifique psychédélique produit par SpectreVision). De manière très inattendue, Nick Cage campe un excellent personnage lovecraftien, dont la folie ou la mort sont les seules issues possibles. La star a bien quelques moments qu'il fait totalement siens, des courtes scènes où il se lâche de façon très outrancière ou des répliques peut-être improvisées qu'il sort comme nul autre ne l'aurait fait, autant de passages qui pourraient d'ailleurs trouver une place de choix dans les nombreuses compilations des coups d'éclat de l'acteur montées par ses fans qui existent déjà sur youtube, mais cela fait toujours sens avec la folie grandissante de son personnage et du film tout entier. Il y a quelques moments hilarants, qui s'ajoutent avec harmonie à la folie de l'ensemble : il faut voir Nicolas Cage servir fièrement son cassoulet à ses enfants, parler avec amour de son modeste troupeau d'alpagas, "l'animal du futur", les traire avec soin et boire leur lait. Il faut le voir péter les plombs dans sa bagnole qui ne démarre pas, "the car is not happening", goûter ses fruits pourris et les jeter rageusement, "slam dunk !", puis, d'un seul coup, retomber comme un soufflé et se montrer tendre et affectueux avec son interlocuteur incrédule. Ce type-là est au moins aussi atteint que son cinéaste. Dick et Nick, il était évident qu'ils ne pouvaient que bien s'entendre !





Richard Stanley dit avoir puisé dans son histoire personnelle, celle de sa propre famille, ce qui peut laisser songeur quand on voit ce qu'il advient de chacun d'eux à l'écran. On ne doute pas cependant de l'aspect intime de la chose tant il parvient effectivement à insuffler une part indéniable d'horreur psychologique à son film par des évocations, explicites ou implicite, au cancer de la mère. Tout ça n'est pas du chiqué. Se confiant à nous à l'issue de la projection, Richard Stanley nous a raconté que Lovecraft était l'auteur préféré de sa défunte mère, morte d'un cancer bien avant le tournage du film. Elle lui lisait les nouvelles pour qu'il s'endorme quand il était petit (on voit ce que ça a donné...) avant que, bien des années plus tard, les rôles ne s'inversent et que Richard Stanley les lui lise à son chevet, pour lui offrir un peu de réconfort. Il eut le temps d'annoncer à sa mère qu'il allait réaliser une adaptation, mais celle-ci, connaissant peut-être les nombreux projets malheureusement avortés de son fils, n'y crut pas une seconde. En y mettant autant de cœur, notre cinéaste fou a signé un vibrant hommage à l'écrivain ainsi qu'à sa mère, une œuvre riche qui porte son empreinte, reconnaissable entre mille. Alors certes, le film, branlant, cahoteux, aurait pu être raccourci et mieux construit, on se demande ainsi pourquoi le cinéaste s'éloigne régulièrement de la ferme et refuse ainsi le pur huis clos, au détriment de la tension et  de la tenue du récit. Certains personnages n'apportent pas grand chose, quand bien même ils sont au demeurant amusants (je pense surtout à Ezra, l'original qui vit dans sa cabane au fond des bois, paraît-il inspiré d'un pyrénéen qui enregistrerait les sons extraterrestres – ce que l'on a aucun mal à croire) et quelques effets spéciaux, parmi ceux réalisés en CGI, s'avèrent moins réussis. Mais au diable ces petites réserves, ce ne sont là que des bémols qui finissent complètement noyés par le généreux torrent de folie et d'horreur co(s)mique que laisse se déverser sur nous Richard Stanley, dont nous saluons le retour fracassant avec toute notre sympathie. Vivement la suite !


Color Out of Space de Richard Stanley avec Nicolas Cage, Joely Richardson, Madeleine Arthur, Q'orianka Kilcher et Tommy Chong (2019)

4 février 2020

Die Farbe

Près de 10 ans avant Richard Stanley, un jeune allemand du nom de Huan Vu s'est attelé à l'adaptation cinématographique de La Couleur tombée du ciel, l'une des meilleures nouvelles de Lovecraft. Une tentative sérieuse et ambitieuse globalement saluée par les adorateurs de l'écrivain et même adoubée par S. T. Joshi, le plus grand spécialiste d'HPL (notamment auteur de son imposante biographie récemment traduite en français), qui est allé jusqu'à qualifier Die Farbe de "meilleure adaptation jamais faite de Lovecraft", nous rappelant peut-être ainsi que la concurrence n'est pas très relevée. En ce qui me concerne, je n'irai pas jusque-là, la "meilleure adaptation" reste à faire et il faut s'éloigner des textes et encore aller chercher du côté de la filmographie de John Carpenter pour trouver ce qui s'y rapproche le plus (je pense à The Thing ou L'Antre de la folie, variations plus ou moins déguisées des écrits du promeneur de Providence). Il est toutefois évident que le film signé Huan Vu constitue un très bel effort qui mérite de sincères louanges et que l'on peut en cela rapprocher de l'excellent moyen métrage d'Andrew Leman, The Call of Cthulhu, sorti en 2005.





Le scénario fait le choix payant de déplacer l'action dans le temps et dans l'espace, tirant sans doute ainsi parti des limites imposées à cette petite production. Un jeune américain, étudiant à l'université d'Arkham, part en Allemagne sur les traces de son père disparu. Là-bas, un vieil homme lui raconte la terrible histoire vécue par la famille Gärtener suite à la chute d'une météorite à proximité de leur ferme dans les années 40. Respectant le type de narration cher à Lovecraft, le film nous propose donc un récit imbriqué avec de fréquents allers retours entre le passé (années 40) et le présent (années 70). Situer le récit autour de la Deuxième Guerre Mondiale n'est pas bête car cela permet de confronter l'humanité face à son insignifiance, comme se plaisait à le faire le maître de l'horreur cosmique. On saisit ainsi le caractère supérieure de cette manifestation extraterrestre, de cette entité venue d'ailleurs qui agit aléatoirement, se fichant bien de nos conflits. Dans la même volonté d'être fidèle à l'esprit de son modèle, Huan Vu tente aussi de nous quitter sur une dernière pirouette, qui est assez difficilement compréhensible mais a au moins le mérite d'engendrer un léger trouble. 





Filmé dans un noir et blanc crasseux et très contrasté, à l'exception de la fameuse couleur venue de l'espace, Die Farbe séduit d'abord par le soin apporté à la forme en dépit de moyens que l'on imagine réduits au minimum. Quand il a recours à des procédés très simples, Huan Vu atteste d'un modeste mais bien réel talent de metteur en scène et fait preuve d'une certaine inventivité pour développer une ambiance singulière. Cela passe par trois fois rien, des balancements de mise au point ou des effets d'ombres et de lumières qui nimbent le film dans une atmosphère indicible collant assez bien au récit de Lovecraft, à son lourd mystère et à sa menace sourde, diffuse, difficilement identifiable. C'est principalement pour cela que le film est agréable à suivre pour l'aficionado, on ne doute pas un seul instant de l'amour et du respect partagé par le cinéaste pour sa matière première.





En revanche, dès que Huan Vu emploie des effets spéciaux numériques, le résultat à l'écran s'avère bien moins convaincant et rend criante la petitesse du budget. On pense notamment aux quelques apparitions et manifestations de la fameuse couleur, qui prend des teintes violettes fluo d'un goût hélas assez douteux. C'est très dommage car ces scènes, qui auraient dû correspondre à des moments forts, sont par conséquent plutôt ratées et embarrassantes. On a alors bel et bien l'impression d'être devant le tout petit essai d'un réalisateur débutant, soucieux de rendre hommage à un de ses auteurs favoris et qui compte peut-être un peu trop sur notre indulgence. Notons également que certains acteurs participent aussi et bien malgré eux à cette regrettable impression d'amateurisme. Ces quelques bémols ne nous font néanmoins guère oublier que, par ailleurs, Die Farbe a une belle tenue et constitue à l'évidence une curiosité, à conseiller vivement aux lecteurs de Lovecraft.


Die Farbe de Huan Vu avec Jürgen Heimüller, Paul Dorsch et Ingo Heise (2010)

31 janvier 2019

L'Étrange cas de Richard Stanley



Richard Stanley est sans aucun doute un drôle d'oiseau. Il n'y a qu'à aller voir la photo qui illustre sa page Wikipédia et y lire les premiers renseignements à son sujet pour en être convaincu. Documentariste, anthropologue, depuis toujours attiré par le mysticisme et la magie, Richard Stanley, originaire d'Afrique du Sud, a choisi d'élire domicile à Montségur, haut lieu de la mythologie cathare, pour mieux effectuer ses recherches in situ et baigner dans une atmosphère propice à l'imaginaire et au fantastique. Il a récemment été annoncé que l'illuminé allait enfin repasser derrière la caméra pour réaliser une adaptation de La Couleur tombée du ciel, une des nouvelles les plus cinégéniques de Lovecraft. Nicolas Cage devrait être en tête d'affiche et nous espérons vraiment que le projet pourra aboutir (Richard Stanley collectionne hélas les projets avortés) car nous serions très curieux ce voir ce que produirait la collaboration de tous ces cerveaux malades. Croisons donc les doigts...


Richard Stanley, chez lui

Les deux premiers films de Richard Stanley, sortis au début des années 90, lui ont permis d'acquérir une place un peu à part chez les plus curieux amateurs de cinéma de genre. Hardware et Dust Devil sont devenus deux films cultes au sens non-galvaudé du terme : le premier fut un succès inattendu à sa sortie et a toujours pu compter sur quelques fans irréductibles ; le second, plus obscur, est seulement visible depuis 2006 dans une version revue et approuvée par son auteur après avoir été successivement rafistolé par producteurs et distributeurs. Si aucun de ces films n’est une totale réussite, ils sont tous deux traversés de fulgurances mémorables et attestent d’une personnalité de cinéaste tout à fait singulière dont on peut regretter qu’elle n’ait pas pu plus librement s’exprimer. Peut-être Richard Stanley est-il un peu trop fou, un peu trop perché, pour coller au système dans lequel il a un temps essayé de faire son trou.




Réalisé en 1990, Hardware a souvent été injustement étiqueté comme un de ces sous-Terminator qui fleurissaient à cette période suite au carton du film de James Cameron. Son pitch pourrait effectivement y faire penser. Dans un futur indéfini et une ambiance post-apocalyptique très marquée, un soldat freelance campé par Dylan McDermott achète la tête d’un vieux cyborg retrouvée dans une zone interdite par un chasseur d’artefacts. Il a pour idée de l’offrir à sa girlfriend (Stacey Travis), une jolie rousse qui vit cloîtrée dans son appartement blindé, sculptrice avant-gardiste de son état. Celle-ci est très heureuse de ce cadeau qui, après deux trois soudures et un petit coup de peinture, viendra parachever sa dernière œuvre, une sculpture murale chelou trônant au milieu de chez elle. Elle ignore qu’elle cohabite désormais avec un cyborg extrêmement puissant qui aura tôt fait de s’auto-réparer pour mener à bien la mission pour laquelle il a été créé : supprimer l’espèce humaine et régler le problème de surpopulation…




Ce n’est pas pour son scénario que Hardware parvient à séduire, mais plutôt par l’inventivité dont fait preuve Richard Stanley pour mettre en scène ce quasi huis-clos en un temps très resserré. L’action se déroule en une nuit et l’on quitte rarement le sombre appartement de celle qui apparaîtra progressivement comme la véritable héroïne du film : notre artiste rouquine amenée à en découdre avec un robot impitoyable. Âgé d’à peine 24 ans au moment du tournage mais déjà doté d’une solide expérience dans la réalisation de clips musicaux, Richard Stanley s’amuse et se fait plaisir pour son premier long métrage, en donnant libre cours à son enthousiasme et à son ingéniosité, tout en laissant place à l’humour et à la légèreté (certains personnages flirtent volontairement avec le ridicule, comme le voisin voyeur et le sidekick inutile du soldat). Ses qualités lui permettent de contourner la petitesse de son budget et de donner une assez fière allure à son œuvre, encore aujourd’hui, grâce à son psychédélisme cyberpunk plaisant. 




Richard Stanley parvient modestement à mettre en place un univers futuriste post-nuke crédible dans des décors pratiquement plongés dans le noir quand ils ne sont pas éclairés par des néons rouges ou verts où la technologie dégénérescente est omniprésente. Malgré un final assez laborieux (on ne compte plus les résurrections de l’increvable et tenace cyborg !), Hardware laisse donc une très agréable impression, celle d’un film-trip à l’ambiance réussie, fourmillant de chouettes idées et qui suscite forcément une certaine sympathie. Sa bande-son très soignée, à la fois bien de son temps et collant idéalement à l'univers dépeint, comptant quelques invités de marque comme Public Image Limited, Ministry, Motörhead ou Iggy Pop (également présent en voix off dans le rôle d'un animateur radio éructant avec enthousiasme les mauvaises nouvelles de ce monde), a également contribué à la petite réputation enviable et méritée d'Hardware




Grâce au succès inattendu de son premier film (moins d’un million de dollars de budget pour plus de 70 amassés à travers le monde !), Richard Stanley a pu voir ses ambitions à la hausse pour son projet suivant, le beaucoup plus personnel Dust Devil, réalisé dans la foulée et tourné en Namibie. Le réalisateur s’inspire de l’étrange histoire d’un serial killer jamais identifié par la police, ayant sévi en Afrique du Sud au début du siècle, dont les crimes ont alimenté les légendes locales et ont été attribués à une force surnaturelle. Le tueur prend ici les traits d’un bellâtre auto-stoppeur (Robert John Burke) qui fascine et séduit ses victimes avant de les massacrer en suivant un rituel quasi vaudou. Un policier autochtone est lancé sur ses traces, plus ou moins guidé par un sorcier du coin qui le prévient qu’il s’agit du fameux et redoutable « Dust Devil » de leur folklore. Une jolie rousse (Chelsea Field) ayant fui son mari violent finira par croiser la route du serial killer...




Ce point de départ pourrait être celui d’un simple thriller mâtiné de surnaturel, mais les ambitions du réalisateur sont plus folles. Dust Devil se situe à la croisée des chemins de plusieurs genres, à commencer par le western et le road-movie, en plus du thriller et du fantastique. Débordant d'appétit, Stanley essaie aussi d’ajouter un petit sous-texte politique par des rappels à l’apartheid et aux fissures de la société sud-africaine, coincée entre modernité et folklore. Peut-être trop ambitieux, Richard Stanley est loin de réussir sur tous les tableaux et son film a quelques faiblesses évidentes, parmi lesquelles un rythme parfois déconcertant, trop d’idées pas assez exploitées et un acting pas toujours à la hauteur. Malgré cela, cet OFNI connu par chez nous sous le titre Le Souffle du Démon n’en reste pas moins une œuvre encore une fois digne d’être défendue et saluée, que l’on recommandera tout particulièrement aux amateurs de charmantes obscurités hybrides de ce genre.




Richard Stanley démontre qu’il a des influences de choix et qu’il connaît ses classiques. Parmi ses sources d’inspiration pour Dust Devil, cet ariégeois d'adoption cite Sergio Leone, Luis Buñuel et Dario Argento. Devant son film et son atmosphère si particulière, il est évident que l’on repense aux gialli italiens, mais aussi à la bizarrerie d’un Jodorowsky, à l’atmosphère de The Last Wave de Peter Weir et l'on note même quelques clins d’œil direct au Stalker de Tarkovski. Plus prosaïquement, il est facile de se rappeler de The Hitcher devant les méfaits de cet auto-stoppeur au pouvoir de séduction hypnotique. Au-delà de ces références diverses et variés, Richard Stanley réussit à trouver un ton bien à lui, notamment lors de quelques fulgurances poétiques qui font que certaines scènes s’impriment durablement sur nos rétines. Bénéficiant d’une très belle photographie aux dominantes de nouveau écarlates et tirant joliment partie des paysages désertiques spectaculaires de la Namibie, Dust Devil est régulièrement d’une beauté saisissante qui nous permet d’être très indulgent à l’égard de ses incontestables défauts.




L’histoire progresse de manière assez inattendue, nous suivons tour à tour le policier africain dans son enquête sur les traces du serial killer, la cavalcade macabre de ce dernier et la fuite de la jeune femme avant que ces deux derniers personnages ne fassent la route ensemble. Le scénario ne constitue pas le point fort d’un film qui, à trop cultiver le mystère oublie parfois de nous satisfaire en proposant une ligne conductrice claire. Ces trois personnages finissent par être réunis dans une ville fantôme ensevelie sous le sable lors d’une conclusion incertaine et ouverte qui parvient à faire son petit effet et lors de laquelle le personnage féminin apparaît encore comme le plus fort du lot. Chelsea Field, bien que ne brillant pas pour ses talents d’actrice, parvient tout de même à donner un charisme croissant à son rôle ; plus le film avance, plus elle en impose et magnétise l’objectif. Face à elle, le tueur incarné par Robert John Burke manque un peu de présence et d’électricité (n’est pas Rutger Hauer qui veut).




De la même façon que Hardware, Dust Devil brille surtout par son ambiance aux petits oignons que Richard Stanley réussit à installer et à cultiver jusqu’à la fin. Tout est là pour entretenir une atmosphère fascinante et singulière : la voix off qui nous raconte les légendes locales, la musique lancinante aux sonorités morriconiennes signée Simon Boswell, les détails macabres qui viennent trancher avec ces plans plus contemplatifs et ces régulières digressions poétiques surprenantes... S’il ne réussit pas tout à fait son coup et qu’il peine à donner une vraie vigueur à son récit, l’ambition de Richard Stanley est aussi louable que sincère et l’étrangeté de son film parvient à elle seule à captiver.


Richard Stanley et Simon Boswell

On comprend donc aisément pourquoi Dust Devil a son petit cercle d’ardents défenseurs, son statut n’est encore une fois pas volé et, après une telle expérience cinématographique, on ne peut que regretter que son auteur n’ait pas pu mener sa carrière de cinéaste comme il l’entendait (ses déboires sur le tournage de L'Île du Docteur Moreau ont fait date). Son deuxième long métrage, incompris par ses producteurs puis par les distributeurs, a été écourté et retoqué contre son gré. Après une longue bataille juridique, Richard Stanley en a récupéré les droits, payant de sa poche pour que son « final cut » soit enfin visible en vidéo. C’est cette version que l'on peut désormais voir et dont la découverte amène à espérer que, près de 30 ans plus tard, l’atypique Richard Stanley n’aura rien perdu de son talent et de sa folie pour mettre en image l’histoire tordue de Lovecraft, écrivain à l’imaginaire sans équivalent, pour lequel il semble tout désigné. Nous suivrons cette affaire de près...


Hardware de Richard Stanley avec Dylan McDermott, Stacey Travis et John Lynch (1990)
Dust Devil (Le Souffle du Démon) de Richard Stanley avec Robert John Burke, Chelsea Field et Zakes Mokae (1992)