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9 mai 2023

Showing Up

Dans quelle mesure mon amour pour le cinéma de Kelly Reichardt influence-t-il mon jugement sur ce film ? Et surtout dans quelle mesure cela doit-il m'inquiéter ou au contraire me réjouir ? Certes Showing up n'est pas son meilleur film. Mais pourquoi faut-il toujours que l'on veuille comparer et classer les œuvres, à fortiori d'un même auteur ou d'une même autrice ? Je peux dire qu'il manque, selon moi, quelque chose à ce film. Mais il faut dire aussi que j'y repense beaucoup, que je m'y sentais bien, et que j'aimerais en voir encore. Je m'y sentais bien de façon presque étrange, car il y manque donc quelque chose, plusieurs choses même. Le portrait de Lizzy, cette jeune céramiste sculptrice en proie au manque de temps (elle doit bientôt exposer mais n'a pas terminé son travail de création ; est prise par son boulot de secrétariat dans l'école d'art que dirige sa mère ; doit s'occuper d'un pigeon estropié par son propre chat, recueilli par Jo, sa voisine/logeuse/amie, qui le lui confie finalement car elle doit, elle aussi, exposer très vite), au manque de moyens et de commodités (payer le loyer semble compliqué ; sa chaudière est en panne, ce qui l'oblige à aller se doucher ici et là en demandant permission), au manque de reconnaissance aussi, en particulier de la part de sa famille (frère artiste à moitié fou ; mère plus préoccupée par son fils que par sa fille ; père préoccupé principalement par lui-même), est un portrait au bout du compte riche mais qui souffre tout de même du manque d'évolution de son sujet et du jeu monolithique de Michelle Williams, cernée et renfrognée du début à la fin, malgré deux ou trois touches d'humour discrètes. 
 
 

 
Pourtant quelque chose se passe, dans quelques scènes, moins entre Lizzy et les gens qui gravitent autour d'elle, qu'entre cette jeune artiste invariablement chaussée de crocs, au corps lourd et pesant sous des fringues laides et ternes, et les figures féminines, aériennes, dynamiques, tordues, contorsionnées (aux expressions quoi qu'il en soit soucieuses sinon torturées) qu'elle modèle et qu'elle semble si heureuse de voir exister quand leur réalisation s'achève par l'apparition des couleurs vives nées des émaux employés, ces couleurs qu'elle "ose" comme on le lui fait remarquer, pastel, claires et lumineuses, toujours surprenantes au sortir du four (et Lizzy est si blessée quand la cuisson a mal tourné). Mais on aurait aimé que cette relation aux figures crées soit plus exprimée encore, que le film, qui ne raconte finalement pas grand chose (une artiste issue d'une famille dysfonctionnelle doit achever un travail pour une expo sans grand enjeu tout en s'occupant d'un pigeon blessé : fin du pitch), prenne beaucoup plus le temps que lui dégage une trame narrative minimale pour filmer les gestes, la matière, les corps, la lumière, toutes choses qui sont depuis toujours au cœur du cinéma de Kelly Reichardt et qui en font le prix, la beauté, la saveur. 
 
 

 
A la fin du film, les deux voisines marchent côte à côte dans la rue, et dans la profondeur de champ. A noter que c'est je crois le premier non-road-movie de Kelly Reichardt, ou peut-être le deuxième, après Certaines femmes, dont je me souviens moins, en tout cas le premier absolument sans déplacement, en bagnole ou à pied, dans les grands espaces américains, et la cinéaste, ironiquement, ouvre son film avec un travelling latéral caractéristique des films de ses débuts, en particulier de ses premiers, River of Grass et Old Joy, sur Jo qui fait rouler un pneu le long du trottoir, le véhicule réduit à son minimum, dont elle s'en va faire un mobile fixe : une balançoire. Mais je reviens à la fin de Showing Up : les deux amies sont réunies après une dispute générée par la question de la chaudière en panne, que Jo tarde à faire réparer au détriment du confort de Lizzy, donc par la question du temps et de l'argent. Mais on aurait aimé que l'amitié entre les deux femmes soit plus vivante, quitte à demeurer plus ambiguë, comme celle des deux camarades de Old Joy, ou plus triste, comme celle des deux pionniers de First Cow (dont la fin me marquera plus durablement, qui à mes yeux inscrit ce western minimaliste, pour le coup très attentif à la nature, aux outils, aux matières, aux lueurs, aux gestes, dans la petite confrérie de ces films d'amitié qui se terminent avec la mort lente et douloureuse d'un des deux membres du duo après une blessure qui ne semblait pas devoir être fatale, aux côtés de Macadam Cowboy, Scarecrow ou Thunderbolt and Lightfoot). Juste avant cette déambulation des deux voisines vers le fond du champ, quelques plans assez beaux, mais trop courts, descendent le long de câbles électriques ou sous le couvert de grands arbres, mimant le regard des deux jeunes femmes en quête de l'oiseau envolé. J'aurais aimé que de tels plans, mettant en scène de simples formes de ce monde vues sous un angle particulier et prises dans le mouvement d'un regard (travail de mise en scène résumant celui de toute création d'art formel) soient plus nombreux et viennent plus tôt dans Showing Up. N'empêche qu'ils y sont ? Oui. J'en voulais juste plus !
 
 

 
Pour toutes ces raisons, et parce que malgré le manque on se sent bien dans ce film, comme toujours chez Kelly Reichardt, mieux d'ailleurs que dans d'autres (comme Old Joy, Wendy and Lucy ou La Dernière piste, si beaux films dans lesquels il est somme toute plus difficile de se la couler douce), je me dis, et c'est peut-être la première fois, du moins je crois, que j'aurais préféré que Kelly Reichardt fasse de son idée de film une mini-série. Le format sériel aurait peut-être mieux correspondu à la quasi non-évenementialité du récit et aurait sans doute mieux permis, justement, de prendre le temps de filmer la création dans sa durée, le temps long de la maturation, de la quête, de la modélisation, de la correction, du doute, du recommencement, le tout pris dans la temporalité abrégée des jours, des contraintes temporelles et matérielles du quotidien, mais aussi dans un troisième temps, après la lenteur de l'observation, celui propre à chaque geste. Tout cela est déjà dans Showing Up, mais j'en voulais davantage.
 
 
Showing Up de Kelly Reichardt avec Michelle Williams, Hong Chaud, Judd Hirsch et Amanda Plummer (2023)

24 octobre 2015

Le Bazaar de l'épouvante

Parmi les très nombreuses adaptations de Stephen King, il y en a une que l'on oublie trop facilement quand il s'agit de citer les plus réussies : celle réalisée en 1993 par le dénommé Fraser Clarke Heston, Le Bazaar de l'Epouvante. Je n'ai pas lu le livre et j'ai vu ce film il y a des années, quand internet n'existait pas et que je scrutais de près les programmations des fameux Jeudis de l'angoisse d'M6 pour m'offrir quelques frissons, mais j'en garde un si bon souvenir que j'ai bien envie de vous en dire quelques mots. Déjà, ça n'est pas dans toutes les sombres adaptations du King que l'on croise un tel casting. Jugez du peu : Ed Harris, auquel il restait encore quelques cheveux et qui avait à l'époque toute l'étoffe d'un héros, Max Von Sydow, l'incontournable acteur bicentenaire qui a parcouru tout l'éventail du cinéma mondial, Bonnie Bedelia, la  femme de John McClane qui était alors au top de ses formes et au zénith de sa carrière, et enfin Amanda Plummer, fille et sosie de Sir Christopher Plummer, rien que ça. Derrière la caméra, et derrière un abominable nom à rallonge, se cache en réalité le fils de Charlton Heston, un type peu intéressé par le cinéma mais qui comptait bien profiter des ficelles de papa pour concrétiser son rêve d'enfance : mettre en image son bouquin préféré.





Dès les premières minutes du générique, on est dedans. Je me souviens de ces plans flottant autour d'une énorme Mercedes noire en route vers Castle Rock. A l'intérieur, un conducteur pour l'instant invisible derrière les vitres teintées mais dont la présence se fait déjà menaçante car accompagnée d'une musique grandiloquente qui en envoie plein les tympans. Ce n'est pourtant qu'un vieil homme apparemment sympathique et inoffensif que l'imposant carrosse amène. Un antiquaire de métier, bien décidé à installer son petit commerce dans la ville mythique du King. Son enseigne, "Needful Things", est le titre original du film et du bouquin. Chaque habitant de la ville y trouvera son bonheur, l'objet rêvé et recherché depuis longue date, pour une somme dérisoire. Au lieu d'argent, l'as de la brocante demande souvent un petit service à son client, un simple tour à jouer, un petit message à déposer à un autre habitant du village... Mais sous leurs apparences anodines, ces petits tours (saloper le linge étendu du voisin, pisser sur le seuil de sa porte, poster des commentaires insultants sur son blog ciné...) dressent progressivement les habitants les uns contre les autres et ravivent des tensions enfouies. Seul le shérif, Ed Harris, se méfiera des ruses de cet antiquaire obnubilé par l'idée de foutre la merde partout où il passe car il n'est autre que... le Diable himself !





Avant d'accepter ce rôle, Max Von Sydow avait déjà pratiquement tout joué. Tout. Un exorciste, un chevalier, un chien, un aveugle, une pelle, un joueur d'échec, un druide, un paysan, un loup, un chien d'aveugle... Bref, tout. Mais jamais Max Von Sydow n'avait incarné le Diable en personne. L'acteur au mille visages estimait qu'il tenait là une belle occasion pour rompre définitivement avec son image d'exorciste efficace qui lui collait à la peau. Il faut savoir qu'à l'époque, le grand Max recevait tous les jours des coups de fil de parents impuissants et désespérés lui demandant de pratiquer son art dans la chambre de leurs enfants possédés. Celui que l'on surnomme "le Caméléon immortel" n'a pas hésité une seconde quand Fraser Heston lui a proposé ce rôle, c'était une main tendue, inespérée. Avec sa petite mine innocente, son sourire en coin, tantôt malicieux tantôt incrédule, il était le choix idéal pour incarner Lucifer. Rien ne laisse à penser qu'il est le Mal incarné, si ce n'est ces ongles dégueulasses et interminables qu'il se plaît à frotter un peu partout et lui permettent d'aller chercher des crottes de nez de concours. Max Von Sydow est un des grands atouts du film, il faut bien le souligner.





On aime à penser que le Diable roule en Mercedes et n'a rien de mieux à foutre qu'aller se paumer dans des petits villages pour y semer patiemment la discorde. Comme ça, modestement. Par petites touches. La prochaine fois, il s'attaquera peut-être à une agglomération dépassant le millier d'habitants, qui sait ? C'est typique du King une idée comme ça. C'est terriblement con mais on accroche ! Et comment parler de ce film sans passer par son meilleur moment : la toute fin. Le Bazaar de l'épouvante a la chic idée de finir en apothéose, ce qui était une qualité à laquelle j'étais tout particulièrement sensible quand j'étais adolescent. Le final est explosif. Après que l'on ait découvert la réelle identité de l'antiquaire, en fouillant notamment dans son grenier où traînait un tas d'archives louches comme des unes de vieux journaux célébrant l'Anschluss ou la victoire de la RFA en 82 contre la bande à Platoche, un habitant de Castle Rock voit rouge et décide de faire sauter la boutique. Mais Max Von Sydow ressort indemne de l'incendie. Les dernières minutes nous le montrent surgir des flammes, narguer la foule de villageois venue admirer le feu d'artifices, puis annoncer, le poing levé, "24 octobre 2015. Retenez bien cette date. A cette date, je rappliquerai de nouveau, et ça sera pas du propre... Ma parole, je jure, la prochaine fois, je vous fais la miiiiiiiiiiisère. Vous pourrez pas dire que je ne vous avais pas prévenu !". Après ce discours riche en menaces, le Diable claudique vers sa grosse Mercedes noire, la démarre laborieusement, et met les voiles. Si la fin est la même dans le bouquin de 666 pages du King, on peut avoir la rage. Mais au bout d'un petit film d'horreur sans prétention, l'effet est garanti !


Le Bazaar de l'épouvante de Fraser Clarke Heston avec Max von Sydow, Ed Harris, Bonnie Bedelia et Amanda Plummer (1993)