23 juin 2014

Édouard et Caroline

Édouard et Caroline, de Jacques Becker, sorti en 1951, fait le pont entre le meilleur du réalisme poétique et la nouvelle vague, entre Renoir et Godard, entre la satire de la grande bourgeoisie de La Règle du jeu et le portrait du couple moderne dressé dans Une femme est une femme. De part et d’autre du petit drame conjugal au cœur du film, Daniel Gélin, physiquement à la frontière entre Jean-Claude Brialy et Charles Aznavour, avatars majeurs des premiers soubresauts de la nouvelle vague, dans la peau d'un pianiste de génie en slip poutre-apparente ; et Anne Vernon, actrice au physique ophülsien mais dont le jeu préfigure celui d’Anna Karina, que l’on croit entendre par anticipation quand elle gueule « Merde !  Merde ! Merde ! » au téléphone. Libre, sautillante, grimaçante, vivante en clair, quand elle nous sourit à travers son miroir ou quand elle danse entre deux pièces, écrase une fleur sous son pied nu ou reçoit une baffe avant d'essayer de mordre son compagnon, Anne Vernon est pour beaucoup dans l'énergie et la beauté du film.




Le conflit, la scène de ménage, que dis-je, la guerre conjugale est déclarée quand Gélin colle cette gigantesque baffe à Vernon, dans un gros plan brutal où l’on croirait la mâchoire de la jeune femme littéralement déboîtée. Pourquoi la gifle-t-il ? Tout naît d’un problème vestimentaire, donc d’apparat, donc de classe. Le couple doit se rendre chez le parrain fortuné de la demoiselle (qui l’appelle « Carolaïne », à l'américaine, de son ton pédant de bourgeois crétin) afin qu’Édouard y fasse monstration de ses talents de musicien face à ces gens du beau monde. Sauf que Caroline a jeté son seul gilet, vieux et abîmé, et qu’Édouard doit aller en quémander un au fameux parrain de sa fiancée, ou au cousin de cette dernière, qui la courtise sans grand secret. Et tandis que les deux aristocrates se foutent peu discrètement de l’artiste-bohème démuni, Caroline décide de découper sa propre robe pour découvrir ses jambes, comme le lui conseille un magazine de mode (on sent venir l'importance de la presse et de la publicité à l’œuvre dans les futurs films de Godard ou de Truffaut). Quand il rentre chez eux, Édouard découvre les retouches portées à la robe et réagit au quart de tour. Après l’avoir traité de « gros paysan abruti » sur un ton assez comique, Caroline hurle à Édouard - qui entre-temps a jeté tout ce qu’il a trouvé par terre - qu’il la dégoûte, et lui jette ses souliers au visage, obtenant pour toute réponse la gifle qui met le feu aux poudres.




Le symbole de la gifle, et le gros plan qui en marque la violence, donnent à penser qu'Édouard est le coupable de l’affaire, qui en outre se veut réactionnaire et machiste face aux innovations textiles et aux velléités chics de sa femme. Mais c’est aller un peu vite en besogne. Quand Caroline traite Édouard de « gros paysan abruti », elle ne se contente pas de remettre en cause son ignorance des choses de la mode, elle le renvoie à sa condition de prolétaire besogneux. C’est d’ailleurs elle qui a jeté le gilet honteux d’Édouard et qui a tout manigancé pour qu’il doive aller en demander un au parrain fortuné. Et la violence de ses « Tu me dégoûtes ! », répétés à l'envi, comme celle de ses lancers de chaussures, n’est pas inférieure à celle de la baffe lancée par Édouard en retour. La réponse qu’elle fait est d’ailleurs révélatrice de sa propre part de monstruosité. A peine remise de sa gifle, elle lui dit cette chose terrible : « C’est exactement ce que j’attendais ! ». Caroline savait qu’un homme du peuple comme lui serait forcément un rustre et un violent. Il n’avait aucune chance. Le mépris de classe que Caroline inflige à Édouard est parfaitement horrible, et la gifle, en comparaison, bien peu de choses.




Cette phrase, « c’est exactement ce que j’attendais », sous-entend aussi que le couple joue un scénario entièrement pré-écrit, une comédie de mœurs donnée d’avance. Tout pour eux ne consiste qu’à se mettre en scène, qu’il s’agisse de jouer en virtuose devant une assemblée de mondains dans l’espoir d’obtenir un contrat, ou de jeter les vases par terre à la moindre dispute. La comédie aristocratique (de courte durée : après s’être pâmés à l’écoute du morceau de classique d’Édouard les mondains se mettent à chanter en chœur, euphoriques, un air populaire idiot) et tous ses rituels de séduction aussi factices que crétins (quand une comtesse joue à faire craquer le parrain de Caroline d’un "regard qui tue" face aux invités attroupés) trouvent leur pendant chez nos jeunes gens, Édouard et Caroline, dont on ne sait jamais s’ils sont réellement en conflit ou s’ils jouent la comédie du mariage, se déchirant pour la première pécadille venue avec une exagération jubilatoire. 




De la fête à la Colinière à la dispute des amants gordardiens à base de titres de livres, des mondanités à l’intimité du couple, tout n’est qu’affaire de mise en scène et de comédie. Le monde est un théâtre, comme disait l'autre, le mariage en tout cas est une scène, et, comme toujours en matière de spectacle, les américains ont une longueur d’avance. C’est, parmi tous les invités de la soirée mondaine, l’américain bien tranquille, celui qui méprise les festivités fantoches de ses pairs mais y participe, le cynique parmi les cyniques, qui accepte d’être trompé par sa femme à condition de la tromper en retour, c’est bien lui, l’américain, qui sait reconnaître le talent de pianiste d’Édouard, qui lui fait signer un contrat qu'on devine juteux, et qui, en le faisant accéder à la classe à laquelle il avait le tort de ne pas appartenir, règle aussitôt le différend des deux amants. Le film pose ainsi, et brillamment, la question éternelle, moins de la lutte des classes que du poids, au sein du couple, de la réussite et de la reconnaissance sociale.


Édouard et Caroline de Jacques Becker avec Daniel Gélin, Anne Vernon, Betty Stockfield, Jacques François, Jean Galland et Elina Labourdette (1951)

10 commentaires:

  1. Beau texte qui s'attache pertinemment à un « point de couture » (Jacques Becker, 'Falbalas', la haute couture et l'artisanat, vous voyez la fine allusion ?) de ce film réjouissant. Réjouissant comme le sont tous les films de Becker considérés « mineurs » de Becker — voir aussi 'Rue de l'Estrapade', par exemple.

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    1. Tu verras, c'est un film étrange et mal fagoté (très différent en cela de la perfection narrative de 'Casque d'or', de 'Touchez pas au grisbi' et du 'Trou'), et pourtant on souhaiterait que le cinéma français « populaire », de l'époque comme d'aujourd'hui, fasse preuve du centième de sa vitalité.

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  2. Rue de l'Estrapade mal fagoté ????!!!!!
    Je rêve !!!!!
    C'est tout simplement un film liiiiibre !!!!

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    1. Libre, avec autant de i et de points d'exclamation que tu le voudras, 'Falbalas', 'Antoine et Antoinette' et 'Le Trou' le sont tout autant que 'Rue de l'Estrapade'. Mais en comparaison de ceux-là, celui-ci apparaît, je le soutiens, « mal fagoté », ce qui n'enlève rien au plaisir que j'y prends. Les films, c'est comme les gens : j'en connais qui sont incohérents, mal articulés, vulnérables, et pour lesquels j'ai pourtant une estime et un amour très grands...

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  3. Tu dis qu'il est étrange. Tu dis qu'il est mal fagoté.
    Je soutiens, quant à moi, qu'il ne l'est qu'en apparence. En tout cas pas plus que ceux que tu cites.
    Pas étrange , Falbalas ? Pas étrange Le Trou ? ou Antoine et Antoinette ? En regard de ce qui se faisait , ils le sont tous ! Etranges, décalés, avec des séquences étirées incroyablement, parfois surréalistes (Grisbi en regorge! idem pour A et A ou Ed et Caro ) Bref, s'il est bien un réalisateur qui "fait tout ce qui ne se fait pas d'habitude", et qui s'affranchit des règles , c'est bien Becker! (il a de qui tenir...)
    Alors, l'Estrapade, sous ses airs de fausse comédie américaine, n'est pas plus paradoxale que tous les autres Becker . Et pas plus mal fagoté. Pas plus bizarre. C'est une œuvre, au contraire , parfaitement dans la logique toute personnelle du monsieur.
    Ce que tu dis, Hamster, m'a agacée parce que ce pauvre Becker est si peu présent dans l'esprit du public (en comparaison d'un Carné par exemple qui est tellement encensé!) que, même avec "estime" et "amour" des propos comme les tiens ne font qu'entretenir cette sous-estimation de l'un des plus grands de nos cinéastes.

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    1. Mais chère Lisette, je n'aurais sûrement pas le grotesque de prétendre que Becker est un cinéaste conventionnel, dénué du sens de l'étrange (même si l'étrangeté ne me semble pas être un point cardinal affiché de son cinéma, comme c'était le cas, pour citer un de ses contemporains nationaux, de Georges Franju).

      Cependant, Becker est tout sauf un cinéaste de l'accidentel, du hasard heureux érigé en principe cinématographique. Ce n'est pas pour rien (et pas non plus pour des raisons purement thématiques) que l'on a si souvent rapproché sa « façon » de la haute couture, ou de l'artisanat de précision. Je pense donc qu'il y a une différence entre les moments atypiques, mais concertés, des films que tu cites, et le très relatif relâchement (narratif et visuel) de 'Rue de l'Estrapade' — lequel, du fait même de cette différence avec les autres films de Becker, a une saveur particulière. (Attribuer ce relâchement — très relatif, je le répète ! — à une sympathie de Becker pour les personnages bohême de Daniel Gélin et de son comparse musicien dans ce film procéderait, je crois, d'un volontarisme critique.)

      Et puis, à moins d'un auteurisme forcené (je sais que Truffaut a créé le concept de « politique des auteurs » à propos du 'Ali Baba' de Becker, mais c'était il y a presque soixante ans), pourquoi vouloir à tout prix qu'un cinéaste qu'on tient en haute estime soit toujours au plus haut de sa forme, et ne pas accepter qu'il entre dans sa filmographie des variations de maîtrise, d'exigence, d'achèvement ? Il n'est pas question, de ma part de séparer à tout prix le bon grain du « chef d'œuvre » (d'autant que je n'emploie jamais cette expression) de l'ivraie du « film mineur ». Mais enfin, pour ne citer que les plus grands (à mes yeux...), quel systématisme cinéphile — surtout avec quelques décennies de recul — justifierait de mettre 'American Guerrilla in the Philippines', ou même 'Clash by Night', exactement sur le même plan que 'M le Maudit' ou que 'L'Ange des maudits' (pour citer un Lang qui a parfois été considéré comme mineur) ? 'Une journée de plaisir' ou 'La Comtesse de Hong Kong' (malgré l'avis de Rohmer sur ce dernier) exactement sur le même plan que 'Charlot et le masque de fer' ou 'Les Lumières de la ville' ? 'Chotard et compagnie' ou 'La Femme sur la plage' exactement sur le même plan que 'Toni' ou 'Le Journal d'une femme de chambre' ? 'La machine à tuer les méchants' ou 'Vanina Vanini' exactement sur le même plan que 'Allemagne année zéro' ou 'Europe 51' ? J'arrête là, c'est déjà rébarbatif.

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    2. (Suite et fin, ça ne tenait pas dans l'espace accordé à chaque commentaire...)

      Malgré ce que je viens d'écrire, tu peux évidemment, à titre personnel, accorder exactement le même prix à 'Rue de l'Estrapade' et à 'Falbalas', et dans le même temps comprendre que ce ne soit pas mon cas (que je n'aurais pas non plus l'outrecuidance d'ériger en vérité absolue, même lorsque j'oublie d'écrire « à mon avis » ou « cela n'engage que moi »).

      Enfin, je ne suis vraiment pas certain qu'à part chez de vieux barbons cinéphiles amateurs de panthéons sur-surannés, les films de Carné soient encore si réellement dominants dans l'esprit du public, beaucoup plus en tout cas que ceux de Becker. Va parler, je ne dis même pas à des adolescents, mais à des trentenaires, toutes classes sociales confondues, de Becker et de Carné, je suis à peu près sûr que dans trois cas sur quatre ils ne connaîtront ni l'un ni l'autre. En revanche, montre à ces mêmes trentenaires les 'Enfants du Paradis' et 'Casque d'or' (pour prendre les films les plus panthéonisés de leurs auteurs respectifs) et je pense qu'au moins la moitié d'entre eux placera le film de Becker au-dessus de celui de Carné en termes de vitalité, de fraîcheur, d'invention, de non-conformisme, de beauté du geste. C'est au moins aussi bien que l'avis critique (de toute la critique, pas seulement celle des 'Cahiers', de 'Arts' et de 'Positif') qui régnait à propos de ces deux cinéastes au début des années 1950.

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    3. Lisette Fremont26 juin 2014 à 17:36

      Il y a peu, j'entendais deux trentenaires encenser "Les Enfants du paradis" justement. Dont acte.
      Et non, ne crois pas que Casque d'or lui cède la place en louanges.
      Le Carné est figé , statufié, et pour encore des décennies je le crains...
      Merci de m'accorder le droit de placer Falbalas et Rue de l'Estrapade sur le même plan.
      Ce que je fais séance tenante.
      Bien évidemment, je ne comprends pas du tout que tu ne le fasses pas aussi.
      Si je le "comprenais", cela prouverait une belle ambiguïté de ma part. Que l'un de ces films n'est finalement pas aussi bien que je le pense.
      Je peux juste comprendre que l'on soit plus sensible à un certain type de récit, de poésie, de truc et de machin.
      Mais, la finesse, l'inspiration, la rigueur oui, de l'un et de l'autre sont pour moi du même tonneau.
      Madame Pommier disant "Ah tiens, j'ai pas mangé mon fruit... elle est bonne, elle est juteuse" (une de mes répliques favorites dans la vie, je la dis au moins une fois par an),
      me semble d'une ineffable poésie, une poésie de ticket de métro qui me touche.
      Il était rare, à cette époque de voir un couple déconner dans le quotidien (Anne Vernon avec l'écharpe de Jourdan, ou la 1ere scène avec le steak) Becker est un des rares à montrer (le seul?) cette gratuité du "jouer à deux", et à y réussir aussi finement et drôlement.
      De ces petites choses prosaïques, Becker tire de l'or du banal et du quotidien, et c'est au moins aussi admirable qu'une robe de mariée tombant d'une fenêtre.
      A mon humble avis.

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    4. Pour ne pas que cela se perde en chemin, je me permets de rappeler que je dis depuis le début de cet échange que j'aime beaucoup 'Rue de l'Estrapade', puisque l'échange en question a commencé lorsque je me suis permis de conseiller à Rémi de le voir, s'il ne le connaissait pas...

      En outre, je suis entièrement d'accord quant aux qualités particulières dont tu parles à propos de ce film, qui me réjouissent également. Notre différend porte, je crois, sur le fait que je trouve pour ma part un peu excessif, et relevant il me semble d'une forme de systématisme auteuriste, d'égaliser l'importance de différentes œuvres d'un même cinéaste sur la base de certaines de leurs qualités ponctuelles, de pratiquer un peu trop rapidement l'équivalence entre la partie et le tout (cela rejoint notre échange précédent sur le fétichisme, à propos de Joseph Lewis). 'Falbalas', ce n'est pas seulement une robe de mariée tombant d'une fenêtre, c'est (je ne prétends nullement te l'apprendre !) un ensemble d'une admirable rigueur, fût-ce dans l'apparente futilité, dont je ne trouve pas l'équivalent dans 'Rue de l'Estrapade'. Je préfère certes de loin 'Rue de l'Estrapade' pour ses précieuses qualités ponctuelles à la soi-disant perfection globale des 'Enfants du Paradis' (ce qui est d'ailleurs une façon de paraphraser Truffaut quand il créa le concept de « politique des auteurs » à propos d''Ali Baba et les quarante voleurs', sans doute le moins personnel des films de Becker), ce qui ne m'empêche pas d'accorder plus d'importance à 'Falbalas' pour la force de l'ensemble filmique qu'il constitue (lequel, comme toute œuvre ayant à voir avec l'art, qu'il soit « majeur » ou « mineur », procède d'une alchimie et pas seulement bien sûr de l'addition de ses qualités particulières) qu'à 'Rue de l'Estrapade' qui par ailleurs me touche, m'amuse et me réjouit infiniment.

      Et point n'est question d'humble ou d'orgueilleux avis entre nous !

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