dimanche 8 juin 2014

Luke la main froide

Tourné en 1967 par Stuart Rosenberg (à qui l’on doit notamment Amityville, la maison du diable), Cool Hand Luke compte parmi les meilleurs films de Paul Newman. En 67, l’acteur a déjà fait étalage de ses talents d’acteur et de son charme ravageur dans Les Feux de l’été ou dans La Chatte sur un toit brûlant. Il est physiquement au sommet, sa carrière bat son plein (la même année, il tourne dans Hombre, un western de son ami Martin Ritt), et va, deux ans plus tard, associer son immense pouvoir de séduction à celui de Robert Redford dans Butch Cassidy and the Sundance Kid. Mais aussi plaisantes ou brillantes soient ses performances dans tous ces films, c’est peut-être dans Cool Hand Luke que Newman trouve son personnage le plus fascinant. Brick Pollitt, le fils favori de Big Daddy dans La Chatte sur un toit brûlant, cet homme dépressif, détruit par le suicide de son meilleur ami (et possible amant), en conflit avec sa femme (la divine Elizabeth Taylor), résolu à s’oublier dans l’alcool, était un personnage particulièrement passionnant, et brillamment incarné, mais à sa complexité s’oppose la simplicité biblique de Luke la main froide, dont les motivations restent beaucoup plus opaques, si tant est qu'il en ait.




Que sait-on de Luke ? Au début du film, complètement ivre, l’homme s’amuse à décapiter des parcs-mètres quand une patrouille de police tombe sur lui. Il sourit et se fait coffrer. Luke atterrit ensuite dans un centre pénitentiaire peu commode, ou ce même sourire distant et ironique lui vaut de se confronter au plus costaud de ses camarades de chambrée puis aux matons chargés de le briser. Tout ce que fait Luke, depuis la première jusqu’à la dernière minute du film, est voué à le divertir de son ennui profond, viscéral, identitaire. A chaque fois qu’il se lance dans une nouvelle entreprise idiote ou vouée à l’échec, et qu’on lui demande la raison de ses actes, il répond quelque chose comme « Faut bien s’occuper ». Et s’occuper pour lui consiste à se lancer des défis au choix, inutiles, extravagants ou dangereux, quand ce n’est pas les trois à la fois. C'est boxer contre la montagne de muscles du pénitencier, tant qu'il parvient à se remettre sur ses jambes, quitte à se faire littéralement démolir, ça peut aussi signifier gober cinquante œufs en une heure pour vaguement épater la galerie, ou pourquoi pas achever de goudronner une route le plus vite possible, sans oublier, bien sûr, s’évader à plusieurs reprises.




Filmé en position christique, vêtu d’un simple slip, allongé sur une table, le ventre gonflé des cinquante œufs qu’il vient de s’enfiler au risque d’y laisser sa peau, Luke ne cesse de défier Dieu, joue avec la mort, se montre prêt au sacrifice le plus idiot qui soit, par simple désœuvrement, et parce que, jugeant le monde qui l’entoure insensé, il refuse coûte que coûte d’y « filer droit ». On peut le briser mais pas le mettre au pas. Libre ou mort, Luke ne pourra jamais se conformer à l'ordre établi. D’une brutale humanité quand il pleure la mort de sa mère en chantant, ou quand il dit à Dieu, dans une église, à la fin du film, qu’il n’a sa place nulle part sur cette Terre, le personnage finit par accéder à une dimension fantastique. Quand, après avoir été frappé de plein fouet par une balle (venue sanctionner cette ultime et définitive réplique, lancée sur un ton rieur et revanchard : « Je crois qu'on a un problème de communication ! »), il continue de sourire à son compagnon de cellule, baigné d’une lumière rouge diabolique, Luke semble immortel, ou plutôt déjà mort (d’où la froideur de sa main), et prend les allures d'un diable incarné, tout sourire. Un triste diable solitaire et pétri d’ennui, condamné à une spirale sans fin de joyeuse auto-destruction. Et la compilation des sourires de légende de Luke qui conclut le film transmet en fin de compte tout le poids d’une dépression entière et irrémédiable, en même temps qu’elle nous laisse sur l’image paradoxalement lumineuse d’un des personnages les plus sombres et les plus bouleversants qui soient.


Luke la main froide de Stuart Rosenberg avec Paul Newman, George Kennedy, Joe Van Fleet, Clifton James, Harry Dean Stanton et Dennis Hopper (1967)

14 commentaires:

  1. Depuis le temps que j'attendais cette article...

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  2. Hamsterjovial9 juin 2014 11:36

    'Luke la main froide'... Un film « d'enfance », pour moi, au même titre que 'Trapèze', 'Les Conquérants du nouveau monde', 'Jason et les Argonautes', 'Le Clan des irréductibles' (de et avec Paul Newman), j'en passe et des meilleurs, et des moins bons... Étonnant parce qu'à bien y regarder, comme Rémi le souligne, le personnage-titre est par certains côtés bien inquiétant. Mais petit, je ne voyais que la séduction de Newman (quoique je le trouve encore plus beau quelques années plus tard, avec ses fameuses tempes argentées), la trogne de George Kennedy, et les œufs durs.

    Rosenberg a fait un autre beau film carcéral, quelques années plus tard : 'Brubaker', avec Robert Redford. À cette époque, fort heureusement, il ne serait venu à l'esprit de personne de pondre un « mashup » confrontant Redford à Newman dans ces deux films de prison !

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    1. Pas vu Brubaker. A rattraper donc.

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  3. Lisa Fremont9 juin 2014 15:49

    Et la musique de Lalo Schiffrin, hein ?
    Pas un mot sur Lalo Schiffrin..!
    Bon alors...
    Oui, Newman est super torride là-dedans. Mes seize ans n'y résistèrent pas . Dû voir ce film... hofff... je sais pas... seize (sic) fois..? Et à peu près autant chaque film de toute la filmo de Newman. Avec, en prime, sa photo sur mes classeurs de Terminale.
    Bon, mais... mais...
    La main et la tête froides, et dans les yeux... Il est loin d'être incontournable, ce film! Il est même un peu plan plan, voire un peu télé-film, si vous voyez ce que je veux dire.
    Il a le (très grand) mérite de son sujet et de ses intentions, mais... La réalisation reste datée tout de même (le fameux soleil dans l'objectif n'étant qu'un de ses défauts mineurs). Rosenberg est devenu plus sobre, plus serré, avec "Brubaker" qui me paraît plus réussi (je n' oppose pas les acteurs, Hamster, entendons-nous bien, hein !)
    Le pire, ceci dit, dans le duo Newman/Rosenberg c'est le film "WUSA". Didactique et démonstratif à mort. Seul moment un peu rigolo : le moment où l'on introduit sur la scène d'un meeting, un politique facétieusement dénommé "John Wayno" joué par Bruce Cabot (lui-même connu pour ses positions conservatrices, on se demande quels arguments avaient trouvés Newman et Rosenberg pour qu'il accepte de se pasticher comme ça !).
    Bref. Newman = my Love forever. Mais Rosenberg, ah... beaucoup moins, malgré toute ma sympathie.
    Au même moment, il y avait des Arthur Penn et des "Poursuite impitoyable" , des "Bonnie and Clyde" autrement nerveux, autrement plus fortiches, faut bien l'avouer.

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    1. Tes seize ans résistaient-ils mieux au Brando de 'La Poursuite impitoyable' ? Ou au Warren Beatty de 'Bonnie and Clyde' ? Les acteurs de l'époque...

      Pas d'accord avec toi sur "Luke la main froide". Y'a mieux, évidemment, encore heureux, mais "téléfilm", comme tu y vas...

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    2. Lisa Fremont9 juin 2014 20:40

      Brando, Warren, oui, oui, bien sûr, bien sûr...
      Mais Newman FOREVER , j'ai dit !!!!
      N'empêche que Luke est plan plan. Mais, attends, je ne démolis pas ce film !
      C'est juste qu'un Arthur Penn, un Lumet, un Schatzberg, voire un Pakula, au même moment , faisaient et disaient beaucoup mieux.
      Mais je l'aime bien, le Rosenberg. Il est sympathique. Son travail est sympathique, mais me paraît moins admirable.
      Disons que Luke est un film plutôt réussi. Pour un Rosenberg.

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    3. Tu noteras que je n'ai jamais fait l'éloge inconsidéré de Stuart Rosenberg (qui, ceci dit, a tout à fait réussi ce film), et que l'idée de le comparer à Penn, Lumet ou Schatzberg ne m'a pas vraiment frôlé non plus.

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    4. Lisa Fremont10 juin 2014 08:20

      Bon ben, on est d'accord alors... Peut-être.

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  4. Tu files envie de le voir et d'admirer Paul Newman !

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  5. Chouette film, oui, et tu parles superbement de ce personnage terrible qu'est Luke, une figure que l'on n'oublie pas.
    Le personnage éponyme du film de Martin Ritt, Hud (aka Le Plus sauvage d'entre tous), incarné par le même Paul Newman, m'avait beaucoup marqué aussi.

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  6. Lisa Fremont12 juin 2014 12:55

    Ah Hud... Là aussi, un film pas hyper serré côté réal, et qui doit (presque tout) aux interprètes.
    Newman y est pas possible de beauté. Il fait ce qu'il peut pour jouer son Hud antipathique... Autant dire que c'est mission impossible.
    Dialogues drôles dans la scène de la voiture où Patricia Neal lui dit "Vous sentez le Chanel n°5" et où elle lui propose de lui éplucher une orange....
    Patricia Neal, soit dit en passant, est proprement sensationnelle , dans ce film !!! Sen-sa-tion-nelle.
    Et la photo de James Wong Howe aussi.
    Mais bon, c'est pas ça qui fait toutes les qualités d'un film.... Et Hud souffre des mêmes types de défauts que Luke : Les intentions les meilleures, avec une réalisation qui n'a pas la rigueur et la force qu'il faudrait.

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  7. Hamsterjovial24 juin 2014 01:04

    Et sinon, vous pensez que vous allez pouvoir pondre quarante-sept critiques pour dire d'atteindre le millier avant la fin de l'année ? Cela vaudrait le défi des cinquante œufs durs dans 'Luke la main froide' !

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    1. Logiquement on devrait les atteindre avant la fin de l'année sans forcer !

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