25 mai 2014

The Hours

Nouvelle variation sur la vie et l’œuvre de l'écrivaine Virginia Woolf, après le fameux biopic Woolf avec Jack Nicholson, mi-écrivaine mi-loup-garou, dans le rôle titre, The Hours raconte et entremêle le parcours de trois femmes. Virginia Woolf en personne, écrivaine soi-disant folle et carrément dépressive (incarnée par Nicole Kidman à l'époque bénie où le plastique et la laideur sur son visage étaient encore à peu près amovibles) ; une lectrice (Julianne Moore) de son grand roman Mrs Dalloway, bien décidée à abandonner son mari (John C. Reilly), son fils et son petit pavillon de banlieue sous peine d'y crever d'ennui ; et enfin une incarnation moderne de ladite Mrs Dalloway (Meryl Streep), new-yorkaise homosexuelle pleine de regrets, et notamment sentimentaux, vis-à-vis d'un peintre (Ed Harris) lui-même homosexuel et sur le point de décéder du sida. Allons-y Alonzo, dans le merdier existentiel, et crescendo !




Stephen Daldry, adaptant le roman d'une femme sur une femme, et à travers elle sur toutes les femmes, n'a peut-être cru s'adresser qu'aux femmes, et a sans doute jugé judicieux de ce fait de ponctuer un certain nombre de ses séquences parfaitement académiques de nombreux inserts sur des gestes de cuisine. Tel dialogue tendu entre Virginia et sa cuisinière est ainsi rythmé par un gros plan sur un oeuf cassé sur le bord d'un récipient, tel dialogue entre Meryl Streep et Jeff Daniels fait soudain place à une autre coquille d’œuf que l'on jette à la poubelle, et ainsi de suite. On a parfois l'impression de regarder Top Chef avant l'heure, et que ce qui relie les femmes par-delà les époques tient non seulement dans leur farouche envie de mourir mais aussi dans l'omelette.




Certes le noble projet de Woolf était de faire tenir l'existence d'une femme dans une seule journée, et la cuisine devait (forcément et tristement) y tenir une bonne place, mais on peut s'interroger, concernant l’œuvre de Stephen Daldry, sur ces inserts à répétition et sur la récurrence du motif de l’œuf cassé. Cette lubie du cinéaste est à la fois le signe d'un esprit relativement cohérent, de l'ordonnancement pépère d'un film trop sage, et l'unique manifestation d'une forme de folie au sein de ce carcan de propreté. Le montage fragmenté, qui passe d'une femme à l'autre, au lieu de rompre le classicisme de l'ouvrage, le renforce. On a l'impression pénible de suivre une de ces séries contemporaines qui n'ont de cesse de passer d'un portrait à un autre, d'une névrose à la suivante, d'un bloc de féminité vérolé à son voisin, pour satisfaire la tentation du zapping et noyer l'esprit dans un flot parfaitement continu d'images plates reliées entre elles par leur platitude même et par une musique constante et mélancoliquement galopante signée Philip Glass (comme elle aurait pu être signée Danny Elfman, mais c’eût été pire... alors que les Baha Men étaient frais et dispo avec leur tube Who let the dogs out ? Woolf, Woolf Woolf). L'horripilant Desperate Housewives est loin malgré tout, notamment parce que nous sommes en présence de trois vraies et belles actrices en lieu et place des cataplasmes vulgaires de l'ignoble série star des années 2000, parce qu'en outre le propos sur les tourments féminins, humains, venant en bonne partie d'une grande écrivaine, est autrement pertinent, et parce qu'à la fin, quand même, une brève mais réelle émotion pointe enfin.


The Hours de Stephen Daldry avec Nicole Kidman, Julianne Moore, Meryl Streep, Ed Harris, Jeff Daniels et Claire Danes (2001)

8 commentaires:

  1. Sur l'affiche, par contre, on est d'accord qu'à droite, ça n'est pas Nicky Kidmy ??????

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    1. Si, avec un faux blair et trois tonnes de plastique sur la tronche pour l'enlaidir, choses qu'elle porte désormais au quotidien et de son propre chef.

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  2. « Nouvelle variation sur la vie et l’œuvre de l'écrivaine Virginia Woolf, après le fameux biopic Woolf avec Jack Nicholson »
    —> http://filmworks.filmla.com/wp-content/uploads/2011/10/landh-2.jpeg

    La musique de Philip Glass appliquée au cinéma — qu'il s'agisse d'extraits de ses œuvres préexistantes recyclés dans ses films ou de musiques composées par lui pour des films muets* ou nouveaux — est une véritable plaie. Comme le maquillage de Nicole Kidman dans 'The Hours', cela relève en général de la cosmétique, pas de l'alchimie entre une composition musicale et un entrelacement d'images et de sons en mouvement.

    * : le bougre a même composé une musique pour le 'Dracula' de Tod Browing, qui n'est certes pas le meilleur film de ce dernier mais qui est tout de même un film sonore, dont une des plus grandes qualités — une bande sonore quelque peu cotonneuse, léthargique — est complètement bousillée par « l'apport » de Glass. C'est à peu près aussi déplacé que les multiples musiques que des compositeurs ou des groupes en manque de proies faciles ont imposées à 'L'Aurore', de Murnau. Que Galeshka Moravioff se soit cru autorisé à appliquer ses informes couches de synthétiseur sur 'Nosferatu', c'est une chose : ce film de 1922 ne disposait (forcément) pas d'une musique synchronisée, et peut-être la musique pour orchestre qui avait été composée pour l'accompagner (ou bien la liste des morceaux choisis à l'époque pour l'accompagner, préexistants à sa réalisation) a-t-elle été perdue : à vérifier. Mais 'L'Aurore' est un des tout premiers films (le premier ?) à comporter, dès octobre 1927, une bande musicale synchronisée, couchée sur la pellicule en marge des images comme ce sera le cas de l'ensemble des films sonores pendant quelques soixante-dix ans (avant l'introduction du son numérique pour les films sur pellicule). Et cette musique, signée Hugo Riesenfield, est admirable (je ne dirais pas cela systématiquement des musiques de films composées au temps du muet ou au début du parlant), en tout cas infiniment supérieure à tous les salmigondis musicaux qui sont venus s'échouer depuis plusieurs années sur le malheureux film de Murnau, qui n'en demandait pas tant.

    De toute façon, à mes yeux, un des très rares compositeurs de musique pour films muets capables à la fois de suffisamment de modestie, d'empathie avec les films concernés et de puissance expressive, c'est Carl Davis — cf. ses belles compositions, qui semblent désormais indissociables des films en question, pour 'La Grande Parade' et 'La Foule' de Vidor, 'Le Vent' de Sjöström, 'Le Prince étudiant' de Lubitsch ou le 'Napoléon' de Gance, pour ne citer que quelques-unes qui me reviennent immédiatement à l'esprit. Le reproche prêt-à-l'emploi, c'est de dire que c'est de la musique académique : que nenni. À côté, la musiquette composée par Joe Hisaishi pour 'Le Mécano de la General' peut aller se rhabiller.

    Désolé Rémi de cette digression à partir de ta mention de Philip Glass mais, comme tu pourrais le dire toi-même, ça fait du bien !

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    1. Mais je t'en prie ! Et nous sommes bien d'accord. J'ai découvert "L'aurore" en dvd avec l'accompagnement original, effectivement génial, de Reisenfield, et je ne souhaite pas en entendre d'autre. En revanche j'ai pu découvrir le "Faust" de Murnau en salle, accompagné en "impro" par Jean-François Zygel, et c'était tout de même remarquable. Que penses-tu de ces mises en musique "live" ? (C'est la seule que j'aie pu apprécier).

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    2. Je n'ai pas vu de film accompagné par Zygel, mais quasiment chaque fois que j'ai assisté à la projection d'un film muet avec une musique « live » j'ai eu le sentiment que c'était au mieux dispensable, au pire gênant. Ce n'est jamais assez discret à mon goût, même lorsqu'il n'y a qu'un interprète : volume sonore trop fort, accords trop plaqués, musique trop prétentieuse ou envahissante, hommes-orchestres m'as-tu-vu, lumière sur l'écran du fait de l'absence d'une véritable fosse pour les interprètes, etc. Et les raisons pour lesquelles on propose ces accompagnements musicaux ne m'ont jamais convaincu : côté « valeur ajoutée par la musique », c'est faire bien peu confiance au film (à la façon d'un enfant qu'il faudrait forcément « accompagner ») ; côté « reconstitution historique », c'est tellement loin de ce que pouvait être l'expérience de la chose au temps du muet (pas tant que ce serait moins bien : c'est simplement sans rapport, pour plein de raisons) que je ne vois pas l'intérêt d'une telle reconstitution. Et puis il y a le côté « son et lumière » (à quinze euros la place) qui hérissait Daney, et moi itou.

      À l'inverse, il n'y a rien de tel pour faire l'expérience de la puissance expressive et de la capacité de fascination de certains films muets que de les regarder sans aucun son (façon Cinémathèque époque Langlois — même si je ne l'ai personnellement pas connue ! —, ou Cinéma de Minuit). Quand on dit cela, il y a toujours quelqu'un pour rétorquer : « Mais les films n'étaient pas vus ainsi à l'époque ! », ce à quoi je réponds à mon tour : oui, bien sûr, mais étant donné l'évolution des conditions techniques, acoustiques, spectaculaires, perceptives et socio-culturelles, ils ne sont pas plus vus « comme à l'époque » quand on leur adjoint de nos jours un orchestre ou un piano. En outre, cette affirmation est un peu rapide : au temps du muet, au fur et à mesure de la chronologie de la diffusion d'un film en salles (laquelle pouvait durer plusieurs années), l'ampleur de l'accompagnement musical allait décroissant, de l'orchestre des grandes salles on passait au simple piano jusqu'à l'absence totale d'accompagnement, dans de nombreuses petites salles de dernière exploitation.

      Pour résumer, en dehors des compositions de Carl Davis et des musiques que Chaplin composa lui-même a posteriori pour les films qu'il avait réalisés entre 1918 et 1928, je me passe allègrement (comme bien d'autres, d'ailleurs) des musiques ajoutées après coup aux films muets. En fait, j'exagère : il m'est bien arrivé de me dire, que tiens, pour une fois, ce n'était pas trop horripilant, voire pas déplaisant, mais jamais au point de ne pas préférer qu'il n'y en eût point...

      Ceci étant dit, j'essaie de ne pas non plus oublier que pour certaines personnes, la vision d'un film muet totalement dénué de son est une expérience oppressante, voire impossible. Je ne m'élève donc pas contre cette pratique au point de chercher à imposer mon « purisme » aux autres. Simplement, à titre personnel, je m'abstiens ! (Comme disait le Père supérieur à la dame patronnesse.)

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    3. Apparemment un certain nombre de films d'Epstein ont été diffusés sans le moindre son à la cinémathèque, au cours de la rétrospective qui se termine aujourd'hui, façon Langlois. J'ai lu un certain nombre de gens qui s'en plaignaient, pour les raisons que tu dis mais surtout pour la raison que les films seraient "moins vivants" sans son (aïe...), et, en fait, surtout, plus propices à l'endormissement.

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    4. Je reconnais un gros problème dans le fait de voir un film totalement dépourvu de son : lors de ce type de projection, le moindre son incident résonne dans la salle de façon inopportune. Je me rappelle avoir mangé en quatrième vitesse un sandwich avant une telle projection de 'Nosferatu'. Pendant la séance, mon ventre s'est mis à gargouiller, et j'avais l'impression que TOUT LE MONDE entendait ce bruit déplacé (ç'aurait été un bruit de succion, encore...). Vous vous rappelez des gargouillis dans la scène en prison des 'Temps modernes' ? C'était à peu près du même ordre !

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  3. Et pour clore cette digression musicale, j'ajouterai que les musiques composées par Michael Nyman pour les films muets de Dziga Vertov sont également des crimes musicaux et cinématographiques. À part des fans de Nyman, QUI peut avoir envie de regarder ces films avec cette musique-là ?! Heureusement, le recours contre cette purge sonore est assez simple, sauf en salle de cinéma où même des boules Quiès ne permettent pas de se prémunir totalement contre celle-ci.

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