6 mai 2014

Pour l'exemple

Dans Pour l’exemple, Joseph Losey met en scène le procès sommaire, dans une tranchée près de Passchendaele, d’un soldat britannique, Arthur Hamp (Tom Courtenay), accusé de désertion et défendu bon an mal an par un jeune officier, le capitaine Hargreaves. Dirk Bogarde, co-scénariste du film et lui-même engagé dans l'armée britannique durant le conflit, succède huit ans plus tard au Kirk Douglas des Sentiers de la gloire dans le rôle de l'officier-avocat. Mais à la différence du célèbre film de Kubrick, Pour l'exemple se concentre exclusivement sur le procès, ne montrant aucune bataille et ne développant pratiquement aucune intrigue parallèle, au profit des deux personnages principaux, l’accusé et son avocat. Les seules évocations du feu, de la mort et des combats sont reléguées dans l’introduction du film, où la simple image d’une explosion sert à faire le lien entre notre époque (un canon de pierre dressé sur un monument aux morts) et le front d’il y a cent ans. Un zoom avant sur un squelette anonyme en uniforme, abandonné dans la boue, cède ensuite la place, par le jeu d’un fondu enchaîné, à Arthur Hamp, l’accusé, mort en sursis, allongé dans sa cellule et jouant de l’harmonica en attendant que son sort soit scellé. Il y a bien, au milieu du film, cette scène où les camarades troufions du soi-disant déserteur s’amusent à bombarder de cailloux un pauvre rat, perché sur un radeau de fortune au milieu d'une flaque, accusé d’avoir mordu l’oreille de l’un d’entre eux, mais c'est en fin de compte la seule image d'un combat dans ce film, encore qu'il faille plutôt parler d'une exécution que d'un combat, car la vermine est condamnée à mort par les soldats britanniques après avoir eu droit à un véritable procès, qui vient faire écho, dans toute son absurdité, à celui que subit en montage parallèle le soldat Hamp. A ceci près que le procès du 2ème classe a pour vocation bien connue de donner l'exemple et de motiver les troupes par la terreur avant un assaut imminent, quand celui du rat est monté par des soldats inactifs, traumatisés, à peu de choses de sombrer dans la folie.








C’est l’une des grandes réussites de ce film que de montrer l’ennui absolu des soldats de la Grande Guerre qui, entre de très rares assauts, pataugeaient dans la boue, dormaient parmi les rats, tuaient le temps dans des jeux poétiques ou absurdes et s’enivraient un maximum : belle scène de beuverie à la fin du film, où les camarades du soldat Hamp, pourtant venus le réconforter, le renvoient violemment à l’horreur de sa situation une fois ivres, osent nommer la mort auprès de celui qu’elle va bientôt frapper, et jouent littéralement, sans retenue, sans frein, avec cette grande faucheuse qui les menace tous, condamnés qu'ils sont, officiellement ou non, aux balles. Ce que le film montre aussi, et ce qu’il montre plus qu'il ne le dit, c’est le défaut de communication et d'humanité qui frappe les tranchées de 14-18, les remparts érigés entre les différents rangs militaires, les fossés sciemment creusés entre les multiples niveaux hiérarchiques qui se croisaient sans se rencontrer. On ne compte plus les images de Pour l’exemple construites sur ce même modèle : un homme, de profil, au premier plan, dialogue avec un autre, de face, au second plan, mais ne le regarde pas. C’est une configuration scénique assez courante dans les films de guerre, les soldats devant régulièrement se tenir au garde-à-vous et maintenir le regard fixe sans jamais dévisager leur officier, non moins courante dans les films de procès, dès lors que des hommes sont appelés à la barre des accusés, ou à celle des témoins, tandis que les avocats s’expriment ou les écoutent sans les regarder (les premiers préférant peut-être baisser les yeux pour ne pas affronter leur bourreau, les seconds déambulant sur la scène du tribunal pour haranguer la foule ou les jurés). Mais cette scénographie (avec ses variantes : trois hommes communiquent à un moment en se tenant l’un derrière l’autre et en se tournant le dos !) devient un système dans le film de guerre et de procès de Joseph Losey. On la retrouve partout, d’un bout à l’autre de l’œuvre. La séquence de l'aumônier (6ème photogramme ci-dessous) en est un terrible exemple, énième utilisation logique de cette construction scénographique, puisque l'archétype de la scène de confession constitue un autre support privilégié de cette composition du cadre. Mais Losey y revient encore en dehors des scènes de procès proprement dites (qui du reste ne constituent qu’une faible partie du film), et même quand les différents protocoles (judiciaire, militaire ou religieux) ne sont plus de mise.








Ces profils en médaillon évoquent évidemment le monument aux morts filmé sous toutes les coutures dans l’introduction, avec ces profils de pierre emblématiques, mythologiques, qu'on a sculptés et érigés après la guerre dans toutes les villes et tous les villages de France et d’ailleurs pour célébrer l’héroïsme guerrier et le courage en action, là où les hommes des tranchées allaient moins baïonnette au canon que fusil dans le dos, et passaient moins de temps à prendre d’assaut la tranchée d’en face qu’à pourrir dans leur propre merde (Hamp, comme tant d'autres, souffre d'ailleurs de dysenterie). Mais cette composition, qui n'est pas sans évoquer le travail sur la profondeur de champ d'un Orson Welles, et qui tend vers le plan signature de Bergman, bâti sur un visage de profil au premier plan et un autre, de face, au second (comme dans Persona), est aussi, chez Losey, me semble-t-il, une saisissante façon de représenter le refus de voir l'autre, la négation pure et simple de l'autre, la non-réciprocité du regard, autrement dit les différents niveaux de réalité entre les supérieurs et les hommes du front (le titre original n'est-il pas King and Country ? expression patriotique privée du "For" introductif). Ce qui est constamment représenté à l'image, c'est la chaîne impersonnelle des ordres indirects, cette incapacité ou ce refus des uns à regarder les autres dans les yeux, déni manifeste quand les trois officiers en charge de juger le soldat Hamp (qui finalement remettront bravement leur décision dans les mains de supérieurs absents lors du procès - pure "parodie de justice" comme le dit Hargreaves - en se gardant bien de leur communiquer tous les éléments avancés par la défense), passent devant ce dernier pour aller délibérer et lui refusent le moindre regard (dernier photogramme de la première série d'images), niant jusqu’à sa présence, car un simple regard échangé avec cet homme mettrait en péril leur entreprise d’assassinat concerté. De fait, le bandeau offert aux condamnés au moment de la fusillade, et dont est affublé le soldat Hamp sur la dernière image ci-dessus, arrangeait les fusilleurs plus que les fusillés. C’est au fond le nerf de cette guerre dont on célèbre cette année le centenaire, mis en scène avec sobriété mais avec brio par Joseph Losey : des officiers, grands bourgeois retirés dans quelque château loin du front, à l'abri de la ligne de feu, envoyant à l’abattoir des millions de paysans, numéros de matricule déshumanisés, statistiques pures, qui pour eux et par bonheur n’avaient pas de visage, pas de nom, pas de regard.


Pour l'exemple de Joseph Losey avec Tom Courtenay et Dirk Bogarde (1965)

11 commentaires:

  1. Hamsterjovial8 mai 2014 à 02:42

    Souvenir imprécis de ce film qui ne m'avait pas fait grande impression lorsque je l'avais vu (obnubilé que j'étais peut-être alors par celles de ses réalisations censées constituer ses « chefs d'œuvre » — par exemple 'The Servant', qui est en réalité un de ses moins bons films), mais le texte de Rémi donne vraiment envie de réviser ce flou mémoriel !

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    1. Tout de même curieux de découvrir "The Servant" un jour, que j'ai failli voir un paquet de fois mais que je n'ai toujours pas vu. Curieux également du "Rôdeur", ressorti récemment chez Wild Side. Tu l'as vu ?

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    2. Hamsterjovial8 mai 2014 à 15:11

      Je l'ai vu également il y a un certain temps, mais pour le coup il fait partie de la bonne part, à mes yeux, de l'œuvre de Losey. Je n'ai que ma bonne foi pour assurer qu'il n'entre dans ce jugement nul snobisme : les films de Losey que j'aime le moins sont ceux qui ont établi sa réputation de cinéaste auprès du plus grand nombre, à savoir 'The Servant' et 'Accident', deux films crispants, facilement sardoniques du milieu de sa période anglaise, tous deux scénarisés par Harold Pinter. En revanche, j'aime assez ses films de l'époque américaine (entre autres 'Le Rôdeur' et 'Le Garçon aux cheveux verts') — qui avaient fait de lui un des « Quatre as » du « Carré » de cinéastes élus par les cinéphiles macmahoniens —, et ceux du début de la période anglaise ('L'Enquête de l'inspecteur Morgan', 'Les Criminels'), ainsi que d'autres plus tardifs : 'Le Messager' et 'Monsieur Klein' — assez impressionnant, ce dernier.

      Ceci étant dit, 'The Servant' se regarde tout à fait, c'est le décalage entre sa réputation et la facilité de son ironie soi-disant corrosive qui me chiffonne. La faute en revient d'ailleurs en partie à Pinter, mais pour autant on ne peut en dédouaner le réalisateur. Paradoxalement, un trait commun à Fritz Lang (un autre des quatre élus du Carré d'As macmahoniens) et à Joseph Losey fait l'immense force du premier, et la faiblesse — très — relative du second. Lang considérait que le devoir d'un réalisateur consiste à critiquer impitoyablement, par les moyens propres du cinéma, l'époque et la société au sein desquelles il tourne des films, et il y a fort à parier que Losey pensait de même. Du coup, Lang est un des cinéastes qui ont tendu au XXe Siècle son miroir le plus puissant en même temps que le plus problématique, et ils sont très rares à avoir fait de même (je lui ajouterais principalement Chaplin et Rossellini, ainsi que Griffith et Eisenstein, et pourquoi pas Tati, Kubrick et Godard, mais pas beaucoup plus). Je n'en dirais sûrement pas autant de Losey, alors même, encore une fois, qu'il s'assignait sans doute la même mission (il a d'ailleurs réalisé un remake du 'M' de Fritz Lang, pas nul mais tout de même incomparable à son modèle). Question sans doute de puissance expressive, de capacité à analyser/synthétiser (processus spécifiquement cinématographique) les mœurs, les imaginaires et les idéologies de son époque (au-delà des confusionnismes politiques dont Lang comme les autres cinéastes que je viens de citer ne furent pas avares).

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    3. Hamsterjovial8 mai 2014 à 15:43

      À la liste ci-dessus on pourrait bien sûr aussi ajouter (et pas seulement pour faire plaisir à Rémi !) Alain Resnais — au minimum le Resnais de 'Nuit et brouillard'.

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    4. J'aurais bien rajouté Renoir et Bunuel. Et Cimino. Voire Van Sant, pour Elephant, même s'il a été fait en 2003.

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    5. Hamsterjovial8 mai 2014 à 16:19

      Renoir, bien sûr, tu as raison, au moins pour 'Le Crime de M. Lange', 'La Règle du jeu' et 'Le Déjeuner sur l'herbe'. Cimino éventuellement, même si 'Voyage au bout de l'enfer' et 'La Porte du Paradis' me semblent plutôt de très grandes œuvres rétrospectives, ayant une valeur pour le présent (ce que je ne dirais pas de 'Nuit et brouillard' : bien qu'il semble lorgner vers le passé, l'horreur concentrationnaire y apparaît AU présent). Van Sant : pas sûr, en ce qui me concerne, à revoir.
      Quant à Luis Buñuel, c'est un de mes cinéastes préférés, mais j'ai envie de le laisser définitivement hors-catégories... De plus, je peux me tromper (il ne faut jamais sous-estimer la rouerie bunuelienne) mais je n'ai pas le sentiment qu'il ait fait fait de ce devoir d'être un critique de son temps, en cinéma, un dessein explicite, alors que c'est le cas des autres noms que j'ai cités (même d'Eisenstein, fût-ce par le détour paradoxal d'une apologie apparente).

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    6. Pour Van Sant, je retire mon "voire", en ce qui me concerne je le mets absolument dans cette catégorie, pour Elephant.

      Concernant Buñuel c'était peut-être pas un dessein explicite (encore que ?) mais ça me semble être là, en filigrane, pour des films du tout début de sa carrière, comme "Terre sans pain" (voire "Los Olvidados", mais je ne l'ai vu qu'une fois il y a très longtemps), peut-être pour d'autres plus tardifs, comme "L'ange exterminateur", et pour les chefs-d’œuvre de la fin (Le fantôme de la liberté ou Le charme discret de la bourgeoisie).

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    7. Et je me contredis aussi sec sur Van Sant. Ce serait peut-être plus "en filigrane" aussi, dans un tout autre genre bien sûr.

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  2. Super chouette article ! J'avais regardé ce film sur ton conseil et l'avait beaucoup aimé. Il faudrait que je voie les Sentiers de la Gloire (Blades of Glory, avec Will Arnett dans le rôle du méchant face à un Kirk Douglas à son meilleur, patinant sur la zik de titanik).

    Chouette coup (d'oeil) les séries de photogrammes !

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    1. Sûr et certain que Kirk Douglas n'aurait rien perdu de sa classe sur la glace !

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  3. Joseph Losey, c'est l'un des cinéastes dont j'ai le plus de films "de côté", à voir, depuis un bail : The Servant, Secret Ceremony, Figures in a Landscape, The Damned et The Go-Between. Plein de films qui m'attirent beaucoup mais pas encore vus ! A cette liste déjà longue, j'ajoute donc Pour l'exemple ! :)

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