2 mars 2014

Les Garçons et Guillaume, à table !

Suite à sa razzia de statuettes compactées, lors de la dernière et parfaitement horrible cérémonie des César, face à des films tels que La Vie d'Adèle, La Vénus à la fourrure, Michael Kohlhaas ou L'Inconnu du lac, on se demandait ce que le premier film de Guillaume Gallienne pouvait contenir de si merveilleux qui justifie qu'il écrase à ce point la concurrence. Nous nous doutions bien que formellement il n'atteindrait pas la cheville de ces adversaires d'un soir, mais, refusant de porter un quelconque soupçon de copinage sur le fracassant succès de Gallienne, sociétaire de la Comédie Française anciennement salarié de Canal+ et produit, dès son premier essai, par ladite quatrième chaîne, France 3 et Gaumont, rien que ça, nous préférions imaginer que le jeune comédien converti cinéaste l'avait emporté grâce à une finesse d'écriture, une drôlerie singulière et un jeu d'acteur forcément épatant. Or, force est de constater que toutes ces qualités supposées font horriblement défaut au film, qui en prime ne propose absolument rien aux autres étages, à commencer donc par celui de la mise en scène. La seule idée formelle du film, répétée à l'envi une heure et demi durant, se résume à un montage assez laborieux qui se régale d'amalgamer différents espace-temps de la façon la plus éculée qui soit : sagement reliés par une voix off surexplicative, les différents épisodes de la vie du personnage, ou ses rêveries, s'enchaînent systématiquement par le truchement d'un raccord ou d'un travelling sans que jamais les rencontres ne constituent un quelconque événement plastique ou affectif.


Quatre pieds de table, quatre ! Guillaume va pouvoir se faire une table ! A table !

Le plus étonnant est en fait que le film soit aussi faible dans le fond que dans la forme. Gallienne nous raconte sa vie, sa relation à la fois privilégiée et traumatique à la figure de la mère, et ses doutes quant à son identité sexuelle (thème ô combien d'actualité, mais d'autres films en compétition traitaient eux aussi de l'identité et du genre, avec ô combien plus de finesse et d'ambition esthétique : La Vie d'Adèle, L'Inconnu du lac, voire même La Vénus à la fourrure). Mais au lieu de rendre compte de questions profondes via une véritable évolution de son personnage, il emboîte des sketches souvent pathétiques, constamment creux et parfois malaisants. Chaque épisode apparaît comme très superficiel, alourdi en outre par les commentaires du personnage qui viennent systématiquement surligner ou expliciter un discours psychanalytique très basique. Le comble est atteint, vers la fin du film, quand le personnage se retrouve face à un homme monté comme un "cheval" (sic), vision qui vaut pour révélation : il doit surmonter sa phobie du cheval pour accepter son phallus. On le retrouve aussitôt dans un haras, les bras en croix, les yeux fermés, à califourchon sur un poney qui tourne en rond, comme révélé à lui-même dans une épiphanie ridicule à souhait. L'ultime séquence n'est pas de reste non plus : le héros déblatère sur sa mère qui l'a toujours traité comme la fille qu'elle n'avait pas eue, et de conclure, extatique face à sa découverte hallucinante, que c'était pour ne pas qu'il puisse aimer une autre femme qu'elle. Amis de Freud, au revoir.


Montre-moi un poney, je te dirai qui tu es.

La lourdeur du propos et la grossièreté de l'écriture pourraient passer si un humour fin et piquant venait emballer ce scénario minable. Mis à part une paire de répliques au vrai potentiel, malheureusement gâché, le film ne parvient jamais à être drôle, strictement jamais. D'ailleurs le seul moment qui nous ait décroché un demi-sourire est celui où Gallienne, dans la peau de sa mère, hurle sèchement au chien de chasse du père de famille de retourner dehors : le clebs, stoppé en pleine course, se fait dans le froc, patine sur le carrelage et fait demi-tour illico en lâchant un couinement terrible. On vous recommande cette scène, et c'est bien la seule. Merci au clébard en question, à qui tous les César de Gallienne reviennent de droit. Car comment rire en effet devant, par exemple, la séquence de massage en Bavière, quand Gallienne se fait malmener par un masseur musclé, gag que l'on a vu dix milliards de fois et qui ne peut fonctionner qu'à condition d'avoir un peu de génie ou, au pire, d'aller dans l'excès potache (façon Les Bronzés… Gallienne parvient à nous faire regretter Gérard Jugnot !). Et quand la scène, longue, débouche sur une autre, toute aussi longue, où le même Gallienne se fait faire un lavement par Diane Kruger, on est alors stupéfaits et béats devant si peu de veine comique.


Notre homme est hétéro et ne s'en rend pas compte face à Diane Kruger...

A défaut de parvenir à nous faire ne serait-ce que sourire, on espérait que Gallienne nous épate un peu par son jeu d'acteur, lui qui a déjà prouvé qu'il était capable de camper des personnages hauts en couleur avec panache. Quand il joue son propre personnage, on est face à un jeune homo un peu niais, très plat, qui hésite entre la caricature absolue, excessive, et donc potentiellement drôle, et l'autoportrait juste et sincère, donc potentiellement touchant. Sauf que Gallienne reste le cul entre deux chaises et rend son personnage royalement ennuyeux, à l'image, et c'est peut-être le plus triste, de celui de sa mère. Non pas que Gallienne l'interprète mal, d'ailleurs il joue mieux sa mère qu'il ne se joue lui-même, mais la caractérisation même du personnage est une fois de plus dépourvue de tout relief. La mère se résume à une vignette (une bourgeoise de mauvais poil, pète-sec et grossière), bien loin du portrait que Gallienne, plus ému que nous, décrit à la fin, sur la scène de son théâtre, la tignasse nimbée d'un halo de lumière blanc du plus triste effet. Il nous parle de la pudeur de sa génitrice, de son élégance, de son humour, de son aplomb, autant de choses qu'il ne nous a jamais montrées durant le film, qu'il n'a jamais vraiment incarnées. 


N'est pas Proust qui veut...

Tout est donc plat dans ce film, terriblement plat, et nécessairement le rythme s'en ressent : aucune envolée, aucune saillie, aucun contretemps. On n'en retire rien, sinon beaucoup d'ennui et un peu de gêne pour Guillaume Gallienne dont le film, contre toute attente, nous tient à distance, ne parvient pas à nous toucher, et finit par nous mettre quasiment mal à l'aise face à tant de confessions, comme lors du monologue final où l'acteur se livre à sa mère dans un tête-à-tête en huis-clos devant lequel on se sent de trop. Ce premier film, nul, disons-le, n'est pas pour autant détestable, et Gallienne demeure vaguement sympathique, mais l'un comme l'autre sont bien peu de choses, et l'on se trouve plus effaré encore du succès public de Les Garçons et Guillaume, à table ! que de celui d'Intouchables. C'est dire...


Les Garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne avec Guillaume Gallienne, François Fabian et André Marcon (2013)

21 commentaires:

  1. Le public conquis en redemande et veut la suite ! "Les garçons et Guillaume, allez vous brosser les dents !" "Les garçons et Guillaume, vous avez pensé à tirer la chasse ?" "Les garçons et Guillaume, vous ferez sortir le clebs !" "Les garçons et Guillaume, tu me fermes ma robe steup ?"

    Moi ce que j'attends le plus perso, c'est le prochain spin-off "Gallienne vs Predator".

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  2. Lizetta Fremonto2 mars 2014 à 15:53

    Comme chaque fois, les gars... Vous faites mon jour !

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  3. Folletta Mison2 mars 2014 à 19:50

    Coome chaque fois, les gars... Vous me faites jouir !

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  4. Regina Musaraigne2 mars 2014 à 23:06

    Comme chaque fois, les gars... Jean-Michel Jarre !

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  5. Le plus harassant, c'est que sous des dehors censément singuliers, audacieux, impertinents (etc.), 'Les Garçons et Guillaume, à table !' représente le comble du cinéma « d'Art et Essai » (où est l'art, où est l'essai, je cherche encore) absolument passe-partout : dernièrement, j'ai dû me rendre dans un certain nombre de salles de cinéma portant plus ou moins mollement cette étiquette, dans des communes très diverses, et le film de Gallienne était programmé dans CHACUNE d'entre elles. Qu'il ait écopé d'une ribambelle d'ersatz d'Oscars n'étonnera donc personne.

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    1. C'est au cinéma d'art et essai ce que "Tom-tom et Nana" est au bildungsroman.

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  6. Ce film n'est pas bon. On s'y emmerde et il nous met franchement mal à l'aise. J'ai eu envie de péter et lorsque le film est prenant j'arrive à ne plus y penser et j'oublie totalement tout en le gardant pour plus tard. Cette fois c'était un calvaire je n'ai plus pu penser à autre chose tant le film était chiant, je me suis levé avec le cul aussi serré que GG tout au long de son film. J'ai foncé dehors et enfin dieu merci enfin j'ai pu me soulager, c'est alors qu'un sans-abri m'a regardé et a souri, j'ai souri et je suis parti.
    Puis j'ai repensé à la scène avec le mec qui joue Aziz dans Engrenages et j'ai pleuré, arrivé chez moi j'ai dormi et je n'ai plus jamais repensé à cette daube. Puis j'ai vu votre (excellente) critique, j'ai été pris de nostalgie et ai eu la joie de voir qu'une fois encore votre point de vue est le mien.
    Pour cela et le reste merci !

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    1. Merci à toi pour ce chouette commentaire plein d'air, comme le cirque !

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  7. "La mère se résume à une vignette (une bourgeoise de mauvais poil, pète-sec et grossière)", ça, c'est l'un des trucs qui m'a le plus attristé devant ce film médiocre. Gallienne fait passer sa mère pour une pure enflure, inintéressante au possible. Au bout d'un quart d'heure de film, je m'emmerdais tellement que je matais la page Wiki de Gallienne. Première ligne, je lis "Fils d’un père français et d’une mère issue de l’aristocratie russo-géorgienne à la personnalité extravagante", rien qu'avec ces quelques mots, j'imaginais un sacré personnage, pas du tout la vieille conne qui s'agitait à l'écran. Triste film...

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    1. Oui, ce personnage de la mère, au fond, c'est le plus triste...

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  8. Respect éternel pour avoir vu ce film de bout en bout et pour l'avoir critiqué ensuite de façon si professionnelle !

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  9. Je n'ai pas vu ce film et je l'ai évité du mieux que j'ai pu (je ne regarde jamais la télé), même si à cause de sa promo de dingue je n'ai pas pu complètement "passer à côté" comme on dit. Du coup, grâce à votre article je viens de me rendre compte qu'il y avait une virgule dans le titre. Je croyais que ça racontait l'histoire d'un dîner (de cons, le commentaire audio de Francis Weber du DVD en moins) mais en fait non.

    La conclusion de votre critique était courue d'avance, si vous en aviez dit que du bien, je me serais inquiété...

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    1. Mais nous n'en avons dit aucun bien, si ? :)

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    2. Autant pour moi, il fallait lire : "si vous en aviez dit du bien, je me serais inquiété".

      Sinon, cette phrase est bizarre : "il doit surmonter sa phobie du cheval pour accepter son phallus."

      HEIN ????

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  10. Je roule une pelle à l'auteur de cet article. Tant pis si c'est un homme, ce sera une première pour moi, mais autant que ce soit une personne faisant preuve de lucidité artistique. Bravo, ça fait plaisir de se sentir moins seul. J'ai lu votre article d'une traite, avec une satisfaction totale.

    Ma modeste fiche sur ce navet infâme :
    http://www.lebleudumiroir.fr/?p=7011

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  11. Vous avez oublié de parler du pire moment du film, du moment où le gêne-O-meter du spectateur s'emballe après avoir bien chauffé une heure durant : ce plan interminable, surtout minable, sur la "vraie" maman et les "vrais" frères, qui regarde leur Gui-Gui la larme à l'oeil...

    Imaginez le tournage : Guytout vient devant leur face, les talons sur les sièges, s'accroupit et zoome sur leurs gueules en leur demandant de penser à lui, à sa pauvre vie de putain de parvenu et à son succès, pour que leurs yeux s'imbibent et qu'un sourire naisse sur leur visage ; tout ça pour que Guillaume, leur Guillaume puisse utiliser ce plan dans son film pour montrer à quel point maman et ses frères sont fiers de leur tantouze enfin sauvée de l'homosexualité. Ce plan, c'est une prise d'otages de sa famille et du spectateur : "Regarde, ils sont tout contents alors tu vois que je suis un mec bien ! Aime-moi, toi aussi !"

    La question est : à quoi ont-ils vraiment pensé pendant ce plan ?

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    1. Je ne suis pas allé jusqu'â cette scène... Ça fait froid dans le dos...

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    2. Cette scène, Josette K, c'est le point Godwin de ce film. Mieux vaut l'éviter.

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    3. Je n'ai vu ni le film, ni le plan en question, mais je peux répondre à ta question : au cinéma. Et souvent, quand on fait quelque chose, il ne vaut mieux pas y penser. En tout cas c'est la méthode utilisée par ceux qui savent ce qu'ils font, ils n'y pensent pas trop. Les autres surjouent, surpensent, en font des tonnes pour tenter de combler leurs lacunes, et au final l'enflure stylistique l'emporte et explose à la gueule du spectateur./auditeur/lecteur/spectateur, surtout quand il s'agit d'une "comédie", parait-il le genre le plus moribond du cinéma français de ces vingt dernières années.

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