9 avril 2013

The Swimmer

En septembre de l'an passé les éditions Wild Side nous ont donné l'occasion de découvrir un film magnifique et important de 1968. Notre bon Simon a tout particulièrement aimé le film de Frank Perry et nous livre sa critique en direct de son smart-phone :

The Swimmer est longtemps resté méconnu, dans l’ombre des quelques films considérés comme les fers de lance du Nouvel Hollywood (Le Lauréat, Easy Rider…), avant lesquels il a pourtant été tourné. Grâce à une belle édition DVD chez Wild Side, le film devrait enfin retrouver le statut qu’il mérite auprès des cinéphiles français : celui d’un chef-d’œuvre d’une liberté et d’une audace narrative et esthétique folles, annonciateur de la parenthèse enchantée d’une quinzaine d’années que va traverser le cinéma américain. Le film brille d’abord par l’originalité de son postulat de départ, adapté d’un roman de John Cheever : un été, dans un quartier résidentiel campagnard et huppé du Connecticut, un homme à moitié nu décide de « rentrer chez lui » en passant par les différentes piscines du voisinage, cet enchaînement de piscines qu’il voit comme une rivière, qu’il nomme Lucinda, du prénom de sa femme. He’s swimming home. Il faut voir ce prologue : des branchages, des feuillages, des animaux sauvages saisis à la volée, par des petits plans rapides ou en travelling. Et tout à coup Burt Lancaster, alors âgé de 53 ans, corps musculeux et cramé de soleil, vêtu de son petit caleçon de bain, qui marche rapidement dans ces sous-bois, filmé de dos, arrive dans un premier jardin et plonge dans cette première piscine. On ne sait absolument pas d’où il arrive, d’où il sort, ça pourrait être du bois lui-même, de la terre. Le mystère et la puissance qui se dégagent de cette première scène ne nous lâcheront plus jamais.




Car si aucune explication psychologique du projet de Ned Merrill ne nous est donnée au départ, ce trajet de jardin en jardin, de piscine en piscine, raconté comme un véritable road-movie (comme souligné dans le très bon livre de Bernard Benoliel et Jean-Baptiste Thoret sorti l’an dernier, Road-Movie USA), n’est autre qu’un voyage vertigineux dans le passé d’un homme. Au fil de ce voyage, au gré des rencontres ou des retrouvailles, on comprend que Ned revient dans le quartier après une longue absence. On comprend vite aussi, par quelques allusions dans les dialogues, qu’il refoule quelque chose, lié à sa famille, sa femme et ses deux filles. Si les premiers voisins rencontrés semblent tiquer mais font la sourde oreille, préférant accueillir Ned avec ferveur, chaque nouvelle séquence mettra en lumière de façon plus claire les profondes failles intérieures du personnage, et chaque nouvelle rencontre sera moins chaleureuse, et plus impitoyable pour Ned. L’enthousiasme factice du début culmine dans sa rencontre à la fois sensuelle et malsaine avec l'ancienne baby-sitter de ses filles, qui a bien grandi, et cette incroyable scène où ils courent tous deux sur un parcours d’obstacles équestre, filmés au ralenti (et qui m’a rappelé la scène d’enthousiasme enneigé à la fois sublime et ridicule de Ryan O’Neill et William Holden, dans le beau Deux hommes dans l’ouest de Blake Edwards). A la fin de cette scène, après avoir sauté un obstacle, Ned se blesse au genou. C’est le début de sa chute. Tout à coup son âge le rattrape, et le corps et le visage d'un extraordinaire Lancaster, à la fois toniques et fragiles, musculeux et ridés, sont les véhicules idéaux de cette impression, comme étaient idéaux le corps et la tronche cassée et refaite de Stallone dans Rocky Balboa. Désormais Ned boîtera, sa grande silhouette se voûtera imperceptiblement, il se mettra à frissonner de froid... Sa belle détermination est érodée et son utopie se désagrège lentement, peut-être est-il déjà en train de mourir ?




Car le film est aussi la critique acerbe d’un certain mode de vie américain, qui avait connu son apogée dans les années 50, un mode de vie centré sur la consommation à outrance et des codes moraux hypocrites, et désormais en perdition. La trajectoire de Ned en est une parabole, mais Frank Perry inclut aussi dans le film des scènes ouvertement outrancières, où des personnages bourgeois festoient bruyamment en mangeant du caviar à la cuillère, où une population plus modeste s’entasse dans une piscine sur-chlorée, dans laquelle Ned se fraye un chemin après s’être fait humilier par le guichetier à l’entrée, qui l’oblige plusieurs fois à nettoyer ses pieds sales et blessés… Cet aspect satirique est bien présent, mais ne prend pas le dessus sur l’essentiel : le portrait d’un homme et de sa chute. Si, pendant une grosse heure, le film impressionne et réjouit par la singularité de son dispositif, par son audace et ses innombrables qualités formelles, en bout de course il bouleverse. D’abord avec cette scène où Ned retrouve son ancienne maîtresse (celle-là même dont il ne se rappelait plus l’existence lorsque, au début du film, il récapitulait à haute voix le trajet qui allait le mener chez lui). La confrontation met en lumière la complexité de leur relation passée, la façon dont elle a souffert par sa faute, comme c’est maintenant lui qui a besoin d’elle, qui a besoin de quelqu’un. Une séquence cruelle et déchirante qui, apprend-on dans le très bon bonus du DVD par le sus-cité Jean-Baptiste Thoret, a été tournée par… Sydney Pollack, suite au départ de Franck Perry pour divergences avec la production. Et chose plus étonnante : c’est Barbara Loden qui jouait initialement le personnage de la maîtresse, avant que Lancaster exige de retourner la scène, car Loden était trop puissante et trop magnétique à son goût. Pollack retourna donc la scène avec la belle Janice Rule, qui est très bien aussi.




Puis l’émotion suscitée par le film culmine avec cette dernière scène, que je ne raconterai pas ici pour ceux qui voudront découvrir le film, mais où Perry, sans mots mais avec sa seule caméra, traduit de façon admirable l’état mental d’un personnage qui se sera révélé et littéralement transformé sous nos yeux, au fil de son voyage : d’abord pure figure, à la fois puissante, décidée et mystérieuse, il (re)-devient cet homme brisé par le chagrin et sombrant dans la folie. Une dernière scène incroyablement puissante, à l’image de ce film tout entier, un film réellement important que tout amateur du cinéma américain des années 60-70 doit voir d’urgence.


The Swimmer de Frank Perry avec Burt Lancaster, Janet Landgard et Janice Rule (1968) 

17 commentaires:

  1. Frétilla Lisemont9 avril 2013 à 12:13

    Film étonnant ! N'en avais jamais entendu parler avant sa rée-sortie sur écran à Paris, il y a 1 ou 2 ans, juste avant le DVD.
    Revu depuis.
    Etonnant, oui. bel OVNI. "C'est l'histoire d'un mec qui veut retourner chez lui en nageant de piscine en piscine". Quel prod accepterait actuellement pareil pitch ?
    J'aurais aimé voir la séquence Loden.
    Même si je suis une grande fan de Janice Rule et qu'elle est ici superbe.
    Quant à Lancaster... Il passe de l'éclatant Apollon solaire bronzé à l'humain épuisé boitillant avec une subtilité de gestes... jusqu'à cet incroyable final !
    Yep. Etonnant.

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    1. "J'aurais aimé voir la séquence Loden."

      Idem !

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  2. un film incroyable et symptomatique de la fin des années 60 à Hollywood, quand la modernité cinématographique s'infiltre dans les productions des studios.

    http://wp.arte.tv/olivierpere/2012/03/26/the-swimmer-de-frank-perry/

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  3. 9 matchs, 8 défaites, et vous lui faites encore confiance? Ca me tue... Je me fais pourrir pour moins que ça! Virez Simon! Aucune hargne, aucune gniaque, et en plus, personne n'a été dans le même collège que lui.

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    1. Thomas Gillou Simon9 avril 2013 à 13:57

      Putain mais c'est clair, faites écrire Lionel Raoux !

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  4. Ce film est non seulement excellent mais très original dans sa façon de nous dérouter, de nous rebuter même parfois, pour malgré tout nous cueillir systématiquement à chaque étape et surtout dans sa dernière séquence, d'une rare émotion.

    Certaines séquences peuvent un peu surprendre ou déplaire au premier abord, et je me demande à quel point ça a pu jouer sur le relatif oubli/discrédit du film depuis des années. Il y a là-dedans des séquences osées d'un point de vue esthétique, et (très) temporairement irritantes, comme la discussion dans les bois avec la jeune baby-sitter blonde, entièrement filmée à travers des branchages où percent les rayons du soleil, et légèrement surfaite, même si tout y est volontaire.
    Mais je pense surtout à la course au ralenti que tu décris, sur la piste équestre, qui relève d'une esthétique publicitaire/clipesque un poil gonflante sur le moment (et presque digne de la Riefenstahl des "Dieux du stade"), mais qui bien entendu fait complètement sens puisque Frank Perry veut magnifier le corps sportif et glorieux du personnage, associé à celui, jeune en diable, en pleine puissance et si désirable de la jeune blonde, avant d'achever la séquence sur une chute anodine du héros qui se foule la cheville et qui en boitera jusqu'à la fin, imperceptible couac dans une mécanique visuelle et "corporelle" parfaite, qui annonce la violente chute psychologique et physique à venir.

    Du coup tout (y compris des scènes un peu douteuses au premier regard) fait sens et le film se veut d'une immense cruauté mais d'une redoutable sincérité sur la dépression et l'échec. Et Burt Lancaster, excellent tout du long, devient carrément impressionnant dans la deuxième partie du film, quand il se met à avoir froid et commence à comprendre ce qui lui arrive. La contamination du personnage par ce froid spectral et mortifère qui l'envahit irrémédiablement est particulièrement fascinante, et passe presque entièrement par le jeu incroyable de Lancaster.

    (Concernant Barbara Loden, même si Janice Rule est excellente, ça me fait un petit pincement au cœur pour la réalisatrice de Wanda, qui a si souvent été écartée de projets qui lui étaient initialement destinés, et que j'aurais vraiment aimé voir là-dedans. La scène coupée est-elle visible dans les bonus du dvd ?)

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    1. Malheureusement non, le truc de Thoret est le seul bonus.

      Ok avec toi sur la performance de Lancaster, et sur cette magnifique idée du froid qui l'envahit progressivement...

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    2. Friselia Framonte9 avril 2013 à 14:28

      Moi aussi, j'ai un pincement de rage.
      Mais trop frondeuse, trop dérangeante pour le système.
      Et, apparemment, elle dérangeait encore, même quand ""la modernité s'infiltrait dans les productions"" pour reprendre la formule d'O.Père ci-dessus.
      Là, en plus, on a presque l'impression que c'est parce qu'elle était trop bonne, qu'on craignait qu'elle ne vole la vedette.
      C'est un peu ça que j'entends dans le bonus de Thoret en tout cas.

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    3. Elia Kazan, époux de Loden, avait peut-être lui-même cette crainte, du moins c'est ce qu'on croit deviner dans les entretiens divers disponibles dans les bonus du dvd de "Wanda". Il a évincé Loden d'un casting au dernier moment, au profit de Faye Dunaway si ma mémoire est bonne, et même s'il l'a soutenue pour son unique réalisation (après leur séparation), on a le sentiment qu'il ne se sentait pas totalement fier vis-à-vis d'elle.

      Il faudrait faire la longue liste des femmes de talent qui effrayaient leurs artistes de maris (je pense par exemple à Zelda Fitzgerald, épouse de Francis Scott, qui a inspiré "Alabama Song" à Gilles Leroy, mais il doit y en avoir beaucoup d'autres... peut-être Claudel avec Rodin ?).

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  5. Nikola De Morant9 avril 2013 à 13:52

    Moi je pense qu'il faut resituer le film dans son contexte... C'est juste après la guerre; c'est le courant très fort de l'existentialisme... Je mets 4. J'suis large... Sur 30 !

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  6. Ooooh, un autre film de chevet pour bibi ! Décidément, vous me réchauffez le coeur ces temps-ci les biatch. Après Voyage à Deux, ZE SWI-MMER ! J'adore. Tout. L'ambiance 60's, le mal être, le non-dit, les ratiches à Burt, la petite Janet Landgard qu'on a envie de cueillir comme une fleur (on le comprend le salaud), ces bicoques de bourges avec ces pissottes luxueuses, le Connecticut, ses prairies et ces petits bois. Raaaah. Et ces vingt dernières minutes tétanisantes. C'est poignant. C'est bouleversant. Ewé.
    Je sais pas si vous avez entendu parler de Castle Keep, tourné à peu près à la même époque par Sydney Pollack avec Lancaster itou (et en prime le futur Inspecteur Columbo en boulanger-pâtissier, hihi). On y retrouve un peu de cette sensibilité du Swimmer. En un poil moins marquant quand même. Mais c'est très intéressant tout du long. Et vers la fin, ça canarde sévère ! Etonnant pour du Pollack.
    LdF

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    1. Connais pas "Castle Keep" perso, ça rend curieux !

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    2. Mirelisa Frichont9 avril 2013 à 15:02

      Un Château en enfer...
      Sauf, sauf que tout se trouve déjà dans le livre d'Eastlake (un sacré frappé soit dit en passant) , la folie, le déjanté, la cruauté, l'absurde. Donc, je donne moins de crédit à Pollack quand même pour l'univers et les trouvailles. Et tout de même, tout de même, le film n'échappe pas à un petit ennui latent, ...
      Mais je ne crache pas dessus, non. Me faites pas encore dire ce que je ne dis pas.
      Cependant, The Swimmer me paraît plus original cinématographiquement.

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    3. LdF, la critique de Voyage à deux date d'août 2011. Je le précise simplement pour t'encourager à aller consulter l'index de nos critiques, peut-être y croiseras-tu d'autres films que tu aimes tout particulièrement. :)

      http://ilaose.blogspot.com/p/index.html

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    4. Burt Lanfrimster10 avril 2013 à 10:39

      Au temps pour moi Félix, j'avais pas fait gaffe aux dates. Merci de ta suggestion, je m'en vais consulter cet index de ce pas. ;)
      LdF

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