5 octobre 2021

Cerro Torre Cumbre

Je vous ai déjà parlé de mon goût inexplicable pour les films de montagne. C'était il y a près de dix ans, ce qui ne me rajeunit pas, dans mon article consacré à K2, l'ultime défi que mon imagination cinéphile déviante attribuait à James Cameron (j'en suis un peu moins convaincu aujourd'hui, n'ayant strictement jamais lu le moindre rapport entre ce film obscur et l'auteur de Terminator, en dehors de mes propres racontars disséminés un peu partout sur la toile). J'étais alors un véritable guignol, un triste charlot, un sacré ignare, puisque le nom de Fulvio Mariani m'était encore tout à fait inconnu. Fulvio Mariani est peut-être le plus grand réalisateur de films de montagne. Je dis "peut-être" mais, après avoir découvert, émerveillé de bout en bout, son Cerro Torre Cumbre, j'en suis désormais convaincu : il est le meilleur dans ce domaine. Car en plus d'être un alpiniste hors pair, le seul capable de réussir des plans magnifiques dans des positions impossibles à parfois plus de 8 000 mètres d'altitude, l'italien Fulvio Mariani est un véritable esthète, amoureux de la nature, un cinéaste délicat, aventurier du bout du monde (il a entre autres tourné en Himalaya, en Antactique, en Sibérie et en Arctique), et un artiste de tout premier plan, ce qui gagne à être dit et redit.




Cerro Torre Cumbre est un grand classique incontournable du film de montagne, une pépite de documentaire, un délice de moyen métrage, 39 minutes de bonheur, à l'importance indéniable pour son genre et au-delà. Il faut l'avoir vu. Comment ai-je moi-même pu attendre aussi longtemps et vivre dans l'ignorance tout en me prétendant amateur de films de montagne ? Je ris de ma propre inconscience, je renie toute cette période noire de mon existence, je désavoue avec fermeté mon moi passé, ignorant et imbécile, fort de ma toute récente découverte de ce film immense datant de 1985 et qui fut à l'époque récompensé de tous les prix possibles dans sa catégorie. Jugez du peu : Grand Prix au Festival International du Film de Montagne Graz-Autriche ; Diable d’Or et Grain d’Or au Festival du Film Alpin Les Diablerets-Suisse ; Prix Spécial du jury au International Filmfestival de Wistler Mountain-Canada ; Gentiane d'Or, Prix U.I.A.A, et Prix Mario Bello au Festival International de Trento ; Sir Edmund Hilary Prize au Mountain Filmfestival de Auckland, Nouvelle-Zélande ; Grand Prix au Festival du film de Torellò, Espagne ; Prix du Meilleur Film d’Alpinisme au Film festival d’Antilles ; Prix du Jury au Mountain filmfestival de Denver, USA. Non, je n'ai glissé aucune récompense farfelue par malice au beau milieu de cette interminable liste, vous pouvez vérifier, voici là le véritable palmarès, complètement mérité, de Cerro Torre Cumbre, auquel seule la Palme d'Or a su échapper (Thierry Frémaux s'en mord encore les doigts).




Fulvio Mariani accompagne le jeune alpiniste suisse Marco Pedrini dans sa tentative de première ascension en solo du Cerro Torre, alors considéré comme la montagne la plus difficile à gravir de la planète. Les indiens fuégiens l'auraient appelé "le hurlement pétrifié" : ce sommet, perdu aux confins du continent sud-américain dans un océan de glace, est d'une altitude relativement modeste (3 128 mètres) mais consiste en une paroi verticale granitique de plus de 800 mètres, lisse et recouverte d'un givre spongieux, sur laquelle repose fragilement une calotte glaciaire instable, portée et entretenue là par un microclimat épouvantable. Après nous avoir montré Pedrini dans l'attente de la fenêtre de beau temps tant espérée qui lui permettra de partir à l'assaut du sommet, Mariani suit le grimpeur dans sa progression aussi sereine que spectaculaire. Nous assistons ainsi à l'une des plus belles pages de l'histoire de l'alpinisme, mais l'intérêt n'est pas seulement là : cet exploit est presque rendu secondaire tant c'est la nature entière qui est magnifiée par la caméra inspirée du cinéaste italien, ce à quoi s'ajoute sa façon si subtile et humaine de capter l'esprit rebelle, facétieux et audacieux du jeune alpiniste, prêt à prendre tous les risques, le plus naturellement du monde, obnubilé par son objectif. Cerro Torre Cumbre est donc aussi le beau portrait d'un jeune homme intrépide et plein de vie, un portrait d'autant plus émouvant quand on sait que Marco Pedrini trouvera la mort quelques mois plus tard, au pied de la face ouest des Drus.
 
 
 

A l'opposé d'un documentaire bas de plafond visant le sensationnalisme à tout prix comme le récent Free Solo, qui nous rabâche sans cesse le caractère impressionnant et unique du film lui-même et de la performance « d'extraterrestre » qu'il immortalise, Cerro Torre Cumbre est d'une toute autre nature puisqu'il dégage une très belle et précieuse humilité. La double prouesse technique, celle de l'escaladeur et du cinéaste, n'est pas particulièrement mise en avant. Il n'y a aucune insistance sur la dangerosité particulière de la montagne ni sur le courage ou le talent hors norme du grimpeur. La narration, très peu envahissante, prononcée en voix off par Marco Pedrini, est à la fois claire, didactique et précise quand il décrit l'ascension entreprise. Le texte, que l'on doit à l'alpiniste himself, est aussi empreint d'une certaine poésie quand il évoque, dès les premières minutes, la montagne, la vie de grimpeur et la nature de Patagonie. Mais à vrai dire, et bien qu'ils soient très joliment choisis, les mots importent peu tant les images se suffisent presque à elles-mêmes. Il faut d'abord voir ces premiers plans illustratifs sublimes puis apprécier les angles trouvés par la caméra de Mariani afin d'éprouver les sensations à la fois vertigineuses et exaltantes qu'elles convoquent. Il y a également quelque chose de très apaisant, contre toute attente, à la vue de l'aisance et de l'assurance presque insolente avec laquelle Marco Pedrini grimpe jusque tout là-haut, sans jamais abandonner son sourire juvénile et son regard canaille. Nous avons l'impression de nous élever avec lui, nous partageons son sentiment de plénitude une fois parvenus au point culminant, et nous ressentons toute sa joie lors de sa descente rapide pleine d'allégresse.



 
Les choix musicaux, parfois assez audacieux, ne gâchent rien à cet admirable édifice : nous avons notamment droit à un passage crépusculaire aux sonorités électroniques surannées tout à fait à propos qui n'est pas sans rappeler l'école de Berlin, et plus précisément Tangerine Dream. Cette parenté germanique par la musique participe d'ailleurs à établir un lien facile et évident avec un autre cinéaste cher à mon cœur, Werner Herzog, qui collaborera quelques années plus tard avec Fulvio Mariani pour un film de fiction consacré au terrible sommet, Cerro Torre, le cri de la roche (dont nous vous parlerons bientôt). Les deux hommes ont des points communs indéniables, ils partagent une même sensibilité, un même goût pour l'aventure et l'impossible, le regard toujours attentif et humain, tourné vers leur prochain qu'ils replacent au milieu de la nature défiée, alimentant ainsi leur obsession. Les rapprocher est un beau compliment, pour l'un comme pour l'autre, et je ferme ici cette parenthèse maladroite pour revenir à la musique du film. Celle-ci surprend même par sa beauté quand, à la toute fin, l'interprétation d'une chanson italienne à la guitare sèche par une jeune femme restée au camp, dans la forêt de hêtres chétifs en contrebas du massif, vient accompagner des ultimes secondes pleine de grâce. Un travail d'orfèvre, je vous dis. 




Tout est beau dans Cerro Torre Cumbre, de la première à la dernière image, c'est un ravissement de chaque instant. Tout est doux, agréable au cœur, aux yeux et aux oreilles. Par son lyrisme admirable, Fulvio Mariani redonne ses lettres de noblesse à un sommet magnifique, longtemps sali par une sombre polémique d'alpinistes à peine évoquée ici. Il lui rend toute sa majesté et sa singularité en filmant son ascension comme un acte poétique, sublime, et non un simple exploit sportif. Il signe le film de montagne parfait. J'en fais trop ? J'en ai beaucoup trop dit ? J'y suis allé un peu fort dans les superlatifs ? Oui, je sais, j'en suis désolé. Je n'aimerais pas vous en dégoûter. C'est trop tard ? Tant pis pour vous, vous ne savez pas à côté de quoi vous passez. Cerro Torre Cumbre est plus qu'une simple référence indispensable dans sa catégorie, c'est un pur chef d’œuvre du 7ème art. Je peux désormais me présenter comme un amateur, au plus noble sens du terme, de films de montagne. Et je me sens à présent bien mieux dans mes baskets. Ces mêmes baskets qui n'ont jamais dépassé les 2 452 mètres car je souffre du vertige et de migraines dès que l'air se raréfie et que je prends trop d'altitude... 
 
 


Cerro Torre Cumbre de Fulvio Mariani avec Marco Pedrini (1985)

2 octobre 2021

BAC Nord

Du réalisateur de La French et HHhH, je ne m'attendais pas à une fine analyse de la situation actuelle des quartiers les plus sensibles du pays, gangrénés par le trafic de stupéfiants. J'avais déjà pu mesurer de quoi était capable Cédric Jimenez devant son biopic de Reinhard Heydrich où il filmait la Solution finale avec une délicatesse et une intelligence qui n'étaient pas celles que l'on pouvait raisonnablement attribuer à un cinéaste s'embarrassant de questions morales ou s'adonnant à une vraie réflexion. Le point de vue adopté ici est celui d'une petite équipe de flics de la brigade anti-criminalité des quartiers nord de Marseille : trois gars, plutôt bas du front et du genre impulsif mais pleinement investis dans leur tâche. Ils apparaissent comme les derniers rouages d'un système dépassé, impuissant, qui finira par les trahir et les lâcher, du jour au lendemain, une fois leur objectif atteint. Le portrait qui nous est proposé de la banlieue chaude de Marseille est celui d'une zone de non-droit, tenue par des gangs cagoulés et armés, où rien n'est à sauver puisque même un gamin d'une dizaine d'années s'avérera capable de poignarder l'un des policiers dans le dos. A première vue, on comprend donc aisément pourquoi ce film a illico intégré le top 2021 de Marine Le Pen, Eric Zemmour et Alexandre Benalla... Que du beau monde !


 
 
Malgré le prudent intertitre d'introduction qui nous avertit que si le film s'inspire d'une histoire vraie, les événements et les personnages sont fictifs, il y a quelque chose de problématique dans la posture adoptée par Cédric Jimenez, qui se défend d'avoir réalisé une fiction et non un documentaire, mais dresse un tableau univoque d'une situation complexe et explosive, et prend fait et cause pour des protagonistes dont les modèles sont impliqués dans une affaire épineuse toujours en cours d'instruction. En outre, en nous donnant aussi à voir dans sa dernière partie des images d'archives télévisuelles de 2012 où le Ministre de l'Intérieur d'alors, Manuel Knacky Ball's, réagit à l'affaire réelle, le réalisateur a encore le tort d'être maladroit et ambigu sur un terrain pourtant glissant. Après la Shoah et les quartiers nord de Marseille, quel terrain de jeu choisira Jimenez pour son prochain film ? Une rapide recherche m'informe que celui-ci reviendra sur les attentats du 13 novembre 2015...


 
 
Si l'on sait désormais que la subtilité et la nuance ne sont pas les points forts de ce cinéaste, je ne le pensais pas non plus en mesure de pondre des scènes d'action potables car je crois que c'est surtout ça qui l'intéresse, après tout. Et, là-dessus, Cédric Jimenez m'a presque agréablement surpris. Je dis "presque" car ça reste à mille lieues des grands modèles américains cités dans les critiques enthousiastes et reconnues par le cinéaste (Friedkin, Mann...), mais je reconnais que c'est assez enlevé, que l'intensité est bien là. Au milieu du film, l'opération policière consistant à repérer l'appartement "nourrice" est d'une certaine efficacité, on est saisis. Le cinéaste n'a jamais rien fait de mieux auparavant. Mais vous aurez toutefois compris qu'il s'agit venant de moi d'un compliment des plus relatifs. Et par ailleurs, cette séquence n'en reste pas moins gênante puisque c'est au cours de celle-ci qu'un gamin de la cité plante l'un des trois flics, venu trouver refuge en plein chaos dans son appartement, quand la possibilité d'un regard plus ambivalent tendait les bras au réalisateur.


 
 
Après ce morceau de bravoure central, le film dégonfle et s'écrase progressivement. Si les deux premières parties de BAC Nord ont quelque chose de bêtement captivant par leur rythme soutenu et l'énergie indéniable qui les anime (notamment due à l'implication des comédiens en flic sanguin et un brin débile, Gilles Lellouche est totalement crédible, je le reconnais), le dernier acte est beaucoup plus laborieux. Il achève de faire des trois policiers, pour lesquels nous éprouvons si peu d'empathie, des martyrs de la République défaillante, des victimes de la perfidie d'un système qui les aura broyés jusqu'au bout et dégoûtés à jamais. Alors qu'il avançait jusque-là comme une sorte de western urbain nerveux, plutôt efficace, le film se perd donc complètement, et la faiblesse de sa construction, les failles de son scénario et les problèmes qu'il pose sautent encore plus aux yeux. Les dernières phrases qui apparaissent à l'image juste avant le générique final pour nous informer du devenir de chaque flic terminent de nous laisser un drôle d'arrière-goût en bouche... Après tout ça, nous avons la certitude non pas d'avoir vu le "grand polar français de l'année" promis par les affiches, mais simplement la dernière bévue en date du nouveau poids lourd, vraiment très lourd, de notre cinéma d'action national. 
 
 
BAC Nord de Cédric Jimenez avec Gilles Lellouche, François Civil, Karime Leklou, Kenza Fortas et Adèle Exarchopoulous (2021)

28 septembre 2021

Crimson Peak

J'ai fait une petite expérience avec quelques scènes de Crimson Peak, ce film de fantômes de Guillermo del Toro sorti en 2015 que tout le monde a zappé. Bon, rien de bien méchant. J'ai juste trafiqué un peu le grain, le contraste, la luminosité, la colorimétrie. En gros, le rendu visuel quoi. Hop hop hop, des broutilles par-ci par-là, des détails infimes. J'ai des logiciels d'édition vidéo assez costauds à la maison, du matos de pointe, et je perds régulièrement un temps fou à faire mumuse avec, au grand dam de mes proches. Je choisis des films desquels a priori il n'y aurait rien à sauver et j'essaie très modestement de les améliorer, d'en faire quelque chose. Bref, après quelques heures de bidouillages sur Crimson's Peaks (j'y ai passé quasiment deux après-midis), j'étais toujours pas convaincu du truc, j'arrivais à rien, j'en tirais que dalle de potable, et ça devenait presque une obsession... Puis j'ai eu l'idée de mettre tout ça en noir et blanc... Et là... Sa race... La révélation.
 
 

 
 
Parfois, c'est dans les choix les plus simples que réside le génie... Imaginez tout ça en mouvement : c'est assez dingue. D'ailleurs, si ça vous intéresse, je peux vous partager mon director's cut sur mon compte Viméo. J'espère que le maestro del Toro ne sera pas en colère après moi mais ces échelles de gris, avec ces effets discrets sur les visages des comédiens, ajoutent une dimension onirique au récit et me transportent vers un espace-temps indéfini. Cela me donne des frissons et me hérisse les poils du bas du dos, très exactement ceux qui s'échappent de ma raie. Bref, rien à voir avec l'ennui terrible et l'envie de crever que j'ai pu ressentir en découvrant la version originale. 
Ces images-là ne semblent pas issues d'un film.
Mais de mes propres souvenirs.
 
De mes propres cauchemars de névrosé. 
 
 
Crimson Peak de Guillermo del Toro avec Jessica Chastain, Mia Wasikowska et Tom Hiddleston (2015)

21 septembre 2021

La Nuée

Plusieurs films en un : aucun n'est franchement raté, aucun n'est vraiment réussi. Mais il ne faudrait pas pour autant tomber à bras raccourcis sur le premier long métrage de Just Philippot sous l'idiot prétexte que quelques médias zélés ont voulu en faire  avec Teddy, film de loup garou rural sorti au même moment le symbole d'un renouveau du cinéma de genre français. Dans le genre, Philippot s'aventure effectivement, mais peut-être trop timidement ou par opportunisme, en tout cas sans l'ardeur attendue chez un cinéaste habité et désireux de s'y spécialiser. Matérialisée par ces sauterelles avides de chair et de sang, l'horreur est ici un simple prétexte à une métaphore dans l'air du temps, somme toute pertinente mais assez convenue, sur la situation du monde agricole et notre société en général, toute commandée par le rendement et la production. L'agricultrice, incarnée avec une belle conviction par Suliane Brahim, est une veuve, mère de deux enfants, dont on devine par le biais d'une allusion dialoguée que le mari s'est suicidé sur son exploitation. Elle en vient à se saigner, littéralement, pour espérer s'en sortir, jusqu'à ce que les fruits bourdonnants de son dur labeur ne finissent par se retourner contre elle et sa famille... Le fantastique vient donc peu à peu parasiter ce qui se présente d'abord comme une chronique agricole actuelle, un drame social et familial réaliste dans la lignée de certaines œuvres récentes (Petit Paysan, Au nom de la terre) s'attachant elles aussi à montrer la précarité paysanne. Le scénario est couru d'avance et le récit est mené d'une façon sans doute trop programmatique, alternant sur un rythme de métronome les scènes de tension domestique, où grandit la folle obsession de la mère et se multiplient les frictions avec son adolescente de fille, avec les percées horrifiques plus ou moins gores, où l'on mesure progressivement la menace écologique que constituent les sauterelles.

 

 
Malgré ses petites faiblesses évidentes, La Nuée se laisse tout de même regarder sans déplaisir et parvient à nous accrocher efficacement. Il y a quelque chose d'assez original pour nous captiver dans ce point de départ, dans cette idée d'une entomoculture novatrice qui tourne mal, remettant au goût du jour de vieilles peurs chères au cinéma d'horreur. Notamment grâce au talent de l'actrice principale, issue de la Comédie Française, on croit en la bataille déraisonnable de cette agricultrice solitaire pour sauver son entreprise de la faillite et l'on se met à espérer que son fidèle ami viticulteur et amant frustré (sympathique Sofian Khammes) la persuade de venir trouver du réconfort dans ses bras. Bien que Just Philippot n'exploite peut-être pas suffisamment le fort potentiel de certaines idées visuelles et sonores (les serres rondes et lumineuses dans lesquelles sont élevées les sauterelles et la stridulation stressante et incessante qui en émane), quelques images de son film restent tout de même en tête et visent juste. On n'oublie guère ces gros plans, quasi documentaires, simples, longs, fascinants, sur les insectes, qui nous permettent de saisir toute leur monstrueuse altérité. S'imprime aussi durablement sur notre rétine cette vision de cauchemar pourtant fugace du corps de notre agricultrice surmenée entièrement recouvert de sauterelles s'abreuvant de sa chair. La conclusion, assez spectaculaire, étonnamment courte, a le mérite de ne pas s'étendre inutilement et recèle une belle trouvaille (qui plus est bien pratique pour se débarrasser d'un coup d'un seul de ces fichues bestioles). Une semi-réussite, donc, mais on relève l'effort et on espère que Philippot saura faire mieux par la suite.
 
 
La Nuée de Just Philippot avec Suliane Brahim et Sofian Khammes (2021)

13 septembre 2021

La Mécanique de l'ombre

Deux ans après avoir fait un « burn-out » de tous les diables (la première scène du film, efficace), François Cluzet est toujours au chômage et essaie tant bien que mal de relever la tête. Il a décroché de son addiction à l'alcool en devenant un pilier des alcooliques anonymes. Contacté par un homme d’affaires énigmatique, il se voit proposer un travail simple et bien rémunéré : retranscrire des écoutes téléphoniques sur machine à écrire. Ayant trop besoin de rebondir professionnellement, Cluzet accepte sans s’interroger sur la finalité de l’organisation qui l’emploie et en respectant ses règles si strictes de confidentialité. Choisi pour son sérieux et sa rigueur, il ignore qu'il devra outrepasser ses fonctions pour ne pas devenir malgré lui l'un des pions d'un complot politique d'importance, à quelques mois des élections présidentielles... 





La Mécanique de l'ombre est le premier long métrage de Thomas Kruithof. Il en a co-écrit le scénario en compagnie de Yann Gozlan, un type que l'on connaît bien par ici et dont on s'est longtemps méfié, puisqu'il est l'auteur de Captifs et d'Un Homme idéal, mais qui montre peut-être des signes de progrès encourageants (le plus sympatoche Burn Out en attendant de découvrir Boîte Noire, qui vient juste de sortir). Fruits de plusieurs cerveaux vraisemblablement désireux de torcher des thrillers à la française de bonne facture, La Mécanique de l'ombre s'avère être une petite réussite, modeste mais appréciable. Thomas Kruithof parvient à développer une ambiance un peu pesante, avec une belle économie de moyens et en s'appuyant surtout sur des acteurs qui prennent leurs rôles au sérieux. François Cluzet n'en fait pas des caisses, il est assez sobre, on est par exemple très loin de sa prestation en roues libres de Blanc comme neige, autre thriller franco-belge plus marrant qu'autre chose (notamment grâce aux coups de sang mémorables de l'acteur branché sur 10 000 volts). Denis Podalydès, qui incarne le mystérieux patron de Cluzet, est également très bon, sur la corde raide, avec sa voix blanche et son visage quasi inexpressif, mais ça fonctionne : le sociétaire de la Comédie Française y est pour beaucoup dans l'ambiance obscure et menaçante qui émane de son étrange organisation. Enfin, Sami Bouajila, traits tirés et visage impassible, campe un inspecteur crédible de la DGSE. 





La Mécanique de l'ombre a aussi la très chic idée de ne durer qu'1h30 et de ne pas se perdre dans une résolution et un final lourdingues. Ce thriller a ainsi le mérite d'être assez resserré, condensé, ce qui contribue à son efficacité et au petit plaisir simple qu'il transmet. On peut critiquer une intrigue finalement bien opaque, mais je préfère largement qu'on nous laisse ainsi plutôt que l'on nous abreuve d'explications absconses. Dommage toutefois que Thomas Kruithof semble se contenter de signer un petit film de genre, qu'il n'ait pas osé davantage, que sa mise en scène, bien que plutôt soignée, ne réserve aucune surprise et qu'il n'aille pas plus loin. Sans cela, son premier film reste une plutôt bonne surprise, 90 minutes pas désagréables, et nous espérons que le cinéaste persévérera dans le genre, avec plus de caractère, plus de panache, mais la même application. 


La Mécanique de l'ombre de Thomas Kruithof avec François Cluzet, Denis Podalydès, Sami Bouajila et Simon Abkarian (2017)

7 septembre 2021

T'as pécho ?

La grande révélation de ce film porte le nom chantonnant de Renély Alfred. Une bouille adorable, une énergie débordante, un pas chaloupé, une lumière dans le regard et surtout beaucoup de bonté, qui émane de chacun de ses regards, de ses gestes, de ses pores. On a flashé sur Renély Alfred, qui dans ce film incarne le meilleur ami du personnage principal, Arthur (Mia Kirshner), un jeune ado découvrant les premiers émois amoureux et décidé à pécho avant la fin de l'année, demandant son aide à la fille qu'il courtise (Ines D'Assomption) afin qu'elle donne des cours de séduction, à lui ainsi qu'à sa petite bande de losers. Petite comédie adolescente qui ne sort guère des sentiers battus mais fait preuve d'une vraie fraîcheur, dont les comédiens et leurs personnages sont tous agréables et qui ne manque pas de faire (sou)rire assez régulièrement, grâce à des dialogues et des situations qui nous tiennent gentiment jusqu'au bout. C'est le premier film d'Adeline Picault, qui a eu la joie de recevoir sur le bout de ses pompes toute une remorque de fumier de la part de la critique professionnelle et surtout amateur, la faute peut-être à des distributeurs qui ont engagé la moitié des internautes du globe pour donner 10/10 au film sur des sites de notation cinéphiles. Revers de la médaille : si le film a été au sommet du top 250 mondial 1895-2020 pendant trois minutes, devançant miraculeusement et à la stupeur des cinéphages en veille du monde entier Shoeshang Redemption et Le Parrain, il a été aussitôt englouti sous des tonnes et des tonnes de haine pure et revancharde voulant rétablir l'équilibre mais remettant en fait les compteurs à zéro. Funeste destin pour un petit premier film franchement sympathique qui ne méritait aucun de ces deux classements dans la fameuse liste des meilleurs et pires films de tous les temps.


T'as pécho ? d'Adeline Picault avec Paul Kircher, Inès D'Assomption, Renély Alfred, Ramzy Bedia et Vincent Macaigne (2020)

3 septembre 2021

Psycho Goreman

A moins que cela soit propre au bled paumé où j'ai grandi, authentique repaire à originaux, je crois que l'on a tous connu, en classe, un gamin un peu louche et rêveur, à l'abord difficile, qui restait dans son coin, ou plutôt dans son monde, et inondait les marges de ses cahiers de créatures et d'horreurs issues de sa propre imagination de déglingué. Un effrayant bestiaire qu'il griffonnait, avec un talent évident, au crayon, quand il ne débordait pas tout bonnement sur la table, attaquée à la pointe de son compas comme pour y laisser l'empreinte indélébile de son univers débridé. Steven Kostanski, le scénariste et réalisateur canadien de Psycho Goreman, devait être un gamin comme ça. Peut-être plus persévérant que la moyenne, il a réussi à faire de sa passion pour les monstres et les délires gores son métier, son gagne-pain. Car on ne doute pas une seconde, devant son sympathique Psycho Goreman, que le gars aux manettes, le cerveau leader de la troupe, est un véritable passionné qui a su emporter dans son sillage toute une équipe d'allumés.


 
 
 
Un soin maniaque, au service d'une imagination galopante, a été apporté aux maquillages, aux effets spéciaux, en bref, à la conception de toutes les créatures plus ou moins horribles, comiques et pathétiques, qui font tout l'intérêt de cette série B d'un autre âge. Il y en a vraiment pour tous les goûts. On imagine les longues heures passées à créer les costumes, à penser chaque détails, à fignoler le moindre petit effet. En tant qu'amateur de cinéma de genre, il y a quelque chose de très plaisant à la découverte de ce beau travail d'artisan, qui fait justement la part belle aux effets artisanaux, manuels, à l'ancienne. Il y a bien quelques passages où les images numériques viennent en renfort ou envahissent carrément l'écran, semblant assumer leur rendu assez cheap, très voyant, mais elles ont surtout l'air là pour valoriser le reste : les aliens, les bestioles, ces monstres qui, eux, sont vrais, en dur, palpables, comme au bon vieux temps. Ils existent bel et bien à l'image, de façon incomparable à ces ignominies en CGI, hideuses et sans âme, qui peuplent et hantent les superproductions aux budgets colossaux. Psycho Goreman (P.G., pour les intimes), le monstre éponyme, super-vilain réveillé par hasard par deux gosses qui en prennent le contrôle car ils détiennent aussi l'amulette au centre de toutes les convoitises, a plutôt fière allure mais il n'est même pas le plus réussi ni le plus original du lot, c'est dire...



 
 
Si on relève et apprécie forcément cette application de dingue apportée aux maquillages et aux effets spéciaux en général, on peut toutefois regretter que Steven Kostanski n'ait pas passé un peu plus de temps sur son scénar... Malgré une bande de personnages, humains ou non-humains, plutôt attachants et assez rigolos (l'autre grande attraction du film est une gamine survoltée, très prometteuse Nita-Josee Hanna, qui vole quasi la vedette aux monstres qu'elle mène à la baguette !), on peine, au bout d'un moment, à se passionner pour leurs mésaventures sans queue ni tête, où le sort de l'humanité, d'autres races inconnues et de toute la galaxie est en jeu. Cette sorte de mélange de Monster Squad, Power Rangers et Evil Dead manque cruellement de consistance pour emballer totalement. Dommage. Steven Kostanski avait plus d'inspiration pour les paroles de la chanson du générique final, bel hommage rappé à P.G., qui lui permet de nous quitter sur une dernière note positive et amusante. On préfèrera donc se rappeler de cela et, surtout, de cette si séduisante galerie d'extraterrestres aux allures et aux tronches impossibles qui font de Psycho Goreman une vraie curiosité, mais peut-être pas le film culte qu'il cherche tant à devenir d'emblée. 


Psycho Goreman avec Steven Kostanski et Nita-Josee Hanna et Owen Myre (2020)