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6 avril 2012

Les Adieux à la reine

Avec son argument de poids et son casting douze mille étoiles, le nouveau film de Benoit Jacquot aurait pu être tellement bien ! Aurait pu… Mais n'est pas. Malheureusement le cinéaste, à mi-chemin de son film, sabote lui-même son entreprise pourtant bien engagée et pleine de promesses. La première partie des Adieux à la reine est vraiment remarquable. On y suit, dès le matin du 14 juillet 1789 - date qui s'inscrit immédiatement à l'écran - et sur les trois jours qui suivent, le parcours de la jeune lectrice de la Reine, Sidonie Laborde (Léa Seydoux), obnubilée par son idole Marie-Antoinette (Diane Kruger) et préoccupée par les émeutes du peuple révolutionnaire qui vient juste de prendre la Bastille et s'apprête à réclamer la tête de plusieurs centaines d'aristocrates, dont bien sûr Louis XVI et son autrichienne. Jacquot a l'intelligence de se servir de ce que tous ses spectateurs connaissent par cœur les événements de cette journée fatidique et en profite non seulement pour s'éviter de les représenter mais pour en prime les rendre malgré tout mystérieux en nous immergeant dans le quotidien d'une demoiselle de Versailles mal informée et déconnectée de Paris, donc du monde. Le début du film prend le personnage de Sidonie comme pivot pour montrer non seulement le chaos angoissé qui s'empare de la cour mais aussi à quel point la reine et les siens n'y entendent rien. Plusieurs séquences sont même admirables. Par exemple quand on accompagne Léa Seydoux dans les appartements privés de Marie-Antoinette, allongée comme une enfant sur son lit, occupée de littérature et de broderies et surtout, il faut bien le dire, incarnée par une Diane Kruger au faîte de sa beauté, dont le visage tel qu'il est alors filmé par le cinéaste, avec un peu de la délicatesse d'une Jane Campion, nous fascine littéralement. Il y a aussi cette scène haletante, emballée par la musique de Bruno Coulais, où Sidonie parcourt en pleine nuit avec son vieux camarade Moreau (Michel Robin) les allées de Versailles encombrées de nobles effrayés, éclairés à la torche et ne sachant que faire, si ce n'est défaillir à l'annonce des futures têtes coupées.




Mais au bout d'un certain temps le personnage de Léa Seydoux n'est plus un simple regard permettant au cinéaste de faire entrer son spectateur dans un monde incroyablement réaliste, captivant et même impressionnant, elle cesse d'être l'axe sur lequel la caméra se fixait pour dévoiler tout un monde alentour et devient le personnage central du film, dans le sens où la caméra se met à tourner autour d'elle. Or il faut avouer que si les derniers jours du microcosme versaillais à l'aube des décapitations royales avait tout pour nous intéresser, la toute petite personne d'une groupie tiraillée entre son amour pour la reine et sa jalousie à l'égard de sa favorite la Duchesse Gabrielle de Polignac (Virginie Ledoyen), nous laisse complètement de marbre. En fin de compte le film se met à ressembler à son affiche, c'est-à-dire à une histoire de chamailleries et de bisous dans le cou entre de très jolies pimbêches tout en bijoux, maquillage et robes à décolletés pigeonnants (et décolletés il y a ! et pigeonnants !). Tout le travail de Benoit Jacquot retombe dès lors comme un soufflé. Un peu comme dans Villa Amalia, l'antépénultième film du cinéaste, adapté de Pascal Quignard, avec Isabelle Huppert dans le premier rôle, dont la première partie était aussi très belle, avec une mise en scène raffinée et tout un travail sur les espaces et les lumières pour révéler le rapport d'une femme à un monde qu'elle ne supportait plus, avant que le scénario ne se perde dans le déjà vu et ne nous fasse verser dans l'ennui en suivant cette parisienne en espadrilles respirant l'air du large et se convertissant à l'homosexualité pour révolutionner sa vie.




De nouveau Benoit Jacquot gâche son talent en abandonnant la création par la mise en scène d'une tension palpable (entre le rêve et la réalité, entre la menace de mort et la frivolité, entre la haine de la couronne et son respect, entre les dorures de la chambre royale et la pierre vulgaire des appartements des laquais, entre les bijoux de la reine et les rats et moustiques qui prennent possession d'un lieu déjà pourri), en abandonnant aussi la représentation tout en subtilité de rapports complexes entre des individualités touchantes et intrigantes au profit d'un scénario de basse-cour filmé par le plus petit bout de la lorgnette. Le principe du point de vue unique reste à peu près le même mais n'a pourtant plus rien à voir quand on passe d'une caméra fiévreuse marchant dans les pas rapides et incertains de Léa Seydoux au milieu d'un couloir obscur empêtré d'hommes et de femmes aux regards d'enfants effarés (remarquable Jacques Nolot), incrédules, cloîtrés et condamnés à la guillotine, à une caméra balayant mollement d'un visage à l'autre la reine et sa duchesse, occupées à un marivaudage un peu surjoué, observées dans leurs jeux de regards et leurs grands gestes de désespoir par une Sidonie voyeuse, à quatre pattes devant la porte de la chambre. De même, on était complètement accaparés par le déroulement du récit quand Sidonie et ses amies domestiques observaient soudain depuis la fenêtre la première sortie du Roi (Xavier Beauvois), proche et lointain à la fois, on ne l'est plus quand, concernant le roi, on nous le montre en gros plan discutant mollement avec sa femme de son futur départ pour Paris, ni quand, concernant les domestiques, la jeune Honorine (Julie-Marie Parmentier) demande sans raison à Sidonie de lui dire qui elle est vraiment, elle qui ne se dévoile jamais et dont les autres filles ne savent finalement rien : "Qui sont tes parents ? Ils sont morts ou vivants ?". Le film essaie alors de s'imposer à lui-même le thème de l'identité... de faire entendre, et ce uniquement via les dialogues, que Sidonie serait une fille mystérieuse, et à la fin la voix-off lui fait dire : "Je suis orpheline de père et de mère, je suis la lectrice de la Reine, et bientôt je ne serai plus personne". Comme si tout ce qu'on venait de voir était en fait lié à un problème de filiation, d'identité, de place à tenir et de rôle à jouer, ce que le film n'a absolument pas traité jusque là, le sujet tombant soudain comme un cheveu sur la soupe en conclusion d'un film qui ne l'a jamais abordé.




C'est d'ailleurs pour ça que le personnage de Léa Seydoux passait bien dans la première partie, parce qu'il en était à peine un. Sidonie était quasiment un prétexte pour s'immiscer dans Versailles depuis les cantines des valets jusqu'au lit de la reine, mais quand Sidonie cache, et gâche, par son omniprésence ce vaste projet pour devenir le cœur du récit, la chose fonctionne d'autant moins que son personnage se limite finalement à une fille un peu paumée dont l'adulation d'abord ambigüe et insaisissable pour la reine se limite ensuite au comportement inintéressant de n'importe quelle adolescente béate devant sa star. D'ailleurs tous les personnages finissent par être insupportables. La Reine devient une véritable garce, il n'y a pas d'autre mot, supérieure et arrogante, elle force sa chère lectrice à revêtir la robe de la Duchesse dont elle est amoureuse afin de couvrir la fuite de cette dernière, quitte à ce que Sidonie se fasse trancher la tête pour une autre ; la Duchesse de Polignac se révèle être une écœurante égoïste hautaine et méprisante qui abandonne la reine et parle à celle qui risque sa vie pour elle comme à un chien ; et la lectrice elle-même, l'héroïne, qui souffre de ce que son idole la condamne à mort pour en sauver une autre, accepte ce projet et obéit bêtement, comme une idiote tête à claques. Mais Sidonie ne s'abandonne pas aux caprices de sa reine par devoir, par obéissance, par réflexe culturel ou civilisationnel, elle le fait par un amour auquel nous ne goûtons pas. Sa colère ou son adoration n'ont rien à voir avec un geste politique, pourtant crucial dans ce contexte, et c'est d'autant plus regrettable que Benoit Jacquot parvient assez bien à montrer l'ambivalence de la révolution, son horreur barbare consubstantielle (les aristocrates assassinés en masses et sans procès pour leur arbitraire appartenance à une famille) et sa nécessité (l'accablement d'un peuple ne pouvant plus tolérer l'injustice et les privilèges d'une classe dominante résolument puante). Le cinéaste soulève cette dualité notamment en opposant deux dames de la reine, l'une déférente et l'autre opportuniste, interprétées par d'excellentes Noémie Lvovsky et Dominique Reymond. De même, Sidonie et sa vénération sans condition, sacrificielle même, pour la reine, s'opposent au comportement plus libre des autres servantes, qui pestent contre leur maîtres et n'oublient pas de se marier ou de se sauver.




Quitte à ce qu'elle prenne tristement le dessus sur des événements qui la dépassent et qui se veulent ô combien plus passionnants que ses peines de cœur, on aurait pu souhaiter que Sidonie, le personnage malheureusement "central" du film, ne soit pas une simple suiveuse, une imbécile amoureuse (ou alors cet amour-là aurait-il dû supplanter le contexte et l'écraser, sur ce point Jacquot échoue), une fade adulatrice, un être sans vie disparaissant avec sa reine. On aurait aimé qu'elle existe, qu'elle décide, qu'elle agisse, qu'elle se révolte (ce que l'amour n'interdit pas, soit dit en passant). D'autant plus qu'en voyant le film avec ces galeries bourrées de courtisans rapaces cavalant après la moindre apparition d'un Roi disgracieux et fat mais si précieux puisque paré des plus riches ornements, presque prêts à lui demander un autographe (on n'en serait qu'à moitié surpris vu le parallèle fait par Jacquot entre la royauté d'alors et le star system bling bling d'aujourd'hui), on pense forcément à nos puissants actuels, et le film aurait pu, comme on l'a vu récemment dans Habemus Papam ou La Dernière piste, se grandir d'un message violemment ancré dans le contemporain sur le rapport au politique et au pouvoir, à la figure du dirigeant en tant que guide plus ou moins fiable, plutôt que de simplement raccorder le XVIIIème siècle à aujourd'hui par le biais plus facile et plus maigre de la "peopolisation" des dirigeants (ou par d'autres biais, comme la question de l'homosexualité affichée). Il est un peu vain, voire idiot, de refaire le film et de le souhaiter différent, mais pour le coup avouons qu'on aurait aimé voir Sidonie réagir, ou que sa non-réaction signifie quelque chose d'autre que son soi-disant manque d'identité pallié par un aplatissement absurde face à une icône, défaut d'identité complètement auto-proclamé du reste mais, malheureusement pour le film, bien réel, le personnage que Jacquot décide tardivement et très préjudiciablement de prendre pour unique et minuscule sujet n'existant pas.


Les Adieux à la reine de Benoit Jacquot avec Léa Seydoux, Diane Kruger, Virginie Ledoyen, Noémie Lvovsky, Xavier Beauvois, Dominique Reymond, Julie-Marie Parmentier, Jacques Nolot, Lolita Chammah et Michel Robin (2012)

31 mars 2011

Adieu Gary

Pourquoi parler de ce film ? Si on vous le demande vous direz que vous ne savez pas. Et encore estimez-vous heureux : à l'époque de sa sortie Félix et moi avons vu Parlez-moi de la pluie en présence de Jabac, et on a réussi à ne pas vous en parler... J'ai maté ce film sans Félix, le binôme n'était pas au rendez-vous, or dans Adieu Gary il n'y a pas Ja, il n'y a que Bac, qui d'ailleurs n'a pas son bac. C'est uniquement pour Bacri que j'ai lancé ce film, en souvenir du bon vieux temps où il nous faisait encore marrer avec sa gouaille de misanthrope et ses répliques au scalpel. Mais il est loin le temps où Jean-pierre Bacri pouvait sauver les meubles. Le voici noyé dans un film social pur jus qui nous inflige toute la grisaille de son genre : le film prend ses bases dans une petite cité ouvrière laissée à l'abandon et pratiquement vidée de sa population, que regagne un jeune homme fraîchement sorti de prison. Son frère travaille comme un larbin dans un supermarché qui l'oblige à porter des costumes ridicules. Son père (Bacri himself) ne travaille plus depuis que son usine a fermé : il la regarde passer en pièces détachées sur la voie ferrée en déplorant la désindustrialisation de la France due aux politiques de délocalisations favorisées par un gouvernement puant. Oisif, le vieux s'apitoie sur le lent démantèlement de cette usine et de sa vie tout en zieutant sa voisine sympathique (la toujours chouette Dominique Reymond, excellente actrice et très belle femme qui me fait parfois penser à la tata de Félix dont je suis maboule), qui quant à elle observe son propre fils, lequel passe chacune de ses journées à attendre le retour providentiel de son père disparu, son énorme cul vissé à une bite au milieu de la place du village, aux côtés d'un tout petit dealer de drogue, petit au point d'être un nain en fauteuil roulant... Le misérabilisme fait roi.


Le gros fils muet à bouclettes attend le retour de son père, avec dans son side-car un nain silencieux pour le soutenir dans son attente morbide

Que celui qui n'a pas prévu de se suicider par l'ennui passe son chemin, idem pour tous ceux qui se sentent déjà une sensibilité plutôt de gauche que de droite. Que se tiennent également éloignés du film ceux qui ne savent que trop ce que c'est que la misère matérielle, psychologique, émotionnelle etc. En ce qui me concerne j'ai fini par pioncer à poings fermés. Si vous voulez, et si il y a quelqu'un pour lire un article sur ce film dont personne n'a rien à foutre, je peux aussi vous spoiler le titre. Les naïfs qui comme moi auront cru avoir affaire à Romain Gary peuvent se foutre le doigt dans l'œil. Même désillusion pour ceux qui pensent avoir enfin droit à un docu-fiction avec Bacri pour chef d'orchestre sur la citée phocéenne, dont les habitants ont la belle habitude de se saluer en gueulant: "Ow gary !". Non en fait c'est juste lié à ce fils étrange abandonné par son père, toujours muet et sempiternellement assis au bord du trottoir dans l'attente d'un retour inespéré du paternel. Le personnage de Bacri s'en agace et n'arrête pas de dire à sa voisine (avec laquelle il fricote) de parler à son fils pour faire quelque chose. Du coup pendant tout le film on est là, tenu en haleine, figé, hagard, suspendu au stylo du scénariste, tétanisé, défragmenté dans l'attente d'une grande révélation et d'un twist impossible. On brûle de savoir pourquoi ce con reste planté comme ça au bord de la route, au point que plusieurs fois certains passants s'approchent de lui comme d'un parc-mètre pour payer leur dû et s'éviter une amende. C'est un méga film à suspense ! Les indices sont distillés au compte-goutte. On voit le jeune homme mater des films de Gary Cooper tous les soirs, échoué sur son canapé comme un baleinier Japonais naufragé sur une plage du Pacifique. En fait son père ressemblait à Gary Cooper, du coup tout le monde l'appelait "Gary" et comme il est parti, son fils l'attend. Pardon de vous avoir gâché la fin.


La seule scène pas trop dégueu du film, quand Bacri se fait passer pour Gary Cooper afin d'exorciser le gros hijo de pu'

Le film est un peu contradictoire d'ailleurs. Il se veut très réaliste, ultra naturaliste même, et cependant on a droit au cliché fictionnel coutumier des contes basé sur le thème de l'enfant (ou autre) qui attend chaque jour de sa vie, inlassablement, immanquablement, invariablement, l'être aimé et perdu (ici le père), assis sur un banc sans dire un mot pendant des lustres... Or ça c'est du conte de fée, c'est des histoires, comme on dit, c'est pas crédible une seconde. C'est étrange que ce film (et beaucoup de films dans le genre) soit à ce point contradictoire dans sa volonté de peindre le réel le plus cru tout en passant par des anecdotes romancées invraisemblables qui tuent dans l'œuf la volonté du réalisateur de toucher à l'universel. Je suppose que ça fait de ce film une "fable réaliste" ou un "conte social" et que ça lui aura valu 3 étoiles dans Télérama. En ce qui me concerne je lui dédicace seulement les prochaines effluves odoriférantes de mon étoile noire.


Adieu Gary de Nassim Amaouche avec Jean-Pierre Bacri et Dominique Reymond (2009)