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18 décembre 2014

Le Moine

Le dernier film en date de Dominik Moll raconte le destin de Frère Ambrosio (campé par Vincent Cassel, l'affiche vous avait peut-être mis sur la piste) dans l’Espagne catholique du XVIIe siècle. Abandonné à la naissance et par une nuit d'orage aux portes du couvent des Capucins, Ambrosio est élevé par les Frères dans le culte de Dieu. Devenu un prêcheur admiré de la paroisse et renommé dans toute la région pour sa ferveur inégalable et son sérieux impérial, véritable modèle d'austérité et de foi, il est craint néanmoins pour son exigence et sa dureté (notamment celle de son double-décamètre, que même une toge en grosse laine à double maille ne parvient pas toujours à garder secret). Mais l’arrivée d’un mystérieux jeune homme, coiffé d'un masque de Scream suite à une brûlure terrible, et accepté au sein de la communauté par un Ambrosio aussi bon que chaleureux, va ébranler les certitudes du moine et le détourner de sa voie de Saint pour le faire sombrer dans le péché et, de fil en aiguille, dans les filets du Diable.


Pas étonnant de renoncer à ses vœux face à ce genre de manifestation du démon...

La première partie du film est plutôt très bien, s'ouvrant avec charme et conviction sur une histoire intrigante, adaptée du roman fondateur de Matthew G. Lewis, instaurant une belle ambiance mystico-gothique proche de La Morte Amoureuse de Théophile Gautier, portée par une petite mise en scène plutôt simple mais efficace et par des acteurs, Vincent Cassel et Sergi López, aux présences et aux voix envoûtantes. Malheureusement le film s'essouffle après 45 minutes et faiblit à vue d’œil. Dès que le moine goûte aux plaisirs de la chair, l'histoire se perd un peu, et l'envoûtement ne prend plus. La relation qui unit le moine à la jolie Antonia (jolie brin de fille, interprétée par Joséphine Japy) paraît un peu soudaine, et même si l'épisode avec Déborah François joue comme détonateur, le basculement un peu simpliste d'Ambrosio, qui après avoir goûté à la carotte aimerait bien s'envoyer tout un ragoût, ne fonctionne pas véritablement. Et puis le film s'emberlificote dans quelque chose d'assez déceptif, à l'image de la résolution du rêve étrange que le moine confesse au début du film et dont le mystère réside dans une anonyme silhouette rouge agenouillée dos à la porte du monastère. Quand il s'avère que ce corps n'est que celui d'Antonia, le scénario se révèle plus faible qu'il ne le laissait augurer. Le film fait des promesses qu'il ne tient pas. Idem pour son acteur principal, Vincent Cassel, qui perd assez rapidement de sa superbe et se met à professer comme à l'Actor's studio, poussant son personnage vers les rivages d'un ridicule assez nocif.


Pourquoi est-ce merveilleux chez Manoel de Oliveira et pourquoi est-ce, au choix, anodin ou
risible, chez Domino's 'Pizza' Moll ?

C'est d'autant plus dommage que la toute fin du film, dans le désert, n'est pas si mal (juste après la révélation concernant le lien qui unit Ambrosio à Antonia, quant à elle trop attendue), mais entre le début et la fin, on lâche forcément prise. En somme c'est typiquement un film de Dominik Moll : on aime beaucoup la manière dont il parvient à instaurer une tension, la façon dont il lance son intrigue, mais tout cela ne tient pas sur la durée. Pour terminer sur une note plus positive, que le film ne mérite pas vraiment mais que le travail de son auteur réclame, disons que Le Moine reste plutôt agréable à regarder, que son univers angoissant et mystérieux se talonne parfois certains classiques de la littérature gothique du XIXème, et que c'est déjà pas si mal.


Le Moine de Dominik Moll avec Vincent Cassel, Sergi López, Déborah François, Joséphine Japy, Catherine Mouchet et Géraldine Chaplin (2011)

5 février 2012

Zarafa

Non, n'espérez pas un biopic de Yasser Arafat ! Zarafa est un dessin animé destiné au jeune public dont la sortie est programmée pour les vacances de février. Un film d'animation se déroulant dans la savane africaine qui nous raconte l'amitié indéfectible entre Maki, un enfant de 10 ans, et Zarafa, un girafon orphelin. Co-réalisé par Rémi Bezançon et Jean-Christophe Lie, il y a peu de chances que je regarde ce film un jour et je ne l'offrirai jamais, même en divx, à mes neveux ou nièces. Car oui, vous avez bien lu : "Rémi Bezançon", le coupable de l'infâme Premier jour du reste de ta vie et du tout aussi répugnant Un Heureux évènement, l'un des pires réalisateurs du cinéma français actuel, a co-signé ce film avec son pote dessinateur. Si vous êtes un peu observateur, vous avez facilement pu remarquer que les films de Bezançon pullulent de clins d’œil déplacés au petit monde du porno, de dialogues et d'images dégoûtantes qui laissent songeur quant à la sexualité du metteur en scène et à la place qu'il lui accorde dans sa vie et, plus triste encore, dans son œuvre. On se souviendra trop longtemps hélas de l'ignoble flaque de sang s'écoulant sous la porte de la chambre de Déborah François dans Le Premier jour..., indiquant avec subtilité son dépucelage imminent, et des nombreux cumshots assénés hors-champ par Pio Marmaï sur le visage de Louise Bourgoin dans le film suivant. Conseil amical : n'amenez pas vos enfants voir Zarafa. La seule vision de la bande-annonce m'a permis de constater que le film ne dérogeait pas à cette triste règle : ce dessin animé pour enfants est suffisamment bourré d'allusions sexuelles anormales pour que l'une d'entre elles figure déjà dans cette petite minute et demie d'avant-goût. Je veux bien entendu parler de ce moment a priori anodin où le petit Maki demande innocemment à son girafon adoré, inspectant les ombres étranges projetées sur le sol depuis le dos de son compagnon tacheté, "Oh mais combien t'as de pattes toi ?!". Je vous laisse observer le plan qui répond à cette malheureuse question via la capture d'écran réalisée par mes soins ci-dessous.



Rémi Bezançon est un homme dangereux.


Zarafa de Rémi Bezançon et Jean-Christophe Lie avec Manik et Zarafa, le girafon à grosse teub (2012)

10 février 2009

Le Silence de Lorna

Le dernier film des frères Dardenne est un excellent film qui m'a en partie déçu. Ce film est assez beau, il est intelligent et il est touchant. Seulement voila, je commence à sérieusement me lasser de la "petite cuisine" des Dardenne. Elle est bonne, bien préparée et sincèrement servie, mais bouffer le même plat tous les jours, quand ce plat là donne envie d'utiliser ses propres pompes comme cendriers, ça commence à sérieusement écœurer. Les Dardenne savaient jusqu'ici contourner le misérabilisme inhérent à leur(s) sujet(s), le refouler, flirter avec en l'évitant toujours. Désormais le mot est lâché. Le pire c'est que le film lui-même n'y saute pas à pieds joints, mais avec ce film, c'est les Dardenne, dans la suite logique de leur histoire d'auteurs, qui s'y enfoncent profondément, dans ce misérabilisme lourd, presque pathétique. Et c'est là que le bât blesse, car c'est l'apogée de leur travail qui les conduit tout droit à cette complaisance à se plonger dans un mal toujours plus rugueux, toujours plus total. Le héros des Dardenne, qui a toujours été une victime (parfois même victime d'elle-même), est toujours plus victime, toujours plus impuissant, toujours plus obscur. On n'est plus dans l'empathie, sinon dans la compassion (on souffrait avec les parents de L'Enfant), on est maintenant dans la pitié pure. On prend en pitié ces personnages auxquels il n'arrive que des choses que l'on a déjà devinées, ou pressenties, à la virgule près. Et il en va de notre propre perversité de spectateurs tandis que l'on s'imagine la prochaine horreur qui pourra survenir dans le parcours déjà si morbide des personnages tels que les Dardenne les conçoivent (d'une seule façon, toujours identique).



Et puis leur caméra au poing m'a pour la première fois dérangé, intimement. Ils ne filment pas seulement l'angoisse, ils filment avec angoisse. C'est cohérent et peut-être même habile, mais ça participe du sentiment de prise en otage du spectateur, qui est cerné par la peur et la mort dont les Dardenne se repaissent. Et l'on est absorbé dans la noirceur toute-puissante du film, prisonniers de ce cauchemar permanent, de cette descente aux enfers sans escale. On a toujours le sentiment, et peut-être devrais-je parler au singulier, que quelque chose va débouler dans le plan et s'en prendre aux personnages serrés de près par cette caméra en porte-à-faux, portée à l'épaule dans les pas des personnages, collée à leur nuque - c'est le cœur de la mise en scène des frères Dardenne depuis Rosetta. Alors évidemment les frères cinéastes ne font pas des films d'horreur (encore que...), et ils ne vont pas, à priori, laisser surgir une agression dans le cadre sur le personnage enclos dans l'image comme dans sa misère, englué dans sa danse de mort (les Dardenne donneraient presque à croire au fatum...). Néanmoins j'ai cette angoisse dans chaque plan de ce genre, et Dieu sait qu'ils sont de plus en plus nombreux chez les Dardenne. Ils me donnent à vivre cette angoisse. Peut-être qu'ils ne la donnent qu'à moi mais en tout cas je peux dire qu'ils me la donnent très nettement. Surtout au tout début du film, tandis que l'on suit Lorna qui sort du pressing, fait des achats, et rentre chez elle. La caméra lui colle à la peau, branlante, et Lorna avance, presque plus vite que le cadre, lequel est un peu bousculé par la vitesse de mouvements de l'héroïne. Et on a le sentiment qu'elle ne sait pas où elle va, qu'elle ne voit pas où elle va, que la caméra ne le voit pas non plus, et le spectateur, forcément, encore moins. C'est presque la sensation que l'on peut avoir quand on marche les yeux bandés. On se demande toujours sur quoi on va tomber, on se demande s'il n'y a pas un obstacle ou un trou, et même si on n'en sait rien, on imagine qu'il y en a. On est incapable d'imaginer que tout est plat devant soi, que tout est sûr, et que l'on peut avancer sans danger, on imagine forcément le pire. J'ai la même sensation devant ces plans des Dardenne, qui littéralement nous bandent les yeux pour nous faire marcher à toute allure en terrain miné.



Parce qu'on sait que Lorna va tomber, probablement pas sur un intrus s'immisçant dans le cadre pour lui faire du mal, mais on sait très bien qu'elle va tomber. Parce que c'est un film des Dardenne, et qu'ils ne filment que ça, des gens qui tombent. Dans les films précédents ils tombaient bien bas, et on se disait à la fin qu'ils ne pouvaient pas tomber plus bas (Jérémie Renier dans le dernier plan de L'Enfant, en prison, qui pleure, ses mains dans celles de Déborah François). Cette fois-ci la chute est sans fin, sans fond. On n'en voit pas le bout. Et on ne peut pas s'empêcher de penser à un système Dardenne, à une recette, qui s'enfonce en elle-même, toujours plus profonde, circulaire et sans fond. Et c'est ce système de mise en scène, brillant dans sa maîtrise et dans son art de provoquer de puissantes sensations, ce système qui depuis a fait florès et qui a influencé un nombre impressionnant de cinéastes (comme par exemple le Darren Aronofsky de The Wrestler), c'est ce système qui à la longue m'épuise un peu.



Ça ne retire rien (ou pas tout) aux qualités du film, qui en a beaucoup, parce que les Dardenne sont brillants même s'ils deviendraient presque agaçants ou lancinants. Les Dardenne font un travail sur l'espace (les trajectoires significatives des contradictions des personnages, les rapprochements par le montage, etc.), sur le son (notamment tout le hors-champ, les dialogues en "off", le silence et le souffle de Lorna, aussi coupable que victime), sur le cadre (on peut parler de meurtrissures par le cadre, qui gagne en stabilité lorsque Lorna l'habite de toute sa détermination), et sur les corps (découpés, traités en valeurs marchandes, reliés par l'argent et rien d'autre), un travail très poussé et passionnant. C'est ce qu'ils ont toujours travaillé, pas toujours de la même façon il est vrai, et peut-être de mieux en mieux. Je ne dirais pas qu'ils ont raté ce film, je le trouve même bon, je leur reproche en revanche de s'engouffrer dans un style qui leur est certes propre mais qui a des limites certaines, qu'ils viennent peut-être d'atteindre, et qui, de loin en loin, tend à un certain misérabilisme à force de sollicitation, tendant par-là même à s'enfermer, à se refermer sur lui-même et à tourner en rond, encore et toujours. L'affinement et l'allègement de la mise en scène des frères Dare-dare trouvent leur pendant, à long terme, dans un alourdissement scénaristique, ou disons dans un appesantissement général, qui pourrait commencer à tendancieusement me faner.

Bien que cet article soit un coup de coude amical dans le thorax d'un des frères Dardenne au choix, j'adresse mes pensées les plus douces à la fille qui se reconnaîtra et sans qui ma réflexion sur ce film n'aurait pas dépassé le stade du grognement frustré.


Le Silence de Lorna de Jean-Pierre et Luc Dardenne, avec Arta Dobroshi et Jérémie Renier (2008)

31 janvier 2009

Le Premier jour du reste de ta vie

Tout grand réalisateur a commencé par un grand film. Dans un article intitulé "Voilà pourquoi je suis le plus heureux des hommes" (Esquire, 1969), François Truffaut écrivait : "Les progrès ? C'est de la blague. Il faut essayer d'en faire, mais il est bon de savoir qu'ils seront dérisoires par rapport à la richesse qui est en nous et qui s'est exprimée dans le premier rouleau de pellicule impressionnée : tout Bunuel est dans Un chien andalou, tout Welles dans Citizen Kane, tout Godard dans A bout de souffle, tout Hitchcock dans The Lodger". Eh bien de même, tout Bezançon est dans Ma vie en l'air. Et je parle pas seulement du talent de Rémi Bezançon, mais aussi de la ville de Besançon, filmée sous tous les angles par son plus fidèle citoyen. Et si vous avez eu le malheur de voir Ma vie en l'air, vous saurez que tout Rémi Bezançon ça pèse pas lourd, et si cette première œuvre était une baffe dans la gueule du spectateur, son second film, si bien-nommé Le premier jour du reste de ta vie, est un grand coup de machette sans anesthésie qui vous traversera de part en part en passant par nombre d'artères principales et d'organes vitaux.



Inutile de s'éterniser puisque des centaines de travaux universitaires verront bientôt le jour pour percer les mystères de l'œuvre abyssale de Rémi Bezançon, qui est en lice pour recevoir une poignée de Césars dans quelques jours, dont ceux du meilleur réalisateur ou du meilleur film. Là j'ai un ton assez ironique, un peu détaché, pince sans rire, tendance humour british, mais je vais essayer de vite m'en défaire, pour ne pas m'y emprisonner et faire l'honneur d'une ombre de subtilité au film de Rémi Bezançon. Nous sommes en présence d'un des pires films jamais réalisés dans l'histoire du monde. Je crois que je n'aurais pas de mal à le ranger parmi les 10 films les plus laids que j'ai jamais vus... Ou peut-être, parmi les 5 films les plus laids ? Parmi les 5 films les plus laids que j'ai jamais vus... Pour une fois je n'ai vraiment aucune sorte de scrupule à enterrer ce film sous des monceaux d'insultes, dont je m'épargne la lourde et pénible tâche d'en faire la liste par cette phrase même. D'ailleurs le seul fait d'affirmer que ce film fait partie des plus grosses saloperies jamais impressionnées sur pellicule est une facilité que je me permets enfin, alors qu'elle me tend souvent les bras, parce qu'il y a urgence, parce que ce film a reçu un beau succès aussi public que critique, et qu'il importe d'en parler sans ambages.



Par où commencer quand on a déjà hâte d'en finir... Ce film c'est en quelque sorte l'invasion du cinéma français par la série américaine moyenne. Cinq épisodes, cinq tranches de vie minables, faîtes de moment tantôt graves tantôt légers, cinq étapes charnières de la vie des membres d'une même famille, une suite de sketches rapides et faciles à avaler, ponctués de clips musicaux, une multitude de saynètes chorales toutes construites sur le même patron, le tout se voulant pontifiant et plein d'une vision de la vie aussi misérable que banale, tout à fait dépourvue d'intérêt. Le film est scandé par des scènes d'une vulgarité accablante, et l'on se sent presque coupable d'être choqué par ces instants de profonde bêtise et de grossièreté infinie où Déborah François (dans le rôle d'une fille de 16 ans...), passe cinq minutes face aux parents du garçon qu'elle vient de sucer, incapable de répondre à leurs questions la bouche encore toute pleine de sperme. Suis-je puritain ? Suis-je un catho confirmé ? Suis-je un quaker oats ? Ou bien suis-je tout simplement un être sensible et plus ou moins délicat, facilement attristé par le son que fait l'actrice, hors cadre, en train de cracher le fruit de sa première fellation dans un lavabo, la semence retenue semblant correspondre au contenu d'un bon cubi. Et n'allez pas croire que j'invente cette séquence. Il m'arrive de fabuler parfois ou d'exagérer les scènes les plus détestables des films tels que celui-ci, mais là tout est tristement exact. Je n'invente rien. Seul Rémi Bezançon en était capable. Sans parler de cette autre scène où la jeune fille perd sa virginité avec le même canfre, observée par le fantôme de son enfance, qu'elle semble abandonner pour de bon tandis qu'une flaque de sang digne du Shining se répand sous la porte de la salle de bain. Là aussi vous allez m'accuser de diffamation, de prendre Bezançon en grippe, de fantasmer au détriment de cet homme. Mais je vous jure sur ma vie qu'il n'en est rien. Je ne dis rien que d'honnête. Et je préfère ne pas m'étendre sur les autres séquences infamantes de ce pur produit américain étiqueté made in France par de multiples références aux grands vins du Brulhois, subrepticement placées entre deux grandes lampées de namedropping qui rallieront les zicos et autres connards finis à la cause Bezançonnaise.



Et puis sur ces cinq tranchasses de vie, deux sont consacrées aux femmes de la famille. D'abord la jeune fille dont nous venons d'évoquer le sordide cas, puis la mère, interprétée par Zabou Breitman. Dans les deux cas, le jour le plus important du reste de leurs vies de merde est intrinsèquement lié à leur sexualité. Tandis que la première devient femme en perdant sa virginité dans ce qui ressemble à un nécessaire viol étrangement consenti (le passage d'une femme à l'âge adulte ne peut advenir autrement d'après Besancenot), l'autre, en pleine ménopause et mal baisée par son époux, a besoin de perdre la moitié de son visage dans un accident de voiture pour que ce dernier daigne la regarder à nouveau avec envie, ce qui redonne à sa vie la pleine mesure de son utilité. Je ne suis pas une chienne de garde, mais je pourrais facilement niaquer Bezançon jusqu'au sang si l'occasion se présentait au détour d'une rue.



La mise en scène de ce film est celle d'une publicité EDF mal fagotée. Chaque plan, chaque cadre, chaque lumière, chaque cut, est empreint d'un maniérisme éculé et pitoyable. Bezançon sort probablement d'une grande écoles de gros cons. Il est plein de tics, cet homme là est un ticard, un tocard, il a des tics, des troubles. Et il peaufine sa bande originale comme une petite reine, comme la dernière des Coppola, fier de faire copiner David Bowie et Etienne Daho, auquel le film est certainement dédié. Bezançon filme une scène de repas familial vouée à imager la réconciliation générale en faisant tourner sa caméra tout autour de la table, dans un sens puis dans l'autre, passant derrière les nuques rasées de près des acteurs en présence, tournant et retournant, encore et encore. C'est pesant à regarder, ça pèse, c'est lourd, n'est-ce pas. Tout ce film, tout ce cinéma-là est d'une lourdeur... ça pèse horriblement, c'est lourdingue à s'en foutre par la fenêtre de désespoir, il y a tant de poids là-dedans que c'est pas possible de le dire. Et au milieu de ce fourbis : le triste Jacques Gamblin, qui ferait bien de retourner moudre du café sous son vrai nom Jacques Vabre. Ce type-là a le nez qui s'allonge quand il ment, ce qui lui vaut, je ne vous apprends rien, d'être surnommé Pinocchio. Or quand il joue la comédie, par définition, il ment. Alors il traîne un blair pas possible de film en film. Et tout autour de cet immense naseau rocheux, sa gueule fond comme neige au soleil sous la puissance des spots des studios, sous le soleil de Satan. Ce pseudo séducteur de merde est une horreur vivante, et je dis ça en ayant plutôt de la sympathie pour lui, à cause de mes parents qui l'aiment bien. C'est un tableau de Jérôme Bosch, ou de Munch, ou de Schiele, qui a pris la pluie et qui a fondu pour mieux dégouliner sur la planche. Il faut le voir se prendre pour Jimmy Hendrix...



J'ignore si ce petit texte est réellement digne d'intérêt. Mais c'était vraiment pour faire la paix avec moi-même, pour faire un point route, pour dissiper les nuages et pour pouvoir vivre le reste de ma vie comme s'entend, l'âme en paix. Le titre de ce film m'a tutoyé et moi je l'ai insulté en retour. Je l'ai "fait passer à travers". On m'a dit ça une fois dans un bar où je perdais une soirée de ma pourtant courte vie. J'avais bu un ou deux verres de trop et j'ai accosté une fille au hasard. Son maquereau est venu me menacer de "me faire passer à travers". J'ai tourné mes béquilles et je suis retourné baiser la poutre centrale du bâtiment, la poutre porteuse, ronde et douce, qui m'a contenté ce soir là, ce soir où j'ai bien failli "passer à travers".


Le Premier jour du reste de ta vie de Rémi Bezançon avec Zabou Breitman, Jacques Gamblin et Déborah François (2008)